Quand Oscar vit autour de lui ses amis en pleurs, sa poitrine se

gonfla de soupirs. «Les gémissements de ces vieillards, nous dit-il,

les cris de ces animaux fidèles, l'éclat soudain de ces chants de

douleur ont attendri mon âme, cette âme jusqu'alors insensible comme

l'acier de mon épée. Ossian, porte-moi sur mes collines; élève le

monument de ma gloire. Place le bois d'un cerf et mon épée dons mon

étroite demeure: le torrent emportera peut-être la terre qui la

couvrira, le chasseur trouvera ce fer et dira: _Ce fut là l'épée

d'Oscar_.

C'en est donc fait, ô mon fils! ô ma gloire! Oscar, je ne te verrai

plus. On racontera aux autres pères les exploits de leurs enfants, et

moi, je n'entendrai plus parler de mon Oscar. La mousse couvre les

quatre pierres grisâtres de ta tombe: le vent gémit alentour... Nous

combattrons sans toi; tu ne poursuivras plus les timides chevreuils...

Quand un guerrier reviendra des guerres étrangères et dira: _J'ai vu

près d'un torrent la tombe d'un chef, il tomba sous les coups d'Oscar,

le premier des héros!_ peut-être j'entendrai sa voix, peut-être alors

un sentiment de joie renaîtra dans mon coeur.

XI

Ossian pleure Oscar. «Bientôt, dit-il, s'élève dans la nuit un murmure

triste et confus semblable au bruit du lac Lego, quand ses eaux

resserrées par la gelée rompent au printemps toutes leurs chaînes et

que les glaçons résonnent au loin.

«Mais quel est celui qui vient de la vallée du Lubar, et sort des plis

humides de la robe du matin! Les gouttes de rosée sont sur sa tête; sa

démarche annonce la tristesse. C'est Carril, le chantre des temps

passés. Il vient de la caverne silencieuse de Tura. Je l'aperçois sur

le rocher, à travers les voiles légers du brouillard. Là, peut-être,

l'ombre de Cuchullin s'assied sur la bouffée de vent qui courbe les

arbres de la colline. Il se plaît à entendre l'hymne du matin chanté

par le barde d'Erin.

«Les vagues se pressent et reculent épouvantées; elles entendent le

bruit de ta marche, ô soleil! Fils du ciel, que ta beauté est

terrible, quand la mort se cache dans ta chevelure enflammée, quand tu

roules devant toi tes brûlantes vapeurs sur les armées! Mais que tes

rayons sont agréables au chasseur assis près d'un rocher au milieu de

la tempête, quand tu regardes au travers d'un nuage, et que tu luis

sur ses cheveux humides! Joyeux, il abaisse ses regards sur le vallon,

et voit descendre et bondir les chevreuils. Soleil, jusques à quand te

lèveras-tu dans la guerre? jusques à quand rouleras-tu dans les cieux

comme un bouclier sanglant? Je vois les ombres des héros errer autour

de ton globe et l'obscurcir... Mais où s'égarent les paroles de

Carril? Le fils du ciel sent-il la douleur? Toujours pur et brillant

dans sa course, il se réjouit au milieu de ses rayons. Roule, astre

insensible... Mais un jour peut-être tu tomberas aussi; un jour,

malgré tes efforts, la robe noire t'enveloppera pour toujours au

milieu du firmament.»

Ta voix, dis-je à Carril, plaît à l'âme d'Ossian, comme le bruit de

l'ondée matinale quand elle tombe dans une vallée qui reçoit les

premiers regards du soleil. Mais ce n'est pas ici le temps, ô barde,

de s'asseoir pour disputer le prix du chant. Fingal est sous les

armes. Au pied de cette colline, tu vois les flammes qui partent de

son bouclier; tu vois l'air sombre et terrible dont il regarde les

flots d'ennemis roulant dans la plaine.

Mais, ô Carril, n'aperçois-tu point cette tombe auprès du torrent?

