Saint-Cloud, chez moi, le matin à neuf heures, en bourgeois. Il était
assis à côté de moi; il commence la conversation en me disant: «J'ai
reçu une lettre de vous. Il m'a paru bien dur de la manière qu'elle
était écrite.» Je lui dis: «Très-possible; je suis fâché de cela, vous
savez bien que voilà la quatrième lettre que je vous ai écrite. Si vous
aviez pris la peine de me faire la réponse à la troisième, vous n'auriez
pas trouvé la quatrième aussi dure. J'ai reçu une lettre de vous, il y a
quelques jours, où monsieur Delaitre[88] me menaçait, en me disant: «Un
inférieur doit obéissance à son supérieur!» Vous croyez donc que je
crains ses menaces? Non! non! Il faut pas qu'il mette ça dans sa tête;
j'ai rien à faire avec lui. L'Empereur est mon chef, je n'en connais pas
d'autre. Dorénavant, s'il m'écrit des lettres menaçantes, je dirai à
l'Empereur ce que je pense de lui et vous, monsieur Mérat. Depuis trois
années, je vous ai rien demandé: pourquoi me paieriez-vous pas ma solde
de Mamelouck?»
Il me dit: «Parce que j'ai été nommé officier et j'ai dépensé votre
argent pour acheter des chevaux.» Je lui dis: «Ce n'est pas pour me
payer, mais ce n'est pas honnête de votre part de n'avoir pas fait la
réponse de plusieurs lettres que je vous ai écrites!»
Ma femme, qui était à côté de moi, voulait changer la conversation, pour
que nous ne parlions pas d'affaires aussi disputantes. Je lui dis avec
regret qu'il faut pas qu'elle se mêle d'une affaire qu'elle ne
connaissait pas, et elle entra dans sa chambre, et je dis à Mérat: «Par
quel droit que vous gardez les soldes des Mameloucks depuis si
longtemps? Vous êtes chez moi, à présent, vous ne sortirez de la maison
sans me payer ce que vous me devez, sans cela je vous ferai arrêter par
la Garde et je parlerai au maréchal Bessières (qui servait auprès de
l'Empereur).» Il me dit: «Hé bien, j'ai trois cents francs. Ça vous paye
aujourd'hui; le reste, je vous le payerai quand j'aurai de l'argent.» Je
lui dis: «Je ne veux pas ça. Je prendrai les trois cents francs en
compte, et vous allez me faire, sur le compte, un billet de votre main,
sur le quartier-maître des Chasseurs de la Garde, payable cent francs
par mois, à Monsieur ou à Madame Roustam, jusqu'à ce que les payements
soient finis.»
Et j'ai reçu le tout, et j'ai demandé au maréchal Bessières mon congé
absolu, qu'il m'a donné, et j'ai fait signer par les maréchaux et les
généraux de la Garde et les colonels. Ma femme était enchantée que j'aie
demandé mon congé, parce que je n'avais plus rien à faire avec le corps
des Mameloucks.
* * * * *
La même année, le dey d'Alger envoya plusieurs chevaux à l'Empereur,
avec une paire de pistolets et une canardière toute enrichie de corail
taillé, qui était dans la chambre de l'Empereur. Je voulais la remettre
avec les autres dans son cabinet, mais monsieur Hébert, son premier
valet de chambre, me dit: «Il faut pas entrer dans sa chambre sans
prévenir l'Empereur!»
Le même jour, en conduisant l'Empereur dans son cabinet, il passe dans
sa chambre; je lui dis:
«Sire, si votre Majesté veut, je remettrai les armes qui sont ici dans
le cabinet de votre Majesté, avec les autres.» Il me dit: «Voyons,
montre-les moi.» Il examine bien le fusil, et il me dit: «Tiens, je te
le donne, et les pistolets aussi, car ils sont pareils. Porte ça dans ta
chambre.»
* * * * *
Ma femme était grosse de sept mois quand je suis parti pour la campagne
de Prusse et de Pologne, qui a duré onze mois.
La première grande bataille a été donnée à Iéna, et toute l'armée
prussienne, en quelques jours de temps, était détruite, mais avant la
bataille, dans la nuit, l'Empereur voulait lui-même visiter les
avant-postes, accompagné de deux maréchaux, le prince Borghèse, le
maréchal Duroc, et moi qui le quittais jamais.
L'Empereur a visité l'aile gauche de l'armée, et il voulait passer par
le devant des factionnaires pour aller visiter la droite. Un moment,
nous étions arrivés tout-à-fait au bout, voilà que l'on fait un feu de
file sur l'Empereur. On croyait que nous étions les ennemis. Nous avons
tous cerné l'Empereur de tous les côtés, pour que les balles touchent
pas à l'Empereur, et nous avons crié: «Cessez le feu, nous sommes
Français!» Enfin, on fait cesser le feu, et nous sommes rentrés dans les
rangs, sans avoir aucun danger.
L'Empereur a couché, dans la nuit, sur un plateau. Je lui ai donné un
mouchoir pour mettre sur sa tête, et son manteau que j'avais toujours
avec moi. J'ai arrangé un lit de paille dans sa baraque, et je l'ai
couvert avec son manteau.
Et la bataille était commencée à sept heures du matin. Il faisait un
brouillard très épais. On voyait pas clair, mais, vers les dix heures,
nous avons eu un temps charmant.
Le jour de la bataille, l'Empereur a couché à Iéna même. Le lendemain,
il a fait renvoyer tous les prisonniers chez eux, en leur disant: «Je ne
fais pas la guerre contre les Saxons!» Et les Prussiens renvoyés dans
l'intérieur de la France.
Quelques jours après, l'Empereur fait son entrée à Berlin, à la tête de
toute sa Garde, et descendu au palais du Roi.
Après, nous sommes partis pour Varsovie, en passant par Posen.
Après avoir resté quelque temps à Varsovie, nous sommes partis pour
Pultusk, où on a encore donné une bataille contre les Russes, que nous
avons gagnée, et beaucoup de prisonniers et du canon.
Il faisait un temps affreux; tous les soldats se plaignaient du froid,
mais pas autant qu'en Russie. C'est là que j'ai reçu une lettre de ma
belle-mère. Elle m'annonçait l'accouchement de ma femme d'un garçon. Je
pleurais de joie, j'étais content comme un roi d'avoir un garçon.
Le même jour, j'ai prévenu l'Empereur que ma femme était accouchée d'un
garçon. Il me dit: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus: il te
remplacera, je l'espère!»
Et nous sommes partis pour Eylau, en Prusse, que nous avons eu encore
une bataille, et nous avons gagné. Et nous avons pris vingt-cinq pièces
de canon, pas beaucoup de prisonniers, mais beaucoup de morts. Les
blessés qui se trouvaient sur le champ de bataille étaient cachés par la
quantité de neige. On leur voyait que leurs têtes.
J'avais toujours des provisions, les jours de bataille. J'avais avec moi
une bouteille d'eau-de-vie: j'ai distribué moi-même aux blessés, pour
donner un peu de force dans la neige.
Moi-même, le jour de la bataille d'Eylau, je manquai d'être gelé; je ne
le fus pas, grâce à M. Bongars[89], aide de camp du prince de Neuchâtel.
