Tels étaient les chants des bardes dans Selma: ils fixaient

l'attention de Fingal par les accords de leurs harpes et par les

récits des temps passés. Les chefs accouraient de leur colline pour

entendre leurs concerts harmonieux, et comblaient d'éloges le chantre

de Cona, le premier des bardes. Mais maintenant la vieillesse a glacé

ma langue, et mon âme est éteinte: j'entends encore quelquefois les

ombres des bardes, et je tâche de retenir leurs chants mélodieux. Mais

ma mémoire m'abandonne; j'entends la voix des années qui me crie en

passant: «Pourquoi Ossian chante-t-il encore? Il sera bientôt étendu

dans son étroite demeure, et nul barde ne célébrera sa renommée!»

Roulez sur moi, tristes années; et, puisque vous ne m'apportez plus de

joie, que la tombe s'ouvre et reçoive Ossian; car ses forces sont

épuisées. Les enfants des concerts sont allés jouir du repos; ma voix

reste après eux, comme un bruit qui murmure encore dans un rocher

battu des flots, quand tous les vents se taisent, et que le nautonier

aperçoit de loin les derniers balancements des arbres.

* * * * *

Faut-il s'étonner que la poésie universelle ait pris un accent plus

mélancolique et plus pathétique en Europe depuis l'apparition de ces

chants? Que Goethe en Allemagne, Byron en Angleterre, et qu'une

société tout entière, au sortir des immolations et des désespoirs de

1793, aient trouvé pour ces tristesses de la parole une sympathie

qu'elle ne connaissait pas? La douleur, la gloire et la guerre étaient

devenues les muses sévères de ce temps.

XIX

Et ce goût passionné pour les poésies d'Ossian ne fut pas seulement un

goût littéraire, une fantaisie d'imagination propre à la jeunesse et

passager comme elle. Les hommes les plus sérieux de l'époque et les

caractères les plus sévères partagèrent cet enthousiasme universel et

se signalèrent par leur admiration pour cette _nouveauté antique_ qui

enflamma tout le monde comme un incendie général. Nous n'avons jamais

considéré le premier des Bonaparte comme une autorité en matière de

goût poétique, ni de haute raison philosophique et diplomatique, mais

nous l'avons toujours reconnu le plus grand écrivain de son temps, et

l'homme de la plus forte imagination, toutes les fois que ses

passions ambitieuses ne l'emportaient pas à mille lieues, du triste et

du vrai. Ses idées étaient des rêves, c'est pourquoi il les a portées

jusqu'au surhumain. Il rêvait, en Égypte, quand il prétendait partir

de Jaffa pour aller conquérir les Indes orientales avec une armée de

Druses, peuplade qui n'aurait pas pu lui fournir deux ou trois mille

soldats après une campagne; et la misérable forteresse de

Saint-Jean-d'Acre, après sept ou huit assauts, avait fait échouer

toute son entreprise en Orient. Il rêvait, quand il préparait à

Boulogne son invasion en Angleterre sans songer au retour. Il rêvait,

quand il emmenait sept ou huit cent mille hommes au fond de la Russie,

pour combattre la disette et les frimas. Il rêvait, quand il refusait

la paix à Dresde, et il venait expier son rêve à Leipsick. Il rêvait,

partant avec huit cents hommes de l'île d'Elbe, pour combattre

l'Europe entière au rendez-vous de Waterloo! Toute sa diplomatie ne

fut qu'un rêve aussi inconsistant que son imagination. Le rêve, chez

lui, anéantit sans cesse la réalité. Cet équilibre entre le possible

et le chimérique lui manqua presque toujours, et il mourut grand pour

ce qu'il avait conçu, petit pour ce qu'il avait accompli. C'est le

propre des hommes à imagination disproportionnée.

Je ne récuse donc pas le génie d'imagination du premier Napoléon en

matière de goût poétique. Je le reconnais, au contraire, pour le plus

grand poëte armé de la France.

