Mamelouck, qu'alors je ferais le service de l'antichambre. Je répliquai
que je ferais le service comme par le passé et que, de même, je n'y
reconnaîtrais de maître que l'Empereur, et que je n'y recevrais d'ordres
que du Grand Maréchal. Enfin, la discussion devint vive, lorsqu'un grand
personnage de la Cour vint s'en mêler, en me disant que j'étais un homme
à lui, et que je ne pouvais pas faire autrement. Je lui répondis que je
n'étais à personne qu'à moi-même; que mon attachement à l'Empereur était
tout en engagement auprès de Sa Majesté; que, d'ailleurs, tout ceci me
regardait avec Elle, et que je n'avais de compte à rendre à personne sur
mes intentions, dans cette circonstance. Jamais je ne fus plus vexé et
plus humilié.
Lorsque M. le comte Bertrand me fit venir chez lui et me demanda, avec
la bonté et la douceur qui le caractérisent, si je suivais l'Empereur,
dans toute autre circonstance où j'aurais eu l'esprit plus libre et plus
agité, je lui eusse ouvert mon coeur, mais la nouvelle scène que je
venais d'avoir avec les autres m'en avait ôté toute la faculté, et je me
contentai de répondre que, sans doute, j'en avais le désir, mais que
j'en causerais avec l'Empereur.
J'avais écrit, la veille, à ma femme, et je lui disais que je partirais,
peut-être, à l'île d'Elbe sans la voir, et que, dans ce cas, elle
recevrait, à mon arrivée dans ce pays, quelque temps après, les
instructions nécessaires pour arranger nos affaires et venir me
retrouver avec ses enfants, mais que, cependant, je ferais ce qui
dépendrait de moi pour aller lui faire mes adieux.
Je me hasardai donc à en demander la permission à l'Empereur, qui me
l'accorda, et je partis, un matin. Mais sa tristesse m'ôta le courage de
lui parler de moi, et il ne sut rien des désagréments que je venais
d'éprouver.
J'arrivai à Paris. Ma femme me dit qu'elle venait de m'écrire et qu'elle
m'approuvait beaucoup du parti que j'avais pris de suivre l'Empereur et
qu'elle était toute disposée, quoiqu'il lui en coûtât beaucoup de
quitter son père et sa mère, à me rejoindre dès que je la demanderais.
C'était aussi le contenu de sa lettre, mais elle me conseilla, lorsque
je serais de retour à Fontainebleau, de parler avec franchise à
l'Empereur. Elle sentait que mon caractère ne supporterait pas davantage
d'être commandé par ceux qui s'y disposaient, et que je ne consentirais
pas à me laisser humilier par eux. Enfin je lui dis que je ne me sentais
pas le courage d'entretenir l'Empereur de ce qui me regardait, que je
voulais risquer le voyage de l'île d'Elbe et que, si je m'y trouvais
malheureux, je m'arrangerais avec un négociant de ce pays pour m'amener
en Italie; que, de là, je rentrerais en France. Elle combattit mon
projet, en me disant qu'ensuite on ne me laisserait pas rentrer.
J'ai toujours eu des intentions si pures, que je ne pouvais pas
comprendre qu'on pût me refuser d'habiter le lieu où je me serais
présenté.
Enfin, je passai deux jours dans ma famille; j'y fis mes petites
dispositions d'intérêts, et je fis faire une procuration par maître
Fouché, mon notaire. Elle portait que j'autorisais ma femme à gérer mes
affaires, pendant mon séjour à l'île d'Elbe. Ensuite je partis pour
Fontainebleau.
J'arrivai le soir, au grand étonnement de tout le monde, de l'Empereur
même à qui on n'avait pas négligé de faire croire que j'étais parti pour
ne plus revenir.
Sa Majesté me dit: «Te voilà?» et ne m'en dit pas davantage.
