faible qu'il y a cinq ou six ans!» Il disait ça en riant. Corvisart dit:
«Sire, est-ce que je ne suis pas là pour vous en empêcher?» Sa Majesté
lui tire les oreilles en riant: «Vous croyez ça, Corvisart? Je vous
enterrerai?» Corvisart dit: «Je crois bien, Sire, moi et bien d'autres!»
Sa Majesté dit, en souriant: «Taisez-vous, charlatan! Qu'est-ce que vous
tenez à la main?--C'est ma canne, Sire.» Sa Majesté: «C'est bien vilain!
Elle n'est pas jolie; comment un homme comme vous peut-il porter un
vilain bâton comme ça?» Corvisart dit: «Sire, cette canne-là, elle me
coûte fort cher, et je l'ai eue très-bon marché.» Sa Majesté: «Voyons,
Corvisart, combien vous a-t-elle coûté?--Quinze cents francs, Sire! Ce
n'est pas cher.» Sa Majesté dit: «Ah mon Dieu! Quinze cents francs!
Montrez-le moi, ce vilain bâton-là!»
Sa Majesté visite la canne en petit détail; il aperçoit le portrait, en
médaille dorée, de Jean-Jacques Rousseau, sur la pomme de la canne:
«Dites-moi, Corvisart, c'est la canne de Jean-Jacques? Où l'avez-vous
trouvée? Sans doute c'est un de vos clients qui vous a fait ce
présent-là? Ma foi, c'est un joli souvenir que vous avez!» Corvisart
dit: «Pardonnez-moi, Sire, elle m'a coûté quinze cents francs!» Sa
Majesté: «Au fait, Corvisart, ce n'est pas payé son prix, car c'était un
grand homme, c'est-à-dire un grand charlatan comme Corvisart!» Corvisart
riait en écoutant. Sa Majesté dit: «Au fait, Corvisart, c'était un grand
homme en son genre. Il a fait de belles choses.» Après ça, il tire les
oreilles de M. Corvisart, en lui disant: «Corvisart, vous voulez singer
Jean-Jacques!»
Après ça, Sa Majesté dit: «Corvisart, y a-t-il beaucoup de malades dans
Paris?» Il répond: «Mais, Sire, pas de trop.» Sa Majesté dit: «Voyons,
Corvisart, combien d'argent vous avez gagné, hier, dans la
matinée?--Mais, Sire, je n'ai pas compté!--Vous avez gagné, au moins,
deux cents francs?--Pas autant, Sire.--Mais, Corvisart, vous ne recevez
pas à moins de vingt francs par visite!» Il dit: «Pardonnez-moi, Sire,
je n'ai pas un prix fixe; je recevais jusqu'à trois francs.» Sa Majesté
dit: «À la bonne heure! Vous êtes humain!»
Dans ce moment-là, Sa Majesté s'habillait pour aller chasser au tiré,
dans la forêt de Saint-Germain, Sa Majesté dit: «Corvisart, aurai-je
beau temps pour ma chasse?» Corvisart dit: Oui, Sire, il fait un temps
superbe.--Êtes-vous chasseur, Corvisart?--Oui, Sire, je chasse
quelquefois.» Sa Majesté: «Et puis vous laissez mourir vos malades!» Sa
Majesté: «Où chassez-vous, Corvisart?--Sire, je chasse à Chatou, chez le
duc de Montebello.» Sa Majesté: «Corvisart, je veux que vous veniez
chasser avec moi; je veux savoir si vous tirez bien.» Corvisart: «Sire,
c'est un grand honneur pour moi. Je n'ai pas mes fusils.» Sa Majesté:
«On vous donnera mes fusils... Entends-tu Roustam?» Corvisart: «Sire, je
ne pourrai pas me servir des fusils de Votre Majesté.--Pourquoi ça,
charlatan?--Parce que je suis gaucher.» Sa Majesté: «Ça ne fait rien, je
veux que vous veniez, ce serait trop tard pour faire venir vos fusils.»
Corvisart monte dans la voiture du Grand Écuyer et partit pour
Saint-Germain. C'est la seule fois que M. Corvisart a chassé avec Sa
Majesté.
