Le général Belliard était loin, sans doute, de craindre de pareilles

forces; mais il lui était impossible de les joindre, et par

conséquent de les battre; il ne pouvait atteindre de telles troupes

qu'avec du canon: aussitôt qu'il faisait un mouvement en avant,

toute cette cavalerie passait sur les derrières et sur les flancs.

Faisait-il un mouvement rétrograde, elle voltigeait autour de lui,

et menaçait de le tourner de toutes parts. Enfin, après avoir usé

les deux tiers de ses munitions, le général Belliard craignant avec

raison que l'ennemi ne se portât sur le Caire, où il aurait

infailliblement pénétré, n'y ayant pas assez de troupes pour garder

une aussi grande enceinte, se retira, vint coucher à Birket-el-Adji,

et rentra le lendemain de bon matin au Caire.

L'ennemi nous suivit avec vigueur jusqu'à El-Anka: il nous abandonna

à cette hauteur, et se retira du côté de Belbéis.

Il est impossible d'évaluer la perte de l'ennemi; les espions la

portèrent à trois cents morts; de notre côté, nous eûmes une

vingtaine d'hommes de tués ou blessés.

Il faut convenir que cette attaque fut résolue bien légèrement. On

avait appris l'année dernière, lors de la bataille d'Héliopolis, la

manière dont les Turcs combattaient: on devait savoir que leur

cavalerie cernait nos carrés, toujours prête à profiter d'un faux

mouvement, tandis que nous ne pouvions rien sur elle; leur

infanterie, même en plaine, ne pouvait être atteinte par la nôtre,

dont tous les mouvemens étaient subordonnés à ceux d'un énorme

carré: on ne pouvait donc avoir pour but, en sortant du Caire, que

d'aller attaquer Belbéis, où le visir avait son camp et toutes ses

provisions: il fallait donc être conséquent, et ne point sortir du

Caire dans la crainte que l'ennemi ne s'y jetât, ou bien une fois

sorti, il fallait attaquer Belbéis, qui était le seul but

raisonnable que l'on avait pu se proposer.

Notre retraite précipitée fit un assez mauvais effet dans la ville:

cependant, comme on avait eu la précaution d'arrêter tous les chefs,

et que le saccage de Boulac, et d'une partie du Caire était encore

présent à tous les yeux, la ville ne bougea pas.

Aussitôt le départ du général en chef pour Alexandrie, on avait

commencé la ligne retranchée qui devait fermer l'espace qui s'étend

depuis le fort Camin au Nil, vis-à-vis Embabëh: on y travailla de

nouveau avec la plus grande activité, ainsi qu'à toutes les

fortifications qui se trouvaient à l'entour du Caire. On fit en

avant de Gisëh cinq fossés ou lunettes, armées de trois pièces de

canon chacune; mais ce fut principalement à la citadelle que l'on

travailla le plus activement.

Le général Belliard avait envoyé le citoyen Pétrucy, payeur, dans la

Haute-Égypte, auprès des mameloucks, qui étaient descendus jusqu'à

Miniet; il devait leur demander des blés dont nous commencions à

manquer, et pressentir leurs dispositions à notre égard: ils

promirent quarante barques chargées de grains, firent les plus

belles protestations d'amitié: cependant quinze jours s'écoulèrent,

et les grains n'arrivèrent pas; bien plus, on répandit le bruit que

les mameloucks venaient de se joindre aux Anglais, et deux ou trois

jours après on en eut la certitude.

L'orgueil et l'apathie de l'ignorance, le fanatisme le plus féroce,

la dissimulation la plus profonde, le tout couvert sous les dehors

de simplicité et de bonhomie, tel est le Turc, que trois ans de la

fréquentation la plus intime ne nous avaient pas fait connaître. À

peine pouvions-nous nous flatter d'avoir quelques vrais amis dans le

Caire, ville que nous avions toujours ménagée, et nous osions

compter sur l'amitié des mameloucks que nous avions chassés de chez

eux, et auxquels nous avions fait une guerre cruelle: la confiance

sera toujours la base du caractère français. Nous pensions que

Mourâd-Bey nous était dévoué: cependant l'on est certain qu'en même

temps qu'il nous faisait les plus belles protestations d'amitié, il

recevait des présens des Anglais, et traitait avec eux. Il mourut de

la peste en floréal, et désigna pour son successeur Osman-Bey; mais

les autres beys ne le reconnurent point.

