On nous disait pas que nous allions en France; j'ai su ça bien longtemps

après. Quelques jours après que je suis entré au service du général, le

valet de chambre vient, à minuit, pour habiller le général; il me dit:

«Nous allons partir pour Alexandrie, parce qu'il arrive une armée turque

et anglaise.» Nous voilà donc partis précipitamment; je n'ai pas eu le

temps même pour aller chercher mes effets que j'avais laissés chez le

sheik El Bekri. Ce qui me faisait encore de la peine, c'était un pauvre

domestique que je n'ai pas pu amener avec moi.

Nous sommes partis du Grand Caire le... (_sic_) et arrivés le soir à

Menouf. Le général a dîné là, et nous sommes partis, le lendemain matin,

pour Alexandrie, comme on disait.

En chemin faisant, nous avons rencontré une grande quantité d'Arabes qui

barrait notre passage; j'ai demandé la permission au général pour

charger sur les Arabes avec les guides qui étaient l'escorte du général.

Il me dit: «Oui, va et prends garde que les Arabes te prennent, car on

ne te ménagera pas!»

J'avais un bien bon cheval, je craignais rien et j'étais bien armé:

j'avais deux paires de pistolets, un sabre, un tromblon et un casse-tête

sur ma selle.

Après la charge, le général a demandé à monsieur Barbanègre, qui

commandait la charge, si je m'étais bien comporté. Il lui dit: «Oui,

c'est un brave soldat, il a blessé deux Arabes.» Après ça, le général il

me fait donner un poignard d'honneur, le même jour, qui m'a fait le plus

grand plaisir. Depuis cette époque-là, il m'a jamais quitté.

Nous sommes couchés, ce jour-là, dans le désert, sur le sable. Le même

soir, monsieur Elias[54] arrive du Grand Caire, en dépêche pour le

général; par même occasion, il m'a apporté des pastèques, c'est-à-dire

des melons d'eau qui m'ont fait grand bien, car il faisait bien chaud,

et il me disait: «Il y a pas l'armée turque ni anglaise, comme on le dit

jusqu'à présent, et vous allez faire un autre voyage», sans me dire

autre chose. Le voilà donc retourné pour Grand Caire.

Le lendemain, au matin, nous avons perdu un peu de la route, à cause de

grande quantité de sable; nous avons aperçu plusieurs femmes arabes qui

travaillaient à la terre. Le général me dit que je demande à ces femmes

la route. Je galope mon cheval pour aller demander à ces femmes notre

route. Quand les femmes m'ont aperçu, elles ont pris leur chemise qui

était leur seul vêtement et ont montré leur derrière, enfin leur corps

tout nu.

Nous sommes arrivés, à dix heures du soir, entre Alexandrie et Aboukir,

au bord de la mer Méditerranée; on a mis les tentes, et on a commandé de

faire le dîner.

J'aperçois, en rade, deux frégates; je demande à monsieur Eugène, qui

était aide-de-camp du général en chef, ce que c'était que ces deux

frégates, à qui elles appartenaient; il me dit qu'elles appartiennent

aux Turcs. Il m'avait encore caché le secret, car c'étaient deux

frégates françaises qui attendaient, en rade, après le général et son

escorte, mais j'ai su ça que le soir. Dans cet intervalle-là, il faisait

si chaud que je suis allé me baigner dans le bord de la mer. Voilà donc

que j'aperçois monsieur Fischer[55], contrôleur du général, qui vient

pour me chercher. J'arrive à la tente, et je dîne. Après ça, je vois

tout le monde bien content et bien gai. Les soldats faisaient sauter

leurs sacs, et les cavaliers laissaient leurs chevaux à ceux qui

restaient encore dans le pays.

Je me suis adressé à monsieur Jaubert[56], interprète, un Français, un

des interprètes du général: «qui ce que ça veut dire, je vois tout le

monde bien content». Il me dit: «Nous partons pour Paris; c'est un bon

pays et grande ville. Les deux frégates que nous voyons d'ici, c'est

pour nous conduire en France». Et on me dit que je laisse mon cheval. Je

prends seulement mon petit porte-manteau, contenant deux chemises et un

châle de cachemire[57].

Me voilà parti, avec plusieurs officiers, à un petit quart de lieue de

la tente, pour nous embarquer dans les chaloupes, pour rejoindre les

frégates. La mer était bien agitée; les vagues cognaient sur nos têtes,

les chaloupes étaient remplies d'eau, tout le monde était malade de ce

petit trajet-là. Moi je n'étais pas du tout malade, au contraire. Je

demandais toujours à manger. Le Mamelouck nommé Ali[58] était bien

malade aussi. Nous sommes arrivés, le soir bien tard, dans la frégate,

et nous sommes partis, sur-le-champ, tout le monde bien content. J'ai

resté un jour entier sans voir le général[59]. Tous ces messieurs, pour

me faire enrager, me disaient que, quand je serais arrivé en France, on

me couperait la tête, parce que, quand les Mameloucks prenaient les

soldats français, ils faisaient couper la tête la même chose: ça me

donnait un peu d'inquiétude.

Trois jours après notre embarcation, j'ai demandé à parler au général,

par monsieur Jaubert, qui parlait arabe. Enfin, il me fait parler le

même jour. Le général me dit: «Te voilà, Roustam! Comment tu te portes?»

Je lui dis: «Très bien, mais très inquiet sur mon sort.» Il me dit:

«Mais pourquoi ça?» Je lui dis: «Tout le monde dit que, quand je serai

arrivé en France, on me coupera la tête. Si c'est vrai, comme on dit, je

voudrais que ça soit à présent, et qu'on me fasse pas souffrir jusque en

France!» Il me dit, avec sa bonté ordinaire, en tirant toujours mes

oreilles, comme tous les jours: «Ceux qui t'ont dit ça sont des bêtes;

ne craignez rien, nous arriverons bientôt à Paris, et nous trouverons

beaucoup de jolies femmes et beaucoup d'argent. Tu vois que nous serons

bien heureux, bien plus qu'en Égypte!» Après ça, je le remerciai bien de

la manière qu'il m'a reçu, et m'a donné la tranquillité, car j'étais

bien inquiet.

Pour passer le temps dans la frégate plus agréablement, on a joué

plusieurs fois aux cartes avec messieurs Berthier, Duroc, Bessières,

Lavalette, enfin beaucoup de monde. Il a gagné plusieurs fois, m'a donné

de petites sommes d'argent. Nous sommes arrivés en Corse, le pays du

général, en traversant les côtes de Barbarie, et Tunisie[60]. Quand nous

avons aperçu la côte de Corse, le général a envoyé le capitaine de

frégate dans une chaloupe, pour faire dire aux autorités de la ville que

le général Bonaparte arrive. Par ce temps-là, nous sommes arrivés et

mouillé la frégate en rade, et nous avons vu arriver, dans les petits

bateaux, toutes les autorités de la ville et beaucoup de belles dames de

la ville[61] pour féliciter le général de son heureux retour. Nous avons

pas fait la quarantaine comme on fait ordinairement. Le général a

débarqué une heure après son arrivée en rade, ensuite descendu dans la

maison qu'il était né. Je ne suis débarqué que le soir, à mon arrivée

dans la ville. Le général il me fait demander comment je trouve son pays

natal. Je lui dis: «Très-bien, c'est un bon pays.» Il me dit: «C'est

rien, quand nous serons arrivés à Paris, c'est bien autre chose!»

À notre arrivée en Corse, on faisait la vendange; il ne manquait pas du

raisin ni belles figues. C'était une régalade pour nous, car, en Égypte,

nous n'avions pas de tout ça dans la maison que nous habitions. Il y

avait plusieurs jolies femmes, qui avaient beaucoup de bonté pour moi,

comme étant un étranger; mais, ce qui m'a fait plus de peine, c'est le

bavardage de monsieur Fischer, qui avait dit au Général et au général

Berthier, que j'avais fait ma cour à plusieurs de ces dames, et j'avais

donné vingt-cinq piastres.

