récolte était à peine finie, ne suffisaient pas pour fournir à la
consommation des troupes et aux envois qu'on expédiait à Rahmaniëh:
on dut acheter des grains, et au moment du blocus, on n'avait des
vivres que jusqu'à la fin de messidor.
Les caisses étaient vides au moment de l'entrée en campagne; depuis
ce temps, on n'avait reçu que le produit de quelques droits levés au
Caire: les officiers et diverses personnes attachées à l'armée,
versèrent leurs épargnes pour subvenir aux dépenses journalières.
Les magasins de l'artillerie avaient été épuisés, pour répondre aux
demandes réitérées du général Menou, et tout avait été encombré à
Rahmaniëh. Il ne restait pas au Caire 150 coups par pièce, et on y
manquait d'affûts de rechange.
La peste s'était déjà déclarée au Caire, quelque temps avant la
campagne; mais depuis elle y avait fait des progrès effrayans: les
vieillards ne citaient que peu de grandes épidémies dont les ravages
pussent lui être comparés. On estime à quarante mille le nombre des
habitans qui en furent attaqués au Caire, dans l'espace de quatre
mois. Le nombre des Français qui entraient au lazaret s'était élevé
jusqu'à cent cinquante par jour. Mais les médecins, qui devaient
leur expérience sur cette maladie à leur courageux dévoûment,
guérissaient à peu près les deux tiers des malades. La peste
commençait à diminuer en messidor; les hôpitaux étaient cependant
encore remplis, un grand nombre de soldats s'y trouvaient retenus
par la longue convalescence qui succède à cette maladie.
Le général Belliard n'avait reçu du général Menou que des lettres
vagues. Le seul point sur lequel il insistât était la défense du
Caire; mais il n'avait envoyé aucune instruction générale. Depuis la
retraite de Rahmaniëh, la communication avait été difficile;
néanmoins deux détachemens de dromadaires étaient arrivés par le
désert. Comme ils n'apportaient aucune instruction, le général
Belliard écrivit pour en demander. Ce défaut de communication avec
Alexandrie conservait en partie, aux troupes du Caire, la
tranquillité morale: la terreur, l'espionnage, les divisions n'y
existaient pas comme à Alexandrie. Cependant le général Menou avait
établi précédemment des correspondances avec des subalternes, et
était parvenu à en fanatiser quelques uns. Au lieu d'entourer de la
confiance des troupes les officiers qui les commandaient, on
excitait les soupçons contre plusieurs d'entre eux; on s'attachait
surtout à poursuivre ceux qui étaient trop francs pour déguiser
l'estime et l'attachement qu'ils avaient pour le général Reynier.
Quoique toutes ces manoeuvres fussent de nature à décourager les
troupes, elles ne purent effacer en elles ce zèle et ce dévoûment
qu'elles avaient montré dans les circonstances les plus pénibles, et
qui les disposait à tout souffrir, à tout entreprendre pour
conserver l'Égypte, ou du moins différer sa perte; mais il aurait
fallu des moyens, et nous avons vu qu'ils manquaient. On ne pouvait
sortir, pour combattre les ennemis, sans s'exposer à de grands
revers. La retraite dans la Haute-Égypte n'offrait aucune ressource.
Si les ennemis tentaient une attaque contre l'une des parties de
l'enceinte, ils devaient réussir à la forcer, et contraindre les
troupes à se rendre à discrétion. Il ne restait donc d'autre parti,
que d'imposer à des ennemis aussi pusillanimes, par une contenance
fière et assurée, et de leur dicter les conditions de la retraite
avant que des succès leur eussent appris à connaître leurs forces.
On proposa, le 3 messidor, une suspension d'armes. Les conférences
durèrent jusqu'au 8. On avait réussi à intimider les ennemis; de
faibles fortifications leur présentaient un aspect redoutable. On
signa le 9 une convention par laquelle les troupes françaises
devaient évacuer le Caire, avec des conditions pareilles à celles du
traité d'El-A'rych. Elles emportaient leurs armes, leur artillerie,
leurs équipages; emmenaient un certain nombre de chevaux et tout ce
qu'elles jugeaient convenable, et devaient être conduites en France
sur des bâtimens anglais. Comme on ignorait si les approvisionnemens
d'Alexandrie permettraient d'en prolonger la défense, on inséra dans
cette convention une clause, par laquelle cette place serait libre
d'accepter, dans un délai limité, les mêmes conditions.
La garnison du Caire eut douze jours pour préparer cette évacuation;
elle se rendit ensuite à Aboukir, où elle s'embarqua; dans sa
marche du Caire à Rosette, elle était accompagnée par l'armée
anglaise, le corps du capitan-pacha et les mameloucks. La plus
parfaite union régnait entre toutes ces troupes, soumises, peu de
jours avant, à l'obligation de s'entr'égorger.
L'armée ne pouvait laisser en Égypte les restes de Kléber, d'un
général dont la perte était chaque jour plus vivement sentie. La
cérémonie de leur translation du fort d'Ibrahim-Bey, où ils étaient
déposés, jusqu'à la djerme qui devait les transporter, fut annoncée
par des salves de tous les forts. Les Anglais et les Turcs, qui
avaient été prévenus, pour que ce bruit d'artillerie, dans les
circonstances où l'on était ne leur donnât pas d'inquiétude,
voulurent concourir à ces honneurs funèbres, et répondirent, par des
salves réitérées, à celles des Français.
CHAPITRE VI.
BLOCUS D'ALEXANDRIE JUSQU'À L'ENTIÈRE CONSOMMATION DES VIVRES; SON
ÉVACUATION.
Pendant que la moitié de l'armée anglaise et les deux armées turques
agissaient dans l'intérieur de l'Égypte, et jusqu'après l'évacuation
du Caire, il ne se passa aucun événement remarquable à Alexandrie.
Les troupes étaient toujours campées sur les hauteurs de Nicopolis,
et y remuaient beaucoup de terre. On enlevait des ouvrages de la
place des pièces de gros calibre, pour armer ces retranchemens.
Cette position trop étendue pour le nombre des troupes, avait encore
le défaut de nuire au rassemblement de forces suffisantes pour
s'opposer à l'établissement des Anglais au Marabou, qui devait être
leur première opération offensive: au lieu que si on s'était borné à
la seule défense des ouvrages et de l'enceinte de la place, on
aurait pu les dégarnir momentanément pour opposer toutes les forces
à l'ennemi, sur les points où il se serait présenté. La plus grande
partie des ouvriers étant employée à ce retranchement, on ne pouvait
travailler que lentement à perfectionner les fortifications
d'Alexandrie. On acheva cependant de revêtir sa nouvelle enceinte,
et le général Menou fit construire un nouveau front, sur le bord de
la mer, pour fermer, du côté du port, la place, où il était campé
avec son quartier-général. La nécessité de clore d'abord la ville,
et de défendre son enceinte, avait fait retarder précédemment la
construction de deux forts, l'un sur la hauteur dite de _Cléopâtre_,
et l'autre sur celle de la colonne de Pompée: ils étaient
nécessaires pour défendre les approches, parce que l'ennemi, une
fois établi sur ces points, aurait de là commandé toute la ville
d'Alexandrie, le port Neuf et la communication des postes, et qu'il
aurait pu s'en rendre maître en moins de six jours. On avait
plusieurs fois parlé au général Menou de l'importance de ces
ouvrages; le général Reynier les lui avait recommandés en partant.
Après le départ de cet officier, on y employa un plus grand nombre
d'ouvriers, et ils furent rendus susceptibles de défense.
L'inondation du lac Maréotis, qui venait baigner le pied des
hauteurs de la colonne de Pompée et resserrait la position des
Français, rendait l'occupation de ces hauteurs encore plus
importante, parce qu'elle obligeait les ennemis à n'attaquer qu'un
seul front d'Alexandrie, ou à diviser leur armée pour investir
entièrement cette place. Les généraux Samson et Bertrand, commandant
le génie, et le général Songis, commandant l'artillerie,
dirigeaient, autant qu'il dépendait d'eux, ces ouvrages, d'après un
bon système de défense: mais faisant d'inutiles efforts pour
éclairer le général Menou, ils durent souvent se borner à exécuter
les travaux et les dispositions ridicules qu'il leur prescrivait.
Le général Menou s'était fait illusion sur l'approvisionnement
d'Alexandrie et sur l'état des magasins, jusqu'au moment où toute
communication avec l'intérieur de l'Égypte lui fut interdite. Ce ne
fut qu'en prairial qu'on s'occupa sérieusement de mettre de
l'économie dans les consommations; on vit que les blés qui restaient
en magasin seraient bientôt épuisés, et on y mêla du riz pour la
fabrication du pain, d'abord dans la proportion de deux tiers de blé
et d'un tiers de riz, ensuite d'une moitié de blé et d'une moitié de
riz. Les Arabes, attirés par l'appât du gain, apportèrent des blés
à Alexandrie. On acheta, à très haut prix, pour les magasins de
l'armée, tout ce qu'ils apportèrent. Ces convois, dont quelques uns
étaient assez considérables, fournirent pendant deux mois une partie
du blé nécessaire à la consommation. Les caisses étant vides, les
officiers, les administrateurs, les négocians, etc., versèrent
l'argent qu'ils avaient; on s'en servit pour payer les grains
apportés par les Arabes, et pour quelques autres dépenses.
Quoique le spectacle de tant d'opérations désastreuses, les
jalousies, les délations, et la terreur qui en était la suite,
dussent porter le découragement dans toutes les âmes, chacun était
cependant résolu à souffrir pour l'honneur de l'armée; et on sentait
généralement que pour donner le temps de terminer les négociations
de la paix, il était nécessaire de prolonger la défense
d'Alexandrie.
Le général Menou, en faisant partir le général Reynier, n'avait pas
écrit directement contre lui; ensuite dans des dépêches subséquentes
il annonça que ce départ avait éteint tous les partis qui
paralysaient ses opérations; il renouvela l'engagement de conserver
l'Égypte, et continua de tromper le gouvernement par de faux
rapports sur la situation de l'armée et sur les événemens de la
campagne; croyant détruire, par des espérances flatteuses, l'effet
que devait produire l'annonce de toutes ses fautes. Quoique la
conduite du général Menou envers le général Reynier ne pût être
justifiée, des succès lui auraient cependant donné une excuse
apparente; mais il fallait savoir se les procurer; il fallait
pouvoir sentir que le moyen de les obtenir était la réunion de
l'armée, et des manoeuvres actives et audacieuses dans l'intérieur
de l'Égypte; il fallait sentir qu'au lieu de rester campé dans
Alexandrie, la place du général en chef était près du corps le plus
considérable, qui se trouvait au Caire.
Les membres de l'Institut et de la Commission des Arts, qui, après
les premiers événemens de la campagne, étaient venus à Alexandrie,
comme à l'endroit le plus sûr pour des non-combattans, avaient
obtenu, à la fin de floréal, l'autorisation de partir pour la
France: ils s'étaient embarqués sur un petit bâtiment. Au moment où
ils sortirent du port, les Anglais leur refusèrent le passage: ils
voulurent y rentrer, on les menaça de les couler: enfin, après
quelques jours d'anxiété, le général Menou leva sa défense, et ils
revinrent à Alexandrie, où, incorporés dans une garde nationale
composée d'employés et autres Français non militaires, ils firent le
service intérieur de la place.
L'article du traité d'évacuation du Caire qui donnait au général
Menou la faculté d'en profiter pour la garnison d'Alexandrie, lui
fut notifié le 18 messidor. Étant prévenu des négociations de paix,
il était nécessaire d'en prolonger la défense aussi long-temps que
les approvisionnemens et la timidité des ennemis le permettraient.
On savait aussi que la flotte de l'amiral Gantheaume était en route
pour apporter des secours: la corvette _l'Héliopolis_, qui entra à
la fin de prairial dans le port, avait été détachée de cette flotte,
lorsqu'elle dut s'éloigner, ayant été aperçue par les Anglais à
trente lieues d'Alexandrie; elle ne pouvait cependant encore y
arriver et donner de nouveaux moyens de défense. On sentit
généralement la force de ces motifs, et la proposition fut rejetée.
Il aurait peut-être convenu de se rendre alors un compte exact des
approvisionnemens d'Alexandrie, et du temps qu'on pourrait encore y
tenir; de prévoir que la première opération des Anglais serait de
s'emparer du Marabou, et d'intercepter ainsi les vivres que les
Arabes apportaient; de retarder le plus possible l'acceptation du
traité par des négociations incidentes, et de se ménager ainsi les
moyens de sauver les bâtimens qui se trouvaient encore dans le port
d'Alexandrie.
Le général Menou se hâta d'expédier en France un bâtiment, pour
dénoncer l'évacuation du Caire; il ne sentit pas que c'était se
dénoncer lui-même, puisque cette évacuation était un résultat de ses
mauvaises dispositions; puisque le principal corps de l'armée était
là, lui, général en chef, aurait dû s'y trouver pour employer des
moyens capables de prévenir cette évacuation. Il joignait à cette
dénonciation l'annonce qu'il avait des vivres pour plusieurs mois,
l'assurance de ne jamais capituler à Alexandrie, et la promesse de
s'enterrer sous les ruines de cette ville. Lorsqu'on prend, à la
face de l'Europe, de pareils engagemens, il faut savoir les tenir.
Les armées anglaise et turque avaient suivi la garnison du Caire
jusqu'à Aboukir: dès que la plus grande partie en fut embarquée,
leurs généraux, apprenant que les propositions relatives à
l'évacuation d'Alexandrie avaient été rejetées, et que les Arabes y
portaient des vivres; ignorant aussi combien de temps la garnison
pourrait y subsister, se déterminèrent à entreprendre des opérations
pour en accélérer la reddition.
Le 28 thermidor, ils augmentèrent la flottille qu'ils avaient dans
le lac Maréotis, et y firent entrer un grand nombre de chaloupes et
de petites barques pour le transport des troupes. Ils projetèrent de
détourner l'attention des Français par une fausse attaque sur le
camp des hauteurs de Nicopolis, tandis qu'ils débarqueraient près du
Marabou, et s'établiraient sur la langue de terre qui sépare le lac
de la mer. Nous avons vu plus haut qu'outre le défaut qu'avait la
position de Nicopolis, d'être trop étendue pour un aussi petit
nombre de troupes françaises, elle avait encore celui d'occuper
toutes les forces disponibles, et qu'il n'en restait plus
suffisamment pour opposer aux autres attaques.
Le 29 thermidor, avant le jour, une troupe de deux mille Albanais
attaqua un mamelon qui domine le bord de la mer, en avant de la
gauche du camp des Français, et travailla aussitôt à s'y retrancher.
L'avant-poste qui l'occupait se retira dans les retranchemens, dont
l'artillerie tira avec succès sur les ennemis; deux compagnies de
grenadiers sortirent alors, coururent sur eux et les forcèrent à
fuir en abandonnant plusieurs morts et blessés. Ils se réunirent
près du camp des Anglais, et se bornèrent à tirailler, pendant le
reste de la journée, avec les avant-postes. L'armée anglaise avait
marché pendant ce temps; six mille hommes se déployèrent derrière la
hauteur située entre les étangs et le premier pont du canal
d'Alexandrie; l'avant-poste qui y était se retira vers ce point.
Cette hauteur étant à portée de canon du camp des Français, les
Anglais restèrent masqués derrière elle et ne firent paraître qu'un
petit corps de troupes. Le général Menou envoya deux compagnies de
grenadiers de la 25e, deux autres de la 75e, ainsi qu'un bataillon
de cette demi-brigade, en tout quatre cents hommes, pour chasser ce
corps de six mille hommes. Les soldats exécutèrent cet ordre avec
toute la valeur qu'on pouvait attendre d'eux. Ils montèrent sur la
hauteur au pas de charge, et chassèrent les premiers tirailleurs
anglais; mais, arrivés vers la crête, ils reçurent la décharge de la
ligne anglaise; et se voyant trop faibles, ils regagnèrent le camp
sans que les ennemis fissent aucun mouvement pour les poursuivre;
ils avaient de la cavalerie et n'en profitèrent pas pour couper la
retraite à cette petite troupe.
On apercevait alors le lac Maréotis couvert de barques et de
chaloupes remplies de troupes, protégées par cinquante chaloupes et
barques canonnières. Toute cette flottille était déjà, au lever du
soleil, en face de la colonne de Pompée; le vent contraire avait
retardé sa marche et l'avait empêché d'arriver, au point du jour, au
lieu du débarquement. On la voyait se diriger vers l'embouchure d'un
canal comblé, par lequel le lac Maréotis communiquait autrefois avec
la mer. C'était là que les dix-huit chaloupes qui composaient la
flottille française étaient placées, sous la protection de trois
pièces de 18, depuis qu'on avait évacué l'île de Mariout, quelques
jours auparavant. Il était évident que cette flottille se dirigeait
sur ce point, et qu'elle irait débarquer les troupes un peu plus
loin, afin de s'établir sur la langue de terre du Marabou, et
d'attaquer ce poste; mais on ne put jamais le faire comprendre au
général Menou. Le général Songis, qui pénétra le premier le dessein
des ennemis, lui dit vainement de ne pas s'inquiéter de leur fausse
attaque sur le camp de Nicopolis, et de faire marcher des troupes
pour s'opposer à l'exécution de leur attaque réelle. Il resta
toujours, avec le principal corps, au camp de Nicopolis, et ne fit
suivre la marche de la flottille que par un bataillon de la la 21e
légère, cent guides à pied et cent vingt dragons. Ce corps, de cinq
cents hommes seulement, marcha à la hauteur de la flottille jusque
vers le Marabou, où les barques se divisèrent sur deux points
différens. Il était trop faible pour empêcher les six mille hommes
que portait cette flottille de s'établir sur une plage unie,
commandée par le feu de toutes les chaloupes canonnières, et se
retira vers les ravins de l'ancien canal. La flottille française
était trop inférieure à celle des ennemis pour se maintenir sur le
lac; il n'existait aucune anse où elle pût se mettre à l'abri, et
devenait inutile. On voulut essayer de la convertir en brûlots
lorsque la flottille anglaise passa, afin d'y mettre du désordre;
mais le vent ne favorisait pas ce projet; elle brûla trop loin pour
leur faire du mal.
Les Anglais, après s'être établis à terre, attaquèrent le poste du
Marabou, et le canonnèrent vivement par terre et par mer. Ce poste,
qui n'était qu'une ancienne mosquée bâtie sur un rocher détaché du
continent, fut bientôt détruit; il capitula le 3 fructidor. De trois
avisos qui étaient mouillés près de ce fort, deux furent coulés, et
le troisième rentra, dès le 1er fructidor, à Alexandrie, fort
endommagé.
Après la prise du Marabou, les Anglais firent entrer, le 4
fructidor, dans la partie est du port Vieux, une frégate, six
corvettes et plusieurs bâtimens légers, et canonnèrent vivement le
corps de troupes qui s'était posté, le 29 thermidor, sur les bords
de l'ancien canal. Ils prenaient de revers sa droite, tandis que le
feu de la flottille du lac Maréotis écrasait sa gauche. L'armée
anglaise vint en même temps occuper cette position: elle était forte
alors de plus de huit mille hommes, parce qu'elle avait reçu des
renforts, entre autres, un régiment de dragons et cinq cents
mameloucks. Malgré cette supériorité, elle ne poussa pas vivement
le petit corps de six cents Français qui, parfaitement dirigés par
le général Eppler, les arrêta un moment et se retira ensuite en bon
ordre.
Les troupes françaises prirent alors position; la droite au fort
Leturcq, et la gauche sur les hauteurs de la colonne de Pompée. On
tira quelques troupes du corps de Nicopolis pour occuper ces
dernières; il restait seulement deux mille deux cents hommes pour
défendre ce front et les retranchemens du camp de Nicopolis contre
l'armée anglaise. Le reste des troupes gardait les ouvrages
d'Alexandrie, avec les marins, les invalides, les convalescens et la
garde nationale.
Il était surtout nécessaire d'empêcher les ennemis de s'emparer du
fort Leturcq, parce que, s'ils y avaient établi des batteries, ils
pouvaient de là couler tous les bâtimens qui étaient dans le port
Vieux.
Les Anglais restèrent quelques jours sans rien entreprendre; mais le
8, vers onze heures du soir, environ huit cents cavaliers anglais et
mameloucks tournèrent les premiers avant-postes, et en enlevèrent
quelques uns, tandis qu'une colonne d'infanterie suivait le bord de
la mer. Les troisièmes bataillons des 18e et 21e l'arrêtèrent assez
long-temps; mais se voyant pris en flanc par la cavalerie, ils se
retirèrent sur le fort Leturcq. Les Anglais n'ayant pu réussir à
enlever ce fort dans cette surprise, s'établirent auprès, et
commencèrent des tranchées pour l'attaquer dans les règles.
Les troupes étaient disséminées autour d'Alexandrie, et partout trop
faibles pour résister aux attaques des ennemis, qui, sur tous les
points, pouvaient se présenter avec des forces infiniment plus
nombreuses. Le seul parti à prendre pour en prolonger la défense,
était de la considérer comme un grand camp retranché, de se
renfermer dans les ouvrages, et de conserver toujours au centre un
gros corps disponible, qu'on aurait opposé à l'ennemi sur les points
où il aurait attaqué l'enceinte. Pour cet effet, il aurait fallu
évacuer le camp de Nicopolis, et ne conserver en dehors de la place
que le fort Leturcq, les hauteurs de la colonne de Pompée, une
partie de l'enceinte des Arabes et la redoute de Cléopâtre. Par ce
moyen, on aurait pu disputer encore quelque temps la prise
d'Alexandrie contre des ennemis peu entreprenans; mais, lors même
que le général Menou aurait su prendre ce parti, il n'était plus
temps de l'adopter, parce que les vivres et l'eau allaient manquer:
il n'en restait que jusqu'aux premiers jours de vendémiaire. Les
soldats, qui ne recevaient depuis long-temps que du pain composé de
moitié blé et moitié riz et un peu de viande de cheval, étaient
épuisés par cette mauvaise nourriture; et l'eau, devenue saumâtre,
donnait naissance à beaucoup de maladies, particulièrement au
scorbut; les hôpitaux étaient encombrés de plus de deux mille
malades: d'autres, convalescens ou éclopés, n'étaient en état de
faire que le service des forts; il ne restait pas trois mille hommes
en état de se battre, et ils étaient accablés par les privations et
la fatigue des journées précédentes.
D'après ces réflexions, on fut convaincu que lors même qu'on
pourrait encore défendre quelque temps Alexandrie, la famine
forcerait bientôt à capituler, et qu'il valait mieux s'y résoudre
avant que les Anglais eussent resserré davantage la place et obtenu
quelque succès, parce qu'on pouvait encore leur dicter les
conditions de l'évacuation; mais personne n'osait en parler au
général Menou, qui ne savait ni comment combattre, ni comment
capituler. Cependant quelques généraux et chefs de corps lui firent
part de leur opinion le 9 fructidor. Le général Menou envoya
aussitôt aux Anglais un parlementaire, