Un chêne antique et revêtu de mousse se penche et gémit sur le

torrent. La fougère flétrie gémit auprès, et ses longues feuilles

ondoyantes se mêlent aux cheveux blancs d'Ossian. Essaye ta harpe,

Ossian, et commence tes chants; approchez, ô vents, et déployez toutes

vos ailes; portez mes tristes accents jusqu'au palais aérien de

Fingal, qu'il puisse entendre encore la voix de son fils, la voix du

chantre des héros. Le vent du nord ouvre tes portes, ô Fingal; je te

vois assis sur les vapeurs au milieu du faible éclat de tes armes. Tu

n'es plus la terreur des braves. Ta substance n'est qu'un nuage

pluvieux, dont le voile transparent nous laisse voir les yeux humides

des étoiles. Ton bouclier est comme la lune à son déclin; ton épée est

une vapeur à demi enflammée... Qu'il paraît sombre et faible, ce héros

qui, jadis, marchait si brillant et si fort!

Mais tu te promènes sur les vents du désert, et tu tiens les noires

tempêtes dans ta main. Dans ta colère, tu saisis le soleil et tu le

caches dans tes nuages. Les enfants des lâches tremblent, et mille

torrents tombent du ciel.

Mais quand tu t'avances calme et paisible, le zéphyr du matin

accompagne tes pas. Le soleil sourit dans ses plaines azurées; le

ruisseau, plus brillant, serpente dans son vallon; les arbrisseaux

balancent leurs têtes fleuries et le chevreuil bondit gaiement vers la

forêt. Un bruit sourd s'élève dans la bruyère, les vents orageux se

taisent. J'entends la voix de Fingal, cette voix qui depuis si

longtemps n'a frappé mon oreille: «Viens, me dit-il, viens, Ossian; il

ne manque rien à la renommée de Fingal. Nous avons brillé un moment

comme des flammes passagères, mais nous avons quitté la vie comblés de

gloire. Quoiqu'un éternel silence règne dans les plaines où nous avons

vaincu, notre renommée vit dans nos tombeaux; la voix d'Ossian s'est

fait entendre, et sa harpe a fait retentir les voûtes de Selma. Viens,

Ossian, viens.....» À ces mots, Fingal s'envole avec ses aïeux au

milieu des nuages.

Oui, je vais te rejoindre, ô roi des héros! la vie d'Ossian touche à

son terme. Je sens que bientôt je vais disparaître; bientôt on ne

verra plus la trace de mes pas dans Selma. Je vais m'endormir près du

rocher de Mora, et les vents sifflants dans mes cheveux blancs ne

m'éveilleront plus. Ô vents, que vos ailes légères vous emportent loin

de ces lieux, vous ne pouvez plus troubler le repos du barde, ses yeux

s'appesantissent. La nuit sera longue..... Retirez-vous, vents

impétueux!

Mais, fils de Fingal, pourquoi cette tristesse, pourquoi ce nuage sur

ton âme? Les héros des temps anciens ne sont plus et leur renommée a

péri avec eux. Les enfants des siècles à venir passeront une race

nouvelle les remplacera: les hommes se succèdent comme les flots de

l'Océan ou comme les feuilles des bois de Morven. Desséchées, elles

volent au souffle des vents; mais bientôt on voit reverdir un

feuillage nouveau. Ta beauté, ô Ryno[14], a-t-elle été durable? Ta

force, mon cher Oscar, a-t-elle résisté au temps? Fingal lui-même

n'a-t-il pas succombé, et les salles de ses aïeux n'ont-elles pas

oublié l'empreinte de ses pas? Et toi, barde décrépit, tu resterais

sur cette terre d'où les héros ont disparu! Non, mais ma gloire

restera; elle y croîtra comme le chêne de Morven, qui oppose sa large

tête à l'orage et se rit des efforts des vents.

[Note 14: Fils de Fingal.]

XIV

Voici un fragment retrouvé d'une élégie d'Ossian lui-même,

très-célèbre dans les montagnes d'Écosse:

MINVANE

Minvane, triste, le visage enflammé, se penchait du haut du rocher de

Morven sur la vaste étendue des mers. Elle vit nos jeunes guerriers

s'avancer, couverts de leurs armes brillantes: «_Où es-tu, Ryno? où

es-tu?_»

Nos regards, tristes et baissés, lui disaient que Ryno n'était plus,

que l'ombre de son amant s'était envolée dans les nuages, qu'on

entendait sa faible voix murmurer avec le zéphyr dans le gazon des

collines.

«Quoi! le fils de Fingal est tombé dans les vertes plaines d'Ullin! Le

bras qui l'a terrassé était donc bien puissant! Et moi, hélas! je

reste seule. Non, je ne resterai pas seule, ô vents qui soulevez ma

noire chevelure, je ne mêlerai pas longtemps mes soupirs à vos

sifflements. Il faut que je dorme à côté de mon cher Ryno. Cher amant,

je ne te vois plus revenir de la chasse avec les grâces de la

jeunesse. L'ombre de la nuit environne l'amant de Minvane, et le

silence habile avec Ryno!

Où sont tes dogues fidèles? Où est ton arc? ton épée semblable au feu

du ciel? ta lance toujours ensanglantée?

Hélas! j'aperçois tes armes entassées dans ton vaisseau. Je les vois

couvertes de sang: on ne les a donc pas placées près de toi dans ta

sombre demeure, ô mon cher Ryno! Quand la voix de l'aurore

viendra-t-elle te dire: «_Lève-toi, jeune guerrier! les chasseurs sont

déjà dans la plaine; le cerf est près de ta demeure?_» Retire-toi,

belle aurore, retire-toi, Ryno dort: il n'entend plus ta voix; les

cerfs bondissent sur sa tombe. La mort environne le jeune Ryno; mais

je marcherai sans bruit, ô mon héros! et je me glisserai doucement

dans le lit où tu reposes. Minvane se couchera en silence à côté de

son cher Ryno. Mes jeunes compagnes me chercheront, mais elles ne me

trouveront point: elles suivront, en chantant, la trace de mes pas;

mais je n'entendrai plus vos chants, ô mes compagnes! je m'endors

auprès de Ryno.»

Ce poëme finit par une magnifique apostrophe au soleil, que Césarotti

et Lormian ont imitée.

CARTHON

Événements des siècles passés, actions des héros qui ne sont plus,

revivez dans mes chants! Le murmure de tes ruisseaux, ô Lora, rappelle

la mémoire du passé. Le frémissement de tes forêts, ô Germallat, plaît

à mon oreille. Malvina, ne vois-tu pas ce rocher couronné de bruyère?

Trois vieux pins pendent de son front sourcilleux; à son pied s'étend

une vallée verdoyante. Là brille la fleur de la montagne: elle balance

sa tête au souffle des zéphyrs; là croît le chardon solitaire dont la

chevelure blanchie est le jouet des vents. Deux pierres à moitié

cachées dans la terre montrent leurs têtes couvertes de mousse: le

chevreuil de la montagne s'enfuit à l'aspect du fantôme qui garde ce

lieu sacré. Deux guerriers fameux, ô Malvina, reposent dans cette

vallée... Revivez dans mes chants, événements des siècles passés,

actions des héros qui ne sont plus!

Quel est celui qui revient de la terre des étrangers, entouré de ses

mille guerriers? L'étendard de Morven, déployé dans les airs, marche

devant lui: son épaisse chevelure semble lutter avec les traits

farouches de la guerre. Il paraît calme comme le rayon du soir qui

luit au travers des nuages sur la paisible vallée de Cona. Quel autre

serait-ce que le fils de Comhal, que Fingal, ce roi fameux par ses

exploits? Il revoit avec joie ses collines: il ordonne à ses bardes de

chanter, et mille voix s'élèvent à la fois:

«Habitants des pays lointains, vous avez fui sur vos plaines! Le roi

du monde, assis dans son palais, apprend la défaite de ses guerriers:

il lance des regards indignés, et saisit l'épée de son père. Enfants

des pays lointains, vous avez fui!»