Nous sommes embarqués de nouveau dans la frégate, partir pour Toulon,

mais le temps était si mauvais, nous sommes obligés de retourner encore

en Corse, et nous y avons été un jour entier et nous sommes partis, le

jour après, pour Toulon. Chemin faisant, le Général et général Berthier

commencent à rire en me voyant, en disant: «Comment! Tu es plus habile

que nous! Tu as eu déjà les femmes en France, et nous, nous en avons pas

encore eu!» Je lui dis: «Je voudrais savoir qui ce qui vous a dit ça,

car je pourrais vous assurer que c'est un mensonge. Je n'ai rien eu et

rien fait.» Et ils m'ont dit: «C'est Fischer qui l'a dit.» Mais j'étais

bien en colère contre ce vilain homme, d'avoir dit des menteries contre

moi. J'étais si en colère que je voulais taper à Fischer.

Quand nous étions à quelques lieues de Toulon, nous avons aperçu sept

vaisseaux anglais qui nous barraient le passage. L'amiral Ganteaume, qui

commandait les frégates, a mis les deux frégates en défense et mis une

chaloupe en mer, et attachée avec une corde après la frégate, en cas de

besoin pour le général. Les Anglais, quoique encore bien éloignés de

nous, tiraient des coups de canon. L'amiral Ganteaume a vu qu'il n'y

avait pas moyen d'arriver jusqu'à Toulon, et nous avons laissé les

Anglais sur la route de Toulon, et nous avons pris celle de Fréjus en

Provence, que nous étions pas bien éloignés, car nous voyions les côtes.

Nous sommes arrivés, quelques heures après, dans la rade de Fréjus. Les

Anglais venaient tout près de nous et tiraient quelques coups de canon,

mais ça nous faisait pas de mal, parce que les batteries des côtes nous

protégeaient. Le général a envoyé, sur-le-champ, monsieur Duroc[62] à

terre pour prévenir les autorités de la ville que c'est le général

Bonaparte qui arrive. Après ça, les batteries des côtes ont tiré

plusieurs coups de canon pour notre arrivée, et les deux frégates ont

répondu avec des salves de cinquante coups de canon. Après, nous sommes

tous débarqués, et nous avons été à pied jusqu'à la ville qui était à un

petit quart de lieue. Nous sommes arrivés de très-bonne heure. Le

général a reçu toutes les autorités de la ville, et demanda ensuite son

dîner.

* * * * *

Ordinairement, on fait quarante-cinq jours de quarantaine sans pouvoir

descendre à terre, mais le général n'a pas voulu rester aussi longtemps,

car nous sommes partis, le même soir, pour Paris, et les troupes qui

étaient avec nous, quand nous sommes arrivés dans la ville de Fréjus.

Le général Berthier me dit: «Roustam, prête-moi ton sabre, je te le

rendrai à notre arrivée à Paris.» Et je n'ai pas voulu lui refuser parce

que j'avais un autre, et mon poignard[63] que le général m'avait donné

dans le désert d'Égypte, avec une paire de pistolets que j'avais

emportés avec moi du Grand Caire; j'avais de quoi me défendre, en cas de

besoin.

Le général était encore dans un salon. Je suis mis dans une petite

chambre, à côté de lui, pour mettre mes pistolets en bon état et bien

les charger avec des grosses cartouches. Le général passait pour aller

dîner. Il s'aperçut que j'étais bien occupé après mes pistolets. Il me

dit: «Qu'est-ce que tu fais là?--Je charge mes pistolets, en cas de

besoin.» Il me dit: «Nous sommes pas en Arabie, à présent, nous avons

pas besoin de toutes ces précautions-là!» Et je laisse mes pistolets

comme ils étaient.

