avaient été poussés aussi près de terre que possible;
les chaloupes de tous les bâtimens de la rade les
avaient accostés.
Les généraux Samson et Bertrand tenant aussi au système
d'évacuation, étaient présens à l'affaire. Tout en convenant
du grand ordre mis par les Anglais dans leur débarquement,
ils assuraient que s'ils se présentaient encore, ils ne
douteraient pas du succès des efforts que feraient les
troupes pour l'empêcher.
Le 17 ventôse, par un temps très calme, toutes les
chaloupes furent chargées de troupes, et se dirigèrent
sur la terre, avec beaucoup de célérité, d'ordre et
d'ensemble, sous la protection d'embarcations armées.
Elles débarquèrent au nord-ouest de la baie, point le
mieux reconnu pour la facilité d'un débarquement, ainsi
que pour l'avantage d'une bonne position militaire et
sa proximité. Elles présentèrent en même temps un front
de bataille de trois à quatre mille hommes.
Les troupes du général Friant, qui comprenaient la 61e,
deux bataillons de la 75e, le 18e régiment de dragons,
et soixante-dix chevaux du 20e, étaient campées en
arrière des mamelons, et avaient leurs avant-postes
sur les points les plus saillans; lorsque ces
avant-postes virent les mouvemens ennemis, ils se
replièrent sur le corps de bataille; les corps étaient
par colonnes en masse.
Malgré les meilleures intentions du général Friant et son
violent désir d'acquérir une nouvelle gloire, on ne peut
s'empêcher de lui reprocher d'avoir mis trop de méthode et
de lenteur dans ses manoeuvres. C'est particulièrement ce
qui lui a fait éprouver des revers.
La 61e, après s'être déployée, se porta sur le point le
plus saillant. Pendant qu'elle exécutait sa manoeuvre,
l'ennemi se portait sur le même point. Ces deux corps
se rencontrèrent au sommet. Là s'engagea un combat
opiniâtre; les Anglais qui se présentèrent de front
furent repoussés avec vigueur jusque dans leurs
chaloupes par les grenadiers de la 61e; cette
demi-brigade se trouvant débordée sur ses flancs, et
exposée à un feu très vif, fut obligée de se retirer
pour n'être pas enveloppée. La 75e fut aussitôt mise en
mouvement pour soutenir la 61e; à son approche elle
essuya un feu très vif, qui, dirigé sur sa masse, lui
fit éprouver une perte considérable, et l'empêcha de se
déployer; elle se retira après avoir laissé ses chevaux
d'artillerie, ses canonniers et ses pièces sur le champ
de bataille. Les efforts de l'infanterie n'ayant pu
retenir l'ennemi, une charge fut ordonnée à l'escadron
du 20e régiment de dragons. Quoique fournie avec
beaucoup de courage et de vélocité, elle ne put entamer
assez sensiblement la ligne ennemie. Le 18e reçut à son
tour l'ordre de charger. Les pertes qu'il éprouva
l'empêchèrent de finir sa charge.
L'ennemi n'ayant pu être ébranlé par les efforts de
ces différens corps, le général Friant, craignant de
compromettre la sûreté d'Alexandrie, ordonna la
retraite sur cette place.
Le général Zayoncheck avait proposé au général Friant de
réunir les corps que chacun d'eux commandait, pour multiplier
les moyens de résistance au débarquement.
Pendant cette affaire d'Aboukir, le général Zayoncheck
était posté à la Maison Carrée avec cinq cents hommes
d'infanterie et le 3e régiment de dragons; lorsqu'il en
apprit le résultat, il se rendit à Alexandrie, pour
aider le général Friant à couvrir cette place.
D'une seule marche le général Zayoncheck se rendit à
Alexandrie en passant entre les lacs Maadiëh et Maréotis.
«Si les troupes postées à la Maison Carrée avaient été
réunies à celles du général Friant, les Anglais étaient
culbutés.
«Les positions les plus saillantes n'étant pas gardées,
l'ennemi s'en est emparé sans obstacle.
«Les corps ayant donné partiellement, ont été écrasés
tour à tour par le feu de l'ennemi.
«L'ordre en colonnes demandant du temps pour déployer,
et offrant à l'ennemi plus de moyens de destruction,
lui a donné l'avantage de prendre les positions
avantageuses, d'où il dirigeait tous ses feux avec
succès.
