empreints. Elles sont vagues comme les formes des nuages et décolorées
comme les ombres de la nuit; mais elles sont touchantes et
communicatives comme les symphonies du coeur humain. Les hommes qui
croient que l'esprit de déception et de supercherie est capable de ces
prodiges sont dans l'erreur, ils méconnaissent la portée du génie
humain; les vraies beautés d'Ossian sont dans les moeurs plus que dans
l'intelligence. Il n'est donné à personne d'inventer des moeurs. Les
moeurs sont les couleurs des tableaux. Les peintres les copient, mais
ils ne peuvent les créer. Ce sont les siècles, les climats, les
civilisations qui les créent. J'aimerais autant à penser que
l'_Iliade_ ou la _Bible_ sont des rapsodies, qu'Hébé et Jupiter, que
Jéhovah et les prophètes sont des parodies. La vraie critique se
refuse à admettre l'impossible; la conscience de l'esprit humain a son
évidence, comme la conscience du coeur. Elle a cent mille organes
intérieurs pour se prouver à elle-même ces vérités, qu'on ne saurait
lui démontrer; elle fait ainsi ces actes de foi. Est-il démontré que
l'histoire d'Écosse et d'Irlande, écrite en langue _erse_ et
_gallique_, ait laissé des monuments de poésie historique, chantés
_lyriquement_ et épiquement par les _bardes_ ou poëtes primitifs, dont
Ossian, son père Fingal, son fils Oscar et beaucoup d'autres plus ou
moins célèbres ont immortalisé les récits?
Oui!
Est-il prouvé que ces poésies en vers, ou ces chants en prose
cadencée, se soient conservées dans les traditions ou dans les
antiques manuscrits de ces contrées? Oui! car ces débris de la langue
gallique existent encore.
Est-il prouvé que les pasteurs écossais des hautes montagnes, race
solitaire et méditative, chantent jusqu'à aujourd'hui des fragments
obscurs où se retrouvent des parties du chant d'Ossian et de ses
bardes? Oui!
Est-il prouvé que Macpherson les ait retrouvés, grâce aux souvenirs de
ces pasteurs, compulsés pendant dix ans avant de les recueillir et de
les rédiger pour ses compatriotes, qui les ont reconnus eux-mêmes? Oui
encore!
Est-il prouvé que les ecclésiastiques érudits de ces montagnes lui
aient prêté leur concours pour enlever à ces victimes du pays et à ces
chants restés populaires, surtout dans la haute Écosse, la mémoire de
ces chants? Oui!
Est-il prouvé qu'un seul homme, en 1762, ne pouvait ressusciter à lui
seul toute une civilisation éteinte depuis deux mille ans? Que cet
homme était à la fois assez grand poëte pour imaginer toute une poésie
originale, et assez maniaque pour s'obstiner, pendant quarante ans, au
plus stérile et au plus ingrat des travaux d'esprit? Qu'il ait vécu et
qu'il soit mort sous le nom et pour la gloire d'Ossian, et que cet
homme religieux et probe ait laissé en expirant, par testament, des
sommes considérables pour éditer et confirmer mensongèrement sa
découverte littéraire? Non.
Enfin, est-il prouvé que cette découverte authentique ait trompé
pendant un siècle entier l'Écosse, l'Irlande, l'Angleterre et le
monde, pour accréditer une supercherie sans fondement, et que les
chants véritablement magnifiques du barde Ossian n'aient pas fait une
révolution dans l'univers lettré et n'aient point passionné le monde
autant que les premières oeuvres épiques et poétiques des plus grands
génies antiques ou modernes l'aient jamais fait? L'invention, le
style, les images ossianiques ne sont-ils pas restés dans toutes les
langues de l'Europe, depuis l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et la
France, une partie du trésor connu de l'intelligence? Goethe dans
Weimar, Césarotti dans Vérone, Chateaubriand dans Paris, n'en ont-ils
pas dérobé et multiplié les couleurs dans leurs oeuvres? _Atala_,
_René_ et tant d'autres ne sont-ils pas des parents des héros et des
héroïnes d'Ossian? La mélancolie tout entière n'est-elle pas
l'écossaise, depuis l'apparition de cette littérature des ombres et
du tombeau? Oui encore!
Que répondre à cette masse d'évidences?
Que l'on conjecture que Macpherson et ses amis, entraînés quelquefois
eux-mêmes par le succès de leur découverte, aient poussé l'imitation
un peu plus loin que la vérité, et qu'ils aient ajouté aux oeuvres des
bardes écossais quelques fragments de leur propre main dans le même
style, cela est naturel, vraisemblable, admissible; cela n'enlève rien
à l'authenticité de l'oeuvre historique; une bonne imitation n'a
jamais décrédité un excellent original. Mais rien n'a justifié, depuis
même, ces suppositions, et Ossian subsiste autant que jamais, entier,
et mémorable comme la mémoire même des temps passés. On ne s'inscrit
pas en faux contre une évidence.
XVII
Voilà pour l'originalité de ces merveilleuses poésies. Quant à leur
beauté propre, on n'a qu'à se rappeler leurs splendides passages
devenus classiques en naissant.
Tel est le dialogue suprême entre Connal et son amante la belle
Crimora:
«Oui, sans doute, je peux périr; mais alors élève ma tombe, ô
Crimora! Quelques pierres grisâtres et un léger monceau de terre
conserveront ma mémoire; arrête sur ma tombe tes yeux baignés de
larmes; frappe dans ta douleur ton sein palpitant. Quoique tu sois
belle comme la lumière du jour, plus douce que le zéphyr de la
colline, ô mon amie! je ne puis rester avec toi. Adieu, souviens-toi
d'élever mon tombeau.
CRIMORA.
Eh bien! donne-moi ces armes éclatantes, cette épée, cette lance
d'acier; je veux aller avec toi au-devant du terrible Dargo; je veux
secourir mon aimable Connal. Adieu, rochers d'Arven; adieu,
chevreuils, et vous, torrents de la colline! Nous ne reviendrons plus:
nous allons chercher des tombeaux dans les pays lointains.
Ne revirent-ils donc jamais les rochers d'Arven? dit la belle Utha en
poussant un soupir! Le brave Connal périt-il dans le combat, et
Crimora put-elle lui survivre? Ah! sans doute, elle se cacha dans la
solitude, et son âme regretta toujours son cher Connal. N'était-ce pas
un jeune et beau guerrier?
Ullin vit couler les pleurs d'Utha; il reprit sa harpe harmonieuse.
Ces chants inspiraient une douce mélancolie. Chacun se tut pour
l'écouter.
Le sombre automne, continua-t-il, règne sur nos montagnes; l'épais
brouillard repose sur nos collines. On entend siffler les tourbillons
de vent. Le fleuve roule des ondes fangeuses dans l'étroite vallée. Un
arbre solitaire s'élève au sommet de la colline et marque l'endroit où
repose Connal: le vent fait voler et tournoyer dans les airs ses
feuilles desséchées; la tombe du héros en est jonchée: les ombres des
morts apparaissent quelquefois en ce lieu, quand le chasseur pensif se
promène seul à pas lents sur la bruyère. Qui peut remonter à l'origine
de ta race, ô Connal? Qui peut compter tes aïeux? Ta famille croissait
comme un chêne de la montagne, dont la cime touffue brave la fureur
des vents. Mais maintenant cet arbre superbe est arraché du sein de la
terre. Qui pourra jamais remplacer Connal?
Ce fut là qu'on entendit le choc affreux des armes et les gémissements
des mourants. Que les guerres de Fingal sont sanglantes, ô Connal! Ce
fut là que tu péris. Ton bras lançait la foudre, ton épée était un
trait de feu, ta stature s'élevait comme un rocher sur la plaine, tes
yeux étincelaient comme une fournaise ardente, et ta voix, dans les
combats, était plus forte que le bruit de la tempête; les guerriers
tombaient sous ton épée, comme les chardons volent sous la baguette
d'un enfant. Dargo s'avance, semblable au nuage qui porte le tonnerre:
ses yeux creux s'enfoncent sous des sourcils épais et menaçants. Les
épées étincellent dans la main des deux héros, et leurs armes se
choquent avec un horrible fracas.
Près d'eux, la fille de Vinval, Crimora, brillait sous l'armure d'un
jeune guerrier; ses blonds cheveux flottaient négligemment; un arc
pesant chargeait sa main délicate; elle avait suivi son amant, son
cher Connal, au combat. Elle bande son arc et tire sur Dargo; mais, ô
douleur! le trait s'égare, et va percer Connal. Il tombe... Que
feras-tu, fille infortunée? Elle voit couler le sang de son amant, son
cher Connal expire! Le jour, la nuit, elle criait en pleurant: «Ô mon
ami! mon amant! mon cher Connal!» Mais enfin la douleur termina ses
jours.
C'est ici que la terre renferme ce couple aimable; l'herbe croît entre
les pierres de leur tombe. Je viens souvent m'asseoir sous l'ombrage,
dans ce triste lieu; j'entends soupirer le vent dans le gazon, et leur
souvenir se réveille dans mon âme. Vous dormez ensemble dans la tombe,
amants infortunés, et rien ne trouble votre repos sur ce mont
solitaire.
«Reposez en paix, dit la belle Utha, couple malheureux! Je me
souviendrai de vous en pleurant; je chanterai dans la solitude
l'histoire de vos malheurs, quand le vent agitera les forêts de Tora
et que j'entendrai rugir les torrents de ma patrie. Alors vous
viendrez vous offrir à mon âme, et l'attendrir sur vos touchantes
aventures.»
Les rois passèrent trois jours dans les fêtes, à Carrictura; le
quatrième, leurs voiles blanchirent la surface de l'Océan. Le vent du
nord conduisit le vaisseau de Fingal à Morven; mais l'esprit de Loda
était assis sur sa nue, derrière suivait le vaisseau de Frothal; il se
penchait en avant pour diriger les vents favorables, et pour enfler
toutes les voiles; il n'a pas oublié le coup que Fingal lui a porté,
et il redoute encore le bras du roi de Morven.
XVIII
Et ce début des chants de Selma:
CHANTS DE SELMA
Étoile, compagne de la nuit, dont la tête sort brillante des nuages du
couchant, et qui imprimes tes pas majestueux sur l'azur du firmament,
que regardes-tu dans la plaine? Les vents orageux du jour se taisent;
le bruit du torrent semble s'être éloigné; les vagues apaisées rampent
au pied du rocher; les moucherons du soir, rapidement portés sur leurs
ailes légères, remplissent de leurs bourdonnements le silence des
airs. Étoile brillante, que regardes-tu dans la plaine? Mais je te
vois t'abaisser en souriant sur les bords de l'horizon. Les vagues se
rassemblent avec joie autour de toi et baignent ta radieuse chevelure.
Adieu, étoile silencieuse! que le feu de mon génie brille à ta place.
Je sens qu'il renaît dans toute sa force; je revois, à sa clarté, les
ombres de mes amis rassemblés sur la colline de Lora; j'y vois Fingal
au milieu de ses héros. Je revois les bardes mes rivaux, le vénérable
Ullin, le majestueux Ryno, Alpin à la voix mélodieuse, la tendre et
plaintive Minona. Ô mes amis! que vous êtes changés depuis ces jours
où, dans les fêtes de Selma, nous disputions le prix du chant,
semblables aux zéphyrs du printemps qui volent sur la colline et
viennent tour à tour, avec un doux murmure, agiter mollement l'herbe
naissante!
Ce fut dans une de ces fêtes qu'on vit la tendre Minona s'avancer,
pleine de charmes. Ses yeux baissés s'humectèrent de pleurs: les âmes
des héros furent attendries quand elle éleva sa voix mélodieuse.
Souvent ils avaient vu la tombe de Salgar et la sombre demeure de
l'infortunée Colma; Colma, à qui Salgar avait promis de revenir à la
fin du jour; mais la nuit descend autour d'elle: elle se voit
abandonnée sur la colline, et seule avec sa voix. Écoutons sa tendre
complainte:
COLMA.
Il est nuit... je suis délaissée sur cette colline, où se rassemblent
les orages. J'entends gronder les vents dans les flancs de la
montagne; le torrent, enflé par la pluie, rugit le long du rocher. Je
ne vois point d'asile où je puisse me mettre à l'abri. Hélas! je suis
seule et délaissée.
Lève-toi, lune, sors du sein des montagnes. Étoiles de la nuit,
paraissez. Quelque lumière bienfaisante ne me guidera-t-elle point
vers les lieux où est mon amant? Sans doute il repose, en quelque lieu
solitaire, des fatigues de la chasse, son arc détendu à ses côtés, et
ses chiens haletant autour de lui. Hélas! il faudra donc que je passe
la nuit, abandonnée, sur cette colline! Le bruit des torrents et des
vents redouble encore, et je ne puis entendre la voix de mon amant!
Pourquoi mon fidèle Salgar tarde-t-il si longtemps, malgré sa
promesse? Voici le rocher, l'arbre et le ruisseau où tu m'avais promis
de revenir avant la nuit. Ah! mon cher Salgar, où es-tu? Pour toi j'ai
quitté mon frère; pour toi j'ai fui mon père. Depuis longtemps nos
deux familles sont ennemies; mais nous, ô mon cher Salgar! nous ne
sommes pas ennemis. Vents, cessez un instant. Torrents, apaisez-vous,
afin que je fasse entendre ma voix à mon amant. Salgar, Salgar, c'est
moi qui t'appelle! Salgar, ici est l'arbre, ici est le rocher, ici
t'attend Colma! pourquoi tardes-tu?
Ah! la lune paraît enfin: je vois l'onde briller dans le vallon; la
tête grisâtre des rochers se découvre, mais je ne le vois point sur
leurs cimes. Je ne vois point ses chiens le devancer et l'annoncer à
son amante. Malheureuse! il faut donc que je reste seule ici! Mais
qui sont ceux que j'aperçois couchés sur cette bruyère? Serait-ce mon
frère et mon amant? Ô mes amis, parlez-moi donc! Ils ne répondent
point: mon âme est agitée de terreur. Ah! ils sont morts; leurs épées
sont rougies de sang. Ah! mon frère, mon frère, pourquoi as-tu tué mon
cher Salgar? Ô Salgar! pourquoi as-tu tué mon frère? Vous m'étiez
chers tous deux! Que dirai-je à votre louange? Salgar, tu étais le
plus beau des habitants de la colline. Mon frère, tu étais terrible
dans le combat. Ô mes amis, parlez-moi, entendez ma voix! Mais, hélas!
ils se taisent, ils se taisent pour toujours; leurs coeurs sont glacés
et ne battent plus sous ma main.
Ombres chéries, répondez-moi du haut de vos rochers, du haut de vos
montagnes; ne craignez point de m'effrayer. Où êtes-vous allés vous
reposer? Dans quelle grotte vous trouverai-je? Je n'entends point leur
voix au milieu des vents; je ne les entends point me répondre dans les
intervalles de silence que laissent les orages.
Je m'assieds seule avec ma douleur, et je vais attendre dans les
larmes le retour du matin. Amis des morts, élevez leur tombe; mais ne
la fermez pas que Colma n'y soit entrée. Ma vie s'évanouit comme un
songe. Pourquoi resterais-je après eux? Je veux reposer avec les
objets de ma tendresse, près de la source qui tombe du rocher. Quand
la nuit montera sur la colline, je viendrai, sur l'aile des vents,
déplorer en ces lieux la mort de mes amis; le chasseur m'entendra de
son humble cabane: il sera effrayé et charmé de ma voix, car mes
accents seront doux et touchants quand je pleurerai deux héros si
chers à mon coeur.
Ainsi chantait Minona, et une aimable rougeur colorait son visage. Nos
coeurs étaient serrés, et nos larmes coulaient pour Colma. Ullin
s'avança avec sa harpe et nous répéta les chants d'Alpin. La voix
d'Alpin était pleine de charmes; l'âme de Ryno était de feu; mais
alors ils étaient descendus dans la tombe, et leur voix ne
retentissait plus dans Selma. Ullin, revenant un jour de la chasse,
entendit leurs chants; ils déploraient la chute de Morar, le premier
des mortels. Il avait l'âme de Fingal: son épée était terrible comme
l'épée d'Oscar; mais il périt. Son père le pleura; sa soeur répandit
des torrents de larmes... Cette soeur infortunée, c'était Minona
elle-même. Quand elle entendit chanter Ullin, elle s'éloigna,
semblable à la lune qui prévoit l'orage et cache sa belle tête dans un
nuage. Je touchai la harpe avec Ullin, et le chant de douleur
recommença.
RYNO.
Les vents et la pluie ont cessé; le milieu du jour est calme: les
nuages volent dispersés dans les airs; la lumière inconstante du
soleil fuit sur les vertes collines; le torrent de la montagne roule
ses eaux rougeâtres dans les rocailles du vallon. Ton murmure me
plaît, ô torrent! mais la voix que j'entends est plus douce encore.
C'est la voix d'Alpin qui pleure les morts. Sa tête est courbée par
les ans; ses yeux rouges sont remplis de larmes. Enfant des concerts,
Alpin, pourquoi ainsi seul sur la colline silencieuse? pourquoi
gémis-tu comme le vent dans la forêt, ou comme la vague sur le rivage
solitaire?
ALPIN.
Mes pleurs, ô Ryno, sont pour les morts, ma voix pour les habitants de
la tombe. Tu es debout maintenant, ô jeune homme! et, dans ta hauteur
majestueuse, tu es le plus beau des enfants de la plaine. Mais tu
tomberas comme l'illustre Morar; l'étranger sensible viendra s'asseoir
et pleurer sur ta tombe. Tes collines ne te connaîtront plus, et ton
arc restera détendu dans ta demeure. Ô Morar! tu étais léger comme le
cerf de la colline, terrible comme le météore enflammé. La tempête
était moins redoutable que toi dans ta fureur. L'éclair brillait moins
dans la plaine que ton épée dans le combat. Ta voix était comme le
bruit du torrent après la pluie, ou du tonnerre grondant dans le
lointain. Plus d'un héros succomba sous tes coups, et les feux de ta
colère consumaient les guerriers. Mais quand tu revenais du combat,
que ton visage était paisible et serein! Tu ressemblais au soleil
après l'orage, à la lune dans le silence de la nuit; ton âme était
calme comme le sein d'un lac lorsque les vents sont muets dans les
airs.
Mais maintenant, que ta demeure est étroite et sombre! En trois pas je
mesure l'espace qui te renferme, ô toi qui fus si grand! Quatre
pierres couvertes de mousse sont le seul monument qui te rappelle à la
mémoire des hommes; un arbre qui n'a plus qu'une feuille, un gazon
dont les tiges allongées frémissent au souffle des vents, indiquent à
l'oeil du chasseur le tombeau du puissant Morar. Ô jeune Morar! il est
donc vrai que tu n'es plus! Tu n'as point laissé de mère, tu n'as
point laissé d'amante pour te pleurer. Elle est morte, celle qui
t'avait donné le jour, et la fille de Morglan n'est plus!
Quel est le vieillard qui vient à nous, appuyé sur son bâton? L'âge a
blanchi ses cheveux; ses yeux sont encore rouges des pleurs qu'il a
versés; il chancelle à chaque pas. C'est ton père, ô Morar! ton père,
qui n'avait d'autre fils que toi; il a entendu parler de ta renommée
dans les combats et de la fuite de tes ennemis. Pourquoi n'a-t-il pas
appris aussi ta blessure? Pleure, père infortuné, pleure! Mais ton
fils ne t'entend point; son sommeil est profond dans la tombe, et
l'oreiller où il repose est enfoncé bien avant sous la terre. Morar ne
t'entendra plus; il ne se réveillera plus à la voix de son père.
Quand le rayon du matin entrera-t-il dans les ombres du tombeau? quand
viendra-t-il finir le long sommeil de Morar? Adieu pour jamais, le
plus brave des hommes; conquérant intrépide, le champ de bataille ne
te verra plus; l'ombre des forêts ne sera plus éclairée de la
splendeur de ton armure: tu n'as point laissé de fils qui rappelle ta
mémoire. Mais les chants d'Alpin sauveront ton nom de l'oubli; les
siècles futurs apprendront ta gloire, ils entendront parler de Morar.
Aux chants d'Alpin la douleur s'éveilla dans nos âmes, mais le soupir
le plus profond partit du coeur d'Armin. L'image de son fils, qui
périt à la fleur de ses ans, vient se retracer à sa pensée. Carmor
était auprès du vieillard.--Armin, lui dit-il, pourquoi ce soupir si
profond? Ces chants doivent-ils t'attrister? La douce mélodie des
chants attendrit et charme les âmes; ils sont comme la vapeur qui
s'élève du sein d'un lac et se répand dans la vallée silencieuse: les
fleurs se remplissent de rosée, mais le soleil reparaît, et la vapeur
légère s'évanouit. Pourquoi donc cette sombre tristesse, chef de l'île
de Gorma?
ARMIN.
Oui, je suis triste, et la cause de mes regrets n'est pas légère.
Carmor, tu n'as point perdu ton fils, tu n'as point perdu ta fille. Le
vaillant Colgar et la charmante Anyra vivent sous tes yeux. Tu vois
fleurir les rejetons de ta famille; mais Armin reste le dernier de sa
race. Que le lit où tu reposes est sombre, ô Daura! ô ma fille! que
ton sommeil est profond dans la tombe! Quand te réveilleras-tu pour
faire entendre à ton père la douceur de tes chants? Ô nuit cruelle!...
Levez-vous, vents d'automne, levez-vous, soufflez sur la noire
bruyère: torrents des montagnes, rugissez; et vous, tempêtes, grondez
dans la cime des chênes! Roule sur les nuages brisés, ô lune! montre
par intervalles ta face mélancolique et pâlissante. Rappelle à mon âme
cette nuit cruelle où j'ai perdu mes enfants, où le brave Arindal, mon
fils, est tombé; où la belle Daura, ma fille, s'est éteinte...
Ô ma fille! tu étais belle comme la lune sur les collines de Fura; ta
blancheur surpassait celle de la neige, et ta voix était douce comme
l'haleine du zéphyr. Ô mon fils! rien n'égalait la force de ton arc et
la rapidité de ta lance dans les combats; ton regard ressemblait à la
sombre vapeur qui s'élève sur les flots, et ton bouclier au nuage qui
porte la foudre.
Armar, guerrier fameux, vint à ma demeure et rechercha l'amour de
Daura; il n'essuya pas de longs refus. Les amis de ce couple aimable
concevaient, de leur union, de flatteuses espérances.
Le fils d'Odgal, Erath, furieux de la mort de son frère, qu'Armar
avait tué, descend sur le rivage, déguisé en vieux matelot. Il laisse
sa barque à flot. Ses cheveux semblaient blanchis par l'âge; son oeil
était sérieux et calme. «La plus belle des femmes, dit-il, aimable
fille d'Arnim, non loin d'ici s'élève dans la mer un rocher qui porte
un arbre chargé de fruits vermeils. C'est là qu'Armar attend sa chère
Daura. Je suis venu pour lui conduire son amante au travers des
flots.»
La crédule Daura le suit: elle appelle Armar; mais l'écho du rocher
répond seul à ses cris: «Armar, Armar, mon amant, pourquoi me
laisses-tu dans ces lieux mourante de frayeur? Écoute, Armar, écoute,
c'est Daura qui t'appelle.» Le perfide Erath regagne le rivage en
éclatant de rire. Elle élève la voix, elle appelle son frère, son
père: «Arindal! Armin!... quoi! personne pour secourir votre Daura?»
Sa voix parvient jusqu'au rivage. Arindal descendait de la colline
tout hérissé des dépouilles de la chasse: ses flèches retentissaient à
son côté, son arc était dans sa main; cinq dogues noirs suivaient ses
pas. Il voit le perfide Erath sur le rivage; il l'atteint, le saisit,
l'attache à un chêne; de robustes liens enchaînent ses membres; il
charge les vents de ses hurlements. Arindal s'élance dans le bateau,
il monte sur les flots pour ramener Daura sur le rivage. Armar accourt
et le prend pour le ravisseur: transporté de rage, il décoche sa
flèche; elle vole, elle s'enfonce dans ton coeur, ô mon fils! tu
meurs, au lieu du perfide Erath. La rame reste immobile. Mon fils
tombe sur le rocher, se débat et meurt. Quelle fut ta douleur, ô
Daura, quand tu vis le sang de ton frère couler à tes pieds!
Les vagues brisent le bateau contre le rocher. Armar se jette à la
nage, résolu de secourir Daura ou de mourir. Un coup de vent fond tout
à coup du haut de la colline sur les flots. Armar s'abîme et ne
reparaît plus.
Seule sur le rocher que la mer environne, ma fille faisait retentir
les airs de ses plaintes. Son père entendait ses cris redoublés, et
son père ne pouvait la secourir! Toute la nuit, je restai sur le
rivage. J'entrevoyais ma fille à la faible clarté de la lune; toute la
nuit j'entendis ses cris. Le vent soufflait avec fureur et la pluie
orageuse battait les flancs de la montagne. Avant que l'aurore parût,
sa voix s'affaiblit par degrés et s'éteignit comme le murmure du
zéphyr mourant dans le feuillage; la douleur avait épuisé ses forces;
elle expira... Elle te laissa seul, malheureux Armin. Tu as perdu le
fils qui faisait ta force dans les combats; tu as perdu la fille qui
faisait ton orgueil au milieu de ses compagnes...
Depuis cette nuit affreuse, toutes les fois que la tempête descend de
la montagne, toutes les fois que le vent du nord soulève les flots, je
vais m'asseoir sur le rivage, et mes regards s'attachent sur le rocher
fatal. Souvent, lorsque la lune luit à son couchant, j'entrevois les
ombres de mes enfants: elles s'entretiennent tristement ensemble.
Quoi! mes enfants, n'auriez-vous point pitié d'Armin? Ne
répondrez-vous jamais à sa voix? Hélas! ils passent et ne regardent
point leur père. Oui, Carmor, je suis triste, et la cause de mes
regrets n'est pas légère.