Les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard, pour

lesquels les vexations multipliées du général Menou n'étaient rien

et l'honneur de l'armée tout, oubliant les torts qu'il avait avec

eux, se rendent chez lui et lui font toutes les observations

qu'exigeaient le salut de l'armée et la conservation de la colonie.

Rien ne peut vaincre son obstination; ils se retirent. Le général

Reynier, convaincu qu'il est de son grade et de son devoir de

combattre de tous ses moyens les mauvaises dispositions du général

en chef, lui écrit et lui fait sentir qu'il est de la plus grande

importance de marcher de suite avec toute l'armée sur Aboukir; qu'en

la divisant, on la fera battre partout; que le grand-visir,

d'ailleurs peu à craindre, n'est point encore en mesure de passer le

désert, et ne le fera certainement que lorsqu'il aura su le résultat

de la tentative des Anglais; qu'on aura le temps, après avoir battu

le débarquement, d'être de retour à Salêhiëh pour rejeter dans le

désert une armée extrêmement diminuée par les maladies et la

désertion. Il lui rappelle la grande maxime de guerre _de suppléer

au nombre par la rapidité des marches_, maxime sur laquelle est

basée la réputation des _Turenne_, des _Montecuculli_, etc.; mais le

général Menou, persistant dans _son inébranlable fermeté_, poursuit

ses mauvaises dispositions, et, entouré de ses troupes, il attend de

pied ferme au Caire qu'on lui annonce le débarquement de quinze à

dix-sept mille Anglais que pouvaient porter les cent cinquante

voiles ennemies, et auxquels le général Friant n'avait à opposer que

mille sept cents hommes à Alexandrie.

_Le 20 ventôse_, on apprend au général Abdallah Menou que les

Anglais, _retardés pendant sept jours par les gros temps_, ont

débarqué, le 17, au point choisi par les Turcs en thermidor an VII.

Il part du Caire le 21, et arrive le 24 à Rahmaniëh.

Le général Lanusse (qui devait attendre à Rahmaniëh de nouveaux

ordres) instruit du débarquement, ne consultant que son honneur et

la gloire de l'armée, enfreint l'injonction qui lui était faite,

pour voler au secours du général Friant et sauver Alexandrie.

Le général Reynier, envoyé à Belbéis, avec deux demi-brigades,

reçoit l'ordre de les faire partir pour Rahmaniëh: elles devaient

passer sous le commandement du général Damas, et le général Reynier

devait rester à Belbéis avec son ambulance et _son artillerie_: il

est à remarquer que le général Jacques Menou ne l'avait envoyé à

Belbéis qu'afin de l'éloigner de l'armée, où il redoutait sa

présence, et qu'il lui retirait des troupes dont il donnait le

commandement au général Damas, dans l'espoir de détruire l'harmonie

qui existait entre ces généraux. Cependant le général Reynier marche

à l'ennemi avec ses deux demi-brigades, son artillerie, et le

général Damas; et, parti le 21 de Belbéis, il arrive le 25 à

Rahmaniëh, avec son infanterie.

Le général en chef y avait reçu l'avis des deux combats qu'avaient

essuyés les généraux Friant et Lanusse, et où nous avions été

repoussés le 17 et le 22. Cela ne l'empêcha pas de s'embarquer dans

son canja pour aller voir sa femme au village de Fouah; il allait

pousser au large, lorsque l'arrivée des généraux Reynier et Damas

suspendit cet élan de tendresse conjugale; on attendait le général

Rampon, auquel on avait donné l'ordre de laisser à Lesbëh et autres

forts six cents hommes de la 2e légère avec une compagnie

d'_artillerie légère_, la meilleure de l'armée, et on arriva enfin

le 29 ventôse à Alexandrie.

L'ennemi s'était emparé le 22, d'une position des plus militaires

qu'occupaient les généraux Friant et Lanusse avec trop peu de

troupes pour pouvoir s'opposer à ses efforts. La droite des Anglais

appuyait à la mer, la gauche au lac Maadiëh, les deux ailes

flanquées par des chaloupes canonnières, le centre couvert de

redoutes: ils avaient eu _huit jours_ pour se retrancher et garnir

leurs ouvrages d'une artillerie de position des plus nombreuses et

des mieux servies.

C'est devant cette position que nous avons échoué le 30 ventôse.

Le plan d'attaque, excellent en lui-même, avait été insinué au

général Menou par son chef d'état-major, qui avoua ingénument au

général Lanusse, l'incapacité du général en chef et la sienne

propre, en semblable occasion. D'après cette confidence, le plan

d'attaque, conçu par les généraux Reynier et Lanusse, avait été

remis au général Lagrange. Le général en chef soudain le rédige en

ordre du jour, et les généraux le reçoivent à dix heures du soir, la

veille de l'affaire. Nous eussions certainement eu l'avantage,

malgré notre infériorité, sans la perte du brave général Lanusse, et

sans le général en chef, qui, pour toute manoeuvre, fit charger la

cavalerie avant le jour sur des redoutes entourées de fossés,

situées sur des mamelons presque à pic, et en détruisit ainsi les

deux tiers. Après avoir laissé pendant deux heures les troupes

exposées à un feu des plus meurtriers, sans prendre le parti

d'organiser une nouvelle attaque, comme le général Reynier le lui

proposa plusieurs fois, ou de se retirer, s'il ne voulait pas tenter

ce moyen, le général en chef retourna dans Alexandrie, sans ordonner

la moindre disposition pour placer l'armée, qui prit d'elle-même sa

position.

En même temps qu'Abdallah, par les calomnies les plus absurdes,

s'efforçait de ternir la réputation du général Reynier, l'armée, moins

aveuglée par les intrigues que certaine de l'incapacité de son chef,

se persuada que le général Reynier était lieutenant-général. On n'a

pas su quelles pouvaient être les causes de cette persuasion, commune

à toutes les armes; ce qu'il y a de très sûr, c'est que ce fut le

bruit général parmi les troupes: il fait autant d'honneur à celui qui

en est l'objet qu'à leur discernement. Villars fut aussi nommé

lieutenant-général par ses soldats.

Si les généraux n'avaient pas pris le parti d'opposer aux

tracasseries journalières de Menou le mépris qu'inspire sa personne,

s'ils daignaient réfuter les inculpations extravagantes que, pour

couvrir son crime, il a la maladresse de chercher à leur appliquer,

il ne leur serait peut-être pas difficile _de le convaincre de la

plus noire perfidie_. En effet, qu'on réfléchisse à sa conduite

depuis que l'_ancienneté_ l'a placé au premier poste de l'armée, au

soin qu'il a constamment pris de la diviser, d'acheter les suffrages

de plusieurs vils intrigans, par des qualifications et par des

grades; on le verra laissant dépourvues d'approvisionnemens les

places les plus importantes de l'Égypte, celles qui pouvaient se

trouver exposées aux premières attaques des ennemis; négligeant de

monter quatre cents hommes de notre cavalerie qui languissaient à

pied dans les dépôts de Boulac; refusant de compléter le nombre de

dromadaires nécessaires au régiment, pour l'achat desquels le chef

de brigade Cavalier lui proposait de faire, au nom de son corps,

l'avance de 20,000 fr.; donner l'ordre de faire couper les chevaux

d'artillerie, exécuté peu de temps avant le débarquement; on le

verra, prévenu de mille manières d'une invasion ennemie, loin de

chercher à s'y opposer ou à s'en garantir, retirer les troupes des

côtes et les faire remonter au Caire sans autre but apparent que

celui de se faire des créatures et d'intriguer dans tous les corps à

la fois; on le verra (entièrement opposé à la prudence du premier

chef de l'armée d'Orient, qui, en thermidor an VII, présentait aux

Égyptiens la descente des Osmanlis à Aboukir comme une invasion

moscovite) annoncer dans une proclamation à ses frères les

musulmans, l'arrivée d'une flotte de cent cinquante voiles, et d'une

armée mahométane; retardant (sous le vain prétexte d'organiser un

meilleur mode d'impositions) la rentrée du miry pendant les trois

mois qui ont précédé le débarquement, et enlever ainsi au trésor

public une ressource de trois millions; s'efforçant de hâter la

destruction de l'armée en la disséminant, ne la réunir qu'à regret,

et se priver comme à dessein des moyens d'artillerie qu'il était en

son pouvoir d'employer pour foudroyer les ennemis, etc.; voilà des

faits qu'attestera toute l'armée, des faits qui prouvent à

l'évidence, ou l'ineptie la plus profonde ou la plus coupable

trahison. Qu'à la suite de ce tableau révoltant d'opérations dont il

est des milliers de victimes, on se rappelle les vociférations de

l'Angleterre, qu'on se souvienne que _l'armée d'Orient, cette armée

perfide, doit servir d'exemple au monde_, et l'on sentira que M.

Dundas ne pouvait trouver un meilleur exécuteur de ses volontés,

qu'il ne peut trop payer une si entière soumission à ses désirs.

Le visir n'arriva que _le 20 germinal_ à Salêhiëh, il s'est depuis

avancé à Belbéis, où il s'est retranché. Des canonniers anglais

servent son artillerie, et des ingénieurs dirigent ses ouvrages. Le

général Belliard a vainement sollicité le général en chef de lui

donner le moyen d'aller l'attaquer; ce n'est que le 27 floréal que

la retraite du corps de Rahmaniëh (pris le 19 par les Anglais et les

Turcs, qui avaient débarqué dans le commencement de germinal, au

nombre de cinq mille, à la Maison Carrée) lui fournit les moyens de

partir du Caire pour marcher contre le visir. Il est douteux qu'il

ait réussi.

Si la conduite de Jacques Menou pouvait inspirer autre chose que

l'indignation, on serait tenté de sourire de pitié en le voyant, au

milieu de ses revers, prodiguer des grades aux individus marquans

dans l'armée par leur ignorance ou leurs bassesses. Les

lieutenans-généraux Friant et Rampon, les généraux de division

Robin, Destaing, Zayoncheck, les généraux de brigade Darmagnac et

Delzons sont autant de soliveaux dont s'étaie le général Menou pour

prévenir une chute qu'il redoute, mais qu'il ne saurait éviter.

Je ne doute pas que le premier consul ne prononce sur cette affaire

importante de manière à satisfaire pleinement l'honneur de l'armée

et celui des généraux. Le jugement de Latour-Foissac, appliqué au

général Abdallah Menou doit encore se considérer comme une faveur.

Il suffit de connaître les troupes de terre anglaises pour sentir à

quelle humiliation est réduite l'armée d'Orient.

Un Zayoncheck!... connu par ses brigandages dans la Haute-Égypte,

dont le seul mérite est d'avoir flatté la haine atroce de Menou, en

lui répétant _qu'au lieu d'inhumer le général Kléber on eût dû

l'exposer à une potence pour servir de pâture aux oiseaux de

proie!..._ un Destaing, dont la rapacité a porté au-delà de 200,000

fr. le fruit de ses concussions!... voilà quels sont les chefs

actuels de l'armée d'Orient, les conseillers intimes du cabinet

d'Alexandrie; voilà les nobles soutiens de cette morale qui découle

abondamment de la plume du baron de Menou; mais qui ne purifia

jamais son coeur infecté de crimes.

Les quatre combats qui ont précédé notre départ ont pu coûter à

l'armée trois à quatre mille hommes hors de combat, tandis qu'une

seule affaire, qui ne nous eût peut-être pas enlevé quinze cents

hommes, aurait suffi pour anéantir l'armée anglaise et conserver

l'Égypte à la France. Il est évident que si, au lieu de disséminer

l'armée et d'agir avec autant de lenteur, on l'eût rassemblée, comme

cela était possible, le 20 à Aboukir, 10,000 hommes d'infanterie,

dix-sept cents chevaux, et soixante pièces de canon, eussent

triomphé des troupes anglaises, qui ne venaient pas sans effroi

combattre une armée couverte de gloire, et dont le nom seul

inspirait à nos ennemis l'admiration et la crainte.

Personne mieux que le général Menou, n'avait une plus belle occasion

de se faire en un moment, et à moins de frais, une réputation

brillante, égale à celle de nos généraux les plus illustres. Quand

on compare la situation de l'armée à l'époque où il l'a perdue par

son ignorance ou sa perfidie, avec celle où le général Bonaparte,

malgré ses faibles moyens et le découragement des troupes, triompha

d'une armée d'Osmanlis, l'élite des milices ottomanes, c'est alors

que, convaincu de la possibilité de repousser une invasion ennemie,

on sent plus vivement la perte que fait la France, et qu'on déplore

la honte que le général Menou déverse sur cette brave armée.

C'était peu que le général en chef abreuvât de dégoût les généraux

qui se trouvaient en butte à ses intrigues. Il a encore répandu

contre eux les calomnies les plus atroces. On l'a vu, s'efforçant de

leur ravir l'estime et la confiance que leur accordent les troupes,

tenter d'insinuer dans l'armée que le général Damas avait vendu

l'Égypte à l'Angleterre, de concert avec le général Kléber; que le

général Reynier faisait le commerce des grains avec le grand-visir,

etc.; les généraux Belliard, Lanusse, Daure, ne sont pas plus

épargnés. Le lendemain de notre arrestation, il faisait circuler

dans le camp qu'on avait saisi sur les généraux embarqués, trois

millions avec lesquels on allait payer l'arriéré de l'armée, et en

même temps il offrait à un aide-de-camp resté à Alexandrie, de

l'argent pour payer les dettes que le général Reynier y avait

laissées.

Pourras-tu croire que, pendant un an, Jacques Menou n'ait pas quitté

le Caire pour aller inspecter les côtes ou les forts de l'Égypte?

que tandis que son armée agit dans l'intérieur, il soit sur la place

d'Alexandrie, occupé à rédiger ses ordres du jour et ses plates

proclamations! Cesse de t'étonner, mon cher Savary; apprends que le

général Menou veut se conserver pour la France, à laquelle il espère

rendre encore d'aussi éminens services. À l'affaire du 30, quoique

toujours hors de portée du canon, il avait auprès de lui un

aide-de-camp chargé seulement de veiller à sa sûreté. Général, lui

disait-on, vous êtes aperçu; on tire sur vous; et le général en chef

de l'armée d'Orient allait prudemment s'abriter derrière ses lignes.

Toutes les personnes qui jouissaient de l'estime du général

Bonaparte et du général Kléber sont tombées en discrédit auprès du

général Menou; témoins les généraux Belliard, Morand, Bertrand,

Daure, l'ordonnateur de la marine Leroy, l'ordonnateur Laigle, qui,

tout récemment, vient d'être suspendu de ses fonctions par un de ses

caprices. Malheur à celui qui réclamerait la sauvegarde des lois:

elles sont nulles à ses yeux. Un chef d'escadron du 15e, officier

très estimé, est détenu depuis trois mois dans un fort, pour avoir

émis son opinion sur le compte du général en chef: il se trouvait à

Rahmaniëh avec trois ou quatre officiers de la 85e, un d'eux à la

solde du général Menou, tenta de rejeter sur le général Reynier et

sur le général Lanusse la perte de la bataille du 30. Cet officier,

certain du contraire, impose silence à l'espion en lui disant qu'il

ne souffrirait pas qu'on parlât ainsi devant lui des généraux qui

jouissaient de la confiance de l'armée; le mouchard, fidèle à ses

instructions, le dénonça à Menou, qui le fit arrêter pendant la

nuit, et le retient au fort triangulaire.

Le même système de terreur qui dévasta la France en 1793 existait en

Égypte à l'époque de notre départ. Des espions sont répandus dans

tous les corps de cette malheureuse armée, et le général en chef

correspond directement avec eux, les soudoie et les récompense par

des grades; les dénonciations, les arrestations se renouvellent

chaque jour, et rien n'est plus commun que la menace de vous faire

fusiller. Enfin, par une subversion effrayante de tout esprit

militaire, de tout principe de société, on a vu le chef de brigade

d'un corps de l'armée se glisser furtivement la nuit près de la

tente de ses propres officiers, recueillir leurs propos et leurs

opinions, et désigner ensuite au général Menou les victimes de son

infâme espionnage.

Qu'on ne s'imagine pas que le général Abdallah, en prostituant les

grades dans son armée, ait eu l'intention de récompenser le mérite

ou des actions d'éclat. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la

plupart de ceux qui les occupent. Par un raffinement d'intrigues

dont lui seul est capable, il a nommé généraux de brigade des chefs

de corps qui le détestaient, pour leur substituer ses partisans,

afin de changer en sa faveur l'esprit de ces demi-brigades. Cette

raison l'avait engagé à enlever Maugras à la 75e; le brave Eppler

est dans ce cas. Plein de mépris pour Menou, il voulut refuser un

grade qu'il croyait au-dessus de ses forces, mais des menaces l'ont

forcé d'accepter, et l'excellente 21e est devenue la proie d'un

valet, d'un plat intrigant, d'une créature d'Abdallah.

Jacques Menou, en moins d'un an, a vomi en Orient assez de généraux

pour composer l'état-major d'une armée de soixante mille hommes;

deux lieutenans-généraux, quatre généraux de division, dix généraux

de brigade, dont six en un seul jour; des adjudans-commandans et des

officiers supérieurs, en proportion au moins double, composent le

nouveau tableau de l'armée. Lorsqu'il reçut les brevets de Morand et

du général Bertrand, il en fut presque scandalisé, et en témoigna

son étonnement en pleine cour. En vérité, dit-il, le général

Bonaparte n'y pense pas; il me donne des jeunes gens qui s'éloignent

de moi, qui ne sont pas mes amis, plutôt que de confirmer de vieux

officiers connus par leurs longs services. Le général Menou ne

savait sans doute pas que ceux qui doivent leurs talens et leurs

succès aux leçons, aux exemples de celui qui a sauvé la France, ne

peuvent être les amis de l'ineptie et de l'intrigue; il ignorait que

ceux qui servirent sous un héros n'obéissent qu'à regret à un jean

f....

Tous deux, dans ces dernières affaires, se sont montrés dignes du

choix du premier consul. Au combat de Rahmaniëh, Morand a déployé

des talens et un courage dont les Turcs principalement ont eu

beaucoup à souffrir. Au reste, quels que soient les déclamations et

les mensonges de Menou, qu'on mette en balance les services

continuels que les généraux qu'il calomnie ont rendus à la

République pendant dix années de guerre et de succès, avec ceux de

ce général perfide, avec sa déroute de la Vendée, sa lâche inaction

devant une poignée de brigands parisiens, et l'on verra de quel côté

doit être l'avantage. Que ceux qui furent de l'armée d'Orient se

rappellent qu'au milieu des fatigues communes à ces généraux qu'il

déchire, le général turc traînait dans son harem le poids de son

inutile et lourde masse, qu'il ébranla enfin pour aller commander la

Palestine, lorsque l'armée de Syrie revenait de son expédition;

qu'on rapproche le caractère loyal et purement militaire de ceux-là,

de l'esprit intrigant, astucieux et vil de celui-ci, et l'on verra

si le pilier des antichambres de Versailles peut le disputer aux

plus fermes soutiens de la gloire de leur pays.

Nous avons fait de bien grandes pertes: il en est d'irréparables;

les généraux Lanusse, Roize et Baudot sont morts victimes de

l'ineptie et de la lenteur de Menou; Baudot a été bien sincèrement

regretté par nous tous; c'était un bien bon ami. Le général Reynier

a été on ne peut pas plus sensible à la perte du brave général

Lanusse; c'était un homme d'un grand caractère, doué d'une belle âme

et d'excellentes qualités. Uni de sentimens et d'opinions au général

Reynier, il s'est, on peut le dire, dévoué pour l'honneur de

l'armée; car un seul mot dit au général en chef, qui le détestait et

le craignait infiniment, lui eût procuré dans l'instant son

passe-port pour la France, qu'il désirait revoir et où il eût été

certainement employé par le premier consul; mais son attachement à

l'armée, dont il voulait prévenir la ruine, et au général Reynier,

l'a seul retenu en Égypte.

Peu de jours après l'affaire du 30, le général en chef craignant

que les magasins d'Alexandrie ne pussent pas suffire aux besoins des

troupes, se détermine à faire sortir les bouches inutiles de cette

place, aussitôt un _ordre du jour_: mais sur qui porte cette mesure?

tu croiras peut-être qu'elle frappe les Turcs?... Non, ces bouches

inutiles sont vingt-cinq à trente Français, savans ou employés,

qu'on arrache à la protection de l'armée, au milieu de laquelle ils

étaient venus se réfugier, pour les exposer aux dangers d'une route

pénible, et à la poursuite des Arabes, dont plusieurs ont été

victimes.

Quelque temps avant l'arrestation du général Reynier, des officiers

anglais, causant avec les nôtres aux avant-postes, leur dirent que

le chef de brigade Clément, aide-de-camp du premier consul, avait

été pris près du Marabou, et qu'il apportait le brevet de

lieutenant-général au général Reynier; nous ignorons si cela a

quelque fondement; je te prie de me le mander: ce bruit, qui

circulait dans toutes les bouches, a surtout déterminé le général

Menou à hâter son embarquement.

Ce que tu auras peine à croire, mon cher Savary, c'est qu'il puisse

exister dans l'armée d'Orient des gens assez stupides pour faire une

divinité de l'homme que je viens de te dépeindre. Il est vrai qu'il

paie bien leurs adorations. Peu de jours avant l'apparition de la

flotte anglaise, ces flagorneurs, certains que le propos lui serait

rendu, assuraient à d'autres imbéciles qui les écoutaient de

sang-froid, que la place de _premier consul_ ne convenait à personne

mieux qu'à Menou. _Le général Bonaparte est bon militaire si vous

voulez,_ disaient-ils, _mais le général Menou, quel génie! quel

administrateur!_

Si quelque chose pouvait dédommager les généraux de se voir ainsi

arrachés aux dangers, aux malheurs même d'une armée dont ils ont si

long-temps dirigé les travaux et partagé les glorieuses fatigues, ce

serait certainement la douleur et les regrets que leur ont témoignés

les braves soldats, exécuteurs passifs de cette violence inouïe.

Pour mieux s'assurer de leur obéissance, on leur avait déguisé cette

expédition, en leur faisant prendre deux jours de vivres.

Pouvaient-ils penser en effet que le général Menou ordonnât un crime

à ces mêmes guerriers, auxquels Bonaparte et Kléber ne commandaient

que la victoire.

Adieu, mon cher Savary; écris-moi souvent.... Je t'embrasse.

_P. S._ Dans peu je compte t'envoyer un précis des opérations de

l'armée d'Orient, en te développant les causes de ses malheurs. Le

jour de la mort du général Kléber, jour doublement funeste à la

France, le général Reynier eut avec le général Menou une vive

discussion pour le commandement de l'armée, que refusait obstinément

ce dernier, en protestant _qu'il donnerait plutôt sa démission

d'officier-général que d'accepter_; ce sont ses expressions. Le

général Reynier, qui ne connaissait pas alors le général Menou,

s'opiniâtra de son côté à refuser un poste auquel il se croyait

inférieur, et où l'appela constamment le voeu de l'armée. C'est là

le seul reproche qu'il ait à se faire, et la source des désastres de

cette même armée, qui condamne surtout en ce moment une modestie qui

coûte cher à la France.

Au milieu des intrigues du général Menou, on s'étonne qu'il n'ait

point eu l'adresse de se ménager les corps dont les suffrages

peuvent avoir le plus d'influence. Le corps entier du génie, celui

de l'artillerie, la Commission des arts, les membres de l'Institut,

tous ont également à se plaindre, tous sont également vexés et

maltraités par lui.

Le général Menou, dans ses rapports, a trompé indignement la bonne

foi du gouvernement. Tout le bien qu'il se flatte d'avoir fait à

l'armée, était le fruit des travaux du général Kléber. Il a écrit

qu'il faisait construire des forts, creuser des canaux; qu'il

envoyait des commissions au-delà de Sienne.... Tout cela est faux,

absolument faux; les preuves en existent, et seront, s'il le faut,

mises au grand jour pour détromper la France entière abusée par ce

vil scélérat.

Je ne finirais pas s'il fallait m'appesantir sur toutes les sottises

de Menou; mais il est temps de terminer cette longue lettre; je

désire que tu puisses la déchiffrer.

_Ton Ami._

Nous sommes en ce moment au mouillage à Nice; nous devons faire la

quarantaine à Toulon: je te prie de m'y adresser tes lettres.

Du 9 messidor an IX.

(Nº 4.) Au quartier-général du Caire, le 25 novembre 1800.

MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF, AU CITOYEN CARNOT, MINISTRE DE LA GUERRE.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 23 / 26 段