Le général est parti, le soir, pour Paris, avec monsieur Duroc et le

général Berthier, et je suis parti dans la nuit avec plusieurs personnes

de la maison[64], et les bagages du général. Il a voyagé aussi avec

nous[65] un monsieur de Fréjus, avec sa femme[66] qui était fort jolie.

Il allait jusqu'à Aix en Provence. Nous sommes marché tout la nuit, et,

le lendemain, sur les quatre heures après midi, nous sommes arrivés à

six lieues d'Aix en Provence.

C'est là où on nous attaqua par trente brigands. C'était un coup d'oeil

affreux, pour cet homme avec sa femme, qui voyageait avec nous. On avait

attaché le mari à la voiture, et on a pillé entièrement. Mais on n'était

pas content de tout cela: on a déshabillé la pauvre toute nue; elle

avait seulement une seule chemise sur son corps. On croyait qu'elle

avait caché quelque diamant sur elle, étant bijoutière.

Après ça, les brigands sont venus sur notre voiture qui était chargée

des bagages du général Bonaparte. Un monsieur qui était avec nous, il

leur disait: «Messieurs, ne touchez pas cette voiture, parce qu'elle

appartient au général Bonaparte!» On lui a donné un coup de fusil; il

est tombé à terre, et il a manqué être tué. J'avais mon poignard sur

moi: je voulais leur donner quelque coup, mais messieurs Danger et

Gaillon[67], ils m'ont empêché, en me disant: «Si nous faisons quelque

résistance, nous serons perdus!» Ces messieurs, ils me disaient ça en

arabe; les autres ne comprenaient rien. Après ça, ils ont cassé toutes

les caisses et ont pris tous les effets et toutes les argenteries du

général, marquées _B_. Après ça, ils sont venus à moi. J'avais à peu

près six mille francs, dans ma ceinture, tant en or qu'en argent. Ils

m'ont pas donné le temps de défaire ma ceinture. Ils me l'ont coupée

avec un couteau. Mon poignard était dans ma grande poche. Ils ne l'ont

pas pris. Je suis pas fâché de cela, car c'était un souvenir du général

qu'il m'avait donné dans le désert d'Égypte.

Un de ces brigands vient à moi. Il me dit: «Tu es mamelouck?» Je lui dis

oui, car je parlais un peu français. Il me répond: «Tu viens manger du

pain de la France, on te le fera sortir par le nez ou on te le fera

vomir!» Après, je leur réponds rien et on me laissa tranquille. Après

ça, ils sont partis tous les trente bien armés, comme les troupes

régulières, dans les montagnes.

Le malheureux homme était, tout ce temps-là, attaché à la voiture, et sa

femme en chemise, pleurait comme une Madeleine. Comme les brigands sont

partis, nous avons détaché ce pauvre homme de sa voiture. Vraiment

c'était un coup d'oeil affreux. Ce pauvre homme s'est jeté dans les bras

de sa femme. Il arrachait ses favoris, ses cheveux. Le sang coulait sur

sa figure, de voir sa femme si maltraitée. Après, nous sommes partis,

sur-le-champ, pour Aix en Provence, et arrivés, le soir, dans la ville,

sans argent pour aller jusqu'à Paris, même pour manger.

Le lendemain, les autorités de la ville ont établi un conseil pour les

pertes que nous venions de faire, et on a réuni toutes les troupes qui

faisaient la garnison de la ville. On a envoyé dans les montagnes après

les brigands, mais on n'a rien fait et rien trouvé. Nous étions nourris

pour le compte de la ville, parce que personne de nous avait de

l'argent.

J'avais toujours le châle de cachemire avec moi. Je voulais pas le

vendre jusqu'à nouvel ordre; j'attendais toujours la réponse de la

lettre que j'avais écrite au général, à mon arrivée à Aix en Provence.

