Il fit demander, sur-le-champ, de mes nouvelles, si j'étais tout à fait
rétabli.
Le premier service que j'ai fait, depuis le retour du Consul, c'était le
jour d'une grande parade, que j'ai monté à cheval avec le Consul. Le
maréchal du Palais, Duroc, voulait pas que je monte à cheval le jour de
parade. Ça me faisait de la peine. Je demande alors, au Consul, la
permission de ne jamais quitter, car M. Duroc veut m'en empêcher. Il me
dit: «Monte toujours, il faut pas écouter Duroc, ni personne.» Après,
j'ai monté toutes les fois qu'il y avait des parades. J'avais une selle
turque, toute brodée en or, et un cheval arabe pour les jours de parade,
et, pour le service ordinaire, j'avais des chevaux français, et la selle
à la hussarde galonnée en or, et je m'habillais comme je voulais.
J'avais des habits des Mameloucks, en velours et en casimir brodés en
or, bien riches pour les cérémonies, et des habits de drap bleu et
brodés, moins riches[74].
Un jour, au déjeuner du Consul, j'ai demandé la permission de me marier.
Il m'a dit: «Mais tu es encore trop jeune pour ça. La demoiselle
est-elle jeune et riche?» Je lui dis: «Non, mais elle sera une bonne
femme. Je l'aime bien.» Il me paraît qu'on avait prévenu le Consul pour
ça. Il me dit: «Non, non, je ne veux pas, tu es encore jeune et elle
n'est pas riche. Elle a vingt-quatre ans; tu n'as que quinze ans, tu
vois bien que ça ne peut pas s'arranger!» Enfin, il me refuse. J'ai bien
vu que ce refus était pour mon bien et j'ai été obligé de dire au père
et à la mère: «Le Consul ne veut pas que je me marie; c'est impossible
de le forcer.» Après qu'on a dit ça à sa fille, elle était désolée de
cette mauvaise nouvelle. Je l'ai consolée le mieux que j'ai pu. Elle a
été mariée, une année après, avec un homme d'Amérique. J'ai fait donner
une place à son mari, dans la même année.
Nous avons resté à la Malmaison trois mois pour prendre l'air de la
campagne. Le premier Consul a voulu que je reste à Versailles chez M.
Boutet[75] jusqu'à ce que j'apprenne à bien connaître les armes de
chasse. Comme la Malmaison n'est pas bien éloignée de Versailles, je dis
au premier Consul: «Si je reste toujours à Versailles, qui est-ce qui
couchera à la porte de votre chambre pour vous garder dans la nuit? Je
voudrais y aller le matin à six heures, et je travaillerais jusqu'à six
heures après midi, et je viendrais ici pour faire mon service?» Il me
dit: «Oui, tu as raison.»
J'ai fait tout ce trajet-là à cheval, et, pendant deux mois, M. Boutet
m'a montré tous les objets qui étaient nécessaires pour la chasse. Quand
j'ai appris tout, M. Boutet m'a donné une lettre pour le Grand Maréchal,
par laquelle je pourrais charger les fusils du premier Consul, et ses
pistolets. J'ai porté la lettre au Grand Maréchal. Il l'a montrée au
premier Consul, qui a été satisfait. M. Lerebours[76] me montrait aussi,
pendant longtemps, à connaître les lunettes et leur nettoyage, et
j'étais chargé de visiter, tous les jours, les lunettes du premier
Consul et de charger ses pistolets. Les jours de la chasse, je portais
sa carabine et je chargeais les fusils toujours à cheval. Il me faisait
toujours des compliments du service que je faisais auprès de lui.
Après quelque temps, le premier Consul a pris sa résidence au palais de
Saint-Cloud, et il s'est fait nommer Empereur des Français, ce qui était
un grand fait pour tout le monde.