Les Anglais et les Turcs parurent à la vue de Gisëh, dans les

derniers jours de prairial; ils firent successivement trois

campemens à une lieue de distance l'un de l'autre, et vinrent enfin

se poster dans un rentrant que forme le Nil, la gauche appuyée au

fleuve, et la droite, formée par le capitan-pacha, à un village du

côté du désert. L'armée du visir était sur la rive droite, la droite

appuyée au Nil et la gauche à un village du côté de la Koubé: les

Anglais firent un pont de bateaux pour communiquer avec l'armée du

visir; le 2 messidor ils vinrent avec le capitan-pacha cerner Gisëh;

l'arrière-garde du visir se joignit à son corps d'armée.

On portait généralement la force de l'armée du visir à environ huit

mille hommes de cavalerie, et huit à dix mille hommes d'infanterie,

tous Arnautes ou Albanais; le reste, difficile à estimer, se

composait d'Arabes, ou gens du pays, ou domestiques, ou says; le

corps des Anglais était de six mille hommes et six cents cavaliers;

le capitan-pacha pouvait avoir huit mille hommes d'infanterie, dont

trois mille exercés à l'européenne, et deux mille cavaliers; les

mameloucks de leur suite pouvaient former deux mille cavaliers.

Les Anglais attendaient, en outre, six mille Cipayes de l'Inde; une

partie avait déjà paru à Souez, mais la peste les en avait chassés;

ils s'étaient dirigés sur Cosséir, et les espions rapportaient

qu'ils étaient en marche pour descendre de la Haute-Égypte.

D'après le relevé de l'état de situation des troupes qui étaient au

Caire, nous avions cinq mille six cent trente-quatre hommes pour

défendre Gisëh, l'île de Roda, l'Aquéduc jusqu'à la citadelle, le

front, depuis la ligne de Boulac et la partie comprise depuis Boulac

jusqu'à Ibrahim-Bey. La cavalerie, au nombre de mille trente-huit

hommes, était campée en réserve derrière la ligne de Boulac; un

bataillon d'infanterie, les invalides, les dépôts et les

auxiliaires, le tout au nombre de seize cent dix-sept hommes,

formait la garnison de le citadelle, celle des forts environnant la

place du Caire et du quartier cophte.

Les troupes attachées à l'artillerie et au génie faisaient le

service particulier à ces deux armes; les canonniers peu nombreux

étaient suppléés par les marins.

Le 3 messidor les Anglais cernèrent de plus près Gisëh et

commencèrent des batteries; il y avait près de quinze jours

qu'Osman-Bey Bardisy, qui avait été, l'année dernière, député par

Mourâd-Bey, au Caire, avait, sous un léger prétexte, écrit à

Pétrucy, qu'il avait connu dans la Haute-Égypte; celui-ci répondit à

Osman-Bey, qui était campé près d'Embabëh; il témoigna le désir de

voir Pétrucy; le général Belliard lui permit d'aller le trouver, et

le fit accompagner par son premier aide-de-camp Majou; il les

chargea de s'informer adroitement de la force de l'ennemi et de ses

projets.

Bardisy leur fit beaucoup d'amitiés, témoigna sa surprise de ce que

les Français osaient se défendre contre tant d'ennemis; il ajouta

qu'il avait vu le général anglais, et qu'il lui avait dit: «Pourquoi

fais-tu la guerre aux Français, qui sont chrétiens comme toi?--Parce

que mon gouvernement me l'ordonne.--Et pourquoi ton gouvernement te

l'ordonne-t-il?--Parce qu'il ne veut pas que les Français occupent

l'Égypte.--Et si tu prends les Français, qu'est-ce que tu leur

feras?--Si les Français m'avaient pris, ils m'auraient bien traité;

de même si je les prends, je les traiterai en amis; je leur

laisserai leurs armes et leurs canons et je les enverrai en France.»

Il était impossible de faire des ouvertures plus adroites. Majou

n'eut pas l'air de les comprendre, et assura Bardisy que les

Français avaient la plus grande envie de se battre; il le questionna

sur la force des Anglais; le bey répondit qu'il ne la connaissait

pas, mais qu'il avait compté deux cent quarante tambours, et demanda

combien les Européens mettaient d'hommes par tambour.

La correspondance entre Bardisy et Pétrucy continua, mais par

lettres seulement, et sur des choses indifférentes.

Le 3 messidor, le général Belliard conclut un armistice de trois

jours avec l'ennemi; le soir même il assembla un conseil de guerre

composé des généraux, de tous les chefs des corps, des citoyens

Estève, Champy, directeur des poudres, et Comté, chef de brigade des

aérostiers. Il dit qu'il avait conclu avec l'ennemi un armistice,

pour pouvoir rassembler avec plus de sécurité les généraux et les

chefs de chaque corps qui devaient composer le conseil.

Il fit un tableau rapide de notre position; il lut une lettre

insignifiante du général en chef, qui lui avait été apportée douze

jours auparavant, par le chef de brigade Latour-Maubourg, arrivé

d'Alexandrie par le désert, sous l'escorte d'un détachement de

dromadaires; il avait sur-le-champ réexpédié les dromadaires avec un

de ses aides-de-camp, en priant instamment le général en chef de lui

envoyer une instruction détaillée sur la conduite qu'il avait à

tenir; il ajouta que dix jours suffisaient pour le retour des

dromadaires, et que si à cette époque ils n'étaient pas revenus, il

traiterait avec l'ennemi, parce qu'il regardait comme impossible de

défendre le Caire avec le peu de troupes qu'il avait à ses ordres.

Le général Belliard invita les membres du conseil à discuter avec

modération; mais il ne posa aucune question, en sorte que la

discussion s'engagea vaguement et sans suite.

Le chef de brigade Tarreyre essaya de poser des questions, qui

furent trouvées insignifiantes par le général Lagrange; le chef de

brigade Guanget lut un discours assez bien écrit, mais qui parut un

peu trop se ressentir de l'opinion exagérée de son auteur, et qui

n'eut point de suite. Le conseil, dans ce moment, ressemblait assez

à ces assemblées de la révolution, prêtes à décider une question

importante, et où la grande majorité était tenue en échec par une

faible minorité. Le général Lagrange trouvait que les négociations

avaient été prématurées; le général Belliard eut beau lui observer

qu'une trève n'engageait à rien; qu'en se prévenant réciproquement

deux ou trois heures d'avance, l'ennemi pouvait, comme nous, la

rompre sans inconvénient; qu'il avait cru ne pouvoir sans danger

ôter de leurs postes respectifs les généraux et les chefs des corps,

et que c'était la seule raison qui l'avait engagé à demander un

armistice. Le général Lagrange persistait toujours, et semblait

vouloir éloigner le véritable point de la discussion.

Enfin, le commandant du génie lui demanda s'il croyait, avec les

troupes qui étaient au Caire, pouvoir défendre l'enceinte immense

que nous occupions; s'il croyait qu'en combinant une attaque de vive

force sur tous les points, il serait impossible à l'ennemi d'en

forcer quelques uns et de pénétrer dans le Caire, et alors quel

serait le point de jonction et de retraite de nos troupes dispersées

sur une aussi grande étendue. Le général Lagrange refusa de

s'expliquer; il semblait que les généraux, surtout ceux qui

témoignaient la plus grande confiance, auraient dû prendre la

parole, et répondre aux questions importantes que l'on venait de

faire; cependant tout le monde se tut.

Le général Belliard interpella alors le commandant du génie de

donner son avis.

L'ingénieur le donna en ces termes:

«Je vais prendre notre ligne de défense à partir de la batterie de

l'île de la Quarantaine, vis-à-vis Embabëh, suivant Boulac-Babelmas,

le front Dupuy, la citadelle, le front de l'Aquéduc, l'île Roda,

Gisëh, et le front depuis Gisëh à l'île de la Quarantaine.

«Cette ligne, mesurée par les ingénieurs géographes, a douze mille

six cents toises de développement.

«La batterie de l'île de la Quarantaine, composée de quatre pièces

de gros calibre, est destinée à défendre le passage du fleuve aux

nombreuses chaloupes canonnières de l'ennemi.

«Cette batterie est faite avec beaucoup de soin, mais sa position,

qu'il a été impossible de changer, est extraordinairement vicieuse;

dominée par le village d'Embabëh, elle sera parfaitement

contre-battue et détruite en peu de temps.

«La ligne de Boulac, malgré toute l'activité que l'on a pu mettre

dans le travail, est encore imparfaite sur plusieurs de ses points.

