de Nicopolis aux Anglais, qui s'engagèrent à fournir les bâtimens
nécessaires au transport de la garnison en France: elle s'embarqua
avec armes et bagages. Les trois frégates et les autres bâtimens qui
se trouvaient dans le port d'Alexandrie furent remis aux ennemis. Le
capitaine Villeneuve commandait ces frégates: il avait voulu,
lorsqu'on se disposait à capituler, essayer de sortir pendant la
nuit, afin de sauver ces bâtimens, s'il était possible, ou de ne les
perdre au moins qu'après un combat; mais il n'avait pu en obtenir
l'agrément du général Menou.
On avait maladroitement inséré dans la capitulation un article
relatif aux collections faites par les membres de l'Institut et de
la Commission des Arts: les Anglais n'avaient pas voulu l'accorder,
mais les naturalistes, par leur fermeté dans le refus d'abandonner
leurs collections, et la menace de les brûler, surmontèrent ces
difficultés: on ne laissa que quelques statues grossièrement
sculptées et un sarcophage de granit.
Les troupes s'embarquèrent dans la première décade de vendémiaire.
Quelques bâtimens quittaient les côtes d'Égypte lorsqu'on signait à
Londres les préliminaires de la paix et l'article par lequel cette
province devait être restituée aux Turcs.
Ainsi s'est terminée l'expédition d'Égypte. Tant il est vrai qu'un
chef inhabile détruit par sa seule influence tous les ressorts qui
lui sont confiés; mais peu d'armées sans doute ont plus de droits à
l'admiration que celle d'Orient. Transportée sur un sol étranger,
l'événement funeste du combat naval d'Aboukir pose une barrière
entre elle et sa patrie; elle n'en est point abattue; une marche
rapide la porte au centre du pays, tous ses pas y sont marqués par
des victoires; chaque jour lui offrait des fatigues sans nombre, des
dangers toujours renaissans, des privations de tous les genres,
aucune de ces jouissances qui, avec les combats, partagent les
momens du militaire et lui font oublier les fatigues de la guerre.
Tous, officiers, soldats, supportaient volontiers cette existence
pénible, appréciant, par l'opiniâtreté que les ennemis mettaient
dans leurs attaques réitérées, combien la possession de l'Égypte
serait utile à leur patrie; et cette idée compensait à leurs yeux
tout ce qu'ils avaient à souffrir.
Les revers qu'elle a éprouvés dans la dernière campagne,
n'atteignent point sa gloire. Disséminée par les dispositions de son
chef, elle a long-temps imposé sur tous les points à des ennemis
toujours supérieurs en nombre; et son attitude fière, dans les
momens les plus difficiles, a constamment ralenti leur marche.
La seule opération qui fasse honneur aux Anglais, est leur
débarquement, et ils en doivent la réussite à leur marine; car six
mille hommes qu'elle parvint à jeter à la fois sur la côte, furent
ébranlés par dix-sept cents hommes, obligés de veiller en même temps
sur toute l'étendue de la baie d'Aboukir, et qui, par conséquent, ne
purent agir ensemble sur le point d'attaque.
L'armée anglaise, après son débarquement, ne tenta que le 22 ventôse
de s'approcher d'Alexandrie. Elle aurait dû y rencontrer l'armée
française réunie; il n'y avait que quatre mille hommes qui lui
disputèrent le terrain et l'intimidèrent au point qu'elle n'osa
attaquer cette place; et loin de profiter de cet avantage, elle
prend la défensive et se retranche.
Le 30 ventôse, les Français vont l'attaquer, dans une position
resserrée qu'elle avait eu le temps de fortifier; des chaloupes
canonnières sur la mer et sur le lac Maadiëh couvraient ses flancs;
le nombre de ses troupes était double. L'obscurité de la nuit, la
mort de plusieurs chefs jette du désordre dans l'armée française, et
celui qui la commande se tenant à l'écart ne peut la réorganiser
lui-même, et n'en veut confier le soin à personne; il fait écraser
la cavalerie; l'armée est obligée de se retirer, et les Anglais
manquent encore cette occasion de profiter de leurs succès.
Renfermés dans leurs retranchemens, ils n'essaient d'en sortir que
vingt jours après, pour aller à Rosette, poste important pour eux,
et que l'armée ne protégeait pas.
Ils y restent un mois avant de s'étendre du côté de Rahmaniëh, qu'il
leur était également utile d'occuper pour intercepter toute
communication entre Alexandrie et le Caire. Le corps de troupes
françaises qu'ils y trouvent, trop faible pour leur résister, se
retire sur le Caire: il était de leur intérêt d'en suivre
rapidement la marche, et ils emploient quarante jours à parcourir un
espace que les Français parcouraient ordinairement en quatre.
Ils arrivent enfin au Caire avec le capitan-pacha; là ils se
joignent au visir, et ces armées réunies, six fois plus nombreuses
que les Français, craignent encore les chances des combats, et
reçoivent la loi plutôt qu'elles ne la dictent, dans le traité
d'évacuation.
Ils redescendent ensuite vers Alexandrie; la même lenteur y préside
à toutes leurs opérations, et c'est le défaut de vivres, bien plus
que leur audace, qui en accélère la chute.
L'expédition des Anglais a réussi, mais ils n'y ont recueilli que la
gloire du succès, parce que jamais ils ne surent commander la
victoire, ni par leurs dispositions, ni par leur bravoure, ni par
leur audace. Leur marche timide malgré leur énorme supériorité,
dénote aisément quelle aurait été leur destinée, si le chef de
l'armée d'Orient avait été digne d'elle.
EXTRAIT DU JOURNAL
DU
CHEF DE BRIGADE DU GÉNIE D'HAUTPOUL.
PRISE DE ROSETTE PAR LES ANGLAIS.--MARCHE CONTRE LE VISIR.--CAPITULATION
DU CAIRE.
L'ennemi s'empara de Rosette vers le 15 germinal. Le bataillon de la
85e qui y était effectua sa retraite par le Delta, et se rendit à
Rahmaniëh. On laissa dans le fort Julien une compagnie d'invalides
pour le défendre.
Le général en chef, décidé à reprendre Rosette, fit partir d'abord
le général Valentin, puis le général Lagrange, son chef
d'état-major, qui vint camper à El-Aft, village qui se trouve à
trois lieues au-dessous de Rahmaniëh, et à huit lieues de Rosette.
Le général Morand, d'après les ordres qu'il avait reçus du général
en chef, avait laissé à Lesbëh deux cents hommes, et était arrivé à
Rahmaniëh avec la 2e légère, et une compagnie d'artillerie légère.
Le camp était assis derrière des monticules formés par le curage
successif du canal, sa droite appuyée sur le Nil; de l'autre côté du
fleuve était la ville de Fouah, qui lui fournissait les vivres; sa
gauche se prolongeait vers une plaine rase que l'ennemi pouvait
facilement tourner: il pouvait en outre, venir à Birket par une très
belle route qui partait d'Édraux; et en nous dérobant une marche de
nuit, il pouvait être avant nous à Rahmaniëh. Malgré tous ces
désavantages, le général Lagrange voulut conserver son camp.
Il avait avec lui la 2e et la 4e légère, la 13e, 69e et 85e de
ligne, le 7e de hussards, le 20e de dragons, et des détachemens du
22e de chasseurs, et du 14e régiment de dragons.
Le général Bron vint le joindre quelques heures après avec le 15e de
dragons, et le reste du 22e de chasseurs; ce qui lui faisait en tout
sept à huit cents hommes de cavalerie, et près de trois mille hommes
d'infanterie.
Dès le premier jour de son arrivée, il jugea par une reconnaissance
qu'il fit lui-même, que l'ennemi était fort difficile à attaquer, et
qu'en supposant qu'il le forçât à abandonner la position qu'il
occupait à trois lieues en avant de Rosette, et à se replier sur
cette ville, il lui serait impossible de déloger les Turcs une fois
qu'ils se seraient placés dans les maisons de la ville. Il résolut
donc d'attendre l'ennemi dans sa position, toute mauvaise qu'elle
était.
On fit plusieurs batteries sur le Nil pour en défendre le passage
aux chaloupes canonnières. On coula plusieurs barques, dans une
seconde branche du côté du Delta, pour en rendre le passage
également impossible. On forma, au moyen des monticules en avant du
camp, et d'un village sur la droite, un camp retranché; mais la
gauche était une plaine rase qu'on n'espérait défendre qu'au moyen
de la cavalerie et de l'artillerie légère.
_15 floréal._--ÉVACUATION DU CAMP D'EL-AFT.
L'ennemi parut le 15 floréal, et se campa deux lieues en avant de
nous; le Nil était couvert de chaloupes canonnières, de barques, et
d'avisos qui pénétrèrent dans le Nil après la prise du fort Julien,
qui se défendit vigoureusement, mais qui, n'ayant point été secouru,
fut obligé de se rendre. Son avant-garde était placée au village de
Peirouth, à trois quarts de lieue de notre camp: il fila un corps
considérable d'Osmanlis qui pénétra en même temps par le Delta avec
plusieurs pièces de canon, et vint s'emparer de Fouah.
Les barques qui nous apportaient journellement le pain de Rahmaniëh
ne purent plus passer vis-à-vis Fouah. La fusillade et le canon des
Osmanlis les en empêchèrent; nous n'avions aucun chameau à
Rahmaniëh, en sorte que l'ennemi nous ôtant nos moyens de transport
par eau, nous obligeait par une opération bien simple à nous retirer
sur Rahmaniëh, ce que nous fîmes la nuit même.
Le général Lagrange n'avait pas voulu occuper Fouah, afin de ne
point s'affaiblir.
Nous avions à El-Aft trois djermes armées, dont deux se sauvèrent,
la troisième fut brûlée. Nous perdîmes aussi quelques barques
chargées de grains qui ne purent passer sous le feu des batteries de
Fouah.
Nous travaillâmes à terminer une batterie de gros calibre, placée
dans l'île vis-à-vis Rahmaniëh, et qui devait défendre le passage du
Nil. Nous fîmes plusieurs batteries pour défendre le village de
Rahmaniëh, dans lequel nous avions près de quatre cents malades ou
blessés, et notre munitionnaire. Nous appuyâmes notre droite à des
hauteurs qui bordent le canal d'Alexandrie, sur lesquelles nous
fîmes quelques batteries, la gauche était appuyée au village de
Rahmaniëh; nous fîmes trois batteries sur le front.
Le camp était assis dans un bas-fond, ayant en avant de lui un
rideau qui se défilait de la plaine; la redoute de Rahmaniëh était
placée au centre, et flanquait les ouvrages que l'on avait faits sur
le front.
Nous avions près de cent cinquante barques chargées de provisions,
de blé, et de munitions de guerre, le tout destiné pour Alexandrie;
mais le général en chef, qui avait gardé jusqu'au dernier moment
toute sa cavalerie dans cette place, avait épuisé tous les magasins
de fourrage, en sorte que les nombreuses caravanes qui arrivaient
d'Alexandrie à Rahmaniëh n'étaient occupées qu'à transporter de
l'orge et des fèves. Les cent cinquante barques étaient placées
derrière la redoute de Rahmaniëh, dans une petite branche du Nil.
L'ennemi parut le 19 floréal au matin; il fit passer du côté du
Delta un corps d'environ deux mille Osmanlis et un bataillon
anglais; nous avions de l'autre côté du fleuve trois compagnies de
grenadiers, qui, après s'être battues toute la matinée, furent
obligées de céder au nombre et de repasser le Nil. Cependant
l'ennemi marchait toujours sur Rahmaniëh, suivi d'une vingtaine
d'avisos, de plusieurs djermes armées, de beaucoup de barques et de
chaloupes canonnières, qui, malgré le feu de nos pièces de huit, se
placèrent sur les derrières de notre camp, et nous inquiétèrent
beaucoup. Vers midi, l'ennemi se déploya; les Anglais occupaient la
droite, les Turcs la gauche, qui s'appuyait au Nil; la cavalerie
était au centre. Les Anglais avaient environ six mille hommes, et
trois escadrons de cavalerie. Les Turcs pouvaient également être six
mille hommes, et huit cents chevaux: il est à remarquer que sur ces
six mille Turcs, il y en avait près de trois mille qui faisaient
l'exercice à l'européenne.
L'attaque commença par les Turcs, qui longeaient le fleuve et
suivaient les chaloupes canonnières. Notre cavalerie, qui s'était
portée en avant, se replia derrière le canal d'Alexandrie. Les Turcs
et les Anglais envoyèrent beaucoup de tirailleurs; deux cents
hussards et chasseurs leur tinrent tête.
