Caire, la citadelle, les forts et la ville de Boulac seront évacués par
les troupes françaises et auxiliaires, qui se retireront à Ibrahim-Bey,
île de Raouddah et dépendances, le fort Leturq et Gisëh, d'où elles
partiront le plus tôt possible, et au plus tard dans cinq jours, pour se
rendre au point de l'embarquement. Les généraux des armées anglaise et
ottomane s'engagent en conséquence à faire fournir à leurs frais, aux
troupes françaises et auxiliaires, les moyens de transport par eau, pour
porter les bagages, vivres et effets au point de l'embarquement. Tous
ces moyens de transport par eau seront mis, le plus tôt possible, à la
disposition des troupes françaises.
ARTICLE 5.
Les journées de marche et les campemens du corps de l'armée
française et des auxiliaires seront réglés par les généraux des
armées respectives, ou par des officiers d'état-major nommés de part
et d'autre; mais il est clairement entendu que suivant cet article,
les journées de marche et de campement seront fixées par les
généraux des armées combinées. En conséquence, lesdits corps de
troupes françaises et auxiliaires seront accompagnés dans leur
marche par des commissaires anglais et ottomans, chargés de faire
fournir les vivres nécessaires pendant la route et les séjours.
ARTICLE 6.
Les bagages, munitions et autres objets voyageant par eau, seront
escortés par des détachemens français et par des chaloupes armées
des puissances alliées.
ARTICLE 7.
Il sera fourni aux troupes françaises et auxiliaires et aux employés
à leur suite, les subsistances militaires, à compter de leur départ
de Gisëh jusqu'au moment de l'embarquement, conformément aux
réglemens de l'armée française, et du jour de l'embarquement
jusqu'au débarquement en France, conformément aux réglemens
maritimes de l'Angleterre.
ARTICLE 8.
Il sera fourni par les commandans des troupes britanniques et
ottomanes, tant de terre que de mer, les bâtimens nécessaires, bons
et commodes, pour transporter dans les ports de France de la
Méditerranée, les troupes françaises et auxiliaires, et tous les
Français et autres employés à la suite de l'armée. Tout à cet égard,
ainsi que pour les vivres, sera réglé par des commissaires nommés à
cet effet par le général de division Belliard, et par les commandans
en chef des armées alliées, tant de terre que de mer. Aussitôt la
ratification de la présente, ces commissaires se rendront à Rosette
ou à Aboukir, pour y faire préparer tout ce qui est nécessaire à
l'embarquement.
ARTICLE 9.
Les puissances alliées fourniront quatre bâtimens et plus, s'il est
possible, préparés pour transporter des chevaux, les futailles pour
l'eau et les fourrages nécessaires jusqu'à leur débarquement.
ARTICLE 10.
Il sera fourni aux corps de l'armée française et auxiliaires, par
les puissances alliées, une escorte de bâtimens de guerre suffisante
pour garantir leur sûreté et assurer leur retour en France. Lorsque
les troupes françaises seront embarquées, les puissances alliées
promettent et s'engagent à ce que, jusqu'à leur arrivée sur le
continent de la République française, elles ne seront nullement
inquiétées; comme, de son côté, le général Belliard et les corps de
troupes sous ses ordres promettent de ne commettre aucune hostilité
pendant ledit temps, ni contre la flotte, ni contre les pays de Sa
Majesté britannique et de la Sublime Porte, ni de leurs alliés. Les
bâtimens qui transporteront et escorteront lesdits corps de troupes
ou autres Français, ne s'arrêteront à aucune autre côte que celle de
la France, à moins d'une nécessité absolue: les commandans des
troupes françaises, anglaises et ottomanes prennent réciproquement
les mêmes engagemens que ci-dessus pour le temps que les troupes
françaises resteront sur le territoire de l'Égypte, depuis la
ratification de la présente convention jusqu'au moment de leur
embarquement. Le général de division Belliard, commandant les
troupes françaises et auxiliaires de la part de son gouvernement,
promet que les bâtimens d'escorte et de transport ne seront pas
retenus dans les ports de France, après l'entier débarquement des
troupes, et que les capitaines pourront s'y procurer à leurs frais,
de gré à gré, les vivres dont ils auront besoin pour leur retour. Le
général Belliard s'engage en outre, de la part de son gouvernement,
que lesdits bâtimens ne seront point inquiétés jusqu'à leur retour
dans les ports des puissances alliées, pourvu qu'ils n'entreprennent
et ne servent à aucune opération militaire.
ARTICLE 11.
Toutes les administrations, les membres de la Commission des
Sciences et Arts, et enfin tous les individus attachés au corps de
l'armée française, jouiront des mêmes avantages que les militaires.
Tous les membres desdites administrations et de la Commission des
Sciences et Arts emporteront en outre avec eux, non seulement tous
les papiers qui regardent leur gestion, mais encore leurs papiers
particuliers, ainsi que les autres objets qui les concernent.
ARTICLE 12.
Tout habitant de l'Égypte, de quelque nation qu'il soit, qui voudra
suivre l'armée française, sera libre, sans qu'après son départ sa
famille soit inquiétée ni ses biens séquestrés.
ARTICLE 13.
Aucun habitant de l'Égypte, de quelque religion qu'il soit, ne
pourra être inquiété, ni dans sa personne ni dans ses biens, pour
les liaisons qu'il aurait eues avec les Français pendant leur
occupation de l'Égypte, pourvu qu'il se conforme aux lois du pays.
ARTICLE 14.
Les malades qui ne pourront pas supporter le transport seront admis
dans un hôpital, où ils seront soignés par des officiers de santé et
employés français jusqu'à leur parfaite guérison; alors ils seront
envoyés en France les uns et les autres, aux mêmes conditions que
les corps de troupes. Les commandans des troupes des armées alliées
s'engagent à faire fournir, sur des demandes en règle, tous les
objets qui seront nécessaires à cet hôpital, sauf les avances à être
remboursées par le gouvernement français.
ARTICLE 15.
Au moment de la remise des villes et forts désignés dans la présente
convention, il sera nommé des commissaires pour recevoir
l'artillerie, les munitions, magasins, papiers, archives, plans et
autres effets publics que les Français laisseraient aux puissances
alliées.
ARTICLE 16.
Il sera fourni, autant que possible, par le commandant des troupes
de mer des puissances alliées, un aviso pour conduire à Toulon un
officier et un commissaire des guerres, chargés de porter au
gouvernement français la présente convention.
ARTICLE 17.
Toutes les difficultés ou contestations qui pourraient s'élever sur
l'exécution de la présente convention, seront terminées à l'amiable
par des commissaires nommés de part et d'autre.
ARTICLE 18.
Aussitôt la ratification de la présente convention, tous les
prisonniers anglais ou ottomans qui se trouvent au Caire seront mis
en liberté, de même que les commandans et chefs des puissances
alliées mettront en liberté les prisonniers français qui se trouvent
dans leurs camps respectifs.
ARTICLE 19.
Un officier supérieur de l'armée anglaise, un officier supérieur de
son altesse le suprême visir et de son altesse le capitan-pacha,
seront échangés contre des otages de pareil nombre et grade de
troupes françaises, pour servir de garantie à l'exécution du présent
traité. Aussitôt que le débarquement des troupes françaises sera
effectué dans les ports de France, les otages seront réciproquement
rendus.
ARTICLE 20.
La présente convention sera, par un officier français, portée et
communiquée au général Menou, à Alexandrie, et il sera libre de
l'accepter pour les troupes françaises et auxiliaires de terre et de
mer qui se trouvent avec lui dans cette place, pourvu que son
acceptation soit notifiée au général commandant les troupes
anglaises devant Alexandrie, dans dix jours, à compter de celui où
la communication lui en aura été faite.
ARTICLE 21.
La présente convention sera ratifiée par les commandans en chef des
troupes et armées respectives, vingt-quatre heures après la
signature.
Fait quadruple, au camp des Conférences, entre les deux armées, le 8
messidor an IX, à midi, ou le 27 juin 1801, ou le 16 du mois saffar
1216.
_Signé_, DONZELOT, _général de brigade_; MORAND,
_général de brigade_; TAREYRE, _chef de brigade_;
JOHN HOPE, _brigadier général_; OSMAN-BEY,
ISAAC-BEY.
Approuvé.