Trois pierres lèvent leurs têtes grisâtres au-dessous d'un chêne

courbé par les vents: sous ces pierres repose un chef; ouvre à son âme

le séjour des vents, ouvre-lui son palais aérien; c'est le frère de

Cathmor: que tes chants montent vers son ombre et la comblent de joie!

XII

Malvina, veuve d'Oscar, fils d'Ossian, reste auprès de son beau-père;

elle y gémit... Elle y chante parfois ses peines; voici un de ses

poëmes; elle y réveille le génie engourdi d'Ossian.

CROMA

MALVINA.

Oui, c'était la voix de mon amant! Rarement son ombre vient me visiter

dans mes songes. Ouvrez vos palais aériens, pères du puissant Toscar.

Ouvrez leurs portes de nuages, Malvina est prête à vous rejoindre. Une

voix me l'a annoncé dans mon sommeil; et je sens que mon âme est près

de prendre son vol. Ô vents, pourquoi avez-vous quitté les flots du

lac? Vos ailes ont agité la cime de ces arbres, et le bruit a fait

évanouir la vision. Mais Malvina a vu son amant; sa robe aérienne

flottait sur les vents: ce rayon de soleil en dorait les franges:

elles brillaient comme l'or de l'étranger. Oui, c'était la voix de mon

amant: rarement son ombre vient me visiter dans mes songes!

Fils d'Ossian, cher Oscar, tu vis dans le coeur de Malvina: mes

soupirs se lèvent avec l'aurore, et mes larmes descendent avec la

rosée de la nuit. Cher amant, je fleurissais en ta présence comme un

jeune arbrisseau; mais la mort, comme un vent brûlant, est venu

flétrir ma jeunesse. Ma tête s'est penchée; le printemps est revenu

avec ses rosées bienfaisantes et ne m'a point fait refleurir. Mes

jeunes compagnes me voyaient dans un morne silence au milieu de ma

demeure; elles touchaient la harpe pour rappeler la joie dans mon âme;

mais les larmes coulaient toujours sur les joues de Malvina: elles

voyaient ma tristesse profonde, et elles me disaient: «Pourquoi es-tu

si obstinée dans ta douleur, toi la première des belles de Lutha? Ton

amant était donc à tes yeux aimable et beau comme le premier rayon du

matin?»

OSSIAN.

Ô ma fille, ta voix charme mon oreille: tu as sans doute entendu dans

tes songes les chants des bardes décédés, lorsque le sommeil

descendait sur tes yeux au doux murmure du Morut: tu as entendu leurs

concerts dans un beau jour au retour de la chasse, et tu répètes leurs

chants mélodieux. Tes accents, ô Malvina, sont doux, mais ils

attristent l'âme: il est un charme dans la tristesse, lorsqu'elle est

douce, et que le coeur est en paix; mais le chagrin, ô Malvina,

consume l'homme, et ses jours s'écoulent bientôt dans les larmes: il

tombe comme la fleur que la nuit a couverte de rosée, et que le soleil

du midi vient brûler de ses rayons. Ma fille, prête l'oreille aux

chants d'Ossian; il se rappelle les jours heureux de sa jeunesse.

Fingal m'ordonna de déployer mes voiles. J'obéis: j'arrive et j'entre

dans la baie de Croma, dans le riant pays d'Inisfail. On voit s'élever

sur la côte les tours antiques du palais de Crothar. Ce héros

combattit avec gloire dans sa jeunesse; mais alors les années

accablaient ce guerrier. Rothmar l'assiégeait dans son palais. Fingal,

brûlant de rage, envoya son fils Ossian secourir le compagnon de sa

jeunesse et combattre Rothmar. Je députe un barde, qui me devance:

j'arrive ensuite au palais de Crothar. Je trouve le vieillard assis au

milieu des armes de ses pères. Ses yeux ne voyaient plus; ses cheveux

blancs volaient autour du bâton sur lequel il appuyait son corps

chancelant. Il murmurait tout bas les chants des siècles passés: le

bruit de nos armes frappa son oreille; il se lève avec effort, étend

sa main tremblante, me touche et bénit le fils de Fingal. «Ossian, me

dit-il, mes forces sont évanouies. Que ne puis-je lever cette épée,

comme le jour où je combattais près de ton père à Strutha? Ton père

était le premier des mortels; mais Crothar n'était pas non plus sans

gloire. Le roi de Morven loua mon courage et plaça sur mon bras le

bouclier de Calthar, qu'il avait tué dans la guerre. Ne le vois-tu pas

suspendu à cette voûte? Hélas! mes yeux ne peuvent plus le voir.

Ossian, as-tu la force de ton père? Laisse-moi toucher ton bras.»

J'obéis à son désir; ses mains tremblantes touchèrent mon bras: il

soupire; il pleure: «Mon fils, me dit-il, tu es robuste; mais non pas

autant que le roi de Morven; mais qui est semblable à ce héros? Qu'on

prépare ma fête; que nos bardes chantent. Amis, c'est un héros que

vous voyez aujourd'hui dans mon palais.»

On prépare la fête. Les harpes résonnent. La joie règne dans les

palais; mais cette joie bruyante ne fait que couvrir la douleur qui

habite au fond des coeurs. C'est le faible et pâle rayon de la lune

qui effleure un nuage épais sans le pénétrer. Les chants cessent. Le

roi de Croma élève la voix: il me parle sans verser une larme; mais

ses sanglots interrompent cent fois ses paroles. «Fils de Fingal, ne

remarques-tu pas la tristesse qui règne dans mon palais? Je n'étais

pas triste dans mes fêtes, quand mes guerriers vivaient.»

XIII

Le dernier des chants originaux d'Ossian est celui intitulé

_Berrathon_, et on le nomme, en Écosse, le Dernier Hymne d'Ossian.

Fingal, dans son voyage de Loclin, où il avait été appelé par Sarno,

père d'Agandecca, relâcha à Berrathon, petite île de la Scandinavie.

Il fut reçu magnifiquement par Larmor, roi de cette île, et vassal du

souverain de Loclin. Fingal lui jura dès lors une amitié éternelle, et

lui en donna bientôt une preuve éclatante. Larmor fut détrôné et mis

en prison par Uthal, son propre fils. Fingal envoya aussitôt Ossian et

Toscar, père de Malvina, pour briser les fers de Larmor, et punir la

conduite dénaturée d'Uthal. Uthal était d'une beauté rare et qui était

passée en proverbe: aussi fut-il chéri des femmes. La belle Nina

Thoma, fille de Tor-Thoma, prince voisin de Berrathon, en devint

éprise, et s'enfuit avec lui. Il la quitta bientôt pour une autre: il

eut même la cruauté de conduire Nina dans une île déserte, dans le

dessein de l'y abandonner. Elle fut délivrée par Ossian, qui arriva à

Berrathon avec Toscar, défit l'armée d'Uthal et le tua de sa main.

Nina, dont l'amour n'était pas éteint par la perfidie de son amant,

mourut de douleur en apprenant sa mort. Ossian et Toscar rétablirent

Larmor sur le trône de Berrathon, et retournèrent triomphants vers

Fingal.

BERRATHON

Ô torrent! roule tes flots azurés autour de l'étroite vallée de Lutha;

forêts des montagnes, penchez-vous pour l'ombrager, quand, à midi, le

soleil y darde tous ses feux. On y voit le chardon solitaire, dont la

chevelure grisâtre est le jouet des vents. La fleur incline sa tête au

souffle du zéphyr, et semble lui dire: «Zéphyr importun, laisse-moi

reposer, laisse-moi rafraîchir ma tête dans la rosée du ciel, dont la

nuit m'a couverte. L'instant qui doit me flétrir est proche, et le

vent jonchera bientôt la terre de mes feuilles desséchées. Demain, le

chasseur, qui m'a vue dans toute ma beauté, reviendra: ses yeux me

chercheront dans la prairie que j'embellissais: ses yeux ne m'y

trouveront plus.» Ainsi l'on viendra dans ces lieux prêter en vain

l'oreille pour entendre la voix d'Ossian; elle sera éteinte. Le

chasseur, au lever de l'aurore, s'approchera de ma demeure; il n'y

entendra plus les sons de ma harpe. «_Où est le fils de l'illustre

Fingal?_» Les larmes couleront sur ses joues.