III
Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de
cachemire.--Colère de l'Empereur à cette nouvelle: il me fait donner un
traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.--Berthier refuse de me
rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.--Il m'invite à
envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à
Paris.--Mes campagnes.--L'Empereur consent à mon mariage.--Campagne
d'Austerlitz.--Mariage du Vice-Roi d'Italie.--L'Empereur signe à mon
contrat et paye les frais de ma noce.--Son couronnement à Milan.--Je
réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtiens mon congé de ce
corps.--Un cadeau de l'Empereur.--Danger par lui couru à
Iéna.--J'apprends à Pultusk que je suis père.--Eylau.--M. de
Tournon.--L'Empereur et le maréchal Ney.--Friedland.--Entrevue de
Tilsitt.--La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».--Ma
présentation au tsar Alexandre.--Fêtes de Tilsitt.--Dresde.--Mon retour
à Paris dans la voiture de l'Empereur.--Surprise agréable que ma femme
me ménageait.
Depuis trois années que j'étais chez l'Empereur, je n'avais pas été
payé. Je n'avais aucun traitement. Je ne demandais rien et on ne me
donnait rien non plus. L'Empereur ne savait rien de tout cela. Je
n'avais pas même un peu d'argent pour acheter du tabac. J'avais un châle
de cachemire. J'ai préféré le vendre que de demander de l'argent à
l'Empereur. Cependant, toutes mes connaissances me disaient: «On croit,
dans le monde, que l'Empereur vous donne beaucoup d'argent. Il faut en
demander!» Mais j'ai beaucoup connu M. Venard[77], qui était mon
protecteur et mon ami, qui me prit en amitié depuis mon arrivée
d'Égypte. Il n'a jamais voulu que je demande de l'argent à l'Empereur,
en me disant: «Laissez-le faire, l'Empereur vous laissera jamais manquer
de rien; il faut rester comme vous êtes.» Enfin je suivis toujours ses
bons conseils, et je m'en suis trouvé toujours bien.
Avec tout ça, je n'avais pas d'argent pour faire quelque petite dépense
que j'avais besoin. J'ai donné mon châle à un homme qui venait
quelquefois me voir, pour vendre quinze louis, mais le cochon m'a
apporté dix louis, en me disant qu'il me remettra cinq autres dans trois
jours. Les trois jours passent, un mois passe, pas de réponse! Je me
suis présenté un jour chez lui. Il était déménagé, mais le portier me
donna son adresse, qui était à côté du passage Feydeau. Je lui fais
écrire plusieurs lettres. Je n'ai jamais eu aucune réponse. Un beau
jour, j'ai été moi-même chez lui, que j'ai trouvé. Il me fait
très-mauvaise mine, en me disant: «Je n'ai pas d'argent à vous payer:
j'ai vendu votre châle quinze louis; dix pour vous, cinq pour moi!» Je
le menace de le faire mettre en prison. Il me dit: «Je ne vous crains
pas!» Je lui dis: «C'est bon, adieu, nous nous reverrons!»
Une personne m'a dit qu'il dînait tous les jours à la table d'hôte, à
côté de la porte Saint-Martin, et j'avais bien l'adresse. Je me suis
présenté, un jour, à deux heures après-midi, pour savoir s'il y était.
La bourgeoise, dans son comptoir, me dit: «Vous demandez M. Antoine?[78]
Il est à table.» Je lui dis: «C'est bien, je vous remercie.» Et je me
suis retourné au palais des Tuileries. J'ai fait demander l'officier de
grenadiers qui était de service, et que je connaissais depuis Grand
Caire. Je lui demande deux grenadiers, et les mène à la maison où était
à dîner M. Antoine. J'ai dit à la servante: «Dites à M. Antoine qu'il
descende. Il y a une personne qui désire lui parler.» Le voilà qui
descend. Je le mis entre les mains des grenadiers, pour le faire mettre
en prison, mais il a bien vu que j'avais agi sévèrement; il me demande
de le faire conduire chez lui, il me paiera tout de suite. Et je suis
allé. Il m'a payé, comme nous étions convenus, et je donne douze francs
aux grenadiers, pour boire la bouteille.