Ainsi chantaient les bardes, quand ils arrivèrent au palais de Selma.

On alluma mille flambeaux que Fingal avait conquis sur l'étranger. La

fête fut préparée et la nuit se passa dans la joie. «Où est Clessamor,

dit Fingal, où est le compagnon fidèle de mon père, où est-il au jour

de ma fête? Triste et solitaire, il passe sa vie dans la vallée de

Lora; mais je l'aperçois: il s'élance de la colline comme le coursier

vigoureux qui, averti par les vents, sent de loin ses compagnons dans

la plaine, et secoue dans les airs sa brillante crinière. Salut à

Clessamor: pourquoi a-t-il été si longtemps absent de Selma?»

«Fingal revient donc triomphant? répondit Clessamor. Tel revenait

Comhal des combats de sa jeunesse. Nous avons souvent traversé le

torrent de Carun pour fondre sur les étrangers, nos épées revenaient

teintes de leur sang, et les rois du monde ne se réjouissaient pas.

«Mais pourquoi rappeler les combats de ma jeunesse? L'âge a mêlé des

cheveux blancs à ma noire chevelure. Ma main oublie à bander l'arc, et

je ne lève que des lances légères.

«Ah! quand ressentirai-je la joie que j'éprouvai à la première vue de

l'aimable fille des étrangers, de la belle Moïna?»

«Raconte-nous, lui dit Fingal, les aventures de ta jeunesse; la

tristesse, comme un nuage sur le soleil, obscurcit l'âme de Clessamor:

seul, sur les bords du Lora, tu ne roules que de sombres pensées.

Dis-nous quels chagrins ont flétri jadis tes beaux jours.»

«Ce fut pendant la paix que j'arrivai à Balclutha. Les vents

rugissaient dans mes voiles, et les ondes de Clutha reçurent mon

vaisseau poussé par la tempête. Je restai trois jours dans le palais

de Reuthamir. Mes yeux contemplèrent la beauté de sa fille. On remplit

à la ronde la coupe de la paix, et le héros en cheveux blancs me donna

la belle Moïna. Sa gorge était comme l'écume des vagues; ses yeux

comme les étoiles de la nuit: l'aile du corbeau est moins noire que

ses cheveux; son âme était généreuse et tendre: mon amour pour Moïna

fut extrême, et mon coeur nageait dans le plaisir.

Un chef étranger, épris aussi de la belle Moïna, arrive au palais de

Reuthamir. Sans cesse il tenait des discours insolents. Souvent il

tirait à moitié son épée. «Où est le puissant Comhal, disait-il, ce

guerrier qui ne se repose jamais? Sans doute, il vient à Balclutha, à

la tête de son armée, puisque Clessamor est si hardi.»

«Apprends, lui dis-je, que mon âme brûle de son propre feu; que je

reste intrépide entouré de milliers d'ennemis, quoique les braves

soient absents. Étranger, tu parles avec audace à Clessamor, parce

qu'il est seul; mais mon épée frémit à mon côté, impatiente de briller

dans ma main. Ne parle plus de Comhal, enfant de Clutha!

Son orgueil s'indigna. Nous combattîmes: il tomba sous mes coups.

Ô toi, qui roules au-dessus de nos têtes, rond comme le bouclier de

mes pères, d'où partent tes rayons, ô soleil! D'où vient ta lumière

éternelle? Tu t'avances dans ta beauté majestueuse. Les étoiles se

cachent dans le firmament. La lune pâle et froide se plonge dans les

ondes de l'occident. Tu te meus seul, ô soleil: qui pourrait être le

compagnon de ta course? Les chênes des montagnes tombent: les

montagnes elles-mêmes sont détruites par les années; l'Océan s'élève

et s'abaisse tour à tour: la lune se perd dans les cieux: toi seul es

toujours le même. Tu te réjouis sans cesse dans ta carrière éclatante.