Il y avait plusieurs jours que j'avais dormi. Je tenais mon cheval par
la bride, et j'étais caché, la moitié de mon corps dans la neige, et je
me suis endormi par le bruit des canons tirés aussi souvent. M. Bongars
m'a aperçu. Il vient à moi en me disant: «Malheureux, qu'est-ce que vous
faites là? Vous allez être gelé. Il faut pas dormir!» Le même instant,
l'Empereur monte à cheval. Je me suis trouvé tout-à-fait derrière
l'Empereur, et M. Tourneur[90], qui était chambellan de l'Empereur,
était à cheval derrière moi. Il n'osait pas trop avancer, parce que les
boulets de canon tombaient, à côté de nous, comme de la grêle; il
tourmente exprès son cheval, et il tombe sur la neige, comme s'il était
sur un matelas, et il me dit: «Je vous en prie, M. Roustam, je ne peux
pas monter à cheval. Je vas retourner au quartier général. Je vous prie
de dire à l'Empereur que j'ai reçu une chute de cheval, et je ne peux
suivre.»
Tout le monde qui était là riait de bon coeur. L'Empereur ne m'en a pas
parlé, je n'ai rien dit non plus.
Et nous sommes partis, quelques jours après la bataille, pour Osterode,
pour faire prendre des cantonnements à l'armée.
Nous avons resté à Osterode quelques jours.
L'Empereur, un soir, a joué aux cartes avec le prince de Neuchâtel,
maréchal Duroc et plusieurs autres personnes. Il a gagné un peu
d'argent; il a eu la bonté de me faire demander et m'a remis 500 francs
de son gain en me disant: «Tiens, voilà pour toi!»
Après ça, l'Empereur a pris son quartier général à Finkenstein, que nous
avons resté jusqu'au printemps. Dans cet intervalle, j'ai fait plusieurs
voyages avec l'Empereur, de Dantzig, Marienverder, Marienbourg.
On parlait beaucoup de la paix. J'étais bien content de cela, pour avoir
le bonheur de voir ma femme et mon fils. Près de dix mois que je l'avais
vue, mais je recevais leurs nouvelles, presque tous les jours, par les
estafettes de l'Empereur, bien exactement: ça me consolait un peu, car
c'était trop de d'être privé ma famille depuis dix mois.
Un jour, vient arriver un aide de camp de maréchal Ney, prévenir
l'Empereur que les Russes ont attaqué le corps de maréchal Ney avec
quarante mille hommes, et le maréchal a battu en retraite pendant quinze
lieues, sans perdre une pièce de canon, ni aucun soldat.
En deux jours de temps, l'Empereur fait réunir son armée et partit
lui-même pour commander en chef, comme tous les jours.
L'Empereur part pour le quartier général de maréchal Ney, il était
arrivé à onze heures du soir. Il a reçu le maréchal, il lui a dit, en
riant: «Comment, monsieur le maréchal Ney, vous avez laissé vous battre
par les Russes?» Le maréchal lui dit: «Sire, je vous jure sur ma parole
d'honneur, ce n'est pas ma faute. Ils m'ont attaqué, que je ne m'y
attendais pas, même avec grande force, et moi, j'avais, dans ce
moment-là, bien peu de monde!»
Je voyais que les larmes roulaient dans les yeux de maréchal. Il n'était
pas trop content d'avoir battu en retraite.
L'Empereur disait au maréchal Ney, en soupant avec: «C'est rien, ça;
nous réparerons cette faute-là!»
Le lendemain, nous avons commencé, dans tous les points, d'attaquer
l'ennemi et poursuivre jusqu'à Friedland, en passant par Eylau, que nous
avions donné une grande bataille dans l'hiver.
C'est le prince Murat qui commande toute la cavalerie de l'armée, même
il avait le titre de lieutenant de l'Empereur.
En arrivant à Friedland, nous avons trouvé toute l'armée russe en
bataille, devant une rivière assez forte.
Le lendemain, l'Empereur fait attaquer par les tirailleurs, et la force
de l'armée était cachée dans les bois.
En attendant, pour faire connaître les forces de l'ennemi, et après
avoir fait bien engager dans tous les points, on a tiraillé, depuis sept
heures du matin, jusqu'à trois heures après midi.
Après que l'Empereur a vu que l'ennemi tenait ferme, il fait engager
dans tous les points, comme il désirait. Il fait venir, au même moment,
le maréchal Ney, il lui ordonne qu'il prenne cette division et qu'il
marche, au pas de charge, sur le pont qui se trouvait derrière la ville,
et les deux autres divisions soutiendront par la droite.
Le maréchal dit à l'Empereur: «Oui. Sire, je vais exécuter les ordres de
Votre Majesté, et Elle sera satisfaite, je l'espère.»
Il prend sa division et marcha directement sur le pont, en traversant
dans la ville. Il a arrivé à son but et fait mettre le feu au pont.
Voilà donc l'armée de l'ennemi coupée en deux. Celle de la droite était
presque détruite par le maréchal Ney.
Quand lui était avec une division sur le pont, les deux autres divisions
étaient sur la droite. Il fait marcher au pas de charge, en face de la
rivière. L'ennemi voulait passer le pont, mais il était déjà coupé. Il
voulait, après, passer à la nage. Plus des trois quarts étaient noyés,
en laissant, en grande partie, leurs canons et les bagages.
La victoire était tout-à-fait en notre pouvoir. Au même instant,
l'Empereur fait venir encore le maréchal Ney, l'embrasse au bras le
corps, en lui disant: «C'est bien, monsieur le maréchal; je suis fort
content; vous nous avez gagné la bataille!» Le maréchal dit: «Sire, nous
sommes Français, nous gagnerons toujours![91]»
Le soir, l'Empereur a fait établir son quartier général dans la ville de
Friedland; le lendemain, l'Empereur a visité le champ de bataille et
partit, le même jour, pour rejoindre le prince Murat, qui était aux
avant-postes, à deux lieues de Tilsitt.
L'Empereur a couché aux avant-postes, dans une ferme.
Le lendemain, le prince Murat fait dire à l'Empereur que les ennemis
étaient en bataille, au-devant de nous, avec cinq et six mille Kalmoucks
et Baskirs, avec leurs flèches. L'Empereur dit: «Ce n'est rien.» Il fait
donner ses ordres à une division de cuirassiers qu'il fait mettre leurs
manteaux pour cacher leurs cuirasses. Les flèches mordront pas sur la
cuirasse. Et il les fait marcher, sur-le-champ, à l'ennemi, commandés
par le prince Murat. Il fait charger et fait disperser de tous les
côtés, et poursuivre jusqu'à Tilsitt, où nous avons trouvé le pont brûlé
par l'ennemi. On chercha à rétablir le pont.
Il vient d'arriver un prince russe auprès de l'Empereur Napoléon pour
demander la paix. L'Empereur l'a bien reçu, mais il n'a pas voulu faire
les arrangements avec lui, en lui disant: «Je veux faire mes
arrangements avec l'empereur de Russie, et non pas avec d'autres.»
Ce prince est parti, le même jour, pour auprès de l'empereur de la
Russie, et nous sommes couchés dans le faubourg de Tilsitt.
Le lendemain, on a fait préparer une maison dans la ville, pour
l'Empereur.
Les deux armées française et russe étaient séparées par le Niémen. Tout
était fort tranquille. L'Empereur fait faire un grand radeau sur le
Niémen, embelli par des guirlandes de fleurs, pour recevoir l'Empereur
de Russie. Ils se sont rendus, chacun de leur côté, dans le radeau.
Au moment que les Empereurs sont embarqués sur les petits bateaux, pour
aller rejoindre l'un l'autre, on a tiré beaucoup de canons en criant,
répété plusieurs fois: «Vive l'Empereur Napoléon!»
Le lendemain, à midi, l'empereur de Russie était arrivé dans la ville.
On avait préparé une maison pour lui. L'empereur Napoléon avait envoyé
un bon cheval arabe au bord du Niémen, pour que l'empereur de Russie
monte, et nous avons tous monté à cheval pour aller au-devant de lui.
Toute la Garde à cheval et à pied était sur les armes, dans une grande
rue où étaient logés les deux Empereurs.
L'Empereur de Russie monte à cheval, au bord du Niémen, avec l'Empereur
des Français, et l'Empereur de Russie trouva toute la Garde magnifique.
L'Empereur des Français montrait à l'Empereur de Russie: «Voilà mes
grenadiers à cheval. Voilà mes chasseurs. Voilà mes dragons», enfin
tout.
Quand nous sommes arrivés en face de la maison qui était destinée pour
l'Empereur de Russie, l'Empereur des Français lui dit: «Voilà la maison
de Votre Majesté.» Mais l'Empereur de Russie lui dit: «Sire,
permettez-moi que je parcourre jusqu'au bout de la rue, pour voir toute
la Garde, que je trouve superbe!» Et ils ont été jusqu'au bout de la
grand'rue, et sont retournés à la maison qui était préparée pour
l'Empereur des Français, et ont dîné ensemble.
Deux jours après, le Roi et la Reine de Prusse sont venus aussi à
Tilsitt; ils étaient logés dans la maison d'un meunier, et venaient tous
deux, tous les jours, chez l'Empereur des Français et l'empereur de
Russie, pour dîner avec l'empereur Napoléon.
Un jour, à dîner, l'empereur Napoléon disait au roi de Prusse: «N'est-ce
pas, monsieur le Roi de Prusse, Votre Majesté n'aime pas la guerre, car
Votre Majesté n'est pas heureuse dans la campagne qu'elle vient de
faire?» Le roi de Prusse lui répond: «Oui, Sire, Votre Majesté le sait
mieux que moi!» sa tête toujours baissée.
La reine de Prusse venait, très-souvent, faire des visites à l'empereur
Napoléon.
Un jour elle était coiffée à la grecque, l'Empereur lui dit: «Votre
Majesté est coiffée à la Turque.». Elle dit: «Je vous demande pardon,
Sire, je suis coiffée à la Roustam!» En me regardant, moi étant auprès
de l'Empereur.
Quand l'Empereur était à Tilsitt, on a présenté la reine de Prusse à
l'Empereur, qui l'a reçue dans un petit salon. Sa visite resta une
heure. En sortant de chez l'Empereur, elle avait beaucoup pleuré, car
son visage était tout mouillé et ses yeux gros. Tout de suite après, on
annonce à l'Empereur que le dîner était servi. Alors l'Empereur sortit
de son cabinet, il trouve le prince de Neuchâtel dans la salle à manger.
Il dit: «Eh bien, Berthier, la belle reine de Prusse pleure joliment;
elle croit que je suis venu jusqu'ici pour ses beaux yeux!»
Le lendemain, l'Empereur Alexandre, le roi et la reine de Prusse, le
grand-duc Constantin sont venus dîner avec l'empereur Napoléon, et moi
j'étais à côté de l'Empereur pour le servir. La reine de Prusse et
l'empereur Alexandre me regardaient beaucoup. Napoléon dit à Alexandre:
«Sire, Roustam était un de vos sujets!» Il lui répond: «Comment,
Sire?--Oui, parce qu'il est de la Géorgie; comme la Géorgie appartient à
Votre Majesté, alors c'est un de vos sujets.» Après ça, Alexandre me
regardait en souriant.
Tout le temps que nous sommes restés à Tilsitt, nous étions toujours en
fête. L'empereur Napoléon et de Russie ont passé, tous les jours, les
corps d'armée français en revue, et toute la Garde, qui était bien
nombreuse. Ça montait à peu près à cent quarante mille hommes, tous
vieux soldats.
Les deux Empereurs ont donné le bras l'un à l'autre et se sont promenés,
tous les soirs, dans les rues, tout seuls.
Quelques jours après, la Garde de l'Empereur a donné un grand dîner
champêtre à la Garde de l'Empereur de Russie. On a fait venir, de
Varsovie, de Dantzig et Elbing, toutes les provisions nécessaires,
surtout beaucoup de vin. Les tables étaient dressées dans toutes les
promenades de la ville.
