Citoyen Ministre, depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, la

position de l'armée du grand-visir n'a point changé; il est toujours

de sa personne à Jaffa; de temps à autre, il fait faire quelque

mouvement à une petite portion de troupes. Un détachement de

cavalerie mameloucke et tartare est dernièrement venu jusqu'à

Catiëh, à environ quinze lieues de nos avant-postes, qui sont à

Salêhiëh. Il paraît que ce petit corps n'avait pour but que de faire

quelque contrebande avec le canton de l'Égypte qui avoisine le lac

Menzalëh. J'ai fait partir sur-le-champ le régiment des dromadaires,

qui s'est porté rapidement à peu de distance d'El-A'rych, où il a

enlevé à peu près deux cents chevaux ou dromadaires à une tribu

arabe amie des Osmanlis; mais il n'a point vu de troupes de l'armée

ottomane. Pour ajouter encore de la force à cet excellent régiment

de dromadaires, je viens de lui faire donner deux pièces de canon de

trois; chacune est attelée de quatre dromadaires, et douze autres

portent leurs munitions et leur eau. Je vais les employer à chercher

l'armée du grand-visir, et à lui enlever tous ses moyens de

transport.

J'ai donné l'ordre de détruire le pont de _Cantarah_, à quatre

lieues de Catiëh: il est situé sur un canal qui reste tellement

bourbeux toute l'année, que rien ne peut y passer, surtout cavalerie

et artillerie. Cette mesure obligerait le grand-visir, s'il voulait

nous attaquer, à faire deux marches de plus dans le désert.

Il n'existe plus aucune croisière devant les ports d'Alexandrie et de

Damiette. Il paraît, d'après les rapports les plus vraisemblables, que

le capitan-pacha est toujours dans le golfe de Macri. Quant aux

Anglais, leur marche m'est entièrement inconnue. Plusieurs bâtimens

grecs entrent dans nos ports; mais ils savent peu les nouvelles, parce

que comme ils viennent en contrebande, ils évitent tous les parages et

îles où ils pourraient rencontrer les Turcs et les Anglais.

L'armée est dans le meilleur état, bien payée, bien nourrie, bien

habillée; quelques hommes, qui devraient donner l'exemple, ont

cherché à semer l'esprit d'insurrection parmi les troupes; mais

partout ils ont trouvé une contenance fière, un attachement sans

bornes à la République et au premier consul. Les officiers et chefs

de corps se conduisent à merveille. La discipline est bonne.

L'instruction est au point où on peut la désirer. Les généraux de

division Friant et Rampon, le premier commandant à Alexandrie, le

second à Damiette, sont des hommes excellens, prêts à tout sacrifier

pour la chose publique, pour l'honneur de nos armes, et pour

défendre la possession de l'Égypte jusqu'à la mort. Les généraux de

brigade en général se conduisent ainsi qu'on doit l'attendre de

braves militaires et de zélés républicains. Le général chef

d'état-major Lagrange est un homme plein d'honneur, de talens, de

courage et de probité.

La cavalerie est dans le meilleur état; les chevaux sont excellens;

les hommes travaillent sans cesse à leur instruction, et manoeuvrent

avec beaucoup de célérité et de justesse. L'artillerie se

perfectionne tous les jours. Le génie est dans la plus grande

activité. Tous les forts environnant le Caire sont armés, ainsi que

ceux qui bordent la côte.

Je joins ici, citoyen Ministre, une collection des ordres du jour,

et de toutes les proclamations et arrêtés imprimés, ainsi que les

états de plusieurs objets qui nous manquent, et que je vous supplie

de nous faire parvenir.

Le général chef d'état-major vous adresse des états de situation.

Salut et respect, citoyen Ministre.

Abdallah MENOU.

(Nº 5.) Au quartier-général du Caire, le 28 novembre 1800.

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU PREMIER CONSUL DE LA RÉPUBLIQUE

FRANÇAISE, LE GÉNÉRAL BONAPARTE.