* * * * *
M. Corvisart assistait souvent à la toilette de l'Empereur. Un jour,
dans leur conversation, on parlait de M. Bourrienne. L'Empereur disait:
«Je parie, Corvisart, que je ferais renfermer Bourrienne, seul, dans le
jardin des Tuileries, il trouverait de l'argent[94]; c'est un homme
très-fin!»
* * * * *
Les appartements des Tuileries, qui étaient occupés par l'Empereur, sa
chambre à coucher donnait sur le jardin. Un jour, l'Empereur faisait sa
toilette. On annonce le petit Napoléon. Il dit qu'il entre. Il le prend
dans ses bras; il l'embrasse beaucoup. Il était entre les deux fenêtres.
Il lui montre le jardin, et l'Empereur lui dit: «À qui ce jardin-là?» Il
lui répond: «À mon oncle!» Après ça, il lui tire les oreilles en lui
disant: «Après moi, ça sera pour toi. J'espère que tu auras un bon
héritage!»
* * * * *
Dans la campagne de Dresde, un jour l'Empereur causait avec M. Maret,
pour les affaires du roi de Bavière; il dit à M. le duc de Bassano:
«Quand nous serons à Munich, je ne laisserai pas deux pierres l'une sur
l'autre!»
* * * * *
Le général Giot[95], qui commande une division de cavalerie de la Garde,
avec une batterie d'artillerie légère, un jour avant bataille de
Montereau, fut surpris par les ennemis et a perdu plusieurs canons.
Quelques heures après, l'Empereur a su que la division du général Giot
vient de perdre ses canons. Alors l'Empereur fait venir le général Giot
auprès de lui, qui était près de la grande route qui conduisait à
Montereau. L'Empereur était au milieu de son État-Major, quand il
aperçut le général. Il était furieux contre lui, en lui disant:
«Monsieur le général, je vous avais confié mon canon, qu'en avez-vous
fait? Faites violer votre femme, je m'en fous, et non pas faire prendre
mes canons!» En jetant son chapeau par terre, au milieu de tout le
monde. Le général voulait lui dire que ce n'était pas sa faute, mais
l'Empereur lui dit d'un ton très-dur: «Taisez-vous, monsieur, vous êtes
un lâche!»
* * * * *
L'Empereur avait les mains, les pieds très-petits et très-bien faits: je
suis sûr que les plus jolies femmes de Paris n'en ont pas comme ceux de
l'Empereur. Tout son corps était fait à peindre. Il prenait un bain
presque tous les jours. Il changeait souvent deux chemises par jour, il
portait, tous les jours, un habit de chasseur de la Garde, quelquefois
un habit de grenadier, mais pour les cérémonies, ou quand il passait ses
troupes en revue.
Toilette qu'il mettait tous les jours, soit à Paris ou en voyage: une
paire de chaussettes, bottes de soie, caleçon de toile, gilet de
flanelle, chemise de toile de Hollande, culotte de casimir blanche,
gilet pareil, une cravate de mousseline claire, un col de soie noire.
Son habit de chasseur, ou grenadier, comme je l'ai dit. En voyage, il
mettait rarement des souliers. Il se mettait toujours en bottes. Quand
il habitait ses palais, il était très-souvent en souliers et boucles
d'or: il ne mettait ses bottes que pour la chasse.
* * * * *
Lavigne était le plus ancien piqueur de l'Empereur, père de famille de
neuf enfants. On l'avait mis à la pension de six cents; ce n'était pas
assez seulement pour avoir du pain pour dix personnes. Comme je
connaissais Lavigne (même j'ai tenu un de ses enfants aux fonts de
baptême), je lui demandai une pétition pour Sa Majesté, pour faire
donner quelques secours par Sa Majesté. Je faisais ça d'après mon coeur,
je ne pensais pas que ça aurait causé quelque désagrément à monsieur
Caulaincourt, Grand écuyer. J'ai eu la pétition dans notre voyage de
Compiègne.