Au moment de dîner, le premier toast a été porté à la santé de
l'Empereur de Russie. Au moment du repas, on a tiré au moins six cents
coups de canon. Après dîner, toutes les troupes françaises et russes
étaient bien en train, les trois quarts ont été saouls, les Français
avec un habit russe, les Russes avec un habit ou un bonnet français.
Tout le temps après le repas, ils ont dansé alentour de la ville, et
sont venus tous, pêle-mêle, passer en face de la fenêtre de l'Empereur
des Français. On criait: «Vivent les Empereurs!»
Un grenadier russe avait un peu trop bu; il pouvait pas marcher droit;
il tombait en marchant. Un grenadier français le ramassa par le bras, en
lui disant: «B..., c..., veux-tu marcher comme nous!» en lui donnant un
coup de pied au derrière. Tout le monde riait comme des bienheureux à
entendre la conversation de ces deux grenadiers.
Quelques jours après, l'Empereur s'habillait, le matin. La croix de la
Légion n'était pas bien attachée après son habit; je voulais l'attacher.
Il me dit: «Laissez, je fais exprès.»
Après ça, nous montons à cheval pour aller faire une visite à l'Empereur
de Russie. En sortant de chez l'Empereur de Russie, il a vu, à la porte,
une compagnie de grenadiers en bataille. L'Empereur des Français dit à
l'Empereur de Russie: «Sire, je demande l'agrément de Votre Majesté, de
présenter ma croix à un de vos premiers grenadiers.» Il lui dit: «Oui
Sire, il sera trop heureux.»
On fait avancer le plus vieux. L'Empereur ôte sa croix, qui n'était pas
bien attachée, et la donna au grenadier, qui était bien content. Il a
baisé la main de l'Empereur et au coin de son habit, et tout le monde
répétait: «Vive le grand Napoléon!» et nous sommes retournés à la
maison.
Le lendemain, nous sommes partis pour Dresde, en passant par Posen et
Glogau, et nous sommes arrivés à Dresde.
Le roi de Saxe est venu au-devant de l'Empereur pour le recevoir.
L'Empereur a resté à Dresde, pendant cinq jours, toujours au milieu des
fêtes.
Dans cet intervalle, on avait préparé le service de la Maison pour le
départ de l'Empereur pour Paris. Chaque personne avait sa place désignée
pour le départ. Pour moi, je voyais aucune place, car j'avais fait
toutes les campagnes à cheval auprès de l'Empereur. Je demande, au Grand
Écuyer[92] avec quelles personnes je voyage. Il me dit: «L'Empereur veut
que tu sois avec lui, et j'irai au-devant de sa voiture. (On avait fait
un petit cabriolet exprès pour moi.) Si l'Empereur te donne la
permission, j'ai une place pour toi dans une berline.»
Le même jour, je me suis adressé à l'Empereur, en lui demandant comment
je voyagerais. Il me dit: «Avec moi, dans le cabriolet de ma voiture.»
Je lui dis: «Sire, je suis trop fatigué, j'ai fait toutes les campagnes
à cheval; d'ici à Paris c'est trop loin. Je pourrais jamais résister à
la fatigue!» Il me dit: «Comment veux-tu aller? Ta place est à côté de
moi et me jamais quitter. Eh bien! quand tu seras bien fatigué, tu
prendras une voiture de poste que l'on trouve dans chaque relais.»
Nous sommes partis, sur le lendemain, pour Paris. Je désirais bien
arriver pour voir ma femme que j'étais privé de voir depuis onze mois,
et mon fils de sept mois.
Nous avons mis cinq jours pour venir de Dresde à Saint-Cloud, la nuit et
le jour.
Le cinquième jour, à sept heures du matin, nous traversions dans le bois
de Boulogne, l'Empereur me dit: «Regarde donc, Roustam, voilà ta femme!