Citoyen Consul, depuis les dernières lettres que j'ai eu l'honneur de

vous écrire par le brick _le Lodi_, et la corvette _l'Héliopolis_,

l'armée du grand-visir n'a point changé de position; seulement un

détachement d'environ trois cents mameloucks et Tartares est venu en

reconnaissance jusqu'à Catiëh. Il paraît qu'il n'a eu d'autre projet

que de favoriser quelque contrebande qui se fait par le lac Menzalëh

et par le désert de Suez. J'ai sur-le-champ fait partir le régiment

des dromadaires, qui s'est porté avec rapidité jusqu'auprès

d'El-A'rych, passant par la vallée de Sababiar et par Bash-El-Ouady,

laissant totalement à gauche Salêhiëh et le pont de Cantarah. Les

dromadaires n'ont point rencontré d'Osmanlis; mais ils se sont emparés

d'environ deux cents chameaux, appartenant à une tribu d'Arabes amie

du grand-visir. Depuis le retour des dromadaires, j'ai appris par des

espions que cette course avait inspiré une grande terreur dans le camp

du grand-visir, où on a cru que toute l'armée française marchait pour

l'attaquer. Je vais faire recommencer ces courses de dromadaires, afin

d'enlever au grand-visir une grande partie de ses moyens de transport,

et pour augmenter la force de notre excellent régiment d'éclaireurs,

je lui ai fait donner deux pièces de trois; elles sont traînées par

quatre dromadaires chacune; douze autres portent les munitions: tout

cela va comme le vent, et porte pour douze jours de vivres.

Actuellement nos soldats trouvent de l'eau partout.

La croisière anglo-turque a totalement disparu. Je n'ai pu rien

apprendre sur les Anglais; quant aux Turcs, il paraît qu'ils sont

avec le capitan-pacha dans le golfe de Macri.

Les Grecs nous apportent assez souvent du vin, de l'huile, un peu de

fer, du savon, et autres productions de l'Archipel.

J'ai permis l'exportation du riz par mer. Les Grecs en enlèvent, et

plusieurs négocians français font des spéculations pour en emporter

en France. Les citoyens Thévenin, Thorin, Juard, Delmas, etc., sont

de ce nombre. Leurs cargaisons sont composées de riz, café, sucre,

encens, sel ammoniac, coton, indigo, etc. Je désire infiniment

qu'ils arrivent à bien, et qu'on voie en France des productions de

l'Égypte. Les douanes sont diminuées; aucune vexation ne se commet,

et le commerce jouit de la plus grande liberté et protection. J'ai

cru, citoyen Consul, remplir en cela vos intentions.

Des bâtimens chargés de café arrivent à Suez. Les Arabes sont

étonnés, et extrêmement satisfaits de la sûreté qu'ils trouvent pour

leur commerce. Je joins ici copie certifiée d'une lettre que j'ai

écrite au chérif de la Mecque.

J'ai donné ordre de détruire le pont de Cantarah; vous savez,

citoyen Consul, qu'il est placé à quatre lieues de Salêhiëh, sur un

canal qui est assez bourbeux toute l'année pour empêcher la

cavalerie et l'artillerie de le traverser. Cette mesure forcerait le

grand-visir, s'il voulait nous attaquer, à faire deux marches de

plus dans le désert.

Les travaux de l'artillerie et du génie se continuent avec beaucoup

d'activité; toute la côte est armée depuis Omm-Faredje, sur le lac

_Menzalëh_ jusqu'à la tour du Marabou à l'ouest d'Alexandrie. Les

forts qui entourent le Caire sont également armés.

Aboukir est en état de défense. On va construire une bonne tour pour

protéger le passage du lac Maadiëh. Une autre est commencée à

_Élouah_ sur le canal d'Alexandrie; elle défendra tout ce canton

contre les Arabes, et sera un excellent point de ralliement pour se

porter soit sur Alexandrie, soit sur Rosette.

Je vais faire ouvrir un canal de Rosette au lac Bourlos. Il n'aura

que cinq quarts de lieue de long. Je fais nettoyer et approfondir

toute la partie du canal d'Alexandrie, depuis le point le plus

ouvert du lac Maadiëh jusqu'à cette ville, sur la longueur de deux

lieues environ. J'ai fait déboucher cette année un canal qui part du

Nil près d'_Ecreuth_, à sept lieues au-dessus de Rosette. Il va se

jeter dans le lac d'Edko, et ensuite dans celui de Maadiëh, de sorte

qu'on pourra naviguer presque en tout temps depuis le Caire jusqu'à

Alexandrie. Le lac Maadiëh fournira des eaux au canal qui avoisine

cette ville. D'un autre côté, on pourra remonter de Damiette jusqu'à

Semenhout, descendre de là dans le lac Bourlos par le canal de

Tabariëh, navigable toute l'année, d'où on arrivera à Rosette par le

canal que je vais faire ouvrir.