Lorsque le monde est obscurci par les orages, lorsque le tonnerre

roule et que l'éclair vole, tu sors de la nue dans toute ta beauté, et

tu te ris de la tempête.

Hélas! tu brilles en vain pour Ossian. Il ne voit plus tes rayons,

soit que ta chevelure dorée flotte sur les nuages de l'orient, soit

que ta lumière tremble aux portes de l'occident. Mais tu n'as

peut-être, comme moi, qu'une saison, et tes années auront un terme:

peut-être tu t'endormiras un jour dans le sein des nuages, et tu seras

insensible à la voix du matin.

Réjouis-toi donc, ô soleil, dans la force de ta jeunesse. La

vieillesse est triste et fâcheuse: elle ressemble à la pâle lumière de

la lune, qui se montre au travers des nuées déchirées par le vent du

nord, lorsqu'il est déchaîné dans la plaine, que le brouillard

enveloppe la colline, et que le voyageur tremble au milieu de sa

course.

XV

Le chant de Trathal est remarquable par le touchant épisode de la mort

de douleur de son épouse Sulandona.

L'épouse de Trathal était restée dans sa demeure. Deux enfants

aimables élevaient au-dessus de ses genoux leurs têtes ombragées de

boucles ondoyantes. Ils se penchent sur sa harpe pendant que ses

blanches mains touchent les cordes tremblantes. Elle s'arrête; ils

prennent eux-mêmes la harpe, mais ils ne peuvent trouver le son qu'ils

admiraient. «Pourquoi, disent-ils, ne nous répond-elle pas?

Montre-nous la corde où le chant réside.» Elle leur dit de la chercher

jusqu'à ce qu'elle soit de retour, et leurs doigts délicats errent

parmi les fils de métal.

Sulandona regarde si son bien-aimé paraît; l'heure de son retour est

passée. «Trathal, de quels ruisseaux parcoures-tu les rives? dans

quelles forêts tes pas se sont ils égarés? Puissé-je, de cette

hauteur, contempler ta stature majestueuse! puissé-je voir le sourire

égayer tes joues vermeilles! Entre les boucles blondes de ta jeunesse,

tu ressembles au soleil du matin.»

Elle monta sur la colline, semblable au nuage blanc où monte la rosée,

lorsque, sur les rayons du matin, il s'élève du vallon retiré et agite

à peine les têtes brunes des buissons. Elle découvrit un esquif

balancé sur les vagues; elle vit ses bords couverts de lances.

«Sûrement, dit-elle, c'est l'ennemi qui dresse ses lances, et Trathal

est seul. Un seul homme, quelque fort qu'il soit, peut-il combattre

des milliers d'hommes?»

Ses cris se font entendre. Les vallées et tous leurs ruisseaux y

répondent. Les jeunes gens se précipitent du haut des montagnes, et,

marchant d'un air égaré, tremblent pour leur chef. Dans leur colère,

ils songeaient à fondre sur les guerriers de Colgul. Mais Trathal

éleva sa voix sur les vagues, et leur commanda de retenir leurs

lances. Ils se réjouirent en entendant sa voix, en les voyant amener

son navire près de la côte.

Cependant, on s'assemble autour de Colgul; mais Colgul avait l'air

sombre, et le feu ne jaillissait plus de ses yeux. Ses guerriers

l'entouraient, tristement immobiles; mais plusieurs d'entre eux

étaient étendus sur la bruyère, comme les feuilles sèches sur la

plaine obscure, quand les vents de l'automne ébranlent les chênes.

Nous leur aidons à élever leurs tombes, et d'abord nous creusons celle

de Colgul. Un jeune homme se baisse pour placer la lance derrière lui.

Sa cotte d'armes, en se soulevant, se détache de deux globes de neige.

Calmora tombe sur le cadavre de son amant. Sulindona vient et la

trouve expirée. Elle reconnut la fille de Cornglas. Ses larmes

coulèrent sur elle dans le tombeau. Elle donna des louanges à la belle

de Sorna.