Un mois après, l'Empereur est venu à Paris[79] pour passer une grande
parade et rester quelques jours à Paris. Comme je couchais toujours à sa
porte, il me demanda un jour, à souper à minuit. J'avais son souper
toujours à côté de moi; je le servais dans son lit où il était couché
avec l'Impératrice. L'Empereur me dit: «Roustam, es-tu riche? As-tu de
l'argent?» Je lui dis: «Oui, Sire, tant que j'aurai le bonheur d'être
toujours auprès de Votre Majesté, ça sera une grande fortune pour moi.»
Il me dit: «Enfin, si je te demande de l'argent, pourras-tu m'en
prêter?» Je lui dis: «Sire, j'ai dans ma poche douze louis. Je vous
donnerai tout.--Comment, pas plus que ça!--Non, Sire.» Et il me dit:
«Combien as-tu d'appointements?--Rien, Sire. Je me plains pas; je me
trouve heureux.--Enfin, combien gagnes-tu avec moi?» Je ne voulais pas
encore lui dire la vérité. Il commença à être très-mécontent contre
monsieur Fischer, qui était à la tête de sa Maison. Il me dit encore:
«Dis-moi donc combien tu gagnes avec moi?» Je lui dis: «Rien. J'ai rien
demandé, et ils m'ont rien donné.--Comment! Depuis deux années tu n'as
pas d'argent?» Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire. En revenant
d'Égypte, j'avais un châle de cachemire; je l'ai vendu pour avoir un peu
d'argent, pour avoir du tabac et quelques petites dépenses que j'avais
besoin de faire.»
Après ça, il se mit en colère tout-à-fait contre monsieur Fischer; il me
dit: «Va chercher Fischer![80]» Comme je ne pouvais pas quitter la porte
de l'Empereur, j'ai envoyé le chercher par un garçon de garde-robe.
Quand Fischer m'aperçut, il me dit: «L'Empereur est-il de bonne humeur?
Pourquoi me fait-il demander à l'heure qu'il est?» Je lui dis: «Je ne
sais rien, mais ne craignez rien; il est de bien bonne humeur.» Et
j'annonce monsieur Fischer à l'Empereur, qui le reçut assez mal. Il l'a
beaucoup grondé, en lui disant: «Pourquoi Roustam n'est-il pas sur les
états de ma Maison? Je suis entouré de Français qui me servent par
intérêt. Voilà un homme qui m'est bien attaché. On ne lui donne pas
d'appointements depuis deux années!» Et il lui dit: «Sire, je ne voulais
rien faire sans ordres.» L'Empereur lui dit: «Vous êtes un imbécile; il
fallait m'en prévenir; j'ai autre chose à penser qu'à ça. Allez
sur-le-champ le faire mettre sur les états de mes valets de chambre!»
Mais il n'a rien dit pour l'arriéré de deux années que j'avais rien
reçu.
Après ça, on m'a payé 1.200 livres par an, comme tout le monde. Quelques
années après, on m'a mis à 2.400 livres. On organisait la Maison de
l'Empereur; on avait pris des Pages. Le contrôleur Fischer me dit:
«Roustam, vous ne servirez plus l'Empereur.» Je lui dis: «Pourquoi ça?
Je le sers depuis l'Égypte. Est-ce que l'Empereur est mécontent de moi?»
Il me dit: «Non, on fait comme autrefois: vous donnerez les assiettes
propres aux Pages qui les donneront à l'Empereur eux-mêmes, et vous
recevrez les sales des mains des Pages.» Je lui répondis: «Non, je ne
servirai pas de cette manière-là. Si l'Empereur me dit pourquoi je ne
sers pas, alors je lui dirai ma façon de penser.» Je n'ai pas servi
depuis cette époque-là, et l'Empereur ne m'en a jamais parlé.