Je lui mandais: «que j'avais été attaqué par trente Arabes français, et

on nous a pris tout, jusqu'à toute votre argenterie. Je n'ai pas de

l'argent pour faire mon voyage ni pour manger. Quand nous étions dans la

frégate, vous avez eu la bonté de me donner de l'argent, mais les Arabes

français m'ont tout pris. Quand nous étions dans la ville de Fréjus,

vous m'avez dit: «Tu n'as pas besoin de tes pistolets, parce que, en

France, il n'y a pas d'Arabes»; mais je puis vous assurer, mon général,

il y en a eu trente à la fois. Si j'avais mes pistolets chargés, j'en

aurais tué quelques-uns, mais contre force n'est pas résistance. J'étais

seul contre trente Arabes.»

Le troisième jour que nous étions à Aix, j'étais à la porte de

l'auberge, qui donnait sur une grande promenade; j'aperçus un de nos

brigands qui passait, un sac sur son dos, en boitant, dans la grande

promenade. J'ai dit à un nommé Hébert, qui était avec moi: «Voilà un

voleur qui passe. Je suis sûr que c'en est un!» Il me dit: «Je ne crois

pas, car il me semble, c'est un soldat.» Je lui dis: «Je vas l'arrêter

et je l'amènerai au Conseil; on le fera interroger.»

Je courus moi-même à lui; je lui dis: «Viens avec moi, j'ai quelque

chose à vous dire», et je le conduis au Conseil où étaient toutes les

autorités de la ville. On l'a interrogé beaucoup. Il répondit au juge

que ce n'est pas lui qui était avec les brigands, mais qu'on lui a donné

quelques petites choses malgré lui. On a défait son sac, qui contenait

six couverts d'argent marqués _B_, qui appartenaient à mon général,

trois bagues à la dame, avec un grand châle de mousseline, qui

appartenait à cette pauvre femme qui était avec nous. On l'a jugé le

même jour, et fusillé le lendemain.

On nous a dit que le général Murat devait passer par la ville, le

quatrième jour. Je me suis présenté à la poste que les chevaux

attendaient son arrivée; je me suis présenté à la portière de la

voiture; je lui ai conté tous les malheurs qui nous étaient arrivés. Il

me donna cent louis pour mon voyage.

Le même soir, j'ai pris la poste avec messieurs Danger, Gaillon et

Hébert, pour Paris. Nous sommes arrivés à Lyon et fait séjour. Je suis

parti par la route de montagne de Tarare, qui est très-élevée, mais pas

autant que celle du mont Caucase. Quand nous sommes arrivés à la

barrière de Paris, on nous a arrêtés là pour visiter nos papiers. Ces

messieurs avaient des papiers, mais moi je n'avais rien. Je leur dis:

«Je vas chez le général Bonaparte; on vous donnera des papiers, si vous

en avez besoin.» Enfin on nous a laissés passer.

J'arrive rue de Chantereine, chez le général. Il me fait demander tout

de suite à mon arrivée. Il rit bien de bon coeur, quand il m'a aperçu. Il

me dit: «Eh bien, Roustam, tu as donc rencontré les Arabes français?» Je

lui dis: «Oui, cependant vous m'avez dit qu'il n'est pas de Bédouins en

France. Moi, je crois qu'il y en a dans tous les pays.» Et il me dit:

«Oh! que non. Je ferai finir bientôt ça. Je ne veux pas avoir, en

France, des Arabes.» Je lui dis: «Je crois ça sera un peu difficile.»

Après ça, il me présente à sa femme. Je lui baisai sa main, comme à la

mode d'Égypte. Elle m'a reçu avec bonté. Le soir même, elle m'amène,

dans sa voiture, au Théâtre italien, et elle me fait donner une jolie

chambre et un bon lit. Quelques jours après mon arrivée, j'ai eu la

fièvre pendant quatre jours. Elle venait me voir tous les jours. Elle me

faisait donner des bonnes et jolies couvertures pour me tenir chaud. On

ne disait jamais rien à l'autre mamelouck qui était avec moi. Après ça,

on nous a fait habiller tout en neuf. Quelques jours après, je voyais

tout le monde courir dans la maison en pleurant. Je ne savais pas

pourquoi.

