forces; mais il lui était impossible de les joindre, et par
conséquent de les battre; il ne pouvait atteindre de telles troupes
qu'avec du canon: aussitôt qu'il faisait un mouvement en avant,
toute cette cavalerie passait sur les derrières et sur les flancs.
Faisait-il un mouvement rétrograde, elle voltigeait autour de lui,
et menaçait de le tourner de toutes parts. Enfin, après avoir usé
les deux tiers de ses munitions, le général Belliard craignant avec
raison que l'ennemi ne se portât sur le Caire, où il aurait
infailliblement pénétré, n'y ayant pas assez de troupes pour garder
une aussi grande enceinte, se retira, vint coucher à Birket-el-Adji,
et rentra le lendemain de bon matin au Caire.
L'ennemi nous suivit avec vigueur jusqu'à El-Anka: il nous abandonna
à cette hauteur, et se retira du côté de Belbéis.
Il est impossible d'évaluer la perte de l'ennemi; les espions la
portèrent à trois cents morts; de notre côté, nous eûmes une
vingtaine d'hommes de tués ou blessés.
Il faut convenir que cette attaque fut résolue bien légèrement. On
avait appris l'année dernière, lors de la bataille d'Héliopolis, la
manière dont les Turcs combattaient: on devait savoir que leur
cavalerie cernait nos carrés, toujours prête à profiter d'un faux
mouvement, tandis que nous ne pouvions rien sur elle; leur
infanterie, même en plaine, ne pouvait être atteinte par la nôtre,
dont tous les mouvemens étaient subordonnés à ceux d'un énorme
carré: on ne pouvait donc avoir pour but, en sortant du Caire, que
d'aller attaquer Belbéis, où le visir avait son camp et toutes ses
provisions: il fallait donc être conséquent, et ne point sortir du
Caire dans la crainte que l'ennemi ne s'y jetât, ou bien une fois
sorti, il fallait attaquer Belbéis, qui était le seul but
raisonnable que l'on avait pu se proposer.
Notre retraite précipitée fit un assez mauvais effet dans la ville:
cependant, comme on avait eu la précaution d'arrêter tous les chefs,
et que le saccage de Boulac, et d'une partie du Caire était encore
présent à tous les yeux, la ville ne bougea pas.
Aussitôt le départ du général en chef pour Alexandrie, on avait
commencé la ligne retranchée qui devait fermer l'espace qui s'étend
depuis le fort Camin au Nil, vis-à-vis Embabëh: on y travailla de
nouveau avec la plus grande activité, ainsi qu'à toutes les
fortifications qui se trouvaient à l'entour du Caire. On fit en
avant de Gisëh cinq fossés ou lunettes, armées de trois pièces de
canon chacune; mais ce fut principalement à la citadelle que l'on
travailla le plus activement.
Le général Belliard avait envoyé le citoyen Pétrucy, payeur, dans la
Haute-Égypte, auprès des mameloucks, qui étaient descendus jusqu'à
Miniet; il devait leur demander des blés dont nous commencions à
manquer, et pressentir leurs dispositions à notre égard: ils
promirent quarante barques chargées de grains, firent les plus
belles protestations d'amitié: cependant quinze jours s'écoulèrent,
et les grains n'arrivèrent pas; bien plus, on répandit le bruit que
les mameloucks venaient de se joindre aux Anglais, et deux ou trois
jours après on en eut la certitude.
L'orgueil et l'apathie de l'ignorance, le fanatisme le plus féroce,
la dissimulation la plus profonde, le tout couvert sous les dehors
de simplicité et de bonhomie, tel est le Turc, que trois ans de la
fréquentation la plus intime ne nous avaient pas fait connaître. À
peine pouvions-nous nous flatter d'avoir quelques vrais amis dans le
Caire, ville que nous avions toujours ménagée, et nous osions
compter sur l'amitié des mameloucks que nous avions chassés de chez
eux, et auxquels nous avions fait une guerre cruelle: la confiance
sera toujours la base du caractère français. Nous pensions que
Mourâd-Bey nous était dévoué: cependant l'on est certain qu'en même
temps qu'il nous faisait les plus belles protestations d'amitié, il
recevait des présens des Anglais, et traitait avec eux. Il mourut de
la peste en floréal, et désigna pour son successeur Osman-Bey; mais
les autres beys ne le reconnurent point.