Un matin, à la toilette de Sa Majesté, j'ai remis la pétition à
l'Empereur, et je supplie Sa Majesté qu'il fasse quelque chose pour ce
pauvre Lavigne. L'Empereur a lu la pétition; il me dit: «Roustam, va
chercher Caulaincourt», qui était dans le salon avec les grands
officiers qui attendaient le lever de Sa Majesté. Alors, j'annonce M.
Caulaincourt à l'Empereur. Il me dit qu'il entre. Dans ce moment-là Sa
Majesté était en mauvaise humeur. Il dit: «Caulaincourt, comment
gérez-vous mon écurie? Comment! Un homme qui m'a servi dans la campagne
d'Italie et d'Égypte, le plus ancien de ma Maison, vous avez eu la grâce
de lui faire six cents francs de pension, et vous allez donner, sans
doute, sa place à un de vos domestiques!»
M. Caulaincourt voulait faire quelque observation pour cela, mais
l'Empereur lui tourne le dos et il me dit: «Un monsieur bien agité!
Roustam, sais-tu écrire?» Je lui réponds: «Un peu, Sire.--Eh bien! écris
à Lavigne, aujourd'hui; dis-lui que je lui fais douze cents livres de
pension sur ma cassette, et je lui donne la place de concierge des
écuries de Versailles, aux gages de 2.400 francs.»
Depuis cette époque, j'ai reçu une seule visite de Lavigne.
* * * * *
J'ai beaucoup connu, autrefois, M. Bizouard[96], chef de division à la
Banque de France. Un jour, j'étais à dîner chez lui avec toute ma
famille. Il se trouvait au dîner, avec nous, un nommé Morizot, ancien
chirurgien, garde-suisse. Il était sans pension et sans fortune. Il
était très-sourd et âgé de 78 ans.
M. Bizouard disait: «Père Morizot, l'Empereur fera quelque chose pour M.
Roustam.» Sans charge, ce pauvre homme était si content qu'il pleurait
de joie. Alors, j'ai fait faire une pétition par M. Bizouard, sans rien
dire à M. Morizot de ce que nous voulions faire pour lui et soulager sa
vieillesse. J'ai gardé, plusieurs jours, la demande dans ma poche, sans
pouvoir la remettre à l'Empereur, parce que je voulais attendre un jour
de bonne humeur, car, quelquefois, personne n'aurait osé lui parler.
Un matin, l'Empereur sortant de son bain, on annonce M. Corvisart. Il
dit qu'il entre. En le voyant, il dit, en riant: «Vous voilà, charlatan!
Qu'est-ce qu'on dit, dans Paris?» Il chantait, en faisant sa toilette.
Je profite de ce moment favorable pour lui demander trois cents livres
de pension pour mon protégé. L'Empereur me dit: «Comment, trois cents
francs! Mais une fois donnés, sans doute?--Non, Sire, par an;
d'ailleurs, ce n'est pas un grand sacrifice: cet homme a
soixante-dix-huit ans!» M. Corvisart, qui était présent, se joignit à
moi, et l'Empereur lui demanda: «Est-ce que vous le connaissez?» Il
n'attendit pas sa réponse et lui dit en riant: «Ah! d'ailleurs, tous les
charlatans se connaissent!» Il employait, quelquefois, cette expression
avec lui, pour le taquiner.
* * * * *
Sa Majesté était au quartier général de Schoenbrunn. Monsieur
Lanefranque[97], grand médecin de Vienne, venait voir sa Majesté. Il
restait, quelquefois, une heure entière auprès de Sa Majesté, quand il
était dans son bain et à sa toilette. Sa Majesté l'appréciait beaucoup
pour sa réputation et son mérite.
Sa Majesté fit venir M. Corvisart à Schoenbrunn. Cependant, Sa Majesté
n'était pas malade. L'hiver comme l'été, Sa Majesté toussait toujours un
peu. M. Corvisart, à son arrivée à Schoenbrunn, assistait à la toilette
et au coucher de l'Empereur. Il resta trois jours, après lesquels il
demanda à l'Empereur de retourner en France: «Comment! vous voulez
partir déjà? Est-ce que vous vous ennuyez?--Non, Sire, mais je
préférerais être à Paris qu'à Schoenbrunn.--Restez avec moi: je donnerai
une grande bataille, et vous verrez ce que c'est qu'une bataille.--Non,
non, Sire, je vous remercie, je ne suis pas curieux.--Ah! vous êtes un
badaud! Vous voulez aller à Paris pour tuer vos pauvres malades en
détail!»
Et M. Corvisart partit le lendemain.
* * * * *
L'Empereur[98] avait confié à ma surveillance toutes les armes de
guerre, et j'avais un homme sous mes ordres pour les nettoyer et les
mettre en état. Il était de tous les voyages, pour ce singulier service.
On mettait toujours, dans les fontes de la selle de l'Empereur, une
paire de pistolets, dans le cas où Sa Majesté voulait tirer, en route,
sur des oiseaux, et il était souvent arrivé que les pistolets se
dérangeassent par la secousse du cheval, ce qui m'avait causé plus d'une
fois du désagrément avec l'Empereur, parce qu'il me rendait responsable
de cet inconvénient.
M. Le Page, arquebusier de Sa Majesté, imagina un petit verrou, sur
lequel on devait appuyer, avant de s'en servir. Je m'empressai d'en
donner connaissance à l'Empereur et de lui expliquer ce mécanisme
ingénieux. Il convint, avec moi, que ce moyen paraissait excellent.
Nous étions, à cette époque, à Berlin. Sa Majesté, un matin, monta à
cheval après son déjeuner, avec son État-Major, pour aller promener.
Nous arrivâmes dans une grande plaine. L'Empereur s'aperçut qu'elle
était couverte de corbeaux. Aussitôt il s'élance au grand galop, prend
un pistolet et tire sur eux. Mais, ayant négligé d'appuyer sur le
bouton, le coup ne partit pas. La colère s'empara de lui: il le jette à
terre et vint sur moi, sa cravache levée.
J'étais au milieu de son État-Major, lorsque, le voyant approcher, je
quitte ma place. Je galope pour qu'il ne puisse pas m'atteindre. Comme
il ne quittait pas prise, je m'arrête devant lui. Il m'accable de
reproches et me dit que je n'avais pas soin de ses pistolets. Je veux
m'expliquer, mais il me tourne le dos et va rejoindre son État-Major et
leur dit: «Ce coquin de Roustam est cause que je n'ai pas tué un
corbeau», tandis que, de mon côté, j'allais ramasser le pistolet que je
tirai en l'air pour faire voir que je n'étais pas dans mon tort.
Le Grand Écuyer vient à moi, le visite et voit qu'il était en bon état.
Le général Rapp me rejoint et m'apporte des paroles de consolation.
J'étais oppressé. Il me dit: «Ne te chagrine pas, mon cher Roustam, tu
sais que l'Empereur est vif, mais il sait t'apprécier.»
Le lendemain, Sa Majesté me dit: «Eh bien, gros coquin! Feras-tu
attention à mes pistolets?--Comme à l'ordinaire, Sire, je n'ai rien
négligé de ce qui concerne mon service.»
Il m'imposa silence, et, pourtant, à l'avenir, il fit usage du petit
verrou, par le moyen duquel un pistolet ne ratait jamais.
Le Grand Écuyer, qui paraissait convaincu que je n'étais pas dans mon
tort, voulut cependant donner des suites à cette affaire, et me dit
qu'il ferait payer une amende à celui qui était chargé du soin des
armes. J'ai encore peine à concevoir quel était le motif qui le faisait
agir. Était-ce une manière de le tenir en haleine? Il n'y avait pas de
nécessité, puisqu'il remplissait parfaitement son devoir. Aussi lui
ai-je dit: «Monsieur le Duc, si vous tenez à ce qu'il paye une amende,
c'est moi qui la payerai!»
Il réprimanda ce malheureux homme, qui vint me trouver pour éclaircir
cette affaire, à laquelle il ne comprenait rien.
Je le rassurai en lui disant qu'il soit tranquille, que, s'il y avait
des torts, ils seraient de mon côté, puisque je visitais les armes avant
que de les donner à l'Empereur. Je retournai chez le duc de Vicence pour
lui dire que cette action serait de la plus grande injustice, et
l'affaire en resta là.
L'Empereur fit le voyage de Venise. Il emmena peu de monde, la Maison du
Vice-Roi, qui était à Milan, étant, pour ainsi dire, la sienne.
Il avait le maréchal Duroc dans sa voiture, qui était attelée de huit
chevaux; nous arrivâmes au pied du Mont-Cenis. Il faisait un temps
affreux. L'Empereur voulut monter dans sa voiture, mais, un quart
d'heure avant que d'arriver sur le plateau, il vint un ouragan et un
vent épouvantables, des tourbillons de neige qui aveuglaient les
chevaux. Ils refusèrent de marcher, et il fallut faire halte. Impatient
d'être ainsi dans l'inaction, l'Empereur descendit de voiture avec le
Maréchal, et les voitures de suite restèrent en arrière.
Nous cheminâmes, tous trois, avec l'intention d'atteindre une petite
baraque qui était sur la route, à peu de distance, mais la tourmente
s'accrut et l'Empereur fut suffoqué; il perdait la respiration. Le
Maréchal, quoique assez fort, eut de la peine à lutter contre le vent.
Je pris l'Empereur dans mes bras, je le portai, pour ainsi dire, non pas
comme on porterait un enfant, car ses pieds touchaient la terre, mais je
l'aidai de mes forces pour le faire avancer. Nous arrivâmes, non sans
peine, à la petite baraque: elle était habitée par un paysan qui vendait
de l'eau-de-vie aux passants. L'Empereur entra et s'assit près de la
cheminée, où il y avait un modeste feu. Sa Majesté dit: «Eh bien, Duroc!
Il faut convenir que ce pauvre Roustam est bien fort et bien courageux.»
Il se retourna vers moi et me dit: «Qu'allons-nous faire, mon gros
garçon?--Nous passerons, Sire, répliquai-je; le couvent n'est pas bien
loin.» Et je m'occupai, de suite, de chercher, dans la maison, ce qui
pouvait convenir pour faire une chaise à porteurs de circonstance. Je
trouvai, dans un coin, une échelle courbée, dont je m'emparai; je pris
des fagots; j'en fis des cerceaux que je liai fortement ensemble et à
l'échelle, avec de grosses cordes. Je mis son manteau par dessus.
J'établissais mon petit équipage sous ses yeux, cela le faisait rire
comme un bienheureux. Il me dit: «Mon gros garçon, nous allons partir.»
Je lui fis observer que le régent était resté dans la voiture, et je lui
proposai d'aller le chercher: «Tu as raison, me dit-il.» Je partis.
Durant ce petit trajet, je vis avec plaisir que le temps commençait à se
calmer. J'arrivai à la voiture, je pris le régent et l'apportai à
l'Empereur dans sa caisse, laquelle je mis sur l'échelle, et il s'assit
dessus.
Je pris deux paysans qui se trouvaient dans la baraque, et je les
plaçai, chacun, à un bout de l'échelle, et moi au milieu, qui soutenais
le manteau pour qu'il n'entraînât les cerceaux.
Nous arrivâmes, enfin, chez les bons moines, qui reçurent l'Empereur
avec toutes les marques du plus grand attachement et de la
reconnaissance. Il leur faisait beaucoup de bien.
Nous couchâmes au couvent, et les voitures arrivèrent le lendemain, à
dix heures du matin. Je fis la toilette de l'Empereur et, après son
déjeuner, il me demanda si je connaissais les deux paysans qui l'avaient
porté. Comme ils étaient restés aussi au couvent, je lui dis: «Sire, ils
sont en bas.» Et je les fis monter.
L'Empereur était dans sa chambre, avec le Grand Maréchal. Sa Majesté
leur demanda leurs noms: «Vous êtes de braves gens, leur dit-il; Duroc,
donnez-leur, à chacun, six cents et trois cents francs de rentes.»