J. HELY HUTCHINSON, _général en chef_.
Approuvé de la part de lord Keith.
JACQUES STIVENSON, _capitaine de la marine royale_.
Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour
l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane.
HHADJY-YOUSOUEFF, _visir_.
Nous avons approuvé les articles de la présente convention pour
l'évacuation de l'Égypte, et la remise à la Porte ottomane.
HUSSEYN-PACHA, CAPOUTAUDERYA.
Approuvé et ratifié la présente convention le 9 messidor an IX de la
République française.
_Le général de division_, BELLIARD.
Au Caire, le 11 messidor an IX (30 juin 1801).
LE GÉNÉRAL DE DIVISION BELLIARD, AU PREMIER CONSUL BONAPARTE.
MON GÉNÉRAL,
Après le départ du général en chef Menou et de l'armée pour Aboukir,
le 21 ventôse, je demeurai au centre de l'Égypte avec un corps de
troupes de deux mille cinq cent cinquante-trois hommes, pour
défendre l'Égypte, la ville du Caire et son arrondissement, contre
l'armée du visir, qui s'avançait par les déserts de la Syrie, et
contre les troupes anglaises apportées de l'Inde à Cosséir et Suez.
(On avait eu avis que plusieurs vaisseaux étaient dans la mer Rouge,
à la hauteur de Gedda.)
Une partie des troupes sous mes ordres formait la garnison de la
citadelle, des tours de l'enceinte du Caire, des places de Gisëh, le
vieux Caire et Boulac. Il me restait une réserve mobile de quatre
cent quatre-vingt-cinq hommes, avec laquelle je devais faire le
service de la place, réunir des grains et des subsistances, et faire
l'escorte des convois militaires de vivres et de munitions pour
l'armée, arrêter l'armée du visir, et manoeuvrer devant elle
lorsqu'elle se présenterait, pour donner le temps au général en chef
de se porter sur lui avec toutes ses forces, après avoir battu
l'armée anglaise.
Le 24, j'écrivis au général Donzelot, qu'on avait laissé à Siout,
d'évacuer la Haute-Égypte, et de se rendre à grandes journées au
Caire avec ses troupes. J'invitai pareillement Mourâd-Bey, qui se
montrait toujours fidèle à ses traités, de descendre, de venir
occuper Siout et Miniet, de maintenir la tranquillité dans le pays,
et de nous envoyer des grains. J'écrivis aussi aux commandans de
Miniet et de Benisouef de réunir des barques et d'expédier sur le
Caire tous les grains qu'ils pourraient ramasser; nos magasins
étaient presque vides.
Le 4 germinal, je reçus la nouvelle de la malheureuse journée du 30
ventôse. Alors l'espoir de forcer l'armée anglaise à se rembarquer
fut perdu; il restait à la contenir sur les sables d'Aboukir, à
arrêter l'invasion du visir, et empêcher la jonction des deux
armées. Le général en chef, avec son armée, se retira à Alexandrie,
fit travailler à former un camp retranché, et à mettre la place en
état de défense.
D'après les ordres du général en chef, je fis sortir des places de
Salêhiëh et Belbéis tous les hommes qui étaient inutiles pour leur
défense; et comme il y avait dans ces places des magasins
considérables, j'en fis évacuer une partie sur le Caire.
Le 14, conformément aux ordres que j'avais reçus du général en chef,
j'écrivis aux commandans de Belbéis et de Salêhiëh, que lorsqu'ils
seraient assurés que des forces considérables étaient en marche de
la Syrie pour l'Égypte, d'évacuer les places, d'apporter le plus de
munitions et de vivres qu'ils pourraient, de faire sauter les forts,
et de les mettre dans l'impossibilité de servir aux ennemis. Des
rapports annonçaient déjà la marche de l'armée turque.
Le 16 germinal, je reçus un renfort de cinq cent soixante-dix
hommes, que le général Donzelot amena de la Haute-Égypte. La peste
faisait beaucoup de ravages dans la garnison du Caire et parmi ses
habitans.
Le 21, j'appris la prise de Rosette, l'arrivée de l'armée ottomane à
Salêhiëh. La garnison de cette place, celles de Belbéis et
Birket-el-Adji se retirèrent sur le Caire, où elles arrivèrent le
24. Je donnai ordre à la garnison de Suez de revenir au Caire par la
vallée de l'Égarement.