Je réclamai la lettre de ma femme: personne ne l'avait vue. Mais, ne
comptant plus sur mon retour, un de mes camarades me dit qu'on l'avait
décachetée et portée au Grand Maréchal. Elle n'était pas, cependant,
contre moi, comme je l'ai déjà dit: c'était une réponse à celle où je
lui disais que j'avais l'intention d'aller à l'île d'Elbe.
Le bruit courait, au château, que l'Empereur avait voulu se détruire
avec du charbon. Je fus attéré et ne dormis pas de la nuit. Comme
j'étais frappé de cette idée de destruction, tout me portait ombrage, et
j'observais toujours, avec inquiétude, la mine de l'Empereur, lorsque,
le matin du lendemain de mon arrivée, il me demanda ses pistolets. Comme
j'étais chargé de ses armes, en toute autre circonstance, j'eusse pensé
que c'était pour son agrément, mais dans celle-ci, je jugeai à propos de
ne pas les lui donner. Je n'osai pas le refuser ouvertement, mais
j'alléguai des raisons, et j'allai trouver le prince de Neuchâtel, lui
parler de mes craintes, et le prier de m'autoriser à refuser ses
pistolets, dans le cas de récidive. Il me dit: «Cela ne me regarde pas»,
et m'abandonna à moi-même.
Un ami, que j'avais à Fontainebleau et à qui je me gardai bien de parler
de tout ceci, me dit que le bruit se répandait que l'Empereur avait
voulu se détruire. Je lui dis que je n'en avais pas de connaissance:
«Savez-vous, me dit-il, mon cher Roustam, que c'est ce qui pourrait vous
arriver de plus fâcheux? Surtout, si le malheureux événement arrivait la
nuit, on n'ôterait pas de la tête du public que vous avez été gagné par
les Puissances étrangères, pour commettre ce meurtre.»
Alors je ne tins plus à cette horrible perspective, je perdis la tête et
je résolus de fuir. J'écrivis à l'Empereur: je lui disais que j'étais
forcé de m'éloigner et que, quand il le jugerait à propos, il me
rappellerait.
Je chargeai quelqu'un de lui remettre ma lettre, mais on ne la remit
pas[102]. Le style en était peut-être bien ridicule, vu le peu de
facilité avec laquelle j'écris le français, et avec la tête
désorganisée. Il fallait, sans doute, beaucoup d'indulgence, mais
l'Empereur l'aurait interprétée, quelle qu'elle soit.
Je partis de Fontainebleau à une heure. J'arrivai à Paris le soir, au
grand étonnement de ma famille. Je restai dans l'attente. Ma femme me
dit: «Il faut espérer qu'il n'arrivera point d'événement à l'Empereur;
tiens-toi prêt, dans le cas où Sa Majesté te ferait demander.»
Ce fut à cette époque où il vint deux envoyés de M. le comte d'Artois me
demander des renseignements sur les diamants que l'Empereur m'avait
envoyé chercher chez M. de la Bouillerie[103].
Comme je n'avais que la vérité à dire, je ne fus pas bien embarrassé, et
je répondis à ces messieurs que l'Empereur m'avait effectivement donné
ordre d'aller chercher ses diamants; que je m'étais présenté chez M. de
la Bouillerie, muni d'un reçu de l'Empereur; qu'alors, il me les avait
remis et que je les avais apportés à Sa Majesté, dans son cabinet; qu'il
m'avait dit de les poser là et que je n'avais point connaissance de ce
qu'il en avait fait.
Enfin, quelques jours s'écoulèrent, et j'appris que l'Empereur était
parti de Fontainebleau.
Je pressentis, alors, qu'on n'avait point donné connaissance de ma
lettre à Sa Majesté. On me nomma les personnes qui l'avaient
accompagnée, et de la part desquelles je n'aurais craint aucun
désagrément. Toutes étaient à mon gré. Alors, je résolus d'aller
rejoindre l'Empereur à l'embarquement, et ma femme alla, de suite, à la
poste aux chevaux, faubourg Saint-Germain, pour se procurer une chaise
de poste. Elle rencontra un monsieur de notre connaissance, qui était
dans la cour, et il lui dit: «Vous ne parviendrez pas à avoir des
chevaux, car on vient de m'en refuser pour aller chercher mon
beau-frère, à Fontainebleau.»
