On remit, le 15 fructidor, les forts Leturcq et Duvivier et le camp

de Nicopolis aux Anglais, qui s'engagèrent à fournir les bâtimens

nécessaires au transport de la garnison en France: elle s'embarqua

avec armes et bagages. Les trois frégates et les autres bâtimens qui

se trouvaient dans le port d'Alexandrie furent remis aux ennemis. Le

capitaine Villeneuve commandait ces frégates: il avait voulu,

lorsqu'on se disposait à capituler, essayer de sortir pendant la

nuit, afin de sauver ces bâtimens, s'il était possible, ou de ne les

perdre au moins qu'après un combat; mais il n'avait pu en obtenir

l'agrément du général Menou.

On avait maladroitement inséré dans la capitulation un article

relatif aux collections faites par les membres de l'Institut et de

la Commission des Arts: les Anglais n'avaient pas voulu l'accorder,

mais les naturalistes, par leur fermeté dans le refus d'abandonner

leurs collections, et la menace de les brûler, surmontèrent ces

difficultés: on ne laissa que quelques statues grossièrement

sculptées et un sarcophage de granit.

Les troupes s'embarquèrent dans la première décade de vendémiaire.

Quelques bâtimens quittaient les côtes d'Égypte lorsqu'on signait à

Londres les préliminaires de la paix et l'article par lequel cette

province devait être restituée aux Turcs.

Ainsi s'est terminée l'expédition d'Égypte. Tant il est vrai qu'un

chef inhabile détruit par sa seule influence tous les ressorts qui

lui sont confiés; mais peu d'armées sans doute ont plus de droits à

l'admiration que celle d'Orient. Transportée sur un sol étranger,

l'événement funeste du combat naval d'Aboukir pose une barrière

entre elle et sa patrie; elle n'en est point abattue; une marche

rapide la porte au centre du pays, tous ses pas y sont marqués par

des victoires; chaque jour lui offrait des fatigues sans nombre, des

dangers toujours renaissans, des privations de tous les genres,

aucune de ces jouissances qui, avec les combats, partagent les

momens du militaire et lui font oublier les fatigues de la guerre.

Tous, officiers, soldats, supportaient volontiers cette existence

pénible, appréciant, par l'opiniâtreté que les ennemis mettaient

dans leurs attaques réitérées, combien la possession de l'Égypte

serait utile à leur patrie; et cette idée compensait à leurs yeux

tout ce qu'ils avaient à souffrir.

Les revers qu'elle a éprouvés dans la dernière campagne,

n'atteignent point sa gloire. Disséminée par les dispositions de son

chef, elle a long-temps imposé sur tous les points à des ennemis

toujours supérieurs en nombre; et son attitude fière, dans les

momens les plus difficiles, a constamment ralenti leur marche.

La seule opération qui fasse honneur aux Anglais, est leur

débarquement, et ils en doivent la réussite à leur marine; car six

mille hommes qu'elle parvint à jeter à la fois sur la côte, furent

ébranlés par dix-sept cents hommes, obligés de veiller en même temps

sur toute l'étendue de la baie d'Aboukir, et qui, par conséquent, ne

purent agir ensemble sur le point d'attaque.

L'armée anglaise, après son débarquement, ne tenta que le 22 ventôse

de s'approcher d'Alexandrie. Elle aurait dû y rencontrer l'armée

française réunie; il n'y avait que quatre mille hommes qui lui

disputèrent le terrain et l'intimidèrent au point qu'elle n'osa

attaquer cette place; et loin de profiter de cet avantage, elle

prend la défensive et se retranche.

Le 30 ventôse, les Français vont l'attaquer, dans une position

resserrée qu'elle avait eu le temps de fortifier; des chaloupes

canonnières sur la mer et sur le lac Maadiëh couvraient ses flancs;

le nombre de ses troupes était double. L'obscurité de la nuit, la

mort de plusieurs chefs jette du désordre dans l'armée française, et

celui qui la commande se tenant à l'écart ne peut la réorganiser

lui-même, et n'en veut confier le soin à personne; il fait écraser

la cavalerie; l'armée est obligée de se retirer, et les Anglais

manquent encore cette occasion de profiter de leurs succès.

Renfermés dans leurs retranchemens, ils n'essaient d'en sortir que

vingt jours après, pour aller à Rosette, poste important pour eux,

et que l'armée ne protégeait pas.

Ils y restent un mois avant de s'étendre du côté de Rahmaniëh, qu'il

leur était également utile d'occuper pour intercepter toute

communication entre Alexandrie et le Caire. Le corps de troupes

françaises qu'ils y trouvent, trop faible pour leur résister, se

retire sur le Caire: il était de leur intérêt d'en suivre

rapidement la marche, et ils emploient quarante jours à parcourir un

espace que les Français parcouraient ordinairement en quatre.

Ils arrivent enfin au Caire avec le capitan-pacha; là ils se

joignent au visir, et ces armées réunies, six fois plus nombreuses

que les Français, craignent encore les chances des combats, et

reçoivent la loi plutôt qu'elles ne la dictent, dans le traité

d'évacuation.

Ils redescendent ensuite vers Alexandrie; la même lenteur y préside

à toutes leurs opérations, et c'est le défaut de vivres, bien plus

que leur audace, qui en accélère la chute.

L'expédition des Anglais a réussi, mais ils n'y ont recueilli que la

gloire du succès, parce que jamais ils ne surent commander la

victoire, ni par leurs dispositions, ni par leur bravoure, ni par

leur audace. Leur marche timide malgré leur énorme supériorité,

dénote aisément quelle aurait été leur destinée, si le chef de

l'armée d'Orient avait été digne d'elle.

EXTRAIT DU JOURNAL

DU

CHEF DE BRIGADE DU GÉNIE D'HAUTPOUL.

PRISE DE ROSETTE PAR LES ANGLAIS.--MARCHE CONTRE LE VISIR.--CAPITULATION

DU CAIRE.

L'ennemi s'empara de Rosette vers le 15 germinal. Le bataillon de la

85e qui y était effectua sa retraite par le Delta, et se rendit à

Rahmaniëh. On laissa dans le fort Julien une compagnie d'invalides

pour le défendre.

Le général en chef, décidé à reprendre Rosette, fit partir d'abord

le général Valentin, puis le général Lagrange, son chef

d'état-major, qui vint camper à El-Aft, village qui se trouve à

trois lieues au-dessous de Rahmaniëh, et à huit lieues de Rosette.

Le général Morand, d'après les ordres qu'il avait reçus du général

en chef, avait laissé à Lesbëh deux cents hommes, et était arrivé à

Rahmaniëh avec la 2e légère, et une compagnie d'artillerie légère.

Le camp était assis derrière des monticules formés par le curage

successif du canal, sa droite appuyée sur le Nil; de l'autre côté du

fleuve était la ville de Fouah, qui lui fournissait les vivres; sa

gauche se prolongeait vers une plaine rase que l'ennemi pouvait

facilement tourner: il pouvait en outre, venir à Birket par une très

belle route qui partait d'Édraux; et en nous dérobant une marche de

nuit, il pouvait être avant nous à Rahmaniëh. Malgré tous ces

désavantages, le général Lagrange voulut conserver son camp.

Il avait avec lui la 2e et la 4e légère, la 13e, 69e et 85e de

ligne, le 7e de hussards, le 20e de dragons, et des détachemens du

22e de chasseurs, et du 14e régiment de dragons.

Le général Bron vint le joindre quelques heures après avec le 15e de

dragons, et le reste du 22e de chasseurs; ce qui lui faisait en tout

sept à huit cents hommes de cavalerie, et près de trois mille hommes

d'infanterie.

Dès le premier jour de son arrivée, il jugea par une reconnaissance

qu'il fit lui-même, que l'ennemi était fort difficile à attaquer, et

qu'en supposant qu'il le forçât à abandonner la position qu'il

occupait à trois lieues en avant de Rosette, et à se replier sur

cette ville, il lui serait impossible de déloger les Turcs une fois

qu'ils se seraient placés dans les maisons de la ville. Il résolut

donc d'attendre l'ennemi dans sa position, toute mauvaise qu'elle

était.

On fit plusieurs batteries sur le Nil pour en défendre le passage

aux chaloupes canonnières. On coula plusieurs barques, dans une

seconde branche du côté du Delta, pour en rendre le passage

également impossible. On forma, au moyen des monticules en avant du

camp, et d'un village sur la droite, un camp retranché; mais la

gauche était une plaine rase qu'on n'espérait défendre qu'au moyen

de la cavalerie et de l'artillerie légère.