Je suis très content des habitans; ils prennent de jour en jour plus

de confiance en nous; ceux des campagnes sentent tout l'avantage de

n'être plus opprimés par les grands; ils commencent à respirer et à

jouir tranquillement du fruit de leur travail. Les Cophtes, à

l'exception de Malhem-Jacoub, ne nous voient pas d'aussi bon oeil.

Ils sentent que l'autorité leur échappe. Ce sont les plus grands

fripons de l'univers; mais, citoyen Consul, Malhem-Jacoub se

conduit à merveille. J'avais demandé une récompense pour lui: il est

actuellement colonel de la légion cophte, a pris l'uniforme

français. Bamelemi est devenu le plus mauvais sujet de l'Égypte.

J'ai établi une commission de comptabilité qui révise tous les

comptes depuis que nous sommes en Égypte. Quelques individus ne sont

pas contens de cette mesure; mais il faut que le règne des fripons

finisse, et que celui des lois, de l'honneur et de la probité

reprenne son empire: c'est une tâche pénible, citoyen Consul, que de

réprimer les abus et l'immoralité; mais rien ne m'arrête quand il

s'agit de servir mon pays et la république, et de suivre vos

exemples.

L'armée est dans le meilleur état, bien soldée, bien nourrie, bien

habillée; elle est entièrement dévouée à la république et à son

premier consul. Ceux qui ont voulu troubler l'ordre ont trouvé

partout la contenance la plus fière de la part des officiers et

soldats, et l'attachement le plus prononcé pour leurs devoirs. C'est

une justice que je leur dois, et que je ne cesserai de leur rendre.

Je m'occupe sans cesse à concilier les intérêts de la république

avec ceux de l'armée et des habitans. Je n'aurai plus rien à désirer

si je puis réussir.

L'administration des finances est dans le meilleur ordre. Je ne puis

trop me louer du citoyen Estève, pour lequel je vous demande

instamment la confirmation de la place de directeur-général et

comptable des revenus publics de l'Égypte. J'ai aussi beaucoup de

bien à dire de ses préposés. Un mot de votre part les encouragerait

infiniment; une seule marque d'intérêt de Bonaparte électrise les

hommes et décuple leurs facultés.

Salut et respect.

ABDALLAH MENOU.

(Nº 6.) Alexandrie, le 7 prairial an IX (27 mai 1800).

LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE D'ORIENT AU GÉNÉRAL EN CHEF BONAPARTE.

CITOYEN PREMIER CONSUL,

Depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire par la voliche

l'_Écrevisse_, par le chebeck le _Good-Union_, et par le brick le

_Lodi_, les ennemis n'ont rien tenté contre Alexandrie; mais le 29

du mois dernier, ils vinrent attaquer nos troupes à Rahmaniëh, où,

après différentes entreprises dans lesquelles ils échouèrent, ils

vinrent sérieusement, après le soleil couché, tenter d'emporter un

retranchement par notre droite. Les Osmanlis et plusieurs Anglais se

jetèrent avec audace dans ce retranchement, en faisant des cris et

des hurlemens épouvantables. Les 2e, 13e et 83e demi-brigades les

laissèrent approcher; puis se jetant sur cette colonne sans tirer un

coup de fusil, elles l'ont détruite entièrement et en ont fait un

carnage horrible. Les ennemis ont perdu quinze cents hommes; nous

n'avons eu que dix hommes tués et trente blessés; mais la flottille

ennemie, supérieure en nombre à la nôtre, avait déjà débordé

Rahmaniëh; de sorte que le général Lagrange, qui commandait cette

portion de l'armée, a cru prudent d'abandonner Rahmaniëh, dont deux

jours auparavant il avait fait évacuer tous les magasins, qui

avaient remonté le Nil. De Rahmaniëh, il s'est porté rapidement au

Caire, où il s'est joint aux troupes qui y étaient stationnées; il a

été attaquer l'armée turque près de Belbéis et l'a battue à

plate-couture; actuellement il redescend sur les Anglais. Nous nous

combinerons; nous les attaquerons, et j'espère que nous vous en

rendrons bon compte. Si la fortune ne nous seconde pas, nous avons

fait tout ce qui était en notre pouvoir.

J'ai actuellement sur le lac Maréotis seize chaloupes ou djermes;

six portant des pièces de deux. Tout cela a été transporté à force

de bras. Les retranchemens les plus formidables couvrent Alexandrie.