Viens donc, ô Malvina, viens, en chantant, me conduire dans la riante

vallée de Lutha; élèves-y mon tombeau. Malvina, où es-tu? Je n'entends

point ta voix chérie, je n'entends point tes pas légers. Approche,

fils d'Alpin, dis: où est la fille de Toscar?

LE FILS D'ALPIN.

Ossian, j'ai passé près des murs antiques de Tar-Lutha. La fumée ne

s'élevait plus de la salle des fêtes: les cris de la chasse avaient

cessé; un morne silence régnait dans les bois de la colline. J'ai vu

les filles de Lutha qui revenaient un arc à la main. Je leur ai

demandé où était Malvina: elles ont tourné la tête sans me répondre,

et leur beauté paraissait couverte d'un voile de tristesse: telles

dans la nuit s'obscurcissent les étoiles, lorsque leur lumière s'étend

dans un humide brouillard.

OSSIAN.

Repose en paix, fille du généreux Toscar. Astre charmant, tu n'as pas

brillé longtemps sur nos montagnes. Belle et majestueuse, au moment où

tu as disparu, tu ressemblais à la lune quand elle réfléchit son image

tremblante sur les flots; mais tu nous a laissés dans une affreuse

obscurité. Nous sommes assis près du rocher, au milieu d'un vaste

silence, et sans autre lumière que celles des météores. Astre

charmant, tu as bientôt disparu!

Mais, semblable au point brillant qui part de l'orient, tu t'élèves

dans les airs; tu vas rejoindre les ombres de tes aïeux, tu vas

t'asseoir avec eux dans le palais du tonnerre. Un nuage domine la

montagne de Cona; ses flancs azurés touchent au firmament; il s'élève

au-dessus de la région où soufflent les vents: c'est là qu'est la

demeure de Fingal. Le héros est assis sur un trône de vapeurs, sa

lance aérienne est dans sa main. Son bouclier, à demi couvert de

nuages, ressemble à la lune, quand la moitié de son globe est encore

plongée dans l'onde et que l'autre luit faiblement sur la campagne.

Les amis de Fingal sont assis autour de lui sur des siéges de

brouillard; ils écoutent les chants d'Ullin. Le barde touche sa harpe

fantastique, et élève sa faible voix. Les héros, moins distingués,

éclairent de mille météores le palais aérien. Au milieu d'eux, Malvina

s'avance en rougissant: elle contemple les visages inconnus de ses

ancêtres, et détourne ses yeux humides de pleurs.

«Pourquoi, lui dit Fingal, pourquoi viens-tu sitôt parmi nous, fille

du généreux Toscar? Quel deuil dans le palais de Lutha! quelle douleur

pour la vieillesse de mon fils! J'entends le zéphyr de Cona, qui se

plaisait à soulever ton épaisse chevelure. Il vole à ton palais, tu

n'y es plus; il gémit entre les armes de tes aïeux. Étends tes ailes

frémissantes, ô zéphyr, va soupirer sur le tombeau de Malvina. Il

s'élève au pied de ce rocher, sur les bords du torrent bleuâtre de

Lutha. Les jeunes filles qui chantaient alentour se sont retirées. Toi

seul, ô zéphyr, y fais entendre tes pleurs.

Mais qui part du sombre occident, porté sur un nuage? Un sourire

semble animer les traits obscurs de son visage: sa chevelure de

brouillard flotte sur les vents, il se penche sur sa lance aérienne. Ô

Malvina! c'est ton père: «Pourquoi, dit-il, pourquoi brilles-tu sitôt

sur nos nuages, astre charmant de Lutha? Mais tu es triste, ô ma

fille: tu as vu disparaître tous tes amis. Une race dégénérée nous

remplace dans nos palais, et de tous ces héros il ne reste plus

qu'Ossian.