XX

Eh bien, ce grand poëte fut un des premiers à sentir avec enthousiasme

la grandeur et la sauvage mélancolie des chants du barde écossais. De

même qu'Alexandre fit construire une cassette d'or pour Homère, et

emportait avec lui dans ses campagnes d'Ionie et de Perse, pour se

faire un oreiller de ce chef-d'oeuvre de l'esprit humain, l'_Iliade_

et l'_Odyssée_; de même Bonaparte, général et premier consul, emporte

constamment dans sa voiture, parmi les cinq ou six volumes de

prédilection qu'il feuilletait toujours, les poëmes d'Ossian; et quand

on lui demandait pourquoi il se nourrissait si assidûment de ces

chants: «C'est plus grand que nature, répondait-il à ses aides de

camp, c'est sombre et mystérieux comme l'antiquité, c'est éclatant

comme la gloire et grand comme la mort; de telles poésies sont la

nourriture des héros!»

LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXLVI.

Paris.--Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du

Four-St-Germain, 43.

CXLVIIe ENTRETIEN

DE LA MONARCHIE LITTÉRAIRE & ARTISTIQUE

OU

LES MÉDICIS

I

Un des plus étranges phénomènes du monde politique, c'est cette

monarchie spiritualiste fondée, sans le secours des armes, au centre

de l'Italie, dans le quatorzième siècle, par la famille des Médicis.

L'Italie, à cette époque, était (ce qu'elle est encore aujourd'hui)

une contrée en formation, un recueil vivant de municipalités tendant à

se constituer en nation: républiques maritimes, comme à Venise et à

Gênes; républiques militaires, comme à Pise, Lucques, Sienne, etc.;

monarchies féodales, comme à Ferrare, Ravenne, Bologne; théocraties,

comme à Rome; royautés ou vice-royautés, comme à Naples et en Sicile;

tyrannies, enfin, comme en Lombardie et en Piémont.

Des familles puissantes, telles que les Visconti, les Scala, les

Borgia, la maison d'Este, régnaient passagèrement sur ces diverses

contrées. Cours lettrées et élégantes à Ferrare, immortalisées par le

Tasse et l'Arioste; démocraties féroces à Florence et à Pise,

soulevant l'empire par des assassinats ou s'écroulant dans des

anarchies turbulentes: telle alors était l'Italie.

II

En dehors de ces États mal assis, Rome, enrichie par ses alliances

pontificales et fortifiée par ses alliances temporelles, tenait d'une

main habile la balance de la politique italienne; elle croissait en

force et en ascendant sur le monde. Rome luttait avec l'Allemagne,

tantôt lui résistant comme parti guelfe au nom de l'indépendance

sacrée de l'Italie, tantôt s'unissant à elle comme parti gibelin, au

nom de l'ordre dans la Péninsule. C'est ce qui fait encore

aujourd'hui que les plus grands esprits de l'Italie, tels que le

Dante, bannis de leur patrie comme partisans de l'empire, sont vénérés

comme patriotes, quoique ayant trahi leur pays en faveur des Gibelins,

partisans de l'empereur.

Confusion et non-sens partout.

III

Au milieu de ce dédale d'hommes et de choses où chacun se trompe, en

appliquant aux idées du présent les dénominations d'hier, une seule

nation véritablement indépendante conservait une forte individualité:

c'était la Toscane.

Les Toscans, la moelle de l'Italie proprement dite, avaient précédé

les Romains de Romulus dans la civilisation de l'Italie, sous le nom

mystérieux d'Étrusques. Leur existence, mystérieuse aussi, est restée

un mystère, malgré les savantes recherches des historiens les plus

érudits. Leur architecture dite _cyclopéenne_, où la main de l'homme

conserve dans ses ouvrages l'empreinte monumentale et divine de la

force des temps et de la rusticité de la nature, l'élégance dorienne

de leurs ruines de temples, le dessin inexpliqué de leurs vases, plus

grecs que la Grèce elle-même, et aussi naïfs que l'âge primitif de

l'homme, tout cela atteste qu'une science inconnue de l'humanité

civilisée a coulé aux bords de l'Arno des rochers de la Toscane.