«Fille de la beauté, tu n'es plus. Une rive étrangère reçoit ta

dépouille; mais tu te réjouiras sur ton nuage, car tu sommeilles dans

la tombe avec Colgul. Les ombres de Morven ouvriront leurs salles à la

jeune étrangère, lorsqu'elles te verront approcher. Au milieu des

nuages, autour de la table où circulent des coquilles vaporeuses, les

héros t'admireront, et les vierges toucheront en ton honneur la harpe

de brouillard. Tu te réjouiras, ô Calmora; mais ton père sera triste

dans Sorna. Les pas de sa vieillesse erreront sur le rivage. Le

mugissement des vagues lui parviendra des rochers lointains. «Calmora,

dira-t-il, est-ce ta voix que j'entends?» Le fils du rocher lui

répondra seul: «Retire-toi dans ta demeure, ô Cornglas! abandonne la

rive orageuse: car ta fille ne t'entend pas; elle chevauche loin de

toi sur les nuages avec Colgul. Peut-être, sur les rayons de la lune,

elle visitera tes songes, quand le silence habitera Sorna. Fille de la

beauté, tu n'es plus; mais tu sommeilles dans la tombe avec Colgul.»

Ainsi l'épouse de Trathal chanta l'infortunée Calmora.

Le bouclier de Fingal a retenti; les rochers des collines lui

répondent. Les cerfs l'entendent, et se lèvent de leur couche moussue.

Les oiseaux l'entendent, et agitent leurs ailes dans l'arbre du

désert. Le loup, voyageur nocturne, l'a entendu comme il visitait le

champ du carnage, dans l'espérance de trouver une proie. Il retourne

en grondant se cacher dans sa caverne, l'oeil ardent de sa rage

famélique. Enfants des bois, évitez sa rencontre!

Nous dirigeâmes nos pas vers Fingal. Suloicha regarda si les étoiles

pâlissantes s'étaient retirées du côté de l'orient. Son pied donna

contre un des chefs de Dargo. Il était appuyé au flanc d'un rocher

grisâtre. Une moitié de bouclier est l'oreiller sur lequel repose sa

tête; elle est couverte de sa chevelure ensanglantée. «Pourquoi,

dit-il à Suloicha, pourquoi tes pas errants troublent-ils le repos du

guerrier, lorsqu'il n'est plus en état de lever la lance? Pourquoi

as-tu chassé, comme un vent du désert, le songe qui m'occupait? Je

voyais l'aimable Roscana: mon âme se serait envolée avec le rayon de

mon amour. Pourquoi l'as-tu rappelée?»

«Ce rayon de ton amour, dit Suloicha, cette Roscana, qu'était-elle?

Ses yeux ressemblaient-ils aux étoiles qui brillent à travers une

pluie fine? Sa voix était-elle harmonieuse, comme la harpe d'Ullin?

Ses pas avaient-ils la douceur du zéphyr, lorsqu'il courbe mollement

la verdure à peine effleurée? Sa contenance avait-elle la majesté de

la lune, lorsque, dans le calme des nuits, elle glisse d'un nuage à

l'autre? La trouvas-tu, comme le cygne, portée sur le sein de l'onde,

aimable dans sa douleur, quoique solitaire? Oui, tu l'as trouvée comme

je la dépeins, et cette Roscana fut mienne. Étranger, qu'as-tu fait de

ma bien-aimée?»

--«Je trouvai cette belle sur le sein de l'onde. Elle avait vogué dans

son esquif à la caverne de l'île. «Là, disait-elle, un chef de Morven

devait la venir rejoindre;» mais il ne vint pas. Je sollicitai son

amour, et l'invitai à me suivre dans la plaine d'I-una. Elle me dit

d'attendre que trois lunes fussent écoulées. «Suloicha, dit-elle,

viendra peut-être.» Elle fut consumée par la douleur avant la fin de

la troisième lune. Elle mourut avant que sa lumière fût tout à fait

épuisée. Elle tomba, comme le sapin verdoyant d'I-una, desséché dans

sa jeunesse, dont le vent a dépouillé les branches, dont les enfants

harmonieux de l'air ont déserté les rameaux. J'élevai sa tombe sur le

rivage de l'île. Deux pierres grisâtres y sont à demi enfoncées dans

la terre. Non loin d'elles, un if déploie son noir feuillage; une

source murmurante jaillit au-dessus d'un rocher couvert de lierre, et

baigne le pied de l'arbre de deuil. Là, sommeille l'aimable Roscana;