Le prince de Neufchâtel avait présenté à l'Empereur un état pour
organiser la chasse à tir, mais il manquait un porte-arquebuse. Le
prince propose un homme pour porte-arquebuse, mais l'Empereur n'a pas
voulu, en disant au Prince: «Cette place appartient à Roustam. Il a
appris son métier chez Boutet, et il chasse toujours avec moi; même
c'est un très honnête homme. Il faut avoir des égards.» Mais je ne
savais rien de tout ça. J'ai su ça que quelques jours après.
Il y avait bien longtemps que le prince de Neuchâtel m'avait promis une
permission de chasse pour Saint-Germain. Je l'attendais tous les jours
pour faire une grande chasse au lapin: un jour, le chasseur du Prince
m'apporta une très-grande lettre de la part du Prince. Je pensais que
c'était ma permission de chasse. Point du tout, c'était mon brevet de
porte-arquebuse[81], que le Prince m'envoyait, avec une lettre de lui
très aimable. Cette place de porte-arquebuse montait à 2.400 livres par
année. Après ça, je me suis présenté sur-le-champ chez l'Empereur, pour
le remercier de toutes les bontés qu'il avait pour moi: «Je ferai mon
possible pour mériter les bontés de votre Majesté.»
Il me dit: «Roustam, je t'ai donné un bon sabre en Égypte, je ne le vois
pas. Pourquoi tu le portes pas?» Je lui dis: «Sire, quand nous sommes
arrivés à Fréjus, le prince Berthier m'a demandé que je lui prête mon
sabre et m'a dit qu'il me le rendrait à mon arrivée à Paris. Mais il ne
me l'a pas encore rendu.» Il me dit: «Je ne veux plus de ça. Va le lui
demander, de ma part, aujourd'hui.» Et je me suis rendu chez le Prince,
et je lui ai demandé mon sabre de la part de l'Empereur.» Il me dit: «Je
n'ai pas de sabre à toi. Je ne sais pas ce que tu me demandes.» Et je
retourne à la maison. Je dis à l'Empereur ce que m'a dit le Prince.
L'Empereur m'envoie une seconde fois. Il me dit: «Berthier veut garder
ton sabre. Je ne veux pas ça. Dis-lui bien de ma part qu'il te rende ton
sabre.» Et je retourne encore, le même jour. Le Prince me dit:
«Comprends-tu le français?» Je lui dis: «Oui, monseigneur.» Il me dit:
«Eh bien j'ai fait un troc avec l'Empereur; je lui ai donné un de mes
sabres pour le tien.» Je lui dis: «Oui, je comprends très-bien, à
présent.»
Et je conte tout ça à l'Empereur. Il me dit: «Berthier est un vilain. Ça
ne fait rien. Je vais te donner un de mes sabres.» Il fait demander, à
monsieur Hébert, son valet de chambre, tous ses sabres, et il m'en a
choisi un assez bon, la lame et le fourreau tout en damas. Je l'ai bien
remercié, et je l'ai porté tous les jours.
Quelques jours après, nous avons été passer quelques jours à la
Malmaison. Un jour, à son coucher, il me dit: «Roustam, as-tu vu le
maréchal Bessières?» Je lui dis: «Non, Sire, je ne l'ai pas vu
aujourd'hui.» Et il me dit: «Je lui ai donné quelque chose pour toi.» Le
lendemain, le maréchal Bessières m'a remis une inscription de 500 livres
de rente en perpétuel, en me disant que c'était de la part de
l'Empereur.
Quand nous sommes retournés à Saint-Cloud, l'Empereur était à se
promener dans l'Orangerie. Il me dit: «Eh bien, Roustam, as-tu vu
Bessières?» Je lui dis: «Oui, Sire, je vous remercie, il m'a donné un
billet de 500 livres de rente.» Il me dit: «Tu ne sais pas les compter.