Les Anglais et les Turcs parurent à la vue de Gisëh, dans les
derniers jours de prairial; ils firent successivement trois
campemens à une lieue de distance l'un de l'autre, et vinrent enfin
se poster dans un rentrant que forme le Nil, la gauche appuyée au
fleuve, et la droite, formée par le capitan-pacha, à un village du
côté du désert. L'armée du visir était sur la rive droite, la droite
appuyée au Nil et la gauche à un village du côté de la Koubé: les
Anglais firent un pont de bateaux pour communiquer avec l'armée du
visir; le 2 messidor ils vinrent avec le capitan-pacha cerner Gisëh;
l'arrière-garde du visir se joignit à son corps d'armée.
On portait généralement la force de l'armée du visir à environ huit
mille hommes de cavalerie, et huit à dix mille hommes d'infanterie,
tous Arnautes ou Albanais; le reste, difficile à estimer, se
composait d'Arabes, ou gens du pays, ou domestiques, ou says; le
corps des Anglais était de six mille hommes et six cents cavaliers;
le capitan-pacha pouvait avoir huit mille hommes d'infanterie, dont
trois mille exercés à l'européenne, et deux mille cavaliers; les
mameloucks de leur suite pouvaient former deux mille cavaliers.
Les Anglais attendaient, en outre, six mille Cipayes de l'Inde; une
partie avait déjà paru à Souez, mais la peste les en avait chassés;
ils s'étaient dirigés sur Cosséir, et les espions rapportaient
qu'ils étaient en marche pour descendre de la Haute-Égypte.
D'après le relevé de l'état de situation des troupes qui étaient au
Caire, nous avions cinq mille six cent trente-quatre hommes pour
défendre Gisëh, l'île de Roda, l'Aquéduc jusqu'à la citadelle, le
front, depuis la ligne de Boulac et la partie comprise depuis Boulac
jusqu'à Ibrahim-Bey. La cavalerie, au nombre de mille trente-huit
hommes, était campée en réserve derrière la ligne de Boulac; un
bataillon d'infanterie, les invalides, les dépôts et les
auxiliaires, le tout au nombre de seize cent dix-sept hommes,
formait la garnison de le citadelle, celle des forts environnant la
place du Caire et du quartier cophte.
Les troupes attachées à l'artillerie et au génie faisaient le
service particulier à ces deux armes; les canonniers peu nombreux
étaient suppléés par les marins.
Le 3 messidor les Anglais cernèrent de plus près Gisëh et
commencèrent des batteries; il y avait près de quinze jours
qu'Osman-Bey Bardisy, qui avait été, l'année dernière, député par
Mourâd-Bey, au Caire, avait, sous un léger prétexte, écrit à
Pétrucy, qu'il avait connu dans la Haute-Égypte; celui-ci répondit à
Osman-Bey, qui était campé près d'Embabëh; il témoigna le désir de
voir Pétrucy; le général Belliard lui permit d'aller le trouver, et
le fit accompagner par son premier aide-de-camp Majou; il les
chargea de s'informer adroitement de la force de l'ennemi et de ses
projets.
Bardisy leur fit beaucoup d'amitiés, témoigna sa surprise de ce que
les Français osaient se défendre contre tant d'ennemis; il ajouta
qu'il avait vu le général anglais, et qu'il lui avait dit: «Pourquoi
fais-tu la guerre aux Français, qui sont chrétiens comme toi?--Parce
que mon gouvernement me l'ordonne.--Et pourquoi ton gouvernement te
l'ordonne-t-il?--Parce qu'il ne veut pas que les Français occupent
l'Égypte.--Et si tu prends les Français, qu'est-ce que tu leur
feras?--Si les Français m'avaient pris, ils m'auraient bien traité;
de même si je les prends, je les traiterai en amis; je leur
laisserai leurs armes et leurs canons et je les enverrai en France.»
Il était impossible de faire des ouvertures plus adroites. Majou
n'eut pas l'air de les comprendre, et assura Bardisy que les
Français avaient la plus grande envie de se battre; il le questionna
sur la force des Anglais; le bey répondit qu'il ne la connaissait
pas, mais qu'il avait compté deux cent quarante tambours, et demanda
combien les Européens mettaient d'hommes par tambour.
La correspondance entre Bardisy et Pétrucy continua, mais par
lettres seulement, et sur des choses indifférentes.