là, le matelot, quand il arrête son navire dans une nuit orageuse,

voit son ombre charmante, vêtue du plus blanc des brouillards de la

montagne. «Tu es aimable, dit-il, ô Roscana! Le nuage dont ta robe est

formée est plus beau que mes voiles.» Telle je viens de la voir en

songe. Pourquoi n'a-t-il pas été permis à mon âme de s'enfuir avec

cette aimable lumière? Reviens dans mes songes, ô Roscana; tu es un

rayon de lumière, lorsque tout est sombre alentour.»

--«Chef d'I-una, tu as élevé la tombe de ma bien-aimée. Si nulle herbe

des montagnes ne peut guérir tes blessures, ta pierre grisâtre et ta

renommée s'élèveront sur Morven. Roscana, tu as donc gémi à cause de

moi. Jeune arbre de Moi-ura, tes branches vertes sont-elles flétries?

Les guerres de Fingal m'appelèrent. J'envoyai un de mes amis: mais on

n'a revu ni lui ni son esquif. Au matin, mon premier regard embrassait

les mers; le soir, mon dernier coup d'oeil était sur les vagues. La

nuit, ma tête s'appuyait sur le rocher; mais je ne voyais Roscana que

dans mes songes.

La mort de Crimoïna, épouse de Dargo, une amie d'Ossian, lui fournit

un nouvel épisode:

«Un jour que nous poursuivions le cerf sur la bruyère de Morven, les

vaisseaux de Lochlin parurent dans l'étendue de nos mers, avec toutes

leurs voiles blanches et leurs mâts qui se balançaient dans l'air.

Nous crûmes qu'on venait redemander Crimoïna. «Je ne combattrai point,

dit Connan à l'âme faible, que je ne sache si cette étrangère aime

notre race. Chassons le sanglier, et teignons de son sang la robe de

Dargo. Puis, portons-le dans sa demeure, et voyons comment elle

s'affligera de sa perte.»

Sous de funestes auspices, nous prêtâmes l'oreille au conseil de

Connan. Nous poursuivîmes un sanglier terrible; nous le renversâmes

dans le bois.

Deux d'entre nous le tinrent, malgré sa rage, tandis que Connan le

transperçait avec sa lance.

Dargo s'étendit auprès. Nous l'arrosâmes de son sang: nous le portâmes

sur nos lances à Crimoïna, et chantâmes en marchant l'hymne de mort.

Connan courait devant nous avec la peau du sanglier. «Je l'ai tué,

dit-il: mais ses défenses cruelles avaient déjà percé le coeur de

Dargo; car sa lance était rompue, et le roc avait manqué sous ses

pas.»

Crimoïna entendit le chant funèbre. Elle vit son cher Dargo qu'on lui

apportait comme s'il eût été mort. Silencieuse et pâle, elle demeura

debout, sans mouvement, pareille à la colonne de glace qui, dans la

saison des frimas, est suspendue au rocher de Mora. Enfin elle prit sa

harpe, et la toucha doucement en l'honneur de son bien-aimé. Dargo

voulait se lever; mais nous l'en empêchâmes jusqu'à ce qu'elle eût

fini, car sa voix était douce comme celle du cygne blessé, lorsqu'il

épanche son âme dans ses chants et qu'il sent dans sa poitrine le dard

fatal du chasseur. Ses compagnons attristés s'assemblent autour de

lui. Ils charment sa douleur par leurs concerts, et invitent les

ombres des cygnes à porter la sienne au lac aérien, qui s'étend

au-dessus des montagnes de Morven.