Comment! Tu ne vois pas?» Je voyais bien que l'Empereur me disait ça
pour plaisanter. Je regardais de tous les côtés, je ne voyais personne.
Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire, ma femme est encore dans son
lit, avec son gros fils!»
On avait fait, à la tête du pont de Saint-Cloud, un arc de triomphe,
pour l'arrivée de l'Empereur. Mais, arrivé tout seul, il allait si vite
qu'on n'a pas eu le temps d'ôter la barrière. L'Empereur a passé à côté.
Enfin, nous sommes arrivés au palais de Saint-Cloud.
Tout le monde dormait encore; l'Empereur se précipita de sa voiture, et
monta les escaliers quatre à quatre, et entra chez l'Impératrice. Et
moi, je n'ai pas eu d'autre bonheur que de monter, sur le-champ, chez
moi, où j'ai trouvé ma femme dont j'ai reçu les caresses et la tendresse
la plus sincère, et dont j'étais privé depuis onze mois.
Le lendemain, je voulais aller voir mon fils, en nourrice au Mesnil,
près de Saint-Germain-en-Laye. Ma femme me dit: «Non, mon ami, tu es
trop fatigué de ton voyage. Tu iras le voir demain», parce qu'elle
voulait me faire une surprise.
Deux jours avant mon arrivée, ma femme a fait venir mon fils, avec sa
nourrice, chez un de mes amis, nommé Le Peltier, qui demeurait à la
Porte Jaune, près Saint-Cloud.
Le lendemain de mon arrivée, ma femme me dit: «Madame Peltier est
malade, nous allons lui faire une visite.» Quand nous sommes arrivés
chez elle, elle était bien portante comme nous, et nous avons été nous
asseoir à l'ombre des marronniers, et on a fait passer la nourrice et
mon fils à côté de moi.
Je regarde ce petit si gentil. Je dis à ma femme: «Ah mon Dieu! Voilà un
bel enfant! Comme il est joli!» Je regarde bien sur sa figure, je dis à
ma femme: «Je parie que c'est mon fils! Il a tout à fait ma figure et
mes yeux.»
Voilà donc que tout le monde commence à rire, et je prends l'enfant, je
le serre contre mon coeur. C'est dans ce moment-là que j'ai vu que ma
femme avait préparé une surprise agréable.
IV
Corvisart et l'Empereur; la canne de Jean-Jacques Rousseau.--Bourrienne
jugé par Napoléon.--Sa tendresse pour le roi de Rome.--Sa sévérité pour
le général Guyot.--Napoléon intime.--Je fais pensionner le piqueur
Lavigne.--Le docteur Lanefranque.--Corvisart à Schoenbrunn.--Les
pistolets de l'Empereur.--Son voyage à Venise; passage du
Mont-Cenis.--Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son
indiscrétion me procure.--Les cygnes de la Malmaison.--Je manque me
noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.--Le jeu de l'Empereur.--Napoléon à
Fontainebleau.--Bruits de suicide.--Les diamants de la
couronne.--Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.--Je pars pour
Dreux.--Anecdotes: Naissance du Roi de Rome.--L'empereur et mon
fils.--Mon service de nuit chez l'Empereur.--Bienveillance de Joséphine
à mon égard.--Je lui dois de figurer dans le cortège du
Couronnement.--L'Empereur et son bottier.--Campagne de Russie:
Smorgoni.--Compranoï.--Vilna.--Kovno.--Varsovie.--Posen.--Mon visage
gelé.--Dresde.--Erfurt.--Mayence.--Le factionnaire des Tuileries.--Une
consultation du docteur Corvisart.
Monsieur Corvisart[93] assistait, tous les deux ou trois jours, à la
toilette de Sa Majesté. Un jour, on annonce M. Corvisart; il dit qu'il
entre: «Vous voilà, grand charlatan! Avez-vous tué beaucoup de monde,
aujourd'hui?--Pas beaucoup, Sire.»