_15 floréal._--ÉVACUATION DU CAMP D'EL-AFT.

L'ennemi parut le 15 floréal, et se campa deux lieues en avant de

nous; le Nil était couvert de chaloupes canonnières, de barques, et

d'avisos qui pénétrèrent dans le Nil après la prise du fort Julien,

qui se défendit vigoureusement, mais qui, n'ayant point été secouru,

fut obligé de se rendre. Son avant-garde était placée au village de

Peirouth, à trois quarts de lieue de notre camp: il fila un corps

considérable d'Osmanlis qui pénétra en même temps par le Delta avec

plusieurs pièces de canon, et vint s'emparer de Fouah.

Les barques qui nous apportaient journellement le pain de Rahmaniëh

ne purent plus passer vis-à-vis Fouah. La fusillade et le canon des

Osmanlis les en empêchèrent; nous n'avions aucun chameau à

Rahmaniëh, en sorte que l'ennemi nous ôtant nos moyens de transport

par eau, nous obligeait par une opération bien simple à nous retirer

sur Rahmaniëh, ce que nous fîmes la nuit même.

Le général Lagrange n'avait pas voulu occuper Fouah, afin de ne

point s'affaiblir.

Nous avions à El-Aft trois djermes armées, dont deux se sauvèrent,

la troisième fut brûlée. Nous perdîmes aussi quelques barques

chargées de grains qui ne purent passer sous le feu des batteries de

Fouah.

Nous travaillâmes à terminer une batterie de gros calibre, placée

dans l'île vis-à-vis Rahmaniëh, et qui devait défendre le passage du

Nil. Nous fîmes plusieurs batteries pour défendre le village de

Rahmaniëh, dans lequel nous avions près de quatre cents malades ou

blessés, et notre munitionnaire. Nous appuyâmes notre droite à des

hauteurs qui bordent le canal d'Alexandrie, sur lesquelles nous

fîmes quelques batteries, la gauche était appuyée au village de

Rahmaniëh; nous fîmes trois batteries sur le front.

Le camp était assis dans un bas-fond, ayant en avant de lui un

rideau qui se défilait de la plaine; la redoute de Rahmaniëh était

placée au centre, et flanquait les ouvrages que l'on avait faits sur

le front.

Nous avions près de cent cinquante barques chargées de provisions,

de blé, et de munitions de guerre, le tout destiné pour Alexandrie;

mais le général en chef, qui avait gardé jusqu'au dernier moment

toute sa cavalerie dans cette place, avait épuisé tous les magasins

de fourrage, en sorte que les nombreuses caravanes qui arrivaient

d'Alexandrie à Rahmaniëh n'étaient occupées qu'à transporter de

l'orge et des fèves. Les cent cinquante barques étaient placées

derrière la redoute de Rahmaniëh, dans une petite branche du Nil.

L'ennemi parut le 19 floréal au matin; il fit passer du côté du

Delta un corps d'environ deux mille Osmanlis et un bataillon

anglais; nous avions de l'autre côté du fleuve trois compagnies de

grenadiers, qui, après s'être battues toute la matinée, furent

obligées de céder au nombre et de repasser le Nil. Cependant

l'ennemi marchait toujours sur Rahmaniëh, suivi d'une vingtaine

d'avisos, de plusieurs djermes armées, de beaucoup de barques et de

chaloupes canonnières, qui, malgré le feu de nos pièces de huit, se

placèrent sur les derrières de notre camp, et nous inquiétèrent

beaucoup. Vers midi, l'ennemi se déploya; les Anglais occupaient la

droite, les Turcs la gauche, qui s'appuyait au Nil; la cavalerie

était au centre. Les Anglais avaient environ six mille hommes, et

trois escadrons de cavalerie. Les Turcs pouvaient également être six

mille hommes, et huit cents chevaux: il est à remarquer que sur ces

six mille Turcs, il y en avait près de trois mille qui faisaient

l'exercice à l'européenne.

L'attaque commença par les Turcs, qui longeaient le fleuve et

suivaient les chaloupes canonnières. Notre cavalerie, qui s'était

portée en avant, se replia derrière le canal d'Alexandrie. Les Turcs

et les Anglais envoyèrent beaucoup de tirailleurs; deux cents

hussards et chasseurs leur tinrent tête.

Sur les trois heures, les Anglais firent un mouvement subit sur leur

droite, pour s'emparer de deux ou trois villages fort éloignés de

notre front; ils dégarnirent beaucoup leur centre par ce mouvement;

mais obligés de garder Rahmaniëh, et craignant d'ailleurs que ce ne

fût une feinte de leur part, nous nous bornâmes à repousser les

Turcs sans les poursuivre. Le général Lagrange plaça sa cavalerie à

la hauteur des villages qu'occupaient les Anglais pour éclairer

leurs mouvemens. Trois fois les Turcs attaquèrent notre droite, et

trois fois ils furent repoussés par le général Morand. Enfin, à huit

heures du soir, la 2e légère les repoussa si vivement, que les

Anglais furent obligés d'envoyer quelques compagnies à leur secours.

Toutes ces attaques nous faisaient perdre du monde inutilement; les

chaloupes canonnières continuaient leur feu, et leurs boulets

sillonnaient tout le camp. Nous avions déjà près de cent hommes hors

de combat, et les Anglais n'avaient pas encore donné. Leur projet

bien marqué était de nous tourner et de nous couper la retraite sur

le Caire. Le général Lagrange, jugeant la position trop mauvaise

pour la défendre contre des forces quadruples des siennes, effectua

pendant la nuit sa retraite sur le Caire.

Le 18 floréal, l'ennemi avait paru du côté du Delta; prévoyant son

attaque prochaine, on avait conseillé au général Lagrange de faire

partir les barques chargées de provisions et de munitions, et de les

envoyer sous la protection des djermes armées, trois ou quatre

lieues au-dessus de Rahmaniëh: il s'y refusa, sous prétexte que cela

produirait un mauvais effet sur le moral des troupes. Cette faible

raison nous fit perdre un convoi qui valait plus de 800,000 livres,

et des munitions de guerre de toute espèce, au moment où nous

manquions de tout au Caire.

Le général en chef avait écrit au général Lagrange, dès le 11

floréal, qu'il allait partir d'Alexandrie pour le joindre avec deux

mille hommes d'infanterie, et le reste de la cavalerie. Le général

Rampon, qui venait d'être nommé, avec le général Friant,

lieutenant-général, avait l'ordre à Alexandrie, depuis plus de douze

jours, de se tenir prêt à partir. Si ce renfort nous était arrivé,

la victoire aurait pu couronner nos efforts à Rahmaniëh.

Nous partîmes à deux heures du matin, le 20 floréal, de Rahmaniëh,

et nous arrivâmes le 24, à dix heures du matin, au Caire. Nous eûmes

pendant toute la route un kamsin affreux.

Le général Belliard ne sut notre arrivée qu'au moment où nous

parûmes à Embabëh. Le soir du 24, le chef de bataillon Henry,

premier aide-de-camp du général en chef, partit avec un détachement

de dromadaires, pour se rendre à Alexandrie, par les lacs Natron, et

prévenir le général en chef de l'évacuation de Rahmaniëh. On ne

conçoit pas pourquoi le général Lagrange n'avait pas fait partir ce

détachement de Rahmaniëh même. À la faveur de la nuit, il eût passé

très facilement; et en faisant un léger crochet, il eût gagné la

route ordinaire d'Alexandrie, et aurait prévenu la caravane que

conduisait le chef de brigade des dromadaires-cavaliers. Cette

caravane, composée de plus de six cents Français et quatre cents

chameaux, ignorant la prise de Rahmaniëh, vint tomber elle-même au

milieu des ennemis, et fut obligée de mettre bas les armes.

_25 floréal._--PREMIER CONSEIL DE GUERRE.

Le 25 floréal, le général Belliard, commandant la place du Caire,

assembla un conseil de guerre composé des généraux de division

Lagrange et Robin; des généraux de brigade Donzelot, Morand,

Alméras, Valentin, Duranteau, et du général Bron, commandant la

cavalerie; du chef de brigade d'Hautpoul, commandant le génie; du

chef de bataillon Ruty, commandant l'artillerie; du citoyen Estève;

du chef de bataillon Dermot, directeur du parc d'artillerie, et du

commissaire-ordonnateur Duprat.

Le général Belliard, en ouvrant la séance, dit que, comme plus

ancien général de division, il avait pris le commandement; mais que

ne se sentant pas les forces suffisantes pour supporter ce fardeau,

il demandait que les généraux de division Lagrange et Robin se

réunissent à lui, pour n'agir que de concert. Cette proposition ne

fut point appuyée; les généraux de division ne parlèrent pas, en

sorte qu'elle fut regardée comme non avenue.

Trois questions furent discutées dans le conseil:

1º. Se retirera-t-on dans la Haute-Égypte?

2º. Se retirera-t-on à Damiette?

3º. Ou se défendra-t-on dans l'enceinte du Caire?

La retraite dans la Haute-Égypte ne fut pas long-temps discutée. Le

général Donzelot, qui comptait beaucoup trop sur les mameloucks, en

était le seul partisan.

La retraite sur Damiette, proposée et fortement appuyée par le

commandant du génie, aurait peut-être été acceptée par le conseil,

si, dès l'ouverture de la séance, le général Belliard n'avait dit

que les chaloupes canonnières de l'ennemi étaient déjà à Terranëh,

et qu'elles seraient au ventre de la Vache avant que tous nos moyens

de transport pussent être rassemblés. Ce fait, qu'il avait avancé

sur le rapport des espions, était inexact, puisque l'ennemi ne se

trouva au ventre de la Vache que quinze jours après. Voici une

partie des raisons alléguées en faveur de la retraite sur Damiette.

1º. On regardait comme une folie le projet de résister dans le

Caire; il fallait, avec six ou sept mille hommes, défendre une

enceinte de six lieues de tour, peu ou point fortifiée dans les

trois quarts de son circuit; il fallait, en outre, contenir une

population qui n'avait que trop prouvé son penchant à la révolte. Il

eût été ridicule de vouloir enfermer près de douze mille Français,

en y comprenant les malades et les blessés, dans la citadelle du

Caire. On ne pouvait donc se retirer que sur Gisëh; mais les

mameloucks, devenant nos ennemis, nous coupaient les vivres qui

venaient journellement de la Haute-Égypte; on n'avait plus alors

aucun moyen d'exister.

En outre, qu'était Gisëh? un espace renfermé par des murs de

jardins, que trois ou quatre coups de canon auraient mis en brèche.

On proposait de se retirer dans la Haute-Égypte; mais à quoi servait

une pareille retraite? Les Anglais et les Turcs, contens d'occuper

le Caire et toute la Basse-Égypte, nous auraient lancé les

mameloucks, les Arabes, et peut-être toute la cavalerie turque, qui

se serait bornée à nous harceler et à nous couper les vivres. Ces

troupes eussent été en cela bien secondées par les paysans des

villages, qui étaient toujours prêts à se révolter. D'ailleurs, quel

doit être le projet d'un faible corps d'armée qui veut se défendre

contre des forces beaucoup plus considérables? c'est sans contredit

de chercher une position militaire où il puisse avec avantage se

défendre et arrêter son ennemi. Damiette offrait cette position, et

il suffit de jeter les yeux sur une carte pour s'en convaincre.

Farescour est à environ cinq lieues de Damiette, et le chemin qui y

conduit n'est, sur une étendue de deux lieues, qu'une simple digue

de six pieds de large, bordée d'un côté par les eaux salées du lac

Menzalëh, et de l'autre, par le Nil, des rivières et des marais

impraticables. Il suffisait donc d'occuper cette digue, de former

une forte batterie sur le Nil, peu large en cet endroit, et de faire

retirer l'armée dans la presqu'île de Damiette.

Une forte avant-garde, placée à Farescour, aurait continuellement

menacé la Charkié et aurait pu faire de fréquentes incursions pour

fourrager et ramasser des impositions. Tout le monde sent que huit

à neuf mille fantassins étaient inattaquables dans une pareille

position.

On avait l'avantage de conserver Damiette, qui, après Alexandrie,

est le seul point de contact que l'Égypte ait avec l'Europe.

La seule objection qu'on pouvait faire était celle des vivres; mais

l'on répondait que la ville de Damiette était peut-être celle de

toute l'Égypte où il y avait le plus de ressources. Les magasins

étaient encombrés de riz, la récolte en blé venait de se faire, et

le voisinage du lac Menzalëh produit une quantité de poissons

étonnante, sans compter les buffles et les moutons, qui sont fort

nombreux dans la campagne. Les boeufs employés aux manufactures de

riz auraient seuls fourni de la viande pour plus de six mois à toute

l'armée.

D'ailleurs, en proposant la retraite sur Damiette, on ne voulait

point évacuer la citadelle du Caire; on y aurait laissé tous les

malades et une garnison suffisante. L'armée serait venue prendre une

position à Manzourah, et derrière le canal d'Achemoun; elle eût,

chemin faisant, imposé les villages et les villes, et fait filer sur

Damiette tous les grains et les fourrages, et cela, avec d'autant

plus de sécurité, que les Turcs, naturellement avides, se seraient

précipités dans le Caire, et nous auraient laissé fort long-temps

tranquilles dans tout la Charkié. Les Anglais, craignant pour

Rahmaniëh et Rosette, se seraient incontestablement rejetés sur ces

deux points. On conçoit quel parti un général habile aurait pu

tirer du Delta et de Menzalëh. Ou ose assurer, et l'on répondait

sur sa tête, que l'on aurait ramassé assez d'argent pour payer

l'armée pendant six mois, et assez de vivres pour la nourrir pendant

un an.

On est fortement autorisé à croire que le général Belliard

appréciait les avantages de ce projet, et qu'il penchait à se

retirer sur Damiette. Mais il n'osa pas prendre sur lui d'ordonner

l'évacuation du Caire; et il fut résolu, tout en disant et en

convenant que c'était une folie, que l'on défendrait l'enceinte de

cette place.

Le visir était à Belbéis. On convint de partir le lendemain pour

aller le combattre. L'armée, commandée par le général Belliard,

partit du Caire le 26 au matin, et alla coucher à El-Mênager le 27.

Elle rencontra l'ennemi à deux lieues au-dessus d'El-Mênager. Le

général Belliard avait formé trois carrés; l'un commandé par le

général Robin, et les deux autres par le général Lagrange. La

cavalerie était au centre en seconde ligne. Ces carrés pouvaient

former en tout cinq mille hommes, et la cavalerie huit cents

chevaux.

Nous marchions en côtoyant le désert. Arrivés à la hauteur d'un

village (dont on ignore le nom), on aperçut un nombreux corps de

cavalerie, qui déboucha de droite et de gauche, et se porta sur nos

derrières; on vit également dans le lointain une nombreuse troupe

qui paraissait marcher en ligne: nous continuâmes notre route; mais,

arrivés à demi-portée de canon du village, nous fûmes assaillis par

une batterie de six pièces qui donna en plein dans nos carrés. En

même temps la cavalerie ennemie parut s'ébranler et vouloir exécuter

une charge. Le général Belliard fit retirer ses carrés sur des

hauteurs hors de la portée du canon; il canonna lui-même

vigoureusement la cavalerie ennemie, et parvint à l'éloigner. Il se

rapprocha un peu du village, et avec une pièce de 12 et quelques

pièces de 8 de notre artillerie légère, il combattit les pièces

ennemies, et fit bientôt cesser leur feu.

Peu de temps après l'on aperçut deux pièces ennemies qui filaient le

long d'un canal, on ordonna au 6e régiment de hussards et au 20e de

dragons de charger; ils prirent une des deux pièces; comme les

chevaux qui la traînaient étaient blessés et fatigués, on fut obligé

de la laisser, après l'avoir enclouée.

Il était environ dix heures du matin; les troupes, qui étaient sur

pied depuis trois, étaient fatiguées et surtout mouraient de soif.

Le général Belliard voulant les faire reposer, ordonna de se porter

sur un village qui se trouvait à notre gauche. Ce mouvement de côté,

très simple par lui-même, parut à l'ennemi un mouvement de retraite,

et lui donna une audace inconcevable; il lui arriva du canon et des

obusiers; bientôt il nous attaqua de toutes parts, et nous obligea à

regagner promptement les hauteurs.

Si, au lieu de se porter sur le village vers la gauche, nous avions

été au village en avant, notre marche, plus simple, n'aurait pu

être mal interprétée par l'ennemi, et ne nous aurait pas obligés de

quitter la ligne du désert et les monticules que nous occupions.

Souvent, dans la guerre, le mouvement le plus simple est de la plus

grande conséquence. L'ennemi pouvait avoir sept à huit mille hommes

de cavalerie, douze à quinze cents hommes d'infanterie, et sept à

huit pièces de canon, dont deux obusiers.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 18 / 26 段