«Penchez-vous du haut de vos nuages, disait Crimoïna, ancêtres de

Dargo. Emportez-le au séjour de votre éternelle paix; et vous, vierges

du royaume aérien de Trenmor, apprêtez-lui sa brillante robe d'air et

de vapeurs. Ô Dargo! pourquoi t'ai-je si tendrement aimé? Nos âmes

n'en faisaient qu'une, nos coeurs se confondaient, et comment

pourrais-je survivre à leur séparation? Nous étions deux fleurs qui

croissions dans la fente du rocher; et nos têtes, chargées de rosée,

souriaient aux rayons du soleil. Les fleurs étaient deux, mais leur

racine était unique. Les vierges de Cona les aperçurent et s'en

détournèrent, de peur de les blesser. «Elles sont, dirent-elles,

solitaires, mais aimables.» Le cerf, dans sa course, les franchissait

sans les toucher, et le chevreuil ne se permettait pas d'en faire sa

pâture. Mais le sanglier sauvage est venu dans sa rage impitoyable; il

a arraché l'une d'entre elles, l'autre courbe sur sa compagne sa tête

languissante, et toutes deux ont perdu leur beauté, flétrie comme

l'herbe que le soleil a desséchée.

Il est couché le soleil qui m'éclairait sur Morven, et je suis

environnée des ténèbres de la mort. De quel éclat mon soleil brillait

à son matin! Il épanchait autour de moi ses rayons dans tout le charme

de son sourire. Mais il s'est couché avant le soir pour ne plus se

lever. Il me laisse dans une nuit froide, éternelle. Ô Dargo! pourquoi

t'es-tu couché si promptement? Pourquoi ton visage, qui souriait

naguère, est-il voilé d'un nuage si épais? Pourquoi ton coeur brûlant

s'est-il refroidi? Pourquoi ta langue harmonieuse est-elle devenue

muette? Ta main qui, il y a si peu de temps, brandissait la lance à la

tête des guerriers, est là raide et glacée; et tes pieds, qui ce matin

devançaient tous les chasseurs, gisent aussi immobiles que la terre

qu'ils foulaient. Jusqu'à ce jour, ô mon bien-aimé, je t'ai suivi de

loin, sur les mers, les montagnes et les collines. En vain mon père

attendit mon retour, en vain ma mère pleura mon absence. Leurs yeux

étaient souvent fixés sur la mer; les rochers entendirent souvent

leurs cris. Ô mes parents! je fus sourde à votre voix, car mes

pensées ne se détournaient plus de Dargo. Plût au ciel que la mort

renouvelât sur moi le coup qui l'a frappé, que le sanglier fatal eût

aussi déchiré le sein de Crimoïna! alors je ne pleurerais plus sur

Morven, j'accompagnerais avec joie mon amant dans son nuage. La nuit

dernière, j'ai dormi à ton côté sur la bruyère. N'y a-t-il point de

place cette nuit dans ton linceul? Oui, je me coucherai près de toi.

Je dormirai encore cette nuit avec toi, mon bien-aimé, mon Dargo...»

Nous entendîmes sa voix s'affaiblir; nous entendîmes les notes

languissantes expirer sous ses doigts. Nous fîmes lever Dargo; mais il

était trop tard. Crimoïna n'était plus... La harpe glissa de ses

mains; elle exhala son âme dans ses chants: elle tomba près de Dargo.

Il lui éleva un tombeau sur le rivage, de même qu'à sa première

épouse, et il a préparé au même lieu les pierres qui doivent former le

sien.

Depuis ce jour, deux fois dix étés ont réjoui les plaines, et deux

fois dix hivers ont blanchi les forêts. Durant tout ce temps, l'homme

de douleur a vécu seul dans sa caverne. Il n'écoute que les chants qui

respirent la tristesse. Souvent, je chante pour lui dans le calme du

midi, et je vois Crimoïna se pencher vers nous du sein des vapeurs où

elle chevauche en silence.

XVI

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 5 / 18 段