Le 3 messidor, le général Belliard conclut un armistice de trois
jours avec l'ennemi; le soir même il assembla un conseil de guerre
composé des généraux, de tous les chefs des corps, des citoyens
Estève, Champy, directeur des poudres, et Comté, chef de brigade des
aérostiers. Il dit qu'il avait conclu avec l'ennemi un armistice,
pour pouvoir rassembler avec plus de sécurité les généraux et les
chefs de chaque corps qui devaient composer le conseil.
Il fit un tableau rapide de notre position; il lut une lettre
insignifiante du général en chef, qui lui avait été apportée douze
jours auparavant, par le chef de brigade Latour-Maubourg, arrivé
d'Alexandrie par le désert, sous l'escorte d'un détachement de
dromadaires; il avait sur-le-champ réexpédié les dromadaires avec un
de ses aides-de-camp, en priant instamment le général en chef de lui
envoyer une instruction détaillée sur la conduite qu'il avait à
tenir; il ajouta que dix jours suffisaient pour le retour des
dromadaires, et que si à cette époque ils n'étaient pas revenus, il
traiterait avec l'ennemi, parce qu'il regardait comme impossible de
défendre le Caire avec le peu de troupes qu'il avait à ses ordres.
Le général Belliard invita les membres du conseil à discuter avec
modération; mais il ne posa aucune question, en sorte que la
discussion s'engagea vaguement et sans suite.
Le chef de brigade Tarreyre essaya de poser des questions, qui
furent trouvées insignifiantes par le général Lagrange; le chef de
brigade Guanget lut un discours assez bien écrit, mais qui parut un
peu trop se ressentir de l'opinion exagérée de son auteur, et qui
n'eut point de suite. Le conseil, dans ce moment, ressemblait assez
à ces assemblées de la révolution, prêtes à décider une question
importante, et où la grande majorité était tenue en échec par une
faible minorité. Le général Lagrange trouvait que les négociations
avaient été prématurées; le général Belliard eut beau lui observer
qu'une trève n'engageait à rien; qu'en se prévenant réciproquement
deux ou trois heures d'avance, l'ennemi pouvait, comme nous, la
rompre sans inconvénient; qu'il avait cru ne pouvoir sans danger
ôter de leurs postes respectifs les généraux et les chefs des corps,
et que c'était la seule raison qui l'avait engagé à demander un
armistice. Le général Lagrange persistait toujours, et semblait
vouloir éloigner le véritable point de la discussion.
Enfin, le commandant du génie lui demanda s'il croyait, avec les
troupes qui étaient au Caire, pouvoir défendre l'enceinte immense
que nous occupions; s'il croyait qu'en combinant une attaque de vive
force sur tous les points, il serait impossible à l'ennemi d'en
forcer quelques uns et de pénétrer dans le Caire, et alors quel
serait le point de jonction et de retraite de nos troupes dispersées
sur une aussi grande étendue. Le général Lagrange refusa de
s'expliquer; il semblait que les généraux, surtout ceux qui
témoignaient la plus grande confiance, auraient dû prendre la
parole, et répondre aux questions importantes que l'on venait de
faire; cependant tout le monde se tut.
Le général Belliard interpella alors le commandant du génie de
donner son avis.
L'ingénieur le donna en ces termes:
«Je vais prendre notre ligne de défense à partir de la batterie de
l'île de la Quarantaine, vis-à-vis Embabëh, suivant Boulac-Babelmas,
le front Dupuy, la citadelle, le front de l'Aquéduc, l'île Roda,
Gisëh, et le front depuis Gisëh à l'île de la Quarantaine.
«Cette ligne, mesurée par les ingénieurs géographes, a douze mille
six cents toises de développement.
«La batterie de l'île de la Quarantaine, composée de quatre pièces
de gros calibre, est destinée à défendre le passage du fleuve aux
nombreuses chaloupes canonnières de l'ennemi.
«Cette batterie est faite avec beaucoup de soin, mais sa position,
qu'il a été impossible de changer, est extraordinairement vicieuse;
dominée par le village d'Embabëh, elle sera parfaitement
contre-battue et détruite en peu de temps.
«La ligne de Boulac, malgré toute l'activité que l'on a pu mettre
dans le travail, est encore imparfaite sur plusieurs de ses points.