Sur les trois heures, les Anglais firent un mouvement subit sur leur
droite, pour s'emparer de deux ou trois villages fort éloignés de
notre front; ils dégarnirent beaucoup leur centre par ce mouvement;
mais obligés de garder Rahmaniëh, et craignant d'ailleurs que ce ne
fût une feinte de leur part, nous nous bornâmes à repousser les
Turcs sans les poursuivre. Le général Lagrange plaça sa cavalerie à
la hauteur des villages qu'occupaient les Anglais pour éclairer
leurs mouvemens. Trois fois les Turcs attaquèrent notre droite, et
trois fois ils furent repoussés par le général Morand. Enfin, à huit
heures du soir, la 2e légère les repoussa si vivement, que les
Anglais furent obligés d'envoyer quelques compagnies à leur secours.
Toutes ces attaques nous faisaient perdre du monde inutilement; les
chaloupes canonnières continuaient leur feu, et leurs boulets
sillonnaient tout le camp. Nous avions déjà près de cent hommes hors
de combat, et les Anglais n'avaient pas encore donné. Leur projet
bien marqué était de nous tourner et de nous couper la retraite sur
le Caire. Le général Lagrange, jugeant la position trop mauvaise
pour la défendre contre des forces quadruples des siennes, effectua
pendant la nuit sa retraite sur le Caire.
Le 18 floréal, l'ennemi avait paru du côté du Delta; prévoyant son
attaque prochaine, on avait conseillé au général Lagrange de faire
partir les barques chargées de provisions et de munitions, et de les
envoyer sous la protection des djermes armées, trois ou quatre
lieues au-dessus de Rahmaniëh: il s'y refusa, sous prétexte que cela
produirait un mauvais effet sur le moral des troupes. Cette faible
raison nous fit perdre un convoi qui valait plus de 800,000 livres,
et des munitions de guerre de toute espèce, au moment où nous
manquions de tout au Caire.
Le général en chef avait écrit au général Lagrange, dès le 11
floréal, qu'il allait partir d'Alexandrie pour le joindre avec deux
mille hommes d'infanterie, et le reste de la cavalerie. Le général
Rampon, qui venait d'être nommé, avec le général Friant,
lieutenant-général, avait l'ordre à Alexandrie, depuis plus de douze
jours, de se tenir prêt à partir. Si ce renfort nous était arrivé,
la victoire aurait pu couronner nos efforts à Rahmaniëh.
Nous partîmes à deux heures du matin, le 20 floréal, de Rahmaniëh,
et nous arrivâmes le 24, à dix heures du matin, au Caire. Nous eûmes
pendant toute la route un kamsin affreux.
Le général Belliard ne sut notre arrivée qu'au moment où nous
parûmes à Embabëh. Le soir du 24, le chef de bataillon Henry,
premier aide-de-camp du général en chef, partit avec un détachement
de dromadaires, pour se rendre à Alexandrie, par les lacs Natron, et
prévenir le général en chef de l'évacuation de Rahmaniëh. On ne
conçoit pas pourquoi le général Lagrange n'avait pas fait partir ce
détachement de Rahmaniëh même. À la faveur de la nuit, il eût passé
très facilement; et en faisant un léger crochet, il eût gagné la
route ordinaire d'Alexandrie, et aurait prévenu la caravane que
conduisait le chef de brigade des dromadaires-cavaliers. Cette
caravane, composée de plus de six cents Français et quatre cents
chameaux, ignorant la prise de Rahmaniëh, vint tomber elle-même au
milieu des ennemis, et fut obligée de mettre bas les armes.
_25 floréal._--PREMIER CONSEIL DE GUERRE.
Le 25 floréal, le général Belliard, commandant la place du Caire,
assembla un conseil de guerre composé des généraux de division
Lagrange et Robin; des généraux de brigade Donzelot, Morand,
Alméras, Valentin, Duranteau, et du général Bron, commandant la
cavalerie; du chef de brigade d'Hautpoul, commandant le génie; du
chef de bataillon Ruty, commandant l'artillerie; du citoyen Estève;
du chef de bataillon Dermot, directeur du parc d'artillerie, et du
commissaire-ordonnateur Duprat.