«La cavalerie aurait dû charger au moment où les
troupes se formaient en débarquant et non après que ces
mêmes troupes étaient en ordre et enhardies par la
résistance qu'elles avaient opposée aux efforts de
l'infanterie. Ce premier choc les aurait confondues et
renversées.»
Les Anglais, après la retraite du général Friant,
continuèrent leur débarquement; on évalue le nombre de
leurs troupes de quinze à dix-huit mille hommes. Le
blocus du fort d'Aboukir fut formé.
Le général en chef ayant été instruit par le général
Friant du peu de succès qu'il avait obtenu, ordonna un
mouvement général de troupes sur Rahmaniëh, en
prescrivant d'y apporter beaucoup de célérité.
Le général Friant ayant relevé le général Lanusse dans le
commandement d'Alexandrie, il existait entre eux, sinon de
la mésintelligence, du moins peu de rapprochement.
Dans cet intervalle, le général Lanusse arriva à
Alexandrie avec sa division et un régiment de
cavalerie. Il se concerta avec le général Friant sur
les moyens de prendre l'offensive.
Les troupes des deux divisions partirent en conséquence
d'Alexandrie le 21 ventôse, et prirent position, leur
droite appuyée au lac Maadiëh, et leur gauche à la mer,
à hauteur de l'Embarcadère; elles étaient protégées par
vingt-quatre pièces de canon.
La tranchée ouverte et les batteries établies, le fort
capitula le 27 ventôse.
L'armée anglaise était alors occupée à couvrir le siége
d'Aboukir.
Le 22 ventôse, les reconnaissances de cavalerie
apprirent que l'ennemi faisait un mouvement général;
les troupes prirent leur rang.
Le général Lanusse voulant se faire un mérite de les battre
sans la participation du général Menou, les attaqua comme un
homme trop assuré de la victoire.
Par un mouvement d'impétuosité qui lui était naturel,
le général Lanusse, oubliant les dispositions convenues
avec le général Friant, ordonna, en voyant l'ennemi, à
un bataillon de la 4e légère, de l'attaquer de vive
force. Ce bataillon ne pouvant renverser une aussi
forte masse, fut soutenu par un second, et celui-ci
aidé par un troisième, ainsi successivement, jusqu'à ce
que toutes les troupes de cette division, battues
séparément, eussent tellement souffert de leur
opiniâtreté à soutenir les efforts d'un ennemi
supérieur, qu'elles furent obligées de se retirer.
Il n'y eut point d'ensemble dans les mouvemens des deux
divisions.
Le général Friant, entraîné par le mouvement de l'autre
division, se trouva dans la nécessité de l'imiter sans
obtenir plus de succès.
L'infanterie n'ayant pu entamer cette ligne flanquée de
colonnes en masse, une charge de cavalerie fut
ordonnée; l'audace avec laquelle on la fournit, ne
répondit pas à l'attente qu'on en avait conçue. Le feu
trop vif de la ligne ennemie l'obligea à la retraite.
Après une perte assez considérable en hommes, en
chevaux et en artillerie, les deux divisions vinrent
prendre position sur les hauteurs à l'est d'Alexandrie.
Suite des dissensions des généraux par la répugnance de
quelques uns d'entre eux à exécuter les ordres du général
Menou.
Les mêmes causes qui ont empêché le général Friant de
s'opposer au débarquement le 17, ont facilité le succès
de l'armée anglaise le 22. On peut même ajouter que le
général Lanusse, jaloux de battre l'ennemi sans les
ordres du général en chef, s'était trop laissé emporter
par cette avide passion de gloire.
Pendant la marche de l'armée, les propagateurs de
l'évacuation reproduisirent ce système en tâchant de
démontrer l'impossibilité de battre les Anglais, et de faire
perdre au général en chef la confiance de l'armée.
Le général en chef continua de marcher sur Alexandrie
avec l'armée. Elle y fut réunie le 29 ventôse, après
midi.
Les positions de l'armée ennemie furent aussitôt
reconnues par le général en chef et les officiers du
génie.
L'attaque fut résolue pour le 30, avant le jour;
l'ordre en fut donné avec les instructions comme suit:
Le général Lanusse, ayant sous lui la 4e légère, les
18e, 69e, 88e de ligne, devait attaquer la redoute de
gauche, point majeur de la ligne ennemie sur la mer, en
arrière du camp des Romains.
Le général Rampon, avec les carabiniers de la 2e légère
et la 32e de ligne, soutenait cette attaque en suivant
le mouvement de l'ennemi.
Le général Destaing, avec les grenadiers du bataillon
grec, et un bataillon de la 21e légère, faisait
l'avant-garde à la droite du général Rampon.
Le général Friant, avec les 25e 61e et 75e de ligne
suivait le mouvement sur la droite.
Les généraux Reynier et Damas n'avaient pas reçu l'ordre de
suivre les mouvemens de l'armée. Le premier devait être à
Belbéis, et le second dans la Haute-Égypte.
Les 13e et 85e, sous les ordres du général Reynier,
devaient également suivre le mouvement.
Une fausse attaque devait être faite par les
dromadaires vers _Béda_, et trois cents chevaux sous
les ordres du général Bron devaient harceler
continuellement l'ennemi dans cette partie.
Tous les généraux chefs de colonnes furent assemblés le 29 au
soir par le général en chef. Ils convinrent de l'uniformité et
de l'ensemble des mouvemens pour l'exécution des dispositions
de l'ordre, qui furent unanimement approuvées.
La cavalerie, sous les ordres du général Roize, devait
agir suivant les circonstances.
Le 30, à deux heures du matin, les colonnes prirent
leurs positions.
Au signal convenu, les dromadaires firent avec succès
leur fausse attaque; les différentes divisions se
mirent en mouvement; les troupes, brûlaient
d'impatience d'atteindre l'ennemi. Si leur bonne
volonté et leur courage ont été mal dirigés, et si le
succès n'a pas couronné leurs efforts, elles le doivent
aux mauvaises dispositions du général Lanusse, et aux
plus mauvaises intentions d'autres personnes, qui, pour
faire échouer le plan du général Menou et satisfaire
leur vil intérêt et leur ambition, leur ont sacrifié
l'intérêt de la France, le sang des braves et la gloire
de l'armée.
Si l'affaire du 30 a été manquée, en voici les causes:
«Les troupes devaient être rangées sur deux lignes,
ayant des éclaireurs en avant.
Mauvaises dispositions du général Lanusse; en contrevenant à
ce qui était convenu la veille, il oppose l'ordre de profondeur
au jeu de l'artillerie.
Lanusse en mourant s'écria avec une espèce de satisfaction:
«qu'il était f... ainsi que la colonie.»
«La division Lanusse, attaquant le point majeur, fut au
contraire rangée par colonnes en masse, ayant ses
grenadiers et carabiniers en queue. Quelques coups de
canon de front et par le flanc suffirent pour la mettre
en désordre. Le général Lanusse ayant eu la cuisse
cassée, elle se jeta à droite.
Daure, très actif antagoniste du général Menou, vint se
mêler à l'affaire, et dévia une colonne des meilleures
troupes.
«La première ligne de grenadiers et de carabiniers,
sous les ordres du général Rampon, fut entraînée sur la
droite par les cris de l'inspecteur aux revues Daure;
et là, elle s'accula aux troupes en désordre de la
division Lanusse, qui arrêtèrent son mouvement.
L'adjudant commandant Sornet a été tué en montant à la
redoute. Le chef de bataillon Soulier et le capitaine
Audibert y ont été faits prisonniers.
«La deuxième ligne marcha directement sur le flanc
gauche de la redoute, qu'elle ne put enlever de force,
parce qu'elle était réduite à une poignée d'hommes,
exposés à un feu de front, de flanc et de revers.
Le général Destaing ayant été blessé, et ses troupes étant
enveloppées, furent obligées de se faire jour à travers une
ligne ennemie pour se retirer.
«Les troupes sous les ordres du général Destaing
atteignirent leur but en perçant la ligne ennemie,
mais, n'étant soutenues par aucun autre corps, elles
furent obligées de céder au nombre et à l'avantage de
la position.
Le général Friant tenait trop à la méthode théorique; il
n'agit pas assez vivement.