Je rentrais dans le salon; je vois cette bonne madame Bonaparte sur un

canapé, entourée de beaucoup de monde; elle était sans connaissance. Je

me suis informé, à plusieurs personnes «qui ce qu'il y a de nouveau:

tout le monde pleure, pourquoi ça?» On me dit: «Le général a été se

promener avec monsieur Duroc, alentour de Paris, et on dit qu'ils ont

été assassinés tous les deux.» Je me trouve donc dans un état affreux.

Je pleurais comme un malheureux, mais, quelques heures après, j'ai vu

arriver le général, à cheval au grand galop, au milieu de la cour, et

tout le monde était bien content de son arrivée. De mon côté, j'étais le

plus heureux des hommes. Il paraît qu'il a été à Saint-Cloud, pour

chasser le Directoire qui tenait le Conseil dans l'orangerie de

Saint-Cloud. Il a pris une compagnie de grenadiers et rentra dans la

salle et mit tout le monde à la porte. Il y en a un qui a voulu donner

un coup de poignard au général: deux grenadiers avaient paré le coup.

Madame Bonaparte leur a donné, à chacun, une bague de diamant et le

grade d'officier, pour récompense d'avoir sauvé son mari. Un mois après,

nous avons été occuper le palais de Luxembourg, parce que la maison rue

de Chantereine était trop petite, et il s'est fait nommer Consul.

Dans ce moment-là, le général Murat faisait sa cour à la soeur du

général, qui fut mariée quelques jours après[68].

Le général Murat, il me faisait demander quelquefois chez lui. Il

faisait voir sa femme, en me disant: «N'est-ce pas, Roustam, ma femme

est bien jolie?» C'est vrai, aussi, elle était fort jolie et très

aimable; même elle m'a fait présent d'une petite bague de souvenir. Dans

ce moment-là, M. Eugène était encore sous-lieutenant dans les Guides du

Consul, que l'on organisait. M. Barbanègre était colonel. Le général

allait promener, tous les jours, en calèche sur les boulevards. Il

donnait un bon cheval pour que je l'accompagne partout. Un jour, nous

étions à la promenade, M. Lavigne, son piqueur, avait monté mon cheval,

et il m'avait donné un autre que je montais ce jour, mais le général

s'aperçut que je montais pas mon cheval et il fait arrêter sa calèche.

Il me dit: «Eh bien, Roustam, ce n'est pas la jument que je t'ai

donnée!» Je lui dis: «Non, mon général, c'est Lavigne qui monte

aujourd'hui.» Il était placé à la tête de la calèche. Il le fait venir à

côté de lui, qui était sur ma jument, et l'a beaucoup grondé d'avoir

monté mon cheval[69]: «S'il montait encore une autre fois, il le

mettrait à la porte.» Après ça, Lavigne mit pied à terre, et j'ai monté

sur ma bonne et jolie jument. Il n'y avait pas, dans Paris, une

trotteuse comme elle.

* * * * *

Un mois après, on fait préparer le palais des Tuileries pour le Consul.

Quand il fut fini de meubler, le Consul est allé en grand cortège, et

moi à cheval à côté de sa voiture, et a fait son entrée au palais avec

grande cérémonie. Après ça, il se fait nommer Consul à vie. Quelques

jours après, je montais à cheval pour aller promener avec M. Lavigne.

J'avais un jeune cheval un peu rétif. En passant à côté du pont Royal,

pour aller au bois de Boulogne, mon cheval ne voulait pas avancer. Je

lui pique les deux flancs, et il partit au grand galop. Malheureusement,

le pavé était fort mauvais. Il faisait bien chaud. Voilà donc mon cheval

manque sur les quatre jambes. J'ai tiré si fort par la bride et bridon

que tout était cassé dans mes mains, mais il n'est plus de moyen de

soutenir mon cheval; il tombe à terre, et m'a jeté à quinze pieds de

lui. Sa tête, sa poitrine, tout était déchiré; le sang coulait partout.