Tout ce qu'on sait, c'est que les Étrusques, d'abord conquis, ont

adouci les Romains et donné à leurs moeurs et à leur langue ce

raffinement prématuré qui fait l'élégance des races.

IV

Les Romains les entraînèrent aisément dans leur courant de force et de

gloire.

On les revoit, sous Catilina, prendre part aux guerres civiles et aux

grandes séditions de la fin de la république; un grand nombre d'entre

eux périrent héroïquement avec le chef des insurgés. Cicéron, consul

alors, les foudroyait de son éloquence; César, indécis encore, les

ménageait; il voulait profiter de la victoire sans se compromettre

dans le combat.

V

Au commencement de leur établissement en Italie, les Toscans bâtirent

dès lors Fiésole, village fortifié, sur la colline qui borde l'Arno.

Puis ils descendirent dans la vallée et construisirent Florence sur

les deux rives du fleuve. Le commerce et les arts s'y installèrent

avec eux. Ils ne s'y donnèrent d'autre gouvernement que leurs moeurs,

une espèce de république d'abeilles humaines, où le travail et la

fortune firent les rangs, où l'autorité et le peuple démocratique

luttaient quelquefois, s'entendaient le plus souvent, dans des

élections turbulentes et où la popularité flottante créait et

renversait tour à tour les grands citoyens et leurs partis.

C'était une république indécise, cherchant son aplomb et ne le

trouvant plus. Pise, Sienne, Lucques, cités voisines, quelquefois

alliées, plus souvent jalouses, combattaient tantôt pour, tantôt

contre les Florentins. Rome aurait voulu les englober; la puissance et

la politique des papes les menaçaient ou les caressaient à l'envi;

mais le nerf républicain de Florence contenait les Romains des papes,

et la fière indépendance des Toscans subsistait sous la déférence

ecclésiastique.

VI

Le commerce, qui faisait les riches, ne devait pas tarder à faire les

rois.

Dès l'année 1424, la famille des Médicis, alliée au pape Jean XXIII,

apparaît dans l'histoire de Florence comme quelque chose de plus grand

qu'un citoyen. Le pape se fit accompagner au concile de Constance par

Côme de Médicis, dont la présence et le crédit devaient imposer le

respect à ses ennemis. Il échoua dans sa brigue et revint découronné à

Florence, où Côme lui donna néanmoins une généreuse hospitalité

jusqu'à sa mort.

VII

Côme, immensément enrichi par l'économie et la modération héréditaire

de sa maison, inspira de la jalousie à quelques magistrats principaux

de la république; ils l'emprisonnèrent, puis le délivrèrent eux-mêmes

en convertissant sa prison en exil de dix ans à Venise, ou à une

distance de cent soixante et dix milles de Florence.

Moins d'un an après cet exil, Côme fut rappelé par l'inconstance

ordinaire du peuple. Il rentra dans sa patrie, avec un grand nombre

de savants ou de poëtes, fanatiques partisans des lettres grecques, et

entre autres de Platon, le grand spiritualiste de l'antiquité. Il

fonda une académie à Florence, et s'attacha ainsi la faveur des hommes

de lettres de sa patrie. Les bibliothèques de Florence datent de lui.

Sa vie s'avançait dans ces douces occupations; il la voyait s'écouler

avec une philosophique indifférence, il vivait surtout à la campagne.

Je suis allé souvent visiter ces simples monuments de son loisir

champêtre, _Careggi_ et _Caffagiolo_, deux maisons carrées

d'architecture presque rustique où rien ne sent le prince, mais le

simple citoyen.

«Là il s'occupait du soin d'améliorer ses terres, dont il tirait un

revenu considérable; mais ses plus heureux moments étaient ceux qu'il

consacrait à l'étude des lettres et de la philosophie, ou au commerce

et à la conversation des savants. Quand il faisait un séjour de

quelque temps à sa maison de Careggi, il se faisait ordinairement

accompagner par Ficino, dont il était devenu le disciple dans l'étude

de la philosophie platonicienne, après avoir été son protecteur.