Nous partîmes donc pour Milan. L'Empereur raconta à toute la Cour la
manière dont je lui avais fait passer le Mont-Cenis, et voulut bien
louer mon attachement à sa personne. Enfin, il paraissait me savoir un
gré infini d'une chose qui n'était que naturelle, et que tout le monde,
à ma place, et doué de ma force, aurait faite. Il n'est pas de
compliments que je n'aie reçus des grands personnages qui l'entouraient.
M. F***, alors son contrôleur, me dit: «L'Empereur paraît tellement
satisfait, que je ne doute pas que vous n'ayez la croix.--Si on me la
donne, je la recevrai avec plaisir, lui dis-je, mais jamais je ne la
demanderai.»
D'ailleurs, je me trouvais récompensé au delà de la peine que j'avais
eue, par le plaisir que j'éprouvais, et je n'aurais pas voulu donner mon
voyage, pour bien de l'argent.
Nous partîmes pour Venise, où nous restâmes quelques jours. Nous
revînmes à Milan.
En chemin faisant, une estafette rejoignait l'Empereur et approcha de sa
voiture pour lui remettre les dépêches de Paris. Un moment après, il
baisse la glace de sa voiture, et me remit une lettre de ma femme. Elle
était décachetée: «Tiens, Roustam, voilà une lettre de ta femme!» Je
souris de même, en la prenant. Il me dit: «Elle demande des chaînes de
Venise.»
Lorsque nous arrivâmes à Milan, en descendant de voiture, l'Empereur me
dit: «Si tu ne portes pas de chaînes de Venise, tu seras mal
reçu!--Sire, lui ai-je répondu, j'en achèterai ici.» Le Vice-Roi me dit:
«Roustam, c'est moi qui veux te les donner.» Effectivement, le
lendemain, Son Altesse me fit demander et me remit un paquet de chaînes
de Venise pour ma femme.
Je recevais toutes les lettres de ma femme par l'estafette. M. de
Lavalette[99] avait eu la bonté de m'accorder cette faveur, et
l'Empereur n'a jamais paru le désapprouver.
* * * * *
Cette idée de décacheter, parfois, mes lettres, du moins quand les
dépêches lui parvenaient en route, m'a bien servi dans une certaine
circonstance.
Un colonel de ma connaissance, qui avait été disgracié à tort, m'avait
prié de remettre plusieurs pétitions à l'Empereur, étant à Paris. Sa
Majesté m'avait toujours promis, mais légèrement: je présume qu'Elle
attendait les renseignements du ministre de la Guerre, lorsqu'en Espagne
il m'écrivit, dans la lettre de ma femme, et me parla de son affaire. Il
me dit que l'issue lui en paraissait longue, qu'il me priait d'en parler
à l'Empereur et de prendre un moment de bonne humeur, afin de ne pas la
faire rejeter, enfin de ces instants où l'Empereur chantait.
Sa Majesté reçut son estafette dans la nuit, étant au château, près
Madrid. Il me dit: «Roustam, fais descendre Méneval[100].» Lorsqu'il fut
arrivé, je me retirai dans le salon où je couchais et, en sortant de la
chambre de l'Empereur, M. de Méneval me remit une lettre de ma femme,
toute décachetée. Il me dit, le lendemain, à sa toilette: «Roustam, quel
est le colonel dont il est question?» Je lui rappelai, alors, que
c'était le même dont je lui avais parlé, plusieurs fois, à Paris, et je
le suppliai, de nouveau, de lui faire rendre justice, que j'en répondais
et que ce serait un brave de plus. Il voulut bien me promettre de s'en
occuper, en arrivant à Paris.
Effectivement, je n'eus la peine que de le rappeler une fois à son
souvenir, et, peu de jours après, j'appris par le général Drouot, qui
était chargé de ces sortes d'affaires, et à qui j'en avais causé, que le
Conseil devait prononcer, le jour même, sur celle-ci.
L'Empereur me dit, le soir: «Tu dois être content? Voilà ton ami
réintégré!» Je le savais par le général Drouot qui avait bien voulu me
le dire, en sortant du Conseil.
Ce fut dans ce voyage où l'Empereur monta, un jour, en calèche pour
aller rejoindre le corps d'armée du maréchal Ney.