Elle ne se décourage pas, et entre au bureau où elle prie et supplie. On
lui dit: «Madame, il n'y en a même pas assez pour le service des
Souverains.» Elle revint désolée; moi j'étais au désespoir. Il fallut se
résigner et, depuis, j'ai été fondé à croire que, dans le cas où
j'aurais eu des chevaux, on ne m'aurait pas donné un passe-port.
Je ne tardai pas à être inquiété. Un chef de la police, que je
connaissais, m'engagea à quitter Paris avant l'entrée du Roi, en me
disant que ce serait le parti le plus sage; qu'il fallait mieux
s'éloigner et aller passer quelque temps à la campagne, que d'attendre
qu'on me renvoyât et qu'on m'exilât.
Tout ceci était nouveau pour moi, je ne pouvais pas concevoir qu'on pût
me regarder comme un être dangereux. Mais, enfin, il m'assura qu'on me
voyait, à Paris, avec inquiétude et je ne me rendis à ces raisons qu'à
la sollicitation de ma famille qui me chérissait, et à qui l'idée de me
voir tourmenter causait le plus grand chagrin.
Je sortis donc de Paris avant l'entrée du Roi, et j'allai me réfugier à
Dreux, où je passai quatre mois. Ma famille sollicita, deux mois après,
le ministre de la police, pour qu'il m'accordât la permission de
rentrer, ou, du moins, pour que ma rentrée à Paris eût son agrément. Et,
deux mois après, il y consentit.
* * * * *
Quelques jours avant l'accouchement de l'Impératrice, l'Empereur me
sonnait plusieurs fois, la nuit, et m'envoyait savoir des nouvelles de
Sa Majesté. Je me rendais auprès des femmes qui l'entouraient et je
rendais compte à l'empereur des nouvelles qu'elles me donnaient. Mais,
la nuit qui précéda le jour de son accouchement, l'Empereur passa la
nuit auprès d'elle, la promenant dans sa chambre par le bras. Elle
ressentait de légères douleurs.
Sur les six heures, elles se calmèrent et elle s'endormit. L'Empereur
remonta chez lui et me dit: «Roustam, mon bain est-il prêt?--Oui, Sire,
lui répondis-je.» Il s'y mit aussitôt et se fit servir son déjeuner,
lorsqu'une demi-heure après, M. Dubois[104] se fit annoncer: «Vous
voilà, Dubois! lui dit l'Empereur. Qu'y a-t-il de nouveau? Sera-ce pour
aujourd'hui?--Oui, Sire, ce ne sera pas long, mais je désirerais que
Votre Majesté ne descendît pas.--Mais pourquoi cela, Dubois?--Parce que
la présence de Votre Majesté me gênerait.--Mais, pas du tout! Il faut
que vous accouchiez l'Impératrice comme si vous accouchiez une paysanne
et ne pas vous inquiéter de moi.--Mais, Sire, je préviens Votre Majesté
que l'enfant se présente mal.» Alors l'Empereur lui demanda des
explications là-dessus: «Eh! comment allez-vous faire?--Mais, Sire, je
serai obligé de me servir de ferrements.--Ah! mon Dieu! dit l'Empereur
effrayé, est-ce qu'il y aurait du danger?--Mais, Sire, il faut ménager
l'un ou l'autre.--Eh bien, Dubois, ménagez d'abord la mère. Et descendez
de suite, je vous suis.»
M. Dubois descendit par le petit escalier dérobé qui donnait dans la
chambre de l'Impératrice.
L'Empereur sortit du bain précipitamment: à deux, nous lui passâmes ses
vêtements. Il courut, de suite, à l'appartement de l'Impératrice, et je
l'y suivis, impatient aussi de voir ce qui s'y passait.
Il entra dans la chambre de Sa Majesté. Tous les grands officiers de la
Couronne y étaient déjà rendus et se répandaient jusque dans le grand
salon, dont les portes étaient ouvertes. Cela ressemblait à un jour de
fête. Moi, j'étais dans le boudoir qui donnait dans ce salon et dont la
porte était ouverte aussi.
Enfin, l'enfant vint au monde et l'Empereur dit à madame de
Montesquiou[105] qui le recevait: «Madame de Montesquiou, qui est-ce que
c'est?--Sire, vous le saurez tout à l'heure.» Et l'Empereur le prit dans
ses bras avant que d'être arrangé, et le montra à tout le monde.
L'Empereur sortit dans le salon et dit: «Messieurs, dites qu'on tire
deux cents coups de canon.»
* * * * *
L'Empereur aimait beaucoup les enfants; il me demandait souvent des
nouvelles de mon fils. Un jour, je le fis descendre avec moi dans la
chambre de l'Empereur. Sa Majesté s'y trouvait. Elle lui dit aussitôt:
«Eh bien, te voilà, bon sujet!» Il avait, à cette époque, quatre ans, il
tutoyait tout le monde, et pas plus de timidité qu'on n'en a
ordinairement à son âge. L'Empereur le fit placer dans l'embrasure de la
fenêtre, et l'enfant se mit, aussitôt, à toucher à ses ordres et à le
questionner sur cela.
L'Empereur lui dit: «On ne donne ces choses-là qu'à ceux qui sont sages.
Es-tu sage, toi?» Il ouvre aussitôt de grands yeux et lui dit: «Regarde
dans mes yeux, plutôt.--J'y vois qu'Achille est un fier polisson!»
Choqué malgré moi de ce qu'il tutoyait, je cherchai à lui faire signe,
mais l'Empereur, s'en apercevant, lui fit me retourner le dos et
l'enfant continua son babil mieux que jamais. L'Empereur lui dit:
«Sais-tu prier Dieu?--Oui, lui dit-il, je le prie tous les jours.»
L'Empereur lui dit: «Comment te nommes-tu?--Je m'appelle Achille
Roustam. Et toi?» Je m'approchai et je lui dis: «C'est
l'Empereur!--Tiens! c'est toi qui cours la chasse avec papa?»
Sa Majesté me dit: «Est-ce qu'il ne me connaît pas?--Sire, il a vu plus
souvent Votre Majesté en habit de chasse; c'est pourquoi il la reconnaît
moins, dans celui-ci.»
L'Empereur lui tira les oreilles, lui frotta la tête. L'enfant était
enchanté et il semblait qu'il eût toujours beaucoup de choses à lui
dire; mais Sa Majesté lui dit: «Il faut que j'aille déjeuner. Tu
viendras me revoir.»
* * * * *
Je couchais dans l'appartement de l'Empereur, dans le salon le plus
voisin de sa chambre à coucher. On me dressait, tous les soirs, un lit
de sangle. Dans le temps des conspirations, je m'étais imaginé de mettre
mon lit en travers de sa porte.
Une nuit, l'Empereur, au lieu de me sonner, vint dans ma chambre et, en
ouvrant la porte, se trouva arrêté par mon lit, et se mit à rire
beaucoup de ma précaution. Le lendemain, il la raconta à tout le monde
et dit: «Si l'on parvient à moi, ce ne sera pas de la faute à Roustam,
car il s'est imaginé de barrer ma porte avec son lit!»
Mais, je le répète, ce n'était que dans les temps des conspirations.
Ordinairement, je couchais au milieu du salon, lorsque le Grand Maréchal
trouva plus convenable d'y faire une armoire contenant mon lit, qui se
tirait en ouvrant les deux battants.
Ce fut à Saint-Cloud qu'elle fut construite et, dans un voyage que nous
fîmes, le Grand Maréchal me montra cette nouvelle invention, en
m'observant que ce serait plus propre et plus commode. Je me rendis à
ces raisons et me couchai dans mon nouveau lit.
Le hasard voulut encore que l'Empereur vint me chercher. Ne voyant point
de lit, après avoir fait le tour du salon, il vint à mon armoire.
Suffoqué de colère, il me réveilla très-vivement. Je ne savais plus où
j'étais, et la première pensée fut qu'un malfaiteur avait pénétré
jusqu'à lui, et j'allais sauter en bas du lit pour le saisir, lorsque je
reconnus l'Empereur qui m'accabla de reproches, disant: «Est-ce ainsi
que tu me gardes? On m'abandonne!» Je le suivis dans sa chambre en
cherchant à m'expliquer, mais il ne voulut pas m'entendre.
Ce ne fut que le lendemain, lorsqu'en me parlant de cet événement, il se
mit à rire en disant qu'il m'avait fait une belle peur: «Il est vrai,
Sire, j'en tremble, lorsque j'y pense encore. Je croyais qu'un
malfaiteur s'était introduit dans la chambre de Votre Majesté ou qu'il
voulait y pénétrer, et j'ai été au moment de vous saisir pour vous
défendre.»
Il raconta cette catastrophe à l'Impératrice Joséphine, qui parut me
plaindre, en disant: «Ce pauvre Roustam! Il est si attaché, et, depuis
hier, tu lui as causé bien du chagrin!» Elle avait une si grande
tendresse pour l'Empereur qu'elle affectionnait tous ceux qui lui
portaient un véritable attachement. Elle en devenait la protectrice.
Elle redressait souvent les injustices et adoucissait l'Empereur dont le
caractère était assez violent. Je lui dois de n'avoir pas été parfois
éloigné de l'Empereur.
Cependant, on est parvenu à m'empêcher de monter à la parade: je n'étais
là d'aucune utilité, il est vrai. Ce n'était, pour ainsi dire, qu'un
service d'honneur, mais enfin, depuis tant d'années je l'accompagnais
partout et je tenais à ce qu'on n'empiétât pas sur mes droits, de
manière que je me plaignis à l'Empereur de ce qu'on ne voulait pas que
je montasse à la parade. Il me dit: «Ne les écoute pas et montes-y
toujours.» Il donna l'ordre très-impérativement et on ne lutta pas. À
quelque temps de là, on me dit qu'il y avait plusieurs chevaux malades,
et, ensuite, on me donna à entendre que j'employais inutilement des
chevaux. Je dus céder, ne voulant pas importuner l'Empereur par de
nouvelles plaintes; d'ailleurs je me flattais qu'il se plaindrait de mon
absence, mais il ferma les yeux là-dessus, et ne m'en parla pas.
* * * * *
On fit les mêmes tentatives au couronnement, mais vainement.
L'Empereur avait commandé deux beaux habits, qui furent exécutés par
deux brodeurs différents, et tous deux plus brillants l'un que l'autre.
Un soir, il me fit appeler au salon, au milieu de plusieurs grands
personnages et me donna un poignard enrichi de brillants. Tout
m'annonçait que je devais être du cortège et j'étais loin de penser
qu'on cherchât à s'y opposer. J'étais donc dans une parfaite sécurité,
lorsqu'un jour j'allai m'informer à M. de Caulaincourt du cheval qu'il
me destinait. Il me dit affirmativement que je ne montais pas; que,
d'ailleurs, j'aille m'en informer au Grand Maître des Cérémonies[106],
qui me répondit qu'il n'y avait pas de place et que je m'adresse à
l'Empereur; c'était Sa Majesté qui avait désigné les places.
Je choisis l'heure du dîner pour demander à l'Empereur la permission
d'être du cortège. Il me répondit que, sans doute, c'était son
intention, et qu'il m'autorisait à aller auprès du Grand Écuyer lui
demander un beau cheval, mais il persista à me dire qu'il ne pouvait
m'assigner une place. Enfin, je pris le parti d'implorer l'appui de
l'Impératrice, craignant de fatiguer l'Empereur. Elle a eu la bonté de
me dire qu'elle en parlerait à Sa Majesté et que je me trouve au salon
en sortant du dîner. Au moment où l'Empereur prenait son café, je m'y
rendis. En m'apercevant, il me dit: «Eh bien? que veux-tu?»