Cette pauvre bête était malade pendant un mois.

Je voulais me relever, mais mon coeur me manque, et je pouvais pas remuer

mes jambes. J'avais un grand pantalon de Mamelouck et un pantalon à la

française, bien serré, un caleçon et une paire de bottes: tout était

déchiré! Les morceaux de chair de mes jambes traînaient par terre.

Beaucoup de bourgeois sont venus, avec Lavigne, à mon secours. Ils m'ont

mis dans une voiture, sans connaissance, et on m'a mené au palais des

Tuileries. On fait venir, sur-le-champ, M. Suë[70], chirurgien de la

Garde, qui m'a saigné cinq fois, et mis plusieurs planches à mes jambes,

et bien attachées avec des cordes. J'ai gardé ces planches pendant vingt

jours.

Le Consul a beaucoup grondé Lavigne, parce qu'il m'avait donné un jeune

cheval et rétif. Il était bien fâché de l'accident qui m'est arrivé. Il

m'envoyait tous les jours son médecin pour savoir de mes nouvelles.

Ma blessure n'était pas encore guérie quand j'ai appris que le Consul va

à l'armée[71]. Je voulais voir le Consul, mais le docteur ne voulait que

je marche. Un jour, sur les six heures du soir, j'ai été voir le Consul

après son dîner. Il me dit: «Te voilà! Comment t'es-tu laissé tomber du

cheval?» Je lui dis: «Ce n'est pas ma faute, il me paraît que les

chevaux de l'Arabie sont meilleurs que ceux de la France.» Et il me dit:

«Tu sors trop bonne heure; tu fatigueras ta jambe.» Je lui dis que non,

que je suis presque guéri. Je lui dis: «Mon général, j'ai appris que

vous allez à l'armée; j'espère que j'irai aussi.» Il me dit: «Non, mon

cher, ça ne se peut pas. Pour venir avec moi, il faut avoir des bonnes

jambes, et monter à cheval.» J'ai dit: «Mais je marche bien aussi, je

monterais aussi à cheval.» Il me dit: «Eh bien, marche au-devant de moi,

pour voir si tu boites!» Je faisais mon possible pour marcher droit,

mais c'était impossible, car je souffrais horriblement, et il me dit:

«Ne craignez rien, je serai de retour bientôt. Tu resteras avec ma

femme. Elle te laissera manquer de rien.»

Je n'étais pas content de rester à Paris, je désirais bien faire le

voyage. Madame, qui était à côté du général, dans le salon, me disait:

«Comment, Roustam! Pourquoi tu n'es pas content de rester avec moi? Je

t'aurais bien soigné!» Enfin j'ai fait mes adieux au Consul et je suis

allé dans ma chambre en versant des larmes de devoir rester à Paris,

malade, sans parents, sans amis, ni même de connaissances.

Mademoiselle Hortense, la fille de Madame Bonaparte, me faisait venir

chez elle bien souvent, pour faire mon portrait[72]; mes jambes me

faisaient toujours du mal. Bien souvent j'avais envie de dormir. Elle me

disait: «Roustam, ne dormez pas, je vais te chanter des jolis couplets!»

Un autre jour, elle me donne une tabatière dessinée par elle.

Dans ma maladie j'avais Mme Couder[73] et son mari, pour me soigner. Sa

fille venait tous les soirs, pour voir sa mère, et elle me soignait

aussi quelquefois. Après ma maladie, je voulais me marier avec elle.

Elle n'était pas jeune ni riche, mais je voulais faire son bonheur.

J'attendais le retour du Consul, pour lui demander la permission, mais

plusieurs personnes de la maison me disaient: «Le Consul vous donnera

jamais son avis pour un mauvais choix comme ça.»

Souvenirs de Roustam, mamelouck de Napoléon Ier Introduction et notes de Paul Cottin · 第 4 / 13 段