Les fossés de la gauche, creusés dans le sable, se sont comblés, et
il ne reste plus qu'une simple palissade qui lie chaque batterie
entre elles, et qui ne peut point être regardée comme un obstacle.
«On a pratiqué, il est vrai, au moyen des maisons qui bordent la
place du côté du rivage, une seconde ligne, mais elle est composée
en grande partie de faibles murs qui n'ont pas plus de six pieds de
hauteur; elle ne peut être regardée que comme devant protéger la
retraite de la droite.
«Le front de Rubelnass est généralement regardé comme la partie la
plus forte de l'enceinte; cependant, si j'avais à attaquer le Caire,
ce serait sans contredit par là que je le ferais; les maisons des
faubourgs qui étaient en démolition ne sont encore, en plusieurs
endroits, qu'à huit à dix toises du pied du rempart, les Turcs les
occupent; et nous savons tous que supérieurs dans la guerre de
maisons, il nous est presque impossible de les en chasser. Qui les
empêche donc, en moins de cinq ou six jours, d'établir à couvert
plusieurs puits, et de pousser des rameaux de mine sous nos
remparts? Une fois qu'ils seront dans le Caire, il ne faut songer
qu'à la retraite.
«Le front Dupuy n'est défendu que par cinq petits fortins portant
chacun une pièce de canon et vingt-cinq hommes de garnison, placés
sur les mamelons les plus élevés; ils ne défendent que très
imparfaitement le pied des monticules; on a construit pour y
suppléer des retranchemens, mais le peu de troupes dont nous
disposons ne nous permettant pas de mettre sur ce point une colonne
mobile de plus de cinq ou six cents hommes, je demande au chef de
brigade Tarreyre, chargé de cette défense, si, avec un peu de monde
disséminé sur un aussi grand front, il lui sera possible de résister
à une attaque de vive force: je ne parle pas du mur contigu aux
maisons; il est plus faible et plus mal construit qu'un mur de
jardin.
«La citadelle ne peut être considérée que comme un point de
retraite. Cette masse informe, que nous n'avons jamais envisagée que
comme un lieu de dépôt, fait pour épouvanter une populace ignorante,
peut-elle résister à une attaque tentée avec un peu d'art? Les
maisons de la ville touchent le pied des remparts, rien de plus
facile que d'y attacher le mineur en beaucoup d'endroits; le mont
Kattam la domine à une petite portée de fusil, et les chemins pour
conduire du canon sur le sommet de la hauteur sont très bons.
Qu'est-ce d'ailleurs que les remparts de la citadelle? des tours
unies entre elles par des murs de trente pieds d'élévation; quelques
unes de ces tours sont fort bonnes, et contiennent des magasins à
l'abri de la bombe; mais les murailles des courtines, qui paraissent
avoir sept à huit pieds d'épaisseur, sont construites de manière que
l'on a ménagé dans leur épaisseur une galerie de quatre pieds de
largeur et huit à dix pieds de hauteur, en sorte que le boulet
n'aurait à abattre qu'un faible mur de deux pieds d'épaisseur pour
faire autant de brèches qu'il y a de courtines.
«Je demande, d'après l'exposé que je viens de faire, si l'on peut
raisonnablement regarder la citadelle comme notre point de retraite?
Bornons-nous à la considérer, ce qu'elle a été jusqu'ici, comme un
lieu d'entrepôt et un épouvantail pour la ville du Caire. Je me
dispenserai d'entrer dans de plus grands détails; tout le monde doit
sentir que l'ennemi, plaçant quelques mortiers sur le mont Kattam,
pourrait en peu de temps détruire nos puits et nos moulins, et nous
forcer de nous rendre à discrétion.
«Le front de l'Aquéduc, qui occupe une immense étendue, ne peut être
regardé comme défendu; il a été fait pour empêcher les Arabes de
pénétrer sur les derrières du Caire, dans la plaine située entre
cette ville et Boulac, où souvent ils viennent égorger les Français.
Le vieux Caire est entièrement ouvert, et l'île de Roda, qui en est
séparée par une faible branche du Nil, guéable en plusieurs
endroits, n'a pour toute défense que le Mékyas. Cette île se
prolonge jusqu'à la batterie de la Quarantaine, et communique dans
beaucoup d'endroits, à raison des basses eaux, avec la plaine
d'Ibrahim-Bey et de Boulac. Cette île et le front de l'Aquéduc
demanderaient seuls, pour être défendus avec succès, toutes les
troupes qui sont au Caire et à Gisëh. Le visir peut y porter des
troupes et du canon par le point de Thora; et les Anglais, maîtres
du haut du Nil, peuvent, au moyen des barques, y jeter toute espèce
de moyens d'attaque.