J'appris que Damiette avait été évacuée, et qu'il était resté deux
cents hommes pour occuper Lesbëh et les forts de la côte.
La Charkié envahie, l'une des branches du Nil ouverte, l'autre sur
le point de l'être, la fidélité des mameloucks, dont le caractère de
Mourâd-Bey était la garantie, ébranlée par sa mort et nos pertes, je
pris le seul parti qui me restât dans cet état extrême, celui de
fortifier l'enceinte et les environs du Caire, de prendre une
attitude imposante qui pût faire craindre à l'ennemi de s'avancer
avant d'avoir réuni de grands moyens.
Cependant le visir avait ralenti sa marche, et s'était arrêté à
Salêhiëh et Belbéis, pour y organiser son armée, former des
magasins, et se recruter d'Arabes, de mameloucks et de gens du pays.
Je fus instruit sur ces entrefaites que le général de division
Lagrange, avec un corps de trois mille neuf cents hommes, rassemblés
le 26 germinal, couvrait Rahmaniëh. Mes efforts et mes espérances
augmentèrent. Il eût été avantageux peut-être à nos deux corps de se
réunir pour combattre le visir lorsqu'il venait de traverser le
désert, et avant qu'il eût pu mettre de l'ordre dans ses troupes,
prendre de l'influence dans le pays et le soulever. Mais le général
Lagrange avait ordre de couvrir Rahmaniëh, et ce ne fut que forcé
par l'armée anglaise et le corps du capitan-pacha, après un combat
très vif qui dura toute la journée du 19 floréal, qu'il l'abandonna.
Le 23, il arriva au Caire avec ses troupes. J'appris aussi que la
digue du lac Maadiëh avait été rompue, et que les eaux se répandant
dans le lac Maréotis, rendaient déjà les communications de Rahmaniëh
à Alexandrie très difficiles.
J'appris encore que les forces anglaises étaient débarquées à Suez.
Aussitôt la réunion des troupes du général Lagrange, je crus, avant
que l'armée anglaise pût être près du Caire, devoir marcher sur
Belbéis, pour voir l'ennemi, sonder ses projets, l'attaquer et
savoir s'il ne serait pas possible de le renvoyer à Salêhiëh.
En effet, le 24, le petit corps de troupes auquel la défense du
Caire devait être confiée, fut organisé sous les ordres du général
Alméras; et, le 25, je marchai avec le reste des troupes, commandé
par les généraux de division Lagrange et Robin. Le même jour, je
couchai à El-Menayer. Quelques détachemens que nous rencontrâmes,
furent repoussés.
Le 26, au jour, je me mettais en mouvement pour Belbéis, lorsque
l'ennemi, qui venait à notre rencontre avec du canon, parut; je
marchai sur lui occupant les hauteurs du désert à l'est
d'El-Menayer. Vous trouverez ci-joint le rapport de l'affaire, qui a
duré jusqu'à midi; voyant que l'ennemi courait d'un côté lorsque je
marchais de l'autre et m'avançais sur lui; voyant qu'il était très
décidé à ne point quitter l'Égypte; voyant qu'en guerroyant de la
sorte j'usais mes munitions, et que je perdais des hommes sans en
tirer aucun avantage; craignant qu'un corps de cavalerie assez
nombreux qui avait disparu le matin, après avoir poussé une charge
vigoureuse, ne fût venu sur le Caire; pensant en outre, que les
Anglais et les troupes du capitan-pacha avaient suivi le général
Lagrange, et devaient se trouver à un ou deux jours du Caire, je me
décidai à revenir pour travailler à barrer le Nil, faire des
batteries, fortifier Gisëh, et perfectionner autant que possible mon
immense ligne. En arrivant au Caire, le général Alméras me dit qu'il
m'avait envoyé plusieurs courriers, pour annoncer l'arrivée des
Anglais et du capitan-pacha à Terranëh.