Les fossés de la gauche, creusés dans le sable, se sont comblés, et

il ne reste plus qu'une simple palissade qui lie chaque batterie

entre elles, et qui ne peut point être regardée comme un obstacle.

«On a pratiqué, il est vrai, au moyen des maisons qui bordent la

place du côté du rivage, une seconde ligne, mais elle est composée

en grande partie de faibles murs qui n'ont pas plus de six pieds de

hauteur; elle ne peut être regardée que comme devant protéger la

retraite de la droite.

«Le front de Rubelnass est généralement regardé comme la partie la

plus forte de l'enceinte; cependant, si j'avais à attaquer le Caire,

ce serait sans contredit par là que je le ferais; les maisons des

faubourgs qui étaient en démolition ne sont encore, en plusieurs

endroits, qu'à huit à dix toises du pied du rempart, les Turcs les

occupent; et nous savons tous que supérieurs dans la guerre de

maisons, il nous est presque impossible de les en chasser. Qui les

empêche donc, en moins de cinq ou six jours, d'établir à couvert

plusieurs puits, et de pousser des rameaux de mine sous nos

remparts? Une fois qu'ils seront dans le Caire, il ne faut songer

qu'à la retraite.

«Le front Dupuy n'est défendu que par cinq petits fortins portant

chacun une pièce de canon et vingt-cinq hommes de garnison, placés

sur les mamelons les plus élevés; ils ne défendent que très

imparfaitement le pied des monticules; on a construit pour y

suppléer des retranchemens, mais le peu de troupes dont nous

disposons ne nous permettant pas de mettre sur ce point une colonne

mobile de plus de cinq ou six cents hommes, je demande au chef de

brigade Tarreyre, chargé de cette défense, si, avec un peu de monde

disséminé sur un aussi grand front, il lui sera possible de résister

à une attaque de vive force: je ne parle pas du mur contigu aux

maisons; il est plus faible et plus mal construit qu'un mur de

jardin.

«La citadelle ne peut être considérée que comme un point de

retraite. Cette masse informe, que nous n'avons jamais envisagée que

comme un lieu de dépôt, fait pour épouvanter une populace ignorante,

peut-elle résister à une attaque tentée avec un peu d'art? Les

maisons de la ville touchent le pied des remparts, rien de plus

facile que d'y attacher le mineur en beaucoup d'endroits; le mont

Kattam la domine à une petite portée de fusil, et les chemins pour

conduire du canon sur le sommet de la hauteur sont très bons.

Qu'est-ce d'ailleurs que les remparts de la citadelle? des tours

unies entre elles par des murs de trente pieds d'élévation; quelques

unes de ces tours sont fort bonnes, et contiennent des magasins à

l'abri de la bombe; mais les murailles des courtines, qui paraissent

avoir sept à huit pieds d'épaisseur, sont construites de manière que

l'on a ménagé dans leur épaisseur une galerie de quatre pieds de

largeur et huit à dix pieds de hauteur, en sorte que le boulet

n'aurait à abattre qu'un faible mur de deux pieds d'épaisseur pour

faire autant de brèches qu'il y a de courtines.

«Je demande, d'après l'exposé que je viens de faire, si l'on peut

raisonnablement regarder la citadelle comme notre point de retraite?

Bornons-nous à la considérer, ce qu'elle a été jusqu'ici, comme un

lieu d'entrepôt et un épouvantail pour la ville du Caire. Je me

dispenserai d'entrer dans de plus grands détails; tout le monde doit

sentir que l'ennemi, plaçant quelques mortiers sur le mont Kattam,

pourrait en peu de temps détruire nos puits et nos moulins, et nous

forcer de nous rendre à discrétion.

«Le front de l'Aquéduc, qui occupe une immense étendue, ne peut être

regardé comme défendu; il a été fait pour empêcher les Arabes de

pénétrer sur les derrières du Caire, dans la plaine située entre

cette ville et Boulac, où souvent ils viennent égorger les Français.

Le vieux Caire est entièrement ouvert, et l'île de Roda, qui en est

séparée par une faible branche du Nil, guéable en plusieurs

endroits, n'a pour toute défense que le Mékyas. Cette île se

prolonge jusqu'à la batterie de la Quarantaine, et communique dans

beaucoup d'endroits, à raison des basses eaux, avec la plaine

d'Ibrahim-Bey et de Boulac. Cette île et le front de l'Aquéduc

demanderaient seuls, pour être défendus avec succès, toutes les

troupes qui sont au Caire et à Gisëh. Le visir peut y porter des

troupes et du canon par le point de Thora; et les Anglais, maîtres

du haut du Nil, peuvent, au moyen des barques, y jeter toute espèce

de moyens d'attaque.

«La place de Gisëh serait regardée en Europe comme un faible camp

retranché. Les batteries que l'ennemi a déjà commencées suffiront

pour couper en peu de temps le pont de bateaux et pour abattre la

muraille de jardin qui unit les lunettes en terre que l'on a faites

dernièrement. Ainsi, dès les premiers jours d'attaque, le corps de

place sera ouvert partout où l'ennemi voudra diriger son canon. Je

demande le cas qu'on ferait en Europe d'une pareille place; il

faudrait en outre garder soigneusement toute la partie située sur le

Nil, qui est accessible de tous côtés.

«Gisëh ne peut point servir de retraite pour l'armée, parce qu'il

n'y a que très peu de blé et surtout pas assez de moulins pour faire

de la farine. Ces deux inconvéniens auraient, il est vrai, pu être

prévus; mais on n'aurait jamais eu le temps de former les magasins

nécessaires: il faudrait tout mettre en plein air ou dans de

mauvaises maisons; l'armée et tous ceux qui sont à sa suite

encombreraient l'enceinte de Gisëh, et l'on peut juger des ravages

que produirait un bombardement dans une place aussi étroite, et où

rien n'est à l'abri de la bombe.

«Cependant, comme point militaire, je préférerais Gisëh à la

citadelle pour la retraite de l'armée; d'abord parce que nous

pourrions y retirer toute notre cavalerie, retarder les progrès de

l'ennemi par des sorties nombreuses et fréquentes, que nous ne

serions plongés de nulle part, et qu'en formant des retranchemens en

terre derrière les murailles détruites, la bravoure de nos soldats

en rendrait la prise difficile à l'ennemi; mais que peut le courage

le plus grand quand on manque de vivres? D'ailleurs, une fois

renfermés dans Gisëh, l'ennemi, satisfait de posséder le Caire, nous

cernerait; et quinze jours plus tôt ou quinze jours plus tard il

faudrait bien se rendre.

«Je ne parle point de notre position, considérée sous ses rapports

avec l'Europe; on ne peut établir que des conjectures. Recevra-t-on

des secours, ou n'en recevra-t-on pas? La marche excessivement lente

des Anglais prouve assez que nous n'avons pas de grands moyens dans

la Méditerranée.

«J'observerai que toutes les fortifications qui sont à l'entour du

Caire, n'étaient faites que pour empêcher un parti ennemi de se

jeter dans la place.

«L'exemple de l'année dernière nous a trop appris combien les Turcs

sont redoutables dans les maisons: pour s'opposer à ce parti, il

suffisait de murailles, de retranchemens et de fortins, situés de

distance en distance pour les flanquer; il ne faut donc point

s'étonner de l'insuffisance de ces fortifications contre deux armées

combinées, et qui, par le secours d'une flottille nombreuse, ont

tous les moyens d'attaque que l'on pourrait rassembler en Europe

contre une place forte.»

Le général Belliard voyant que personne ne répondait, posa ainsi la

question, et la mit aux voix, en invitant chaque membre de motiver

son opinion.

Se défendra-t-on dans la ville du Caire, ou traitera-t-on avec

l'ennemi?

La grande majorité fut pour traiter; quelques membres donnèrent un

avis mitigé; quatre seulement furent d'avis qu'on devait se battre.

Il fut donc décidé que l'on conclurait avec l'ennemi un traité

honorable: l'on s'en rapporta là-dessus au général Belliard.

Le général Lagrange, le général Duranteau, le général Valentin, et

le chef de brigade Dupas, qui furent d'avis qu'on devait se battre,

auraient dû beaucoup plus parler qu'ils ne l'ont fait.

Quelques phrases emportées, et quelques lieux communs à part, ils ne

dirent rien de rassurant et d'encourageant pour les membres du conseil.