C'est bien plus que ça.» Je dis: «Je vous demande pardon, Sire, je sais
bien compter, il n'y a pas plus que 500 livres de rente.» Il me dit: «Ce
n'est pas vrai. Va chercher ton billet, que je voie.» Le billet était
dans ma chambre. J'ai été le chercher. Il a pris la lecture. Après ça,
il me dit: «Tu as raison.» Et il me rend le billet, en me disant: «Je te
fais 900 livres de rente: il me paraît que Bessières a gardé 400 livres
pour lui. C'est bien mal de sa part!» Le même jour il a fait venir le
maréchal Bessières, l'a beaucoup grondé pour ça. Le maréchal a cru que
j'avais parlé pour ça à l'Empereur. Je ne le craignais pas, parce que je
n'étais pas fautif. Il me dit un jour, le maréchal: «Je viens de parler
à l'Empereur, et tu parleras à présent, si tu veux.» Je lui dis:
«Monseigneur, je n'ai jamais parlé à l'Empereur que pour le remercier de
toutes les bontés qu'il a eues pour moi; c'est lui-même qui m'a demandé
mon billet. Je vous jure ma parole d'honneur, je n'ai pas ouvert la
bouche contre vous.» Trois jours après, l'Empereur me fait donner, par
son secrétaire[82], 400 livres de rente. Ça me fait donc les 900 livres
de rente.
* * * * *
Avec tout ce bonheur-là, je n'avais jamais oublié ma pauvre mère et ma
soeur. Je leur ai écrit quatorze lettres, par Constantinople et
Saint-Pétersbourg, et je n'ai jamais reçu la réponse.
Nous étions, un jour, à la chasse; l'Empereur me dit: «Roustam, as-tu
ton portrait?» Je lui dis: «Oui, Sire, je l'ai fait faire par monsieur
Isabey, en miniature[83].» Et il me dit: «Le maréchal Brune va partir,
aujourd'hui, pour ambassade, à Constantinople. Il faut envoyer ton
portrait à ta mère.» Je n'étais pas content de ça, parce que l'Empereur
m'avait promis, plusieurs fois, de faire venir ma mère.
Je dis à l'Empereur: «Sire, votre Majesté veut que j'envoie mon portrait
à ma mère; est-ce que votre Majesté la fera pas venir?» Il me dit: «L'un
n'empêche pas l'autre. Envoie toujours ton portrait et je la ferai venir
après.»
Il y avait, à Paris, un marchand arménien qui voulait faire le voyage de
Tartarie et de Crimée pour chercher ma mère et ma soeur que j'avais
laissées dans ce pays-là, mais il me demandait un passeport signé par
l'Empereur et trois mille francs et une voiture. Je me suis vu obligé de
m'adresser à l'Empereur pour demander son consentement. Il me dit: «Cet
Arménien demande tous ces objets-là pour vendre ses marchandises. Après
ça, il viendra te dire qu'il n'a pas trouvé ta mère. Comme il connaît le
pays, qu'il fasse le voyage, je ne lui donnerai rien d'avance. À son
retour, il t'amènera ta mère. Si elle est morte, il t'apportera un
certificat du gouverneur du pays. Après ça, je lui paierai tous les
frais de son voyage et dix mille francs d'indemnité.»
Et je lui dis tout ça de la part de l'Empereur. Il n'a pas voulu
entreprendre le voyage. Après ça, j'ai écrit encore plusieurs lettres,
et je n'ai pu recevoir de leurs nouvelles.
J'ai fait toutes les campagnes avec l'Empereur: la première campagne
d'Autriche, la campagne de Prusse et de Pologne, la seconde campagne
d'Autriche, et celle d'Espagne, et la campagne de Moscou et de Dresde,
et celle de l'intérieur de la France, et deux voyages d'Italie, et celle
de Venise, et le voyage de la Hollande, où j'ai gagné la fièvre, et où
l'Empereur m'a fait donner une voiture de la Maison pour retourner à
Paris.