L'Impératrice prit la parole et lui dit: «Ce pauvre Roustam a bien du
chagrin; on veut l'empêcher de te suivre à Notre-Dame; lui qui a partagé
tes dangers, il est bien juste qu'on lui donne cette récompense!»
L'Empereur me dit: «As-tu un beau costume?»
Je lui observai que j'en avais même deux. Il me dit: «Va t'habiller, que
je te voie!» Je me rendis, l'instant d'après, à ses ordres, et brillant
comme un soleil. Il trouva, ainsi que l'Impératrice, mon costume superbe
et fit appeler M. de Caulaincourt, à qui il donna l'ordre de me donner
un cheval et, sur l'objection qu'il lui fit qu'on ne pouvait me désigner
une place, parce que, dans les anciens cortèges, il n'y avait point de
Mameloucks, l'Empereur lui répondit: «Il sera partout.» Et j'eus le
bonheur, le lendemain, d'accompagner l'Empereur, plus satisfait encore
en raison des obstacles qu'on avait élevés.
* * * * *
C'est un garçon de garde-robe qui, pendant trois jours, portait, pour
les briser, les souliers et les bottes de l'Empereur. Il s'appelle
Joseph.
L'Empereur était à Paris (1811). Le cordonnier s'appelait Jacques.
L'Empereur était à sa toilette. Son valet de chambre, son médecin
étaient là: «Voyez, Monsieur, prenez ma mesure.--Oui, Monsieur, vous
serez content.--Combien me faites-vous payer ces souliers?--Douze
francs, Monsieur, cela n'est pas cher!--Comment, pas cher? Très-chers,
des petits souliers!--Aux autres pratiques treize francs, mais pour
conserver votre pratique, douze francs.»
Le cordonnier sort, et l'Empereur dit: «Comment s'appelle ce
gaillard-là? C'est un vrai Français.» Les souliers n'allant pas mieux,
on eut recours à un garçon de garde-robe qui les brisait.
* * * * *
Smorgoni[107], ville polonaise en réputation pour apprivoiser les ours,
dans la retraite de Russie.
Sa Majesté arriva dans cette ville, appuyé sur un grand bâton. Il
faisait un froid épouvantable: les chemins étaient tellement couverts de
neige et de glace, qu'on ne pouvait pas se servir de voitures.
Une heure après son arrivée, il me dit: «Roustam, dispose tout dans ma
voiture. Nous allons partir. Tu demanderas à Méneval de l'argent autant
comme il pourra t'en donner.» M. Méneval me donna 60,000 francs en or,
que je plaçai dans le nécessaire de Sa Majesté[108]. Je partageai la
somme en trois: un tiers dans un compartiment, un autre tiers dans une
chocolatière en vermeil, et le reste en rouleaux dans le double fond. Je
fermai le nécessaire, dont je gardai la clef, et je le mis dans la
voiture. Durant le voyage, ce fut le Grand Écuyer qui paya la dépense
des chevaux. Je mis aussi quelques provisions dans la voiture, mais
elles ne nous servirent pas, tout était gelé et les flacons brisés.
Lors de notre départ, tout le monde parut inquiet et me demanda ce que
venait de me dire l'Empereur.
Enfin, nous partîmes à neuf heures du soir, escortés de trois escadrons
de la Garde[109].
L'Empereur avait, dans sa voiture, le Grand Écuyer. Le maréchal Duroc
était dans un traîneau, avec Lobau. Moi, devant la voiture avec
Wonsowitch, officier polonais, qui servait d'interprète à l'Empereur.