Ficino avait entrepris, pour son usage, ces laborieuses traductions

des ouvrages de Platon et de ses disciples, qui furent ensuite

achevées et publiées pendant la vie et par les soins généreux de

Laurent. Parmi les lettres de Ficino, on en trouve une de son

vénérable protecteur, dans laquelle la trempe d'esprit de ce grand

homme, et son ardeur à acquérir des connaissances, même dans l'âge le

plus avancé, se peignent avec une grande vivacité. «Hier, dit-il,

j'arrivai à Careggi, non pas tant avec le projet d'améliorer mes

terres que de m'améliorer moi-même.--Venez me voir, Marsile, aussitôt

que vous le pourrez, et n'oubliez pas d'apporter avec vous le livre de

votre divin Platon _sur le souverain bien_.--Je présume que vous

l'aurez déjà traduit en latin, comme vous me l'aviez promis; car il

n'y a pas d'occupation à laquelle je me dévoue avec autant d'ardeur

qu'à celle qui peut me découvrir la route du vrai bonheur. Venez donc,

et ne manquez pas d'apporter avec vous la lyre d'Orphée.»

Quels que fussent les progrès de Côme dans la doctrine de son

philosophe favori, il y a lieu de croire qu'il appliquait à la vie

active et réelle les préceptes et les principes qui étaient pour les

subtils dialecticiens de son siècle une source si abondante de

disputes interminables. Quoique sa vie eût été si pleine et si utile,

il regrettait souvent le temps qu'il avait perdu. Midas n'était pas

plus avare de son or, dit Ficino, que Côme ne l'était de son temps.

«L'influence et les richesses que Côme avait acquises l'avaient,

depuis longtemps, rendu l'égal des plus puissants princes de l'Italie,

avec lesquels il aurait pu contracter des alliances par le mariage de

ses enfants; mais, craignant qu'une pareille conduite ne le fît

soupçonner d'avoir des projets contraires à la liberté de l'État, il

aima mieux étendre son crédit parmi les citoyens de Florence par

l'établissement de ses enfants dans les familles les plus distinguées

de cette ville.

«Pierre, l'aîné de ses fils, épousa Lucretia Tornabuoni, de laquelle

il eut deux enfants: Laurent, né le 1er janvier 1448, et Julien, né en

1453. Pierre eut aussi deux filles: Nannina, qui épousa Bernard

Rucellai; et Bianca, qui fut mariée à Guglielmo, de la famille des

Pazzi. Jean, le second fils de Côme, épousa Cornelia d'Alessandri,

dont il eut un fils qui mourut très-jeune, et auquel lui-même ne

survécut pas longtemps: il mourut en 1461, à l'âge de quarante-deux

ans. Comme il avait toujours vécu sous l'autorité de son père, son nom

ne se montre que rarement dans les pages de l'histoire: mais les

mémoires littéraires attestent que, par ses talents naturels et par

ses connaissances acquises, il ne dérogeait pas à cette ardeur pour

les études, à cet attachement pour les hommes d'un savoir éminent qui

avaient été l'apanage constant de sa famille.

«Outre ses enfants légitimes, Côme laissa aussi un fils naturel,

Charles de Médicis, qu'il fit élever avec soin, et qui, par les vertus

dont il donna l'exemple, effaça la tache de sa naissance. On pourrait

excuser sur les moeurs de ce siècle une circonstance qui paraît

démentir la gravité du caractère de Côme de Médicis: mais lui-même

dédaigna une pareille apologie, et, reconnaissant les erreurs de sa

jeunesse, il voulut réparer auprès de la société l'atteinte qu'il

avait portée à des règlements salutaires, en s'occupant avec intérêt

de donner à son fils illégitime des principes de vertu et une

existence honorable. Charles devint, par l'appui de son père, chanoine

de Prato, et l'un des notaires apostoliques; et comme il résidait

ordinairement à Rome, son père et ses frères eurent souvent recours à

lui pour se procurer, par ses soins et par ses conseils, les

manuscrits anciens et les autres précieux restes de l'antiquité, dont

la possession était l'objet de leurs désirs.