Le général Belliard, en ouvrant la séance, dit que, comme plus
ancien général de division, il avait pris le commandement; mais que
ne se sentant pas les forces suffisantes pour supporter ce fardeau,
il demandait que les généraux de division Lagrange et Robin se
réunissent à lui, pour n'agir que de concert. Cette proposition ne
fut point appuyée; les généraux de division ne parlèrent pas, en
sorte qu'elle fut regardée comme non avenue.
Trois questions furent discutées dans le conseil:
1º. Se retirera-t-on dans la Haute-Égypte?
2º. Se retirera-t-on à Damiette?
3º. Ou se défendra-t-on dans l'enceinte du Caire?
La retraite dans la Haute-Égypte ne fut pas long-temps discutée. Le
général Donzelot, qui comptait beaucoup trop sur les mameloucks, en
était le seul partisan.
La retraite sur Damiette, proposée et fortement appuyée par le
commandant du génie, aurait peut-être été acceptée par le conseil,
si, dès l'ouverture de la séance, le général Belliard n'avait dit
que les chaloupes canonnières de l'ennemi étaient déjà à Terranëh,
et qu'elles seraient au ventre de la Vache avant que tous nos moyens
de transport pussent être rassemblés. Ce fait, qu'il avait avancé
sur le rapport des espions, était inexact, puisque l'ennemi ne se
trouva au ventre de la Vache que quinze jours après. Voici une
partie des raisons alléguées en faveur de la retraite sur Damiette.
1º. On regardait comme une folie le projet de résister dans le
Caire; il fallait, avec six ou sept mille hommes, défendre une
enceinte de six lieues de tour, peu ou point fortifiée dans les
trois quarts de son circuit; il fallait, en outre, contenir une
population qui n'avait que trop prouvé son penchant à la révolte. Il
eût été ridicule de vouloir enfermer près de douze mille Français,
en y comprenant les malades et les blessés, dans la citadelle du
Caire. On ne pouvait donc se retirer que sur Gisëh; mais les
mameloucks, devenant nos ennemis, nous coupaient les vivres qui
venaient journellement de la Haute-Égypte; on n'avait plus alors
aucun moyen d'exister.
En outre, qu'était Gisëh? un espace renfermé par des murs de
jardins, que trois ou quatre coups de canon auraient mis en brèche.
On proposait de se retirer dans la Haute-Égypte; mais à quoi servait
une pareille retraite? Les Anglais et les Turcs, contens d'occuper
le Caire et toute la Basse-Égypte, nous auraient lancé les
mameloucks, les Arabes, et peut-être toute la cavalerie turque, qui
se serait bornée à nous harceler et à nous couper les vivres. Ces
troupes eussent été en cela bien secondées par les paysans des
villages, qui étaient toujours prêts à se révolter. D'ailleurs, quel
doit être le projet d'un faible corps d'armée qui veut se défendre
contre des forces beaucoup plus considérables? c'est sans contredit
de chercher une position militaire où il puisse avec avantage se
défendre et arrêter son ennemi. Damiette offrait cette position, et
il suffit de jeter les yeux sur une carte pour s'en convaincre.
Farescour est à environ cinq lieues de Damiette, et le chemin qui y
conduit n'est, sur une étendue de deux lieues, qu'une simple digue
de six pieds de large, bordée d'un côté par les eaux salées du lac
Menzalëh, et de l'autre, par le Nil, des rivières et des marais
impraticables. Il suffisait donc d'occuper cette digue, de former
une forte batterie sur le Nil, peu large en cet endroit, et de faire
retirer l'armée dans la presqu'île de Damiette.
Une forte avant-garde, placée à Farescour, aurait continuellement
menacé la Charkié et aurait pu faire de fréquentes incursions pour
fourrager et ramasser des impositions. Tout le monde sent que huit
à neuf mille fantassins étaient inattaquables dans une pareille
position.
On avait l'avantage de conserver Damiette, qui, après Alexandrie,
est le seul point de contact que l'Égypte ait avec l'Europe.
La seule objection qu'on pouvait faire était celle des vivres; mais
l'on répondait que la ville de Damiette était peut-être celle de
toute l'Égypte où il y avait le plus de ressources. Les magasins
étaient encombrés de riz, la récolte en blé venait de se faire, et
le voisinage du lac Menzalëh produit une quantité de poissons
étonnante, sans compter les buffles et les moutons, qui sont fort
nombreux dans la campagne. Les boeufs employés aux manufactures de
riz auraient seuls fourni de la viande pour plus de six mois à toute
l'armée.