Sept ans après mon arrivée d'Égypte, je voulais définitivement me marier
avec la fille de Douville, qui était fort jolie et appartient à honnête
famille, et que je connaissais depuis fort longtemps. Elle avait seize
ans, j'allais la voir tous les jours, mais je n'osais pas parler de
mariage. Quelques jours avant le premier voyage d'Autriche, j'ai donné
un déjeuner à Douville qui était premier valet de chambre de
l'Impératrice Joséphine, et à monsieur Le Peltier, que je connaissais
beaucoup par Douville, qui était son ami. J'avais donné le déjeuner à
ces deux personnes pour demander à Douville sa fille en mariage. Après
le déjeuner, j'ai dit à Douville: «Tu as une jolie fille et je suis
garçon; si j'étais assez heureux de réussir, je demanderais en mariage.»
Enfin, moi et Peltier, nous lui avons beaucoup parlé pour qu'il me
refuse pas. Il m'a répondu: «Je tiens entièrement à la réputation de ma
fille. Je ne peux pas dire oui, sans que l'Empereur vous donne son
consentement.»
Comme nous partions pour l'Autriche, je lui ai demandé la permission
pour écrire à sa fille, pour demander de ses nouvelles, et, à mon
retour, je la ferai demander à l'Empereur. Enfin, nous nous sommes
embrassés l'un et l'autre. Le même soir, Douville était de service. Je
lui dis: «L'Empereur est dans sa chambre. J'ai grande envie de lui
demander son agrément, avant mon départ[84].» Douville me dit: «Oui, je
ne demande pas mieux, au moins nous serons tranquilles.» Et je me suis
rendu chez l'Empereur.
Il me dit: «Eh bien, Roustam? Qu'est-ce que tu veux? Mes armes
sont-elles en bon état?» Je lui dis: «Oui, Sire, mais j'ai une grâce à
demander à Votre Majesté.» Il me dit: «Dis-moi ce que c'est.--Votre
Majesté connaît le nommé Douville qui est attaché au service de
l'Impératrice. Il a une fille fort jolie et jeune. Elle est fille
unique. Je demande la permission de me marier.» Il me dit: «A-t-elle
beaucoup _filone_[85] (c'est-à-dire beaucoup d'argent)?» Je lui dis: «Je
ne crois pas, j'ai le bonheur d'appartenir à votre Majesté, il me
manquera jamais rien!» Et il me dit: «Mais nous allons partir dans
quelques jours. Tu n'auras pas le temps.» Je lui dis: «Si votre Majesté
me dit oui, eh bien, ça sera à notre retour!» Et il me dit: «Oui, je
t'accorde. À mon retour, je te marierai.» J'étais donc content comme un
roi; j'étais tout de suite voir Douville. Je lui ai annoncé l'heureuse
nouvelle pour notre bonheur, et il était bien content. Il m'a embrassé
bien sincèrement.
Le lendemain, j'ai été faire une visite à sa femme et à sa fille, qui
était déjà prévenue. Ils m'ont reçu à merveille et, quelques jours
après, je suis parti pour l'armée. Nous avons traversé le royaume de
Wurtemberg et Bavière et arrivé à Vienne. Après ça, nous sommes partis
pour Austerlitz. C'est là où on a donné la dernière bataille décisive.
Trois jours après, l'Empereur Napoléon a eu une entrevue avec l'Empereur
d'Autriche. Après, nous sommes partis pour Schoenbrunn, à une lieue de
Vienne, un grand palais de l'Empereur d'Autriche.
Un jour, je suis allé à Vienne de bien bonne heure, avec plusieurs de
mes amis, pour déjeuner; j'ai resté dans la ville jusqu'à trois heures
après midi; j'ai rencontré une personne de la Maison qui passait à
cheval; je lui ai demandé s'il y avait quelque chose de nouveau. Il me
dit: «Rien de nouveau depuis ce matin.» Je lui demande ce qu'il y a de
nouveau: «Je vous prie de me le dire, car je ne sais rien, parce que je
suis ici depuis ce matin.» Il me dit: «La paix est signée depuis ce
matin; il est parti déjà un service pour Munich et l'Empereur part
demain au matin.» Enfin j'étais le plus heureux des hommes, pour la
tranquillité de tout le monde et pour mon bonheur, car je désirais bien
arriver à Paris pour mon mariage, comme l'Empereur m'avait promis.