«La mort de Jean de Médicis, sur lequel Côme avait placé ses

principales espérances, et la faible santé de Pierre, qui le rendait

incapable de supporter le travail des affaires publiques dans une

ville aussi agitée que Florence, faisaient vivement craindre à ce

grand homme qu'après son trépas la splendeur de sa famille ne

s'éteignît tout à fait. Cette pensée répandait l'amertume sur ses

derniers jours; et peu de temps avant sa mort, comme on le portait

dans les appartements de son palais, au moment où il venait de

recevoir la nouvelle de la mort de son fils, il s'écria avec un

soupir: _Cette maison est trop grande pour une famille si peu

nombreuse!_ Ces inquiétudes étaient justifiées, à quelques égards, par

les infirmités qui affligèrent Pierre pendant le petit nombre d'années

qu'il fut à la tête du gouvernement de la république; mais les talents

de Laurent dissipèrent bientôt ces nuages d'un moment, et élevèrent sa

famille à un degré d'illustration et d'éclat dont il est probable que

Côme lui-même avait eu peine à se former l'idée.»

VIII

Bien qu'il fût âgé de soixante et quinze ans, sa taille élevée, la

majesté de ses traits, la grâce de son visage, si conforme au titre de

_Père de la patrie_ que les Florentins avaient d'eux-mêmes ajouté à

son nom, la bienveillance de son accueil, la cordialité de son amitié

le rendaient aussi agréable que dans sa belle jeunesse.

Sa vie avait été celle d'un philosophe, sa mort fut celle d'un sage.

Quand les premières atteintes de l'âge lui annoncèrent sa fin

prochaine, il ne résista pas, il se résigna avec sérénité aux lois de

la nature, il repassa avec sa famille et ses amis l'état de son

immense fortune, noblement acquise, généreusement occupée pour la

gloire des arts et des lettres; il indiqua à ses héritiers l'usage

qu'il convenait d'en faire après lui pour l'accroître et la conserver

par sa destination au bien public. Sa mort ne fut qu'un départ pour un

séjour plus permanent. On ne peut pas dire qu'il mourut en chrétien;

Platon était son Christ et la philosophie grecque était sa foi; il

confondait dans cette foi la divinité de l'Évangile avec ces

révélations de la sagesse humaine, émanées des inspirés de Dieu, dont

il avait propagé le culte en Italie; fidèle aux formes du

catholicisme, plus fidèle à l'esprit dont il les animait. C'est pour

cela qu'il avait consacré en Grèce et en Italie ses réserves

commerciales, à faire arriver en masse à Rome, à Florence, à Venise

les débris du naufrage intellectuel de l'Ionie, et les maîtres

dépaysés du génie homérique et platonique: il était à lui seul la

Renaissance, il avait affrété la monarchie de l'esprit humain. C'est

par là que sa famille d'opulents parvenus, sortie d'un médecin

célèbre, s'était insensiblement élevée par le commerce et les arts au

premier rang de la république.

* * * * *

Après avoir préparé son âme à attendre avec calme ce grand et

terrible événement, ses inquiétudes se portèrent sur le bonheur des

personnes de sa famille qu'il laissait après lui; il désirait leur

communiquer d'une manière solennelle le résultat de l'expérience d'une

vie longue et toujours active. Ayant donc fait appeler dans son

appartement Contessina, son épouse, et Pierre, son fils, il leur fit

le récit de toute sa conduite dans l'administration des affaires

publiques, leur donna des détails exacts et très-circonstanciés sur

ses immenses relations de commerce, et s'étendit sur la situation de

ses intérêts domestiques. Il recommanda à Pierre la plus sévère

attention sur l'éducation de ses fils, dont les talents prématurés et

les heureuses dispositions méritaient ses éloges, et lui faisaient

concevoir les plus favorables espérances. Il exprima le désir que ses

funérailles se fissent avec le moins de pompe qu'il serait possible,

et finit ses exhortations paternelles en annonçant qu'il était

entièrement résigné et prêt à se soumettre à la Providence, aussitôt

qu'il lui plairait de l'appeler. Ces avertissements ne furent pas

perdus pour Pierre, qui, dans une lettre adressée à Laurent et à

Julien, leur fit part de l'impression qu'ils avaient faite sur son

âme. Ne pouvant en même temps se dissimuler l'état d'infirmité où il

était lui-même, il les exhortait à ne se plus considérer comme des

enfants, mais comme des hommes; car il prévoyait que les circonstances

où ils allaient se trouver les réduiraient bientôt à la nécessité de

mettre à l'épreuve leurs talents et leurs moyens personnels. «On

attend à toute heure l'arrivée d'un médecin de Milan, leur dit-il;