Fingal commande, je déploie mes voiles, et Toscar, chef de Lutha,

traversa avec moi les plaines de l'Océan. Nous dirigeâmes notre course

vers l'île de Berrathon. La mer qui l'environne est sans cesse agitée

par la tempête: c'est là qu'habitait le généreux Larmor, courbé sous

le poids des années; il avait donné des fêtes à Fingal, quand ce héros

vint au palais de Starno disputer le coeur d'Agandecca. Uthal, si fier

de sa beauté, l'amour de toutes les belles, Uthal, fils de Larmor,

voyant son père accablé de vieillesse, le chargea de chaînes et usurpa

son palais.

Le vieillard languit longtemps dans une caverne, sur le rivage de ses

mers. Le jour naissant ne pénétrait point dans cette sombre demeure.

Un chêne embrasé ne l'éclairait point pendant la nuit: on y entendait

les mugissements des vents de l'Océan: l'antre obscur ne recevait que

les derniers rayons de la lune à l'horizon, et Larmor voyait luire

l'étoile rougeâtre au moment où elle tremble en se plongeant dans les

flots de l'occident.

Snitho, le compagnon de la jeunesse de Larmor, vint au palais de

Fingal, il lui raconta les malheurs du roi de Berrathon. Fingal s'en

indigna: trois fois il porta la main à sa lance, résolu d'étendre son

bras vengeur sur le perfide Uthal: mais le souvenir de ses exploits se

réveille dans son âme et l'arrête: il ordonne à son fils et à Toscar

de partir. Nous étions transportés de joie en traversant les flots:

nos mains impatientes se portaient sans cesse à nos épées à demi

tirées, car jamais encore nous n'avions combattu seuls. La nuit

descendit sur l'Océan, les vents se taisaient, la lune pâle et froide

roulait dans les cieux, les étoiles levaient leurs têtes étincelantes.

Nous voguâmes quelque temps le long de la côte de Berrathon; les

vagues blanchissantes se brisaient contre les rochers.

«Quelle est, me dit Toscar, cette voix qui se mêle au bruit des flots;

elle est douce, mais triste? Est-ce la voix de l'ombre d'un barde?

Mais j'aperçois une fille seule, assise sur un rocher, sa tête penchée

sur son bras de neige, les cheveux épars et flottants. Écoutons, fils

de Fingal, écoutons ses chants; ils sont agréables comme le

gazouillement du ruisseau de Lavath.»

Nous approchâmes à la faveur de la clarté silencieuse de la lune, et

nous entendîmes cette complainte:

«Jusques à quand roulerez-vous autour de moi, sombres vagues de

l'Océan? Ma demeure n'a pas toujours été dans un antre profond, au

pied d'un chêne gémissant: il fut un temps où je m'asseyais aux fêtes

du palais de Tor-Thoma; mon père se plaisait à entendre ma voix: les

jeunes guerriers suivaient des yeux ma démarche gracieuse et

bénissaient la belle Nina. Tu vins alors, mon cher Uthal; tu me parus

beau comme le soleil: les coeurs de toutes les jeunes filles sont à

toi, fils du généreux Larmor; mais pourquoi me laisses-tu seule au

milieu des flots? Mon âme a-t-elle médité ta mort? Ma faible main

a-t-elle levé le fer contre toi? Mon cher Uthal, pourquoi

m'abandonnes-tu?»

Je ne pus entendre les plaintes de cette infortunée sans répandre des

pleurs: je me présentai devant elle, couvert de mes armes, et je lui

dis avec douceur: «Aimable habitante de cette caverne, pourquoi

soupires-tu? Veux-tu qu'Ossian lève l'épée pour ta défense? Veux-tu

qu'il détruise tes ennemis. Fille de Tor-Thoma, lève-toi, j'ai entendu

tes plaintes touchantes. Les enfants de Morven t'environnent: toujours

ils protégèrent le faible: viens dans notre vaisseau, fille plus belle

que cette lune qui brille à son couchant; viens, nous dirigeons notre

course vers les rochers de Berrathon, vers les murs retentissants de

Finthormo.»

Elle nous suivit: sa démarche développait toutes ses grâces. La joie

reparut sur son beau visage; ainsi quand, au printemps, les ombres qui

couvraient la campagne sont dissipées, les torrents azurés brillent

dans leurs cours, et l'épine verdoyante se penche sur leurs ondes.

Le jour renaît, nous entrons dans la baie de Rothma. Un sanglier

s'élance de la forêt, ma lance lui perce le flanc. Je me réjouis en

voyant couler son sang, et je prévis l'accroissement de ma gloire.

Mais déjà la colline de Finthormo retentit sous les pas des guerriers

d'Uthal; ils se répandent dans la plaine et poursuivent les sangliers.

Uthal s'avance à pas lents, fier de sa force et de sa beauté. Il lève

deux lances affilées. Sa terrible épée pend à son côté. Trois jeunes

guerriers portent ses arcs polis: cinq dogues légers bondissent devant

lui. Ses guerriers le suivent à quelque distance, et admirent sa

démarche altière. Rien n'égalait ta beauté, fils de Larmor; mais ton

âme était sombre comme la face obscure de la lune quand elle annonce

la tempête.

Uthal nous aperçoit sur le rivage, il s'arrête; ses guerriers se

rassemblent autour de lui. Un barde en cheveux blancs s'avance vers

nous. «D'où sont ces étrangers? dit-il. Ils sont nés dans un jour

malheureux, ceux qui viennent à Berrathon braver la force d'Uthal: il

ne prépare point des fêtes dans son palais pour recevoir les

étrangers; mais leur sang rougit les ondes de ses torrents. Si vous

venez de Selma, du palais antique de Fingal, choisissez trois de vos

jeunes guerriers pour aller lui porter des nouvelles de l'entière

destruction de son peuple. Peut-être il viendra lui-même; son sang

coulera sur l'épée d'Uthal, et la gloire de Finthormo s'élèvera comme

un jeune arbre, l'honneur du vallon.»

«Non, jamais, répliquai-je en courroux. Ton roi fuira devant Fingal.

Les yeux du roi de Morven lancent les foudres de la mort; il s'avance

et les rois ne sont plus. Le souffle de sa rage les fait rouler au

loin comme des pelotons de brouillards. Tu veux que trois de nos

jeunes guerriers aillent annoncer à Fingal que son peuple a péri, ils

iront peut-être; mais du moins ils lui diront que son peuple a péri

avec gloire.»

J'attendis l'ennemi de pied ferme. Près de moi Toscar tire son épée:

l'ennemi vient comme un torrent; les cris confus de la mort s'élèvent;

le guerrier saisit le guerrier; le bouclier choque le bouclier;

l'acier mêle ses éclairs aux éclairs de l'acier; les dards sifflent

dans l'air; les lances résonnent sur les cottes d'armes, et les épées

rebondissent sur les boucliers rompus. Tel au souffle impétueux des

vents gémit un bois antique, quand mille ombres irritées rompent ses

arbres au milieu de la nuit.

Uthal tombe sous mon épée, et les enfants de Berrathon prennent la

fuite; à l'aspect de sa beauté, je ne pus retenir mes larmes. «Tu es

tombé, m'écriai-je, ô jeune arbre, et ta beauté est flétrie. Tu es

tombé dans tes plaines, et la campagne est triste et dépouillée. Les

vents du désert soufflent; mais l'on n'entend plus frémir ton

feuillage. Fils du généreux Larmor, tu es beau, même dans les bras de

la mort.»