Sa Majesté avait, dans sa voiture, le prince de Neuchâtel. Je me
présentais pour monter devant la voiture, comme de coutume, lorsque
l'Empereur me dit: «Roustam, donne ta place à Murat, et toi, monte à
cheval.»
Nous avons marché toute la journée et arrivâmes, le soir, fort tard.
* * * * *
Un matin, à la Malmaison, l'Empereur faisait sa toilette, sa fenêtre
donnait sur un petit canal, en face du château. Il y avait des cygnes.
Sa Majesté me demanda sa carabine. Je la lui apportai. Il tira sur les
cygnes. L'Impératrice était dans son boudoir, qui s'habillait. Elle
entend le coup, elle accourt en chemise, et entortillée d'un grand
schall. Elle saute après l'Empereur, en lui disant: «Bonaparte, ne tire
pas après mes cygnes, je t'en prie!» L'Empereur persistait, en lui
disant: «Joséphine, laisse-moi donc. Cela m'amuse.» Alors elle me prend
par le bras et me dit: «Roustam, ne donne pas la carabine.» L'Empereur
me dit: «Donne-la moi.» L'Impératrice me voit dans l'embarras et me
retire la carabine des mains, qu'elle emporte.
L'Empereur riait comme un fou.
* * * * *
Dans le même temps, l'Empereur fut à la chasse au Butard. Ensuite, il se
promena dans le bois de Saint-Cucufa, où il y a un étang très profond.
Sa Majesté désira se promener sur l'eau et me dit: «Va chercher le
canot.» C'était la ville du Hâvre qui lui en avait fait présent. J'entre
dans un petit bateau, le batelier me conduit au canot et, avant qu'il en
fût assez près, je m'élançai. Le petit bateau chavira, et me voilà dans
l'eau. J'allai au fond et je sentis la bourbe. Je donnai un coup de pied
qui me fit revenir sur l'eau. L'Empereur me criait: «Roustam, sais-tu
nager?--Non, lui disais-je.» Il dit, aussitôt, aux chasseurs qui
l'accompagnaient: «Que ceux qui savent nager aillent vite au secours de
Roustam!» Mais, à force de me débattre, j'attrapai le grand bateau et
j'y entrai. Je regagnai le bord. Je vis plusieurs chasseurs qui avaient
mis l'habit bas, tout disposés à me retirer.
L'Empereur me dit: «Comment ne sais-tu pas nager? Je veux que tu
apprennes. Vas au château te rechanger.»
J'appris donc à nager et, pour mon coup d'essai, je perdis un très-beau
bijou en diamants, que m'avait donné l'Impératrice.
* * * * *
À la Cour, on n'avait pas l'habitude d'intéresser le jeu. L'Empereur
lui-même ne jouait jamais d'argent. Cependant, après la bataille
d'Eylau, étant à Osterode, il jouait le vingt-et-un avec Murat,
Berthier, Duroc, Bessières.
J'étais dans le salon à côté. J'entends appeler: «Roustam!» à plusieurs
reprises. J'entre, et l'Empereur prit une poignée d'or et me dit:
«Tiens, voilà de mon gain!» Il y avait six cents francs.
Le lendemain, il m'en donna autant, et, le surlendemain, sept cents
francs. Il paraissait enchanté d'avoir gagné. Ce sont les seules fois où
je l'aie vu intéresser le jeu, et, une autre fois, à Rambouillet, où il
me donna quatre cents francs. Ce fut l'Impératrice qui eut la bonté de
venir m'appeler, elle-même, dans la chambre de l'Empereur[101].
* * * * *
Nous étions à Fontainebleau. On parlait du départ de l'Empereur pour
l'île d'Elbe. Sa Majesté était fort triste et parlait à peine.
Un jour, on me demande, ainsi qu'à plusieurs autres, et avec les formes
d'un chargé d'affaires, si j'étais dans l'intention de suivre
l'Empereur. Je ne crus pas devoir répondre à la personne autre chose, si
ce n'est que j'en causerais avec l'Empereur. J'avais une condition à y
mettre.