Nous arrivâmes fort tard au premier relais[110]. Un tiers de l'escorte
était restée en arrière. Je descendis pour un besoin, j'aperçus une
lumière dans une cabane, tout près de moi. J'entre pour allumer ma pipe,
je vois quelques personnes couchées sur la paille, je reconnais un
officier de la gendarmerie de la Garde, qui parut tout étonné de me
voir, et me dit: «Par quel hasard?» Je lui dis que l'Empereur était là:
«Quel bonheur, me dit-il, qu'il ne soit pas arrivé plus tôt! Il y a une
heure, que les Cosaques étaient ici. Ils ont fait un hourra sur le
village.» Je remontai et nous voilà en route, suivis seulement de
quelques Polonais, des débris des trois escadrons. Les chevaux tombaient
et, par conséquent, les cavaliers avaient été démontés, et au second
relais nous n'en avions plus.
Nous gagnâmes Vilna. L'Empereur en traversa les faubourgs. Il y avait
une maison à un quart de lieue de cette ville[111], sur la route de
France.
L'Empereur s'y arrêta et demanda le duc de Bassano, qui se trouvait en
ville. Il arriva un instant après et resta une grande heure avec
l'Empereur, qui mangea un morceau, car on n'avait fait aucun usage des
provisions qui étaient dans la voiture. M. Maret fit venir six de ses
chevaux et son postillon pour conduire Sa Majesté. Nous arrivâmes à
Kovno, au point du jour, dans un hôtel tenu par un Français. On fit un
grand feu et un bon déjeuner pour l'Empereur. Nous commencions à
respirer, mais nous repartîmes bientôt. Le premier endroit où nous nous
arrêtâmes fut un petit bourg où l'Empereur déjeuna et fit sa toilette.
Je m'étais précautionné de trois rechanges. Je laissai donc le linge
sale à l'auberge et le donnai, ne voulant pas m'en charger, à la
maîtresse d'hôtel de l'auberge. Aussitôt, tout le monde s'en partagea
les morceaux.
Sa Majesté me dit de donner de l'argent à Caulaincourt, et j'allai
chercher la chocolatière. Je lui demandai combien il voulait. L'Empereur
la prit alors et en versa le contenu dans le chapeau du Grand Écuyer,
que je priai de prendre connaissance de la somme. Celui-ci la versa sur
une table et la compta.
Nous quittâmes les voitures, que nous laissâmes dans cet endroit, et
nous prîmes des traîneaux.
L'Empereur monta dans un traîneau couvert, avec le Grand Écuyer, le
maréchal Duroc dans un autre avec l'officier polonais, et moi dans un
troisième avec le général Lefebvre-Desnouettes. Celui de l'Empereur
allait beaucoup plus vite, et nous restâmes en arrière d'une
demi-journée. Mais l'Empereur, à son arrivée, fit écrire, par le Grand
Écuyer au Grand Maréchal, pour que, dès la réception de sa lettre, il
fit le nécessaire pour faire rejoindre Roustam le plus tôt possible,
ainsi que Wonsowitch.
Le Grand Maréchal nous fit alors donner un traîneau plus léger, mais
nous ne pûmes quand même arriver que le lendemain à Varsovie, où nous
retrouvâmes Sa Majesté. L'Empereur y déjeuna et reçut les autorités,
entre autres l'archevêque de Malines.
Nous partîmes, toujours en traîneau, pour Posen. Nous y descendîmes dans
un hôtel où l'Empereur reçut de nouveau les autorités.
M'apercevant, le maire me dit: «M. Roustam, vous avez la figure gelée!»
Je ne m'en étais pas aperçu. De suite, il envoya chercher un flacon de
liqueur qu'il me donna, me conseillant de m'en frotter deux ou trois
fois par jour, et d'éviter surtout de m'approcher du feu. J'étais
effrayé et en fis usage de suite. Ma peau devint jaune comme du safran,
quoique l'eau fût très-claire. Quand je parus devant l'Empereur, Sa
Majesté s'écria; «Qu'as-tu donc, Roustam? Quelle horreur!» Je lui dis
alors que j'avais eu le visage gelé. Il me recommanda également de ne
pas approcher du feu, ajoutant que le nez me tomberait.