Le général Lagrange s'obstinait à appeler négociations l'armistice qui

avait été conclu, et disait qu'elles avaient été préméditées. Pressé de

donner un avis plus clair et plus positif, il s'éleva entre lui et le

général Alméras une légère discussion. Le général Lagrange dit qu'il

convenait que notre position n'était pas bonne; qu'il était entièrement

convaincu que nous ne recevrions pas de secours. «Mais, ajouta-t-il, je

crois que nous pouvons encore tenir une quinzaine de jours; et combien

de reproches n'aurions-nous pas à nous faire, si dans cet intervalle il

nous arrivait du renfort!» On lui dit qu'on ferait en sorte de traîner

les négociations pendant un pareil nombre de jours, et que si au bout de

ce temps on recevait des nouvelles du général en chef ou d'autre part,

on serait toujours maître de rompre avec l'ennemi. Il ne répondit autre

chose, sinon que les négociations avaient été prématurées, et que nous

aurions dû nous battre pour notre honneur.

Le commandant d'artillerie exposa, dans son avis motivé, l'état de

nos munitions de guerre: il dit que les pièces de position étaient

très faiblement approvisionnées, et que nos pièces de campagne

n'avaient pas le nombre de coups suffisans pour résister à des

tentatives un peu sérieuses de l'ennemi.

Le citoyen Champy, administrateur de la poudrerie, déclara qu'il

avait fourni jusqu'à mille livres de poudre par jour; mais que les

matières premières lui manquant, il était obligé de cesser la

fabrication.

Le commissaire des guerres Duprat, secrétaire du conseil, déclara

qu'il avait pour deux mois de vivres à la citadelle.

Le citoyen Estève, directeur des finances, dit qu'il ne lui restait

plus que 30,000 francs en caisse, et que la troupe n'était pas

soldée depuis le mois de pluviôse.

Le lendemain, 4 messidor, le général Belliard nomma pour traiter

avec l'ennemi les généraux de brigade Donzelot et Morand, et le

chef de brigade Tarreyre. Le 9 messidor, ils conclurent la

convention dont copie est ci-jointe.

CONVENTION POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE PAR LE CORPS DE TROUPES DE

L'ARMÉE FRANÇAISE ET AUXILIAIRES AUX ORDRES DU GÉNÉRAL DE DIVISION

BELLIARD.

Conclue entre les citoyens Donzelot général de brigade, Morand

général de brigade; Tarreyre, chef de brigade, de la part du général

de division Belliard;

Et M. le général de brigade Hope, de la part de son excellence le

général en chef de l'armée anglaise; Osman-Bey, de la part de son

altesse le suprême visir; Isaac-Bey, de la part de son altesse le

capitan-pacha.

Les commissaires ci-dessus s'étant réunis dans un lieu de conférence

entre les deux armées, après l'échange de leurs pouvoirs respectifs,

sont convenus des articles suivans:

ARTICLE 1er.

Les corps de l'armée française de terre et de mer, les troupes

auxiliaires aux ordres du général de division Belliard, évacueront

la ville du Caire, la citadelle, les forts Boulac et Gisëh, et toute

la partie de l'Égypte qu'ils occupent dans ce moment.

ARTICLE 2.

Les corps de l'armée française et les troupes auxiliaires se

retireront par terre à Rosette, en suivant la rive gauche du Nil,

avec armes, bagages, artillerie de campagne, caissons et munitions,

pour y être embarqués, et de là transportés dans les ports français

de la Méditerranée, avec leurs armes, artillerie, caissons,

munitions, bagages, effets, aux frais des puissances alliées.

L'embarquement desdits corps de troupes françaises et auxiliaires

devra se faire aussitôt qu'il sera possible de l'effectuer; mais au

plus tard dans cinquante jours, à dater de la ratification de la

présente convention. Il est d'ailleurs convenu que lesdits corps

seront transportés dans lesdits ports du continent français par la

voie la plus prompte et la plus directe.

ARTICLE 3.

À dater de la signature et ratification de la présente convention,

les hostilités cesseront de part et d'autre; il sera remis aux

armées alliées le fort Sulkousky et la porte des Pyramides de la

ville de Gisëh. La ligne d'avant-postes des armées respectives sera

déterminée par les commissaires nommés à cet effet, et il sera donné

les ordres les plus précis pour qu'elle ne soit dépassée, afin

d'éviter les rixes particulières, et s'il en survenait, elles

seraient terminées à l'amiable.

ARTICLE 4.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 19 / 26 段