Je viens en dernier lieu de les réunir au canal, par un fossé de

dix-huit pieds de largeur et dix de profondeur, sur un développement

de cent cinquante toises; cinquante pièces de canon défendent ce

retranchement. La nouvelle enceinte de la ville est achevée. La

hauteur de Cléopâtre est fortifiée. Une autre éminence en avant de

la porte de Rosette, est occupée par une forte redoute. Les hauteurs

de Pompée sont couvertes de retranchemens. On travaille à force au

Marabou. Je vous répète, citoyen Consul, que nous périrons s'il le

faut pour sauver la colonie; mais les secours conduits par

Gantheaume ou par d'autres, que sont-ils devenus? Il est vrai que

deux petits bâtimens que nous avons pris, l'un anglais, l'autre

turc, ont déposé qu'une armée navale française et espagnole est dans

la Méditerranée. Quand arrivera-t-elle?

J'ai envoyé en Europe, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le

mander, citoyen Consul, les généraux Reynier, Damas, l'inspecteur

aux revues Daure, l'adjudant commandant Boyer et quelques autres.

Ils n'étaient amis ni de la république, ni de son gouvernement, ni

de la colonie. Peut-être aurais-je mieux fait de prendre cette

mesure il y a plusieurs mois; mais j'ai cru que la modération

ramènerait ces hommes aux principes de l'honneur et de la raison: je

m'étais trompé.

La majeure partie des membres de l'Institut et de la Commission des

Arts m'ont aussi demandé à partir. J'ai cru devoir céder à leurs

instances réitérées. Ils auraient mieux fait d'attendre d'autres

circonstances. J'ai retenu ici tous les monumens des arts, parce

que, dans la persuasion que vous sauverez la colonie, je les ai crus

plus en sûreté, et que ces objets sont un dépôt sacré.

Du secours, du secours, mon général; mais la république et les

consuls peuvent compter sur le dévoûment sans bornes de l'armée

d'Orient.

Salut et respect.

ABDALLAH MENOU.

(Nº 7.) Au quartier-général du Caire, le 7 frimaire an IX

(28 novembre 1800).

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU CITOYEN THIBAUDEAU, CONSEILLER D'ÉTAT.

Je ne veux perdre aucune occasion de vous donner de mes nouvelles et

de vous demander des vôtres, mon cher Thibaudeau. J'ai vu dans les

journaux que vous aviez été nommé conseiller d'état. Je félicite la

chose publique et le premier consul de cette nomination. Tant qu'on

ne fera que des choix de cette espèce, on peut compter que le

gouvernement prospérera. Les dernières nouvelles de la signature des

préliminaires de la paix avec l'Empereur ont comblé de joie l'armée

d'Orient. Elle attend avec empressement la réponse des Anglais à la

réponse du premier consul. Quant à notre position elle est toujours

la même. Le grand-visir avec ses hordes asiatiques est à Jaffa. Il

nous menace de nous attaquer. À chaque menace je fais marcher des

troupes, et alors la moitié de son armée déserte. Je m'occupe jour

et nuit d'organiser ici une sorte de gouvernement. Que je serais

heureux, si j'avais avec moi un second Thibaudeau qui serait le

législateur de l'Orient! J'ai à lutter ici contre toutes sortes

d'obstacles; mais j'ai appris à me roidir contre les difficultés et

à devenir _barre de fer_[35]. À propos de barre de fer, je viens de

revomir à l'Europe le fameux Tallien, qui avait été vomi à

l'Afrique. Il s'était occupé ici en s'amusant à vouloir insurger

l'armée. Quelques individus qui, par leur grade et leur place,

devaient donner l'exemple, avaient écouté et goûté sa théorie

d'insurrection; mais les troupes, excellentes, braves et pleines

d'honneur, ont été inébranlables. Bien payées, bien nourries, bien

habillées, elles iraient au bout du monde pour servir la chose

publique.

Les méchans ont été obligés à rentrer dans le devoir, et votre ami

Tallien s'est embarqué pour aller porter ailleurs son souffle

pestilentiel.

Si j'osais, je vous enverrais du vin de Chypre et le meilleur café

du monde, mais les mers sont infestées d'Anglais et de Barbaresques;

au reste, partie différée n'est pas perdue.

Faites mention de moi, mon ami, mon cher Thibaudeau.

Mes hommages à madame Thibaudeau.

ABDALLAH MENOU.

[Note 35: Dénomination sous laquelle on désignait Thibaudeau.]

(Nº 8.) Au quartier-général du Caire, le 7 février 1801.

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL BERTHIER, MINISTRE DE LA GUERRE.