mais pour moi, c'est en Dieu seul que je mets ma confiance.» Soit que

le médecin ne fût pas arrivé, ou que le peu de confiance que Pierre

avait dans ses secours fût bien fondé, environ six jours après, le

premier jour d'août de l'année 1464, Côme mourut, à l'âge de soixante

et quinze ans, profondément regretté du plus grand nombre des citoyens

de Florence, qui s'étaient sincèrement attachés à ses intérêts, et qui

craignaient que la tranquillité de la ville ne fût troublée par les

dissensions qui allaient probablement être la suite de ce triste

événement.

IX

Côme, en mourant, laissa son héritage à Pierre de Médicis, son fils,

et son génie à Laurent de Médicis, son petit-fils. Pierre était sensé,

mais infirme, il ne devait pas vivre longtemps; il cultiva l'esprit de

Laurent par des voyages et l'initia promptement aux grandes affaires.

Les Pitti et les Acciajuoli, familles puissantes, tentèrent de

conspirer contre Pierre, mais furent abandonnés par le chef des

conjurés, Luca Pitti, qui retomba dans la misère et perdit tout

crédit sur le peuple. Le magnifique palais Pitti, qui ne garda que son

nom, ne put être achevé alors et devint plus tard le palais des

Médicis.

Les Florentins, attaqués près de Bologne par la ligue des Sforzes, des

Vénitiens et autres États de la basse Italie, et secourus par le roi

de Naples, livrèrent une bataille, racontée par Machiavel, et dans

laquelle personne ne perdit la vie. Les deux partis se retirèrent pour

aller prendre des quartiers d'hiver. Pierre, rassuré par la paix,

s'occupa de ce qui avait fait la gloire et la puissance de son père,

Côme. Ses deux fils, Laurent et Julien de Médicis, donnèrent à

Florence de magnifiques tournois, célébrés par les poëtes et

particulièrement par Politien, très-jeune homme dont les vers

révélèrent le génie antique. Julien et son frère se rencontrèrent peu

de temps après dans les bois et dans le monastère de Camaldoli,

solitude à la fois solennelle et gracieuse, voisine de Valombreuse,

avec d'autres poëtes et philosophes toscans. Leur rencontre et leurs

entretiens rappellent les doux loisirs de Boccace pendant la peste qui

consterna Florence.

Landino, un des interlocuteurs, raconte ainsi cette entrevue sous le

titre de _Conversations aux Camaldules_:

Dans l'introduction de cet ouvrage, Landino nous apprend qu'étant

parti de sa maison de Cosentina, avec son frère Pierre, pour aller à

un monastère dans le bois de Camaldoli, il y trouva Laurent et Julien

de Médicis, qui venaient d'arriver, avec Alamanni Rinuccini, et Pierre

et Donato Acciajuoli, tous hommes d'un savoir et d'une éloquence

distingués, et qui s'étaient singulièrement appliqués à l'étude de la

philosophie. Le plaisir qu'ils eurent d'abord à se rencontrer fut

encore augmenté par l'arrivée de Leo Battista Alberti, qui, en

revenant de Rome, avait rencontré Marsile Ficino, et l'avait engagé à

passer avec lui le temps des chaleurs de l'automne dans la retraite

délicieuse de Camaldoli. Mariotto, abbé du monastère, présenta les uns

aux autres ses doctes amis; et le reste du jour, car c'était vers le

soir que cette rencontre eut lieu, se passa à écouter les discours

d'Alberti, dont Landino nous peint le génie et les talents sous le

jour le plus favorable.

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 7 / 18 段