Nina, assise sur le rivage, écoutait le bruit du combat. Lethmal,

vieux barde de Selma, était resté près d'elle: «Vénérable vieillard,

lui dit-elle en tournant sur lui ses yeux humides de larmes, j'entends

le rugissement de la mort. Tes amis ont attaqué Uthal, et mon héros

n'est plus. Ah! que ne suis-je restée sur mon rocher, au milieu des

vagues de l'Océan: mon âme serait accablée de douleur; mais le bruit

de sa mort n'aurait pas frappé mon oreille. Es-tu tombé dans tes

plaines, aimable souverain de Finthormo? Tu m'avais abandonnée sur un

rocher; mais mon âme était toujours pleine de ton image. Uthal, es-tu

tombé dans tes plaines?»

Elle se lève, pâle et baignée de larmes; elle voit le bouclier d'Uthal

couvert de sang, elle le voit dans les mains d'Ossian; elle vole

éperdue sur la plaine; elle vole, elle trouve son amant; elle tombe:

son âme s'exhale dans un soupir; ses cheveux couvrent le visage de

son amant. Je versai un torrent de larmes; j'élevai un tombeau à ce

couple malheureux, et je chantai:

«Reposez en paix, jeunes infortunés, reposez au murmure de ce torrent.

Les jeunes filles, en allant à la chasse, verront votre tombeau et

détourneront leurs yeux. Vos noms vivront dans les chants des bardes;

ils toucheront à votre gloire leurs harpes harmonieuses: les filles de

Selma les entendront, et votre renommée s'étendra dans les contrées

lointaines. Dormez en paix, jeunes infortunés, dormez au murmure de ce

torrent.»

Nous restâmes deux jours sur la côte. Les héros de Berrathon s'y

rassemblèrent. Nous conduisîmes Larmor à son palais: on y prépara la

fête. Le vieillard faisait éclater sa joie. Il ne se lassait point de

regarder les armes de ses aïeux, ces armes antiques qu'il avait

laissées dans son palais, quand il en fut arraché par l'ambitieux

Uthal. Nos louanges furent chantées en présence de Larmor: il bénit

lui-même les héros de Morven: il ignorait que le superbe Uthal, son

fils, avait péri dans le combat: on lui dit qu'il s'était enfoncé dans

l'épaisseur de la forêt pour cacher sa douleur et ses larmes; mais,

hélas! il était muet sous la tombe, au milieu de la bruyère de Rothma.

Le quatrième jour nous déployâmes nos voiles au souffle favorable du

nord.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Tels étaient mes exploits, fils d'Alpin, quand mon bras avait la

vigueur de la jeunesse. Telles étaient les grandes actions de Toscar;

mais Toscar est maintenant sur le nuage qui vole dans les airs, et je

suis resté seul à Lutha. Ma voix est comme le bruit mourant des vents

quand ils abandonnent les forêts; mais Ossian ne sera pas longtemps

seul: il voit la vapeur qui doit recevoir son ombre, il voit le

brouillard qui doit former sa robe quand il apparaîtra sur ces

collines. Nos faibles descendants me verront et admireront la haute

stature des héros du temps passé, ils se cacheront dans leurs grottes

et ne regarderont le ciel qu'en tremblant, car je marcherai dans les

nuages et les orages rouleront autour de moi.»

«Conduis, fils d'Alpin, conduis le vieillard dans les bois. Les vents

se lèvent, les sombres flots du lac frémissent. Ne vois-tu pas un

arbre dépouillé de ses feuilles se pencher sur la colline de Mora?

Oui, fils d'Alpin, il se penche au souffle des vents bruyants. Ma

harpe est suspendue à une branche desséchée: ses cordes rendent un son

lugubre. Est-ce le vent, ô ma harpe, ou quelque ombre qui te touche en

passant? C'est sans doute l'amant de Malvina... Mais apporte-moi ma

harpe, fils d'Alpin. Je veux chanter encore. Je veux que ces doux

accords accompagnent le départ de mon âme. Mes aïeux les entendront

dans leurs palais aériens. La joie brillera sur leurs faces obscures;

ils se pencheront sur le bord de leurs nuages, ils étendront les bras

pour recevoir leur fils.»

Cours familier de Littérature - Volume 25 · 第 4 / 18 段