Je suis on ne peut plus sensible, mon cher Berthier, aux témoignages

de bonté et d'intérêt que m'a fait donner le premier consul.

Dites-lui bien, et je m'en rapporte totalement à votre amitié à cet

égard, qu'il peut compter sur mon dévoûment absolu et sur celui de

la grandissime majorité de l'armée, pour seconder ses vues sur la

conservation de l'Égypte. Quelques individus qui auraient dû donner

l'exemple de ce dévoûment et d'attachement à la chose publique, ont

voulu exciter des mouvemens; mais nos braves vétérans, qui ne

connaissent que la voix de l'honneur et de la patrie, ont été sourds

à toutes leurs insinuations. Au reste, si vous voulez bien

connaître, mon cher Berthier, tous les projets qu'avaient ces

ennemis de la chose publique, faites-vous représenter le nº. 1017 de

la gazette de France, en date du quintidi, 5 vendémiaire an 9,

article _Allemagne_; vous y trouverez le plan de tout ce qu'ils

voulaient faire. Cette gazette m'a été adressée de France je ne sais

par qui. Il paraît que ceux qui veulent remuer en Égypte, avaient

trouvé le moyen de faire passer en Europe leurs projets, afin de

savoir s'ils y trouveraient des partisans. Au total, soyez bien

assuré que rien ne me dérangera de ma ligne; je ferai tête à tous

les orages, et saurai les conjurer. D'ailleurs, ainsi que je vous

l'ai dit, l'armée se conduit à merveille; vous pourrez entrer dans

tous les détails à cet égard avec celui qui vous remettra cette

lettre. (C'est le citoyen Costas.)

Vous avez donc repris les rênes du ministère, mon cher Berthier;

vous êtes prompt et actif comme la foudre. On vous voit tantôt à

Marengo, tantôt en Espagne, un instant après dirigeant les

opérations militaires dans les bureaux de la guerre; toutes ces

différentes missions sont confiées à d'excellentes mains.

Adieu! Rappelez-vous quelquefois du vieux soldat qui commande

l'armée d'Orient; il vous a voué amitié franche et attachement

inviolable.

ABDALLAH MENOU.

(Nº 9.) Au quartier-général du Caire, le 8 ventôse an IX

(27 février 1801).

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU GÉNÉRAL, BONAPARTE, PREMIER CONSUL DE LA

RÉPUBLIQUE.

Citoyen Premier Consul, j'ai l'honneur de vous offrir, au nom de

l'armée d'Orient, des administrateurs, des savans et des artistes,

l'hommage de leur respectueuse reconnaissance pour l'intérêt que

vous voulez bien leur témoigner. Si quelque motif pouvait augmenter

leur dévoûment pour la république, leur attachement pour le premier

consul, et leur résolution de faire tous les sacrifices pour

l'intérêt de la patrie, ce serait sans doute les éloges que vous

avez bien voulu donner à leur conduite, dans le projet de décret

envoyé le 19 nivôse au Corps Législatif.

Quant à moi personnellement, citoyen Premier Consul, je n'ai d'autre

mérite que de marcher sur vos traces. Vous avez conquis l'Égypte,

vous y avez ensuite tout organisé. Ce qui ne l'était pas

définitivement, vous l'avez indiqué. Quant à la conservation du pays

contre tout ennemi venu ou à venir, elle n'a été et ne sera due

qu'à la valeur indomptable des troupes. Marchent-elles à l'ennemi,

le général qui a l'honneur de les commander, n'a presque autre chose

à faire que de les suivre. Vous leur avez appris à vaincre; mais,

citoyen Premier Consul, ce qui rendra cette expédition à jamais

mémorable, c'est le cortége de sciences qui environne l'armée; vous

avez voulu que la civilisation et les arts fussent portés dans

l'Orient, en même temps que la France y fondait une colonie. Tout

aura son exécution. Alexandre aussi conduisit de savantes masses,

lorsqu'il en fit la conquête avec sa fameuse phalange. Callisthènes

trouva des monumens astronomiques dans le temple de Bélus à

Babylone. Nos savans en ont trouvé à Denderah et Esnëh; ceux d'Esnëh

et de Denderah passeront à la postérité, après avoir opéré une

célèbre révolution dans le monde savant; ils vieillissent l'univers

de plusieurs milliers de siècles. Salut et respect.

ABDALLAH MENOU.

(Nº 10.) Alexandrie, le 17 juin 1801.

AU CITOYEN CHAPTAL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR.