Pressé par trois armées nombreuses, et qui, tous les jours
recevaient de nouvelles forces de la désertion des habitans de
l'Égypte, des Arabes, des mameloucks (tous ceux de la Haute-Égypte
se réunirent au capitan-pacha, et même l'émigration des habitans de
l'Asie, que l'espoir du pillage attirait dans cette fertile
contrée), j'avais à défendre la ville du Caire, dont la population
devenait ennemie, et pouvait réunir vingt-cinq à trente mille
combattans; au milieu de nos camps la ligne de circonvallation
offrait un développement de douze mille six cents toises. J'étais
sans argent; les fonds qui sont entrés en caisse depuis le départ de
l'armée proviennent des versemens faits par les officiers généraux
ou particuliers, et par des individus attachés à l'armée, qui, sur
la demande qu'on leur en a faite, ont donné leur argent pour les
dépenses de l'armée; quelques contributions ordinaires et
extraordinaires, ainsi que la monnaie, nous ont fourni des
ressources; j'avais très peu de vivres et de munitions d'artillerie.
Il fallut presque tout créer, magasins, affûts, poudre, etc.
Alexandrie n'était plus qu'une île d'un accès très difficile, et
avec laquelle j'étais sans communication depuis vingt-deux jours.
Je délibérai si nous nous retirerions dans la Haute-Égypte; mais
l'examen de cette contrée n'offrait aucune position militaire,
j'avais très peu de moyens de transport, et je ne devais pas croire
que l'ennemi me laisserait le temps de préparer cette retraite: il
n'y avait aucune ville qui offrît assez de moyens pour la création
d'un arsenal, assez de ressources pour les travaux que nous eussions
été obligés d'entreprendre; cette contrée d'ailleurs était ravagée
par une peste affreuse.
Le parti que je pris fut celui que Chevert prit à Prague dans des
circonstances bien moins difficiles; car il n'était pas au centre de
l'Afrique, pressé par deux armées ottomanes; il n'avait pas au
milieu de son camp une population nombreuse et féroce; nous avions
comme lui une armée européenne devant nous (l'armée anglaise), et je
n'avais comme lui qu'un faible corps en état de combattre, et un
développement immense à défendre; j'avais en outre un grand nombre
de malades, de guerriers mutilés, et des citoyens que l'amour des
arts et des sciences avaient attirés en Égypte.
Je fis arrêter les chefs de la religion, les membres du divan et les
hommes les plus marquans de la ville du Caire; ils furent renfermés
dans la citadelle; on dirigea les batteries sur la ville; les plus
grandes menaces lui furent faites: les généraux, les officiers, les
soldats se mirent à creuser des fossés. On éleva des retranchemens
sur lesquels on posa des canons, la plupart trouvés en Égypte; le
mouvement continuel des troupes semblait les multiplier; partout
nous présentâmes une altitude imposante et une apparence de force
qui fit que nos ennemis jugèrent que, pour arriver au Caire, il
fallait marcher sur nos cadavres et ses ruines.... Le peuple du
Caire dut penser que le moindre mouvement hostile de sa part serait
le signal de la mort de ses chefs et de la destruction de la ville.
Nos exploits étaient récens, l'impression qu'ils avaient faite
était grande, et on devait tout craindre d'hommes habitués depuis
long-temps à toutes les chances de la guerre. On vit bien que nous
voulions périr tous ou dicter les conditions de notre retraite;
aussi l'ennemi mit-il beaucoup de lenteur dans ses mouvemens, marcha
avec beaucoup de précaution, et ne voulut arriver devant nous
qu'après avoir réuni de grands moyens; cela me fit gagner du temps,
en attendant les instructions du général en chef, dont je n'avais
pas de nouvelles depuis quarante-cinq jours. Le 24 prairial, arriva
un détachement de dromadaires qui me remit une lettre, et point
d'instructions pour la conduite que je devais tenir dans ces
circonstances difficiles; je renvoyai ce détachement pour informer
le général en chef de notre position, qu'il semblait ne pas
connaître. Ci-joint la lettre que je lui écrivis.
Le 1er messidor nous fûmes entièrement investis par les armées
combinées, et toute communication à l'extérieur fut coupée. Les
jours suivans les ennemis firent replier quelques uns de nos
avant-postes, et commencèrent à établir des batteries: ils avaient
jeté un pont de bateaux au village de Choubra, un petit corps
d'armée descendait de la Haute-Égypte.
Le 3, on convint d'une suspension d'armes, et le 4 il y eut une
conférence composée de trois officiers français, d'un nombre égal
d'officiers des armées combinées; le 5 nous proposâmes les
conditions de notre retraite; le 8 elles furent acceptées, et
ratifiées le 9.
Nos lignes de circonvallation ne pouvaient tenir par leur
développement immense, et par la faiblesse de plusieurs points,
contre une attaque de vive force. Nous avions à peine cent cinquante
coups à tirer par pièce. Nous avions à dos la population du Caire,
qui, ne recevant plus de vivres de la campagne, aurait certainement,
en cas d'attaque, concerté ses mesures avec celles des assiégeans;
nos lignes étant forcées, les différens corps se fussent retirés
très difficilement sur la citadelle; nous perdions nos chevaux
d'artillerie et de cavalerie, et tous nos moyens de transport de
munitions. La résistance qu'on eût pu faire eût été de vingt à
vingt-cinq jours, en raison des subsistances; mais alors plus
d'espoir d'entrer en négociations, il faut être à la merci des
ennemis, obéir à leurs ordres; quelle capitulation pouvait-on
espérer de deux armées turques maîtresses de l'Égypte et du Caire?
Les Anglais pourraient-ils les arrêter?
Nous aurions cependant pris ce parti, mon Général, si des points de
contact avec la France eussent encore existé pour nous, et s'il nous
fût resté quelque espoir de secours. Nous ne pouvions les attendre,
ces secours, que jusqu'au 25 au plus tard, la convention a été
conclue le 9.
Mais, mon Général, depuis huit mois vous connaissez l'expédition
d'Abercombrie; vous avez fait pour la brave armée d'Égypte, que vous
regardez comme votre famille, tout ce qu'il était possible.
Gantheaume avait été expédié avec cinq mille hommes; s'il fût arrivé
à temps, notre position serait bien différente; il n'a pu passer,
tous vos efforts ont été infructueux. Depuis quatre mois, nous
défendons l'Égypte pied à pied. Vous connaissez notre situation, et
bien sûrement vous avez tout fait pour l'améliorer. Rien n'est
arrivé, que pouvons-nous espérer? Les Anglais ne seraient pas, je
crois, aux portes du Caire, s'ils craignaient une escadre nombreuse
dans la Méditerranée.
Je ne vous ferai pas l'éloge des officiers-généraux, des chefs, des
officiers, des soldats. Ces guerriers, couverts de cicatrices, ont
battu, sous vos ordres, cinq armées autrichiennes en Italie, et ont
fait la conquête de l'Égypte. Ils luttent depuis trois ans contre
les privations de toute espèce, la peste et les efforts de l'Europe
et de l'Asie: vous les connaissez tous; ils n'ont cessé de se rendre
dignes de vous.
Vous trouverez ci-joint le plan de l'arrondissement du Caire; vous
le connaissez mieux que personne. Déroulez-le, jetez les yeux sur la
situation des troupes, l'état de nos munitions, et sur celui de la
caisse; voyez les rapports du directeur du génie et du commandant
d'artillerie; ces pièces seront suffisantes pour vous donner une
idée de nos ressources, de nos moyens et de notre position. Je joins
aussi l'état des malheureuses victimes de la maladie contagieuse.
J'emmène avec moi les troupes auxiliaires à cheval et à pied.
Beaucoup d'habitans du pays nous suivent avec leurs familles. Je
ferai aussi embarquer plusieurs chevaux et jumens, qui seront remis
au gouvernement, s'il le désire, en le remplaçant par des chevaux
français.
Le chef de brigade du génie d'Hautpoul, mon général, et le citoyen
Champy, directeur-général des poudres et salpêtres, vous remettront
la convention que j'ai faite avec les trois généraux des armées
combinées. Le commissaire Reynier se rend en France pour porter les
états des besoins de notre armée; je vous les recommande tous les
trois, mon général; ils jouissent à l'armée d'une grande
considération, et sont estimés du général en chef.
Salut et respect.
_Signé_ BELLIARD.
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
(Nº 1.) _Au quartier-général d'Alexandrie, le 4 floréal an IX_
(24 avril 1801)