Nous sommes arrivés à Munich, et l'Impératrice est arrivée quelques
jours après, pour rejoindre l'Empereur qui attendait pour le mariage du
Vice-Roi, avec la fille du Roi de Bavière. Nous avons eu, tous les
jours, grand fête, et la ville illuminée tous les soirs. L'Empereur a
fait plusieurs chasses à tir et à courre où j'ai chargé ses fusils.
Quelques jours après, nous sommes arrivés à Wurtzbourg où on avait
préparé une grande fête pour l'Empereur et l'Impératrice.
L'empereur a chassé aussi une fois, avec le roi de Wurtemberg. À la
chasse, l'Empereur a fait présent d'une carabine de grand prix au roi.
Comme j'étais porte-arquebuse, j'ai porté la carabine chez le roi.
Quelques jours après, nous sommes arrivés à Paris. L'Empereur m'a promis
de me marier, mais le Grand Juge et l'Archevêque de Paris ne voulaient
me donner la permission, en me disant que je suis pas catholique romain.
Je leur disais: «Je suis géorgien; les géorgiens sont tous chrétiens.»
Il voulait pas entendre les raisons. Je suis obligé de m'adresser encore
à l'Empereur, qui m'a donné une lettre pour le Grand Juge et une pour
l'Archevêque de Paris.
Après ça, je suis marié un mois après mon retour de voyage. L'Empereur a
eu la bonté de signer mon contrat de mariage et payer les frais de ma
noce[86].
Dans le premier voyage d'Italie, pour le couronnement de l'Empereur, on
voyageait si rapidement que tout le monde était tombé de fatigue et de
sommeil.
L'Empereur restait quelques jours au palais de Stupinigi, à une lieue de
Turin.
L'Empereur fait plusieurs chasses du cerf. C'est moi qui chargeais
toujours sa carabine.
L'Impératrice disait à l'Empereur: «Il faut rester encore ici quelques
jours, parce que tout le monde est bien fatigué.» Et l'Empereur disait:
«Ça sont des mous: vois Roustam. Il voyage nuit et jour avec moi, il
n'est pas fatigué, il a toujours bonne mine!»
Le lendemain, nous sommes partis pour Alexandrie, et nous avons parcouru
à cheval le terrain de Marengo, où on avait donné la grande bataille.
Un jour après, l'Empereur a couché, à Milan, dans son palais qui était
préparé pour le recevoir, et nous avons resté à peu près un mois en
faisant toujours quelque petit voyage dans le royaume.
Après ça, l'Empereur s'est fait couronner roi d'Italie, et l'Empereur
partit pour Fontainebleau, en passant par le Mont-Cenis et Lyon.
Nous sommes arrivés tout seuls. Toutes les voitures et tous les hommes à
cheval étaient restés en arrière, et sont arrivés un jour après nous.
Je compte toujours dans les compagnies des Mameloucks qui étaient
attachées dans la Garde. Comme j'étais marié, je voulais avoir mon congé
absolu, mais je retardais toujours pour toucher ma paye du régiment. Je
ne l'avais pas reçue depuis trois années.
J'ai écrit plusieurs fois à monsieur Mérat[87], maréchal des logis des
Mameloucks; je n'ai jamais reçu la réponse. La quatrième que je lui
écris, je lui ai marqué que, s'il ne veut pas me payer ce qu'il me
devait, je me ferais payer par l'Empereur. Il me paraît qu'il a eu peur,
car il a fait voir ma dernière à son colonel.
Il m'a écrit une très-honnête, mais, au bas de la lettre, le colonel
avait écrit quelques lignes en me disant: «Un inférieur doit obéir à son
supérieur. J'écrirai à l'Empereur.» Je lui ai fait la réponse: «Quand il
voudra écrire à l'Empereur, qu'il m'envoie sa lettre; je la remetterai à
l'Empereur, comme je suis auprès de lui, la nuit et le jour.»
Je n'ai pas reçu la réponse.