CITOYEN MINISTRE,

J'ai l'honneur de vous prévenir que le bâtiment qui portait la

troupe de comédiens destinés pour l'Égypte a été pris par les

Anglais, à peu de distance d'Alexandrie. Je dois vous remercier du

soin que vous aviez bien voulu prendre de faire former cette troupe,

qui devait contribuer à policer les habitans du pays, et à leur

faire naître du goût pour les arts.

La corvette _l'Héliopolis_ est entrée le 20 de ce mois dans le port

vieux d'Alexandrie. Elle a été vivement poursuivie par les vaisseaux

de l'armée ennemie, qu'elle a traversée. Elle a apporté plusieurs

objets d'utilité majeure pour la colonie, et dont le rassemblement

est dû à vos soins. Je vous offre, citoyen Ministre, l'hommage de la

reconnaissance de l'armée d'Orient.

Il y a aujourd'hui trois mois et onze jours que les Anglais sont

débarqués en Égypte. Ils n'ont encore rien osé entreprendre

d'important contre la ville d'Alexandrie, qui est entourée de

retranchemens formidables.

Les Turcs, qui nous ont attaqués du côté de la frontière de Syrie,

viennent d'être battus deux fois de suite. Le grand-visir commandait

en personne à la seconde bataille. Les Anglais viennent aussi d'être

battus à Embabëh, à peu de distance du Caire; je n'ai pas encore de

détails; mais les Anglais qui sont sous Alexandrie conviennent

eux-mêmes que la perte a été très considérable. Il paraît que leur

nouveau général en chef y a été tué.

Citoyen Ministre, l'armée d'Orient se battra jusqu'à la mort pour

sauver une colonie qui, sous tous les rapports, serait une des plus

belles propriétés de la France. Le commerce deviendrait un des plus

florissans qui aient jamais existé, et Alexandrie serait encore une

fois une des premières villes du monde. Quant aux sciences, je n'ai

pas besoin de vous en parler, c'est votre domaine, et vous savez

mieux que moi, citoyen Ministre, combien l'Égypte peut contribuer à

leurs progrès.

Salut et respect.

ABDALLAH MENOU.

(Nº 11.) Alexandrie, 19 juillet 1801.

LE GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE FRANÇAISE D'ORIENT, À SIR SIDNEY

SMITH, COMMANDANT UNE DIVISION DE L'ARMÉE NAVALE ANGLAISE.

Je vais, monsieur, répondre franchement et loyalement à la note que

vous m'avez fait l'honneur de m'adresser en date du 16 juillet 1801.

Vous dites, monsieur, que vous avez vu l'ordre du jour du 24

messidor; je dois commencer par vous féliciter d'avoir une

correspondance sûre à Alexandrie, ce qui vous met à même de savoir

ce qui s'y passe. Quant à moi, je n'ai pas le même bonheur; je n'ai

jamais lu ni vu un seul ordre du jour de l'armée anglaise, et je

vous déclare même que je n'ai pris aucun moyen de me le procurer,

soit directement, soit indirectement.

Vous vous plaignez d'avoir trouvé dans cet ordre votre nom placé mal

à propos, et d'une manière injurieuse. Je n'ai jamais eu, monsieur,

de motif pour vous injurier. Ce mot même ne convient ni à vous ni à

moi; mais j'ai dû être infiniment étonné d'apprendre que sir Sidney

Smith, officier très distingué dans l'armée anglaise, se permît de

venir causer avec les avant-postes de l'armée française, ou même

avec les vedettes et officiers de ronde; car franchement, monsieur,

que doit-on conclure de semblables conversations? Ou elles ont un

but, ou elles n'en ont point. Si elles ont un but, elles sont

dangereuses pour me servir du mot le plus honnête. Si elles n'en ont

point, elles sont inutiles. Vous avez trop d'esprit pour ne pas

tirer toutes les conséquences possibles de ce que je viens d'avoir

l'honneur de vous dire. D'ailleurs, permettez-moi de vous rappeler

certain envoyé qui vint de votre part, il y a à peu près un an de

Syrie au Caire. Je crois qu'il se nommait _Wright_. Avec beaucoup de

politesses il offrit de l'argent à plusieurs soldats qui le

refusèrent avec peut-être un peu de rudesse. Il s'apitoyait très

honnêtement sur leur sort, et leur disait qu'il ne tenait qu'à eux

de retourner en France. C'était le synonyme de les engager à se

déshonorer.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 24 / 26 段