Le général Reynier ayant reçu plusieurs fois l'ordre
d'avancer, n'en resta pas moins dans l'impassibilité. Le
général Lagrange lui en porta lui-même l'ordre sans plus de
succès.
Les généraux Reynier et Damas sont reconnus pour chefs de parti,
si bien que leurs partisans s'appellent Reyniéristes, et
distinguent ceux du gouvernement par l'épithète de Menouistes.
«Les divisions Friant et Reynier, continuellement
exposées au feu de l'artillerie, ne furent jamais mises
à portée de rien entreprendre d'offensif.
Les retranchemens franchis, elle renversa tout ce qu'elle
rencontra; les obstacles s'étant multipliés au milieu des
tentes ennemies et des trous de loup, elle se retira ayant
eu le général Roize tué, le général Boussard blessé, et avec
lui plusieurs chefs.
«La cavalerie fournit une charge qui lui attira
l'admiration même de ses ennemis. Si une ou deux des
divisions qui n'avaient pas donné l'eussent soutenue,
le succès de la journée était assuré.»
Les partisans de l'évacuation profitèrent de ce revers et
présentèrent avec satisfaction le tableau de la situation de
l'armée après les trois affaires, pour prouver l'impuissance
de nos armes, et produire leur système.
La même fatalité qui fit manquer les journées des 17 et
22, vit produire les mêmes résultats le 30.
C'est dans cette dernière journée qu'on vit l'intérêt
de parti sacrifier tout ce qu'on a de plus cher, à la
satisfaction de faire échouer le parti opposé.
Des lettres alarmantes écrites au Caire et dans d'autres lieux
peignaient l'armée sous les plus sombres couleurs; si bien
qu'au Caire les Français se précipitaient et se retranchaient
avec confusion dans la citadelle.
Les nouvelles officielles dessillèrent bientôt les yeux, en
détruisant les impressions produites par les premières.
Après cette affaire, l'armée prit position devant
Alexandrie; on choisit le terrain le plus propre à être
fortifié, pour couvrir cette place. La ligne de
retranchement appuyait sa droite en arrière du port sur
le canal, et sa gauche en avant du Pharillon, à huit
cents toises environ, en avant de la vieille enceinte.
Les Anglais continuèrent de fortifier leur position, et
d'y joindre de nouveaux ouvrages.
L'armée sut aussitôt distinguer et vouer à l'indignation et
au mépris les auteurs de ces procédés et du peu de succès de
nos armes.
Les Français, de leur côté, mirent beaucoup d'activité
dans leurs travaux.
Le même jour, 30 ventôse, il fut envoyé au général
Morand, qui commandait la 3e légère, le dépôt du 32e de
ligne, un escadron du 20e régiment de dragons et une
compagnie d'artillerie légère, l'ordre de partir de
Damiette avec toutes ces troupes, les administrations
et les hôpitaux, pour se rendre à Rahmaniëh, en
laissant sur le Nil et sur le lac Menzalëh les bâtimens
armés qui y étaient, pour défendre l'entrée des
différens boghaz, et deux cents hommes pour les
garnisons de Lesbëh, et les quatre tours sur les
boghaz.
Les courriers ayant été arrêtés ou assassinés par les
Arabes, l'ordre ne parvint point au général Morand; il
reçut cependant une lettre d'avis.
En arrivant à Damiette, l'aide-de-camp est étonné de voir les
bouches du lac et du Nil ouvertes aux ennemis, et surtout de
voir ces dispositions ordonnées par le général Morand, qui ne
peut être accusé d'ineptie.
Le général Morand avait été chargé de s'aboucher avec les
Turcs par le général Kléber, avant la capitulation d'El-A'rych.
Il paraît qu'il tint beaucoup à voir s'exécuter les ordres et
les instructions dont il était alors nanti.
L'aide-de-camp du général Rampon ayant été envoyé à
Damiette pour y porter l'ordre de ce mouvement, y
arriva le 21 germinal; il sut que la tour d'Omm-Faredge
avait été évacuée sans qu'on y vît l'ennemi, et que les
demi-galères, les avisos et les embarcations armées,
existant dans cette partie du Nil et sur le lac
Menzalëh, avaient été coulés par ordre du général
Morand.
Après l'affaire du 30, la 85e part pour Rahmaniëh.
Après l'affaire du 30, quelques bâtimens turcs de transport
parurent, et joignirent quelques troupes turques aux Anglais.
On apprend, le 20 germinal, qu'un parti d'Anglais et de
Turcs marche sur Rosette, et qu'à leur approche cette
ville avait été évacuée.
Le général Valentin part aussitôt d'Alexandrie avec le
7e régiment de hussards et la 69e de ligne, pour aller
couvrir Rahmaniëh.
Les Anglais, toujours perfides, exécutent strictement les
ordres de leur gouvernement, en retenant comme prisonnière
la garnison du fort, qui devait se retirer avec armes et
bagages.
L'ennemi, après s'être emparé de Rosette, fait le siége
du fort Julien. La garnison de ce fort, après avoir
repoussé trois assauts et eu son commandant tué sur la
brèche, capitule.
Le général Donzelot se réunit au général Belliard après
s'être assuré des bonnes dispositions de Mourâd-Bey.
Les troupes au Caire comprennent le 9e de ligne, la 22e
légère, cent hommes de la 21e, tous les dépôts de cavalerie,
et vingt-quatre à trente pièces de campagne.
La garnison du Caire se renforce des troupes descendues
de la Haute-Égypte pour couvrir cette place menacée par
un ramassis d'hommes de toute nation et de toute secte,
rassemblés par l'or des Anglais.
Quoiqu'il eût été facile de chasser ce ramassis de troupes, en
faisant marcher les troupes du Caire, le général Belliard,
partisan des détracteurs du général Menou, convoqua un conseil
de guerre qui décida qu'on devait attendre l'ennemi sous les
murs du Caire, et couvrir cette place.
Les forts de Salêhiëh et de Belbéis ayant été démolis,
ce ramassis de troupes est entré sans coup férir dans
le pays cultivé, où ces gueux paraissent plutôt
disposés à faire du butin, qu'à chercher à se battre.
Ce parti a poussé un avant-poste jusqu'à El-Anka.
Rien ne contraste mieux avec le système des propagateurs de
l'évacuation, que l'intérêt que le peuple égyptien prend à
l'armée française, et la satisfaction qu'il éprouverait à
nous voir paisibles possesseurs de l'Égypte.
Malgré cette apparition d'une armée anglaise et d'une
armée prétendue turque, les habitans du pays
s'intéressent au succès de nos armes, et verraient avec
satisfaction les Français triompher de ces deux
ennemis.
Les Anglais, après avoir assuré leur position par de
bons retranchemens, et voulant interrompre les
communications d'Alexandrie avec le reste de l'Égypte,
coupèrent, le 24 germinal, la digue qui empêchait les
eaux du lac Maadiëh de se répandre dans le bassin du
lac Maréotis; depuis lors un écoulement considérable se
fait par plusieurs grandes saignées.
Si cette grande étendue d'eau gêne les communications
d'Alexandrie à Rahmaniëh, elle sert à couvrir le plus
grand front d'Alexandrie, en sorte qu'il n'y a qu'une
ligne de quinze à dix-huit cents toises à garder.
La majeure partie de l'armée ennemie s'est portée sur
Rosette; elle a établi sa première ligne, la droite
appuyée à Edko, et la gauche au Nil, derrière un grand
canal et un vaste terrain très fangeux; la seconde
ligne est à la position d'_Aboumandour_, en avant de
Rosette.
Le général de division Lagrange partit d'Alexandrie
avec la 4e demi-brigade légère, la 13e de ligne et le
20e régiment de dragons, pour se réunir aux 7e de
hussards, 22e de chasseurs, 3e et 15e de dragons, 69e,
85e de ligne et 2e légère, et former un camp
d'observation en avant de Rahmaniëh.
Quoique l'armée ait été, dans ces trois affaires, la
victime des dissensions de quelques généraux, elle n'en
paraît pas moins bien disposée à faire repentir l'armée
anglaise d'être venu tenter le sort des armes, avec des
vétérans accoutumés à avoir la victoire pour résultat,
et l'honneur de bien servir leur pays pour récompense.
_Le lieutenant-général ****._
(Nº 3.) En quarantaine à , le
Tu sera surpris, mon cher Savary, d'apprendre l'arrivée en France du
général Reynier, tandis qu'une armée anglaise envahit l'Orient, agit
dans l'intérieur de l'Égypte et occupe peut-être en cet instant sa
capitale. Je vais te développer les raisons d'un retour auquel tu ne
t'attendais certainement pas: je commence par les moyens.
Le 23 floréal, à huit heures du soir, cinquante guides à pied,
autant à cheval, trois compagnies de la 32e, avec une pièce de
canon, ont investi la maison qu'étaient venu occuper les généraux
Reynier et Damas, après que le général Menou leur eut retiré leurs
troupes: résister n'eût été ni possible ni utile; cependant ils
étaient déterminés à tout plutôt que de laisser saisir leurs papiers
et leur correspondance. Heureusement le général Menou n'en avait
pas l'intention, ou, ce qui est plus vraisemblable, il ne l'a point
osé; et à onze heures du soir, le général Reynier, l'adjudant
commandant Boyer, le chef de bataillon du génie Bachelu, l'ami
Néraud et moi, nous étions à bord du _Lodi_; le général Damas, avec
l'inspecteur en chef Daure, fut embarqué sur le _Good-Union_. Nous
n'avons pu appareiller que le 29.
Instruit, ou plutôt trompé par les rapports fabuleux du général en
chef, qui seuls parvenaient au gouvernement, grâce aux précautions
qu'il prenait pour empêcher qu'aucune lettre ne fût remise à bord
des bâtimens expédiés, il est nécessaire de soulever le voile qui
couvre le tableau dégoûtant de ses opérations, de sa scélératesse et
de ses crimes.
Depuis long-temps les généraux marquans dans l'armée par leurs
talens et leurs lumières, avaient excité l'animosité du général
Menou, qui frémissait de rage en voyant des généraux plus jeunes que
lui se permettre de lui faire des représentations fondées, et de lui
donner de sages conseils. Depuis long-temps il méditait la vengeance
que lui suggéraient son amour-propre et sa morgue blessés; et les
mêmes circonstances qui auraient dû l'engager à se réunir à eux pour
sauver l'armée et défendre l'Égypte, sont celles dont il a profité
pour organiser et exécuter les moyens d'assouvir sa haine.
Le 10 ventôse, une flotte anglaise de cent cinquante voiles paraît
devant Aboukir; on en reçoit la nouvelle au Caire le 13 après midi;
le rapport annonçait que les chaloupes étaient à la mer pour opérer
le débarquement. Un général doué seulement du sens commun, se fût
pénétré de la nécessité de réunir jusqu'aux moindres détachemens de
son armée, de se précipiter avec elle sur Aboukir.... Aussi
n'est-ce point là ce que fit le général Menou; il envoie l'ordre au
général Reynier de partir _sur-le-champ_, avec deux demi-brigades de
sa division, pour _Belbéis_. Il garde les deux autres au Caire, et
donne l'ordre à la division Lanusse _de se tenir prête à marcher sur
Alexandrie_. Le général Bron part avec le 22e de chasseurs
seulement, pour Aboukir, et le reste de la cavalerie, les 14e, 15e
et 7e de hussards, attend à Boulac des ordres de départ.
Cependant le 14 le général Lanusse reçoit l'ordre d'emmener avec lui
trois demi-brigades de sa division et de s'arrêter à Rahmaniëh _où
il attendra de nouveaux ordres_. Le chef de l'état-major général lui
écrit que _vu l'état des choses, la 88e_ (aussi de sa division et
l'une des plus fortes) _restera au Caire, et qu'il peut, s'il le
veut, emmener son artillerie_.
Le général Menou, soit pour soutenir son débile courage, soit pour
étourdir l'armée sur les dangers qui la menaçaient et la livrer plus
facilement aux ennemis, répand parmi les troupes les bruits les plus
ridicules. Il annonce lui-même _que la flotte anglaise est chargée
seulement de peignes et de brosses_, dont la côte s'est trouvée
couverte; il écrit aux généraux _que les Anglais ne veulent faire
que des simulacres de débarquement_; et, satisfait de ses bonnes
dispositions, goûtées pleinement par les Destaing, les Robin, les
Valentin, etc., il reste au Caire dans son quartier-général.