D'ailleurs, en proposant la retraite sur Damiette, on ne voulait
point évacuer la citadelle du Caire; on y aurait laissé tous les
malades et une garnison suffisante. L'armée serait venue prendre une
position à Manzourah, et derrière le canal d'Achemoun; elle eût,
chemin faisant, imposé les villages et les villes, et fait filer sur
Damiette tous les grains et les fourrages, et cela, avec d'autant
plus de sécurité, que les Turcs, naturellement avides, se seraient
précipités dans le Caire, et nous auraient laissé fort long-temps
tranquilles dans tout la Charkié. Les Anglais, craignant pour
Rahmaniëh et Rosette, se seraient incontestablement rejetés sur ces
deux points. On conçoit quel parti un général habile aurait pu
tirer du Delta et de Menzalëh. Ou ose assurer, et l'on répondait
sur sa tête, que l'on aurait ramassé assez d'argent pour payer
l'armée pendant six mois, et assez de vivres pour la nourrir pendant
un an.
On est fortement autorisé à croire que le général Belliard
appréciait les avantages de ce projet, et qu'il penchait à se
retirer sur Damiette. Mais il n'osa pas prendre sur lui d'ordonner
l'évacuation du Caire; et il fut résolu, tout en disant et en
convenant que c'était une folie, que l'on défendrait l'enceinte de
cette place.
Le visir était à Belbéis. On convint de partir le lendemain pour
aller le combattre. L'armée, commandée par le général Belliard,
partit du Caire le 26 au matin, et alla coucher à El-Mênager le 27.
Elle rencontra l'ennemi à deux lieues au-dessus d'El-Mênager. Le
général Belliard avait formé trois carrés; l'un commandé par le
général Robin, et les deux autres par le général Lagrange. La
cavalerie était au centre en seconde ligne. Ces carrés pouvaient
former en tout cinq mille hommes, et la cavalerie huit cents
chevaux.
Nous marchions en côtoyant le désert. Arrivés à la hauteur d'un
village (dont on ignore le nom), on aperçut un nombreux corps de
cavalerie, qui déboucha de droite et de gauche, et se porta sur nos
derrières; on vit également dans le lointain une nombreuse troupe
qui paraissait marcher en ligne: nous continuâmes notre route; mais,
arrivés à demi-portée de canon du village, nous fûmes assaillis par
une batterie de six pièces qui donna en plein dans nos carrés. En
même temps la cavalerie ennemie parut s'ébranler et vouloir exécuter
une charge. Le général Belliard fit retirer ses carrés sur des
hauteurs hors de la portée du canon; il canonna lui-même
vigoureusement la cavalerie ennemie, et parvint à l'éloigner. Il se
rapprocha un peu du village, et avec une pièce de 12 et quelques
pièces de 8 de notre artillerie légère, il combattit les pièces
ennemies, et fit bientôt cesser leur feu.
Peu de temps après l'on aperçut deux pièces ennemies qui filaient le
long d'un canal, on ordonna au 6e régiment de hussards et au 20e de
dragons de charger; ils prirent une des deux pièces; comme les
chevaux qui la traînaient étaient blessés et fatigués, on fut obligé
de la laisser, après l'avoir enclouée.
Il était environ dix heures du matin; les troupes, qui étaient sur
pied depuis trois, étaient fatiguées et surtout mouraient de soif.
Le général Belliard voulant les faire reposer, ordonna de se porter
sur un village qui se trouvait à notre gauche. Ce mouvement de côté,
très simple par lui-même, parut à l'ennemi un mouvement de retraite,
et lui donna une audace inconcevable; il lui arriva du canon et des
obusiers; bientôt il nous attaqua de toutes parts, et nous obligea à
regagner promptement les hauteurs.
Si, au lieu de se porter sur le village vers la gauche, nous avions
été au village en avant, notre marche, plus simple, n'aurait pu
être mal interprétée par l'ennemi, et ne nous aurait pas obligés de
quitter la ligne du désert et les monticules que nous occupions.
Souvent, dans la guerre, le mouvement le plus simple est de la plus
grande conséquence. L'ennemi pouvait avoir sept à huit mille hommes
de cavalerie, douze à quinze cents hommes d'infanterie, et sept à
huit pièces de canon, dont deux obusiers.