«La place de Gisëh serait regardée en Europe comme un faible camp
retranché. Les batteries que l'ennemi a déjà commencées suffiront
pour couper en peu de temps le pont de bateaux et pour abattre la
muraille de jardin qui unit les lunettes en terre que l'on a faites
dernièrement. Ainsi, dès les premiers jours d'attaque, le corps de
place sera ouvert partout où l'ennemi voudra diriger son canon. Je
demande le cas qu'on ferait en Europe d'une pareille place; il
faudrait en outre garder soigneusement toute la partie située sur le
Nil, qui est accessible de tous côtés.
«Gisëh ne peut point servir de retraite pour l'armée, parce qu'il
n'y a que très peu de blé et surtout pas assez de moulins pour faire
de la farine. Ces deux inconvéniens auraient, il est vrai, pu être
prévus; mais on n'aurait jamais eu le temps de former les magasins
nécessaires: il faudrait tout mettre en plein air ou dans de
mauvaises maisons; l'armée et tous ceux qui sont à sa suite
encombreraient l'enceinte de Gisëh, et l'on peut juger des ravages
que produirait un bombardement dans une place aussi étroite, et où
rien n'est à l'abri de la bombe.
«Cependant, comme point militaire, je préférerais Gisëh à la
citadelle pour la retraite de l'armée; d'abord parce que nous
pourrions y retirer toute notre cavalerie, retarder les progrès de
l'ennemi par des sorties nombreuses et fréquentes, que nous ne
serions plongés de nulle part, et qu'en formant des retranchemens en
terre derrière les murailles détruites, la bravoure de nos soldats
en rendrait la prise difficile à l'ennemi; mais que peut le courage
le plus grand quand on manque de vivres? D'ailleurs, une fois
renfermés dans Gisëh, l'ennemi, satisfait de posséder le Caire, nous
cernerait; et quinze jours plus tôt ou quinze jours plus tard il
faudrait bien se rendre.
«Je ne parle point de notre position, considérée sous ses rapports
avec l'Europe; on ne peut établir que des conjectures. Recevra-t-on
des secours, ou n'en recevra-t-on pas? La marche excessivement lente
des Anglais prouve assez que nous n'avons pas de grands moyens dans
la Méditerranée.
«J'observerai que toutes les fortifications qui sont à l'entour du
Caire, n'étaient faites que pour empêcher un parti ennemi de se
jeter dans la place.
«L'exemple de l'année dernière nous a trop appris combien les Turcs
sont redoutables dans les maisons: pour s'opposer à ce parti, il
suffisait de murailles, de retranchemens et de fortins, situés de
distance en distance pour les flanquer; il ne faut donc point
s'étonner de l'insuffisance de ces fortifications contre deux armées
combinées, et qui, par le secours d'une flottille nombreuse, ont
tous les moyens d'attaque que l'on pourrait rassembler en Europe
contre une place forte.»
Le général Belliard voyant que personne ne répondait, posa ainsi la
question, et la mit aux voix, en invitant chaque membre de motiver
son opinion.
Se défendra-t-on dans la ville du Caire, ou traitera-t-on avec
l'ennemi?
La grande majorité fut pour traiter; quelques membres donnèrent un
avis mitigé; quatre seulement furent d'avis qu'on devait se battre.
Il fut donc décidé que l'on conclurait avec l'ennemi un traité
honorable: l'on s'en rapporta là-dessus au général Belliard.
Le général Lagrange, le général Duranteau, le général Valentin, et
le chef de brigade Dupas, qui furent d'avis qu'on devait se battre,
auraient dû beaucoup plus parler qu'ils ne l'ont fait.
Quelques phrases emportées, et quelques lieux communs à part, ils ne
dirent rien de rassurant et d'encourageant pour les membres du conseil.
Le général Lagrange s'obstinait à appeler négociations l'armistice qui
avait été conclu, et disait qu'elles avaient été préméditées. Pressé de
donner un avis plus clair et plus positif, il s'éleva entre lui et le
général Alméras une légère discussion. Le général Lagrange dit qu'il
convenait que notre position n'était pas bonne; qu'il était entièrement
convaincu que nous ne recevrions pas de secours. «Mais, ajouta-t-il, je
crois que nous pouvons encore tenir une quinzaine de jours; et combien
de reproches n'aurions-nous pas à nous faire, si dans cet intervalle il
nous arrivait du renfort!» On lui dit qu'on ferait en sorte de traîner
les négociations pendant un pareil nombre de jours, et que si au bout de
ce temps on recevait des nouvelles du général en chef ou d'autre part,
on serait toujours maître de rompre avec l'ennemi. Il ne répondit autre
chose, sinon que les négociations avaient été prématurées, et que nous
aurions dû nous battre pour notre honneur.
Le commandant d'artillerie exposa, dans son avis motivé, l'état de
nos munitions de guerre: il dit que les pièces de position étaient
très faiblement approvisionnées, et que nos pièces de campagne
n'avaient pas le nombre de coups suffisans pour résister à des
tentatives un peu sérieuses de l'ennemi.
Le citoyen Champy, administrateur de la poudrerie, déclara qu'il
avait fourni jusqu'à mille livres de poudre par jour; mais que les
matières premières lui manquant, il était obligé de cesser la
fabrication.
Le commissaire des guerres Duprat, secrétaire du conseil, déclara
qu'il avait pour deux mois de vivres à la citadelle.
Le citoyen Estève, directeur des finances, dit qu'il ne lui restait
plus que 30,000 francs en caisse, et que la troupe n'était pas
soldée depuis le mois de pluviôse.
Le lendemain, 4 messidor, le général Belliard nomma pour traiter
avec l'ennemi les généraux de brigade Donzelot et Morand, et le
chef de brigade Tarreyre. Le 9 messidor, ils conclurent la
convention dont copie est ci-jointe.
CONVENTION POUR L'ÉVACUATION DE L'ÉGYPTE PAR LE CORPS DE TROUPES DE
L'ARMÉE FRANÇAISE ET AUXILIAIRES AUX ORDRES DU GÉNÉRAL DE DIVISION
BELLIARD.
Conclue entre les citoyens Donzelot général de brigade, Morand
général de brigade; Tarreyre, chef de brigade, de la part du général
de division Belliard;
Et M. le général de brigade Hope, de la part de son excellence le
général en chef de l'armée anglaise; Osman-Bey, de la part de son
altesse le suprême visir; Isaac-Bey, de la part de son altesse le
capitan-pacha.
Les commissaires ci-dessus s'étant réunis dans un lieu de conférence
entre les deux armées, après l'échange de leurs pouvoirs respectifs,
sont convenus des articles suivans:
ARTICLE 1er.
Les corps de l'armée française de terre et de mer, les troupes
auxiliaires aux ordres du général de division Belliard, évacueront
la ville du Caire, la citadelle, les forts Boulac et Gisëh, et toute
la partie de l'Égypte qu'ils occupent dans ce moment.
ARTICLE 2.
Les corps de l'armée française et les troupes auxiliaires se
retireront par terre à Rosette, en suivant la rive gauche du Nil,
avec armes, bagages, artillerie de campagne, caissons et munitions,
pour y être embarqués, et de là transportés dans les ports français
de la Méditerranée, avec leurs armes, artillerie, caissons,
munitions, bagages, effets, aux frais des puissances alliées.
L'embarquement desdits corps de troupes françaises et auxiliaires
devra se faire aussitôt qu'il sera possible de l'effectuer; mais au
plus tard dans cinquante jours, à dater de la ratification de la
présente convention. Il est d'ailleurs convenu que lesdits corps
seront transportés dans lesdits ports du continent français par la
voie la plus prompte et la plus directe.
ARTICLE 3.
À dater de la signature et ratification de la présente convention,
les hostilités cesseront de part et d'autre; il sera remis aux
armées alliées le fort Sulkousky et la porte des Pyramides de la
ville de Gisëh. La ligne d'avant-postes des armées respectives sera
déterminée par les commissaires nommés à cet effet, et il sera donné
les ordres les plus précis pour qu'elle ne soit dépassée, afin
d'éviter les rixes particulières, et s'il en survenait, elles
seraient terminées à l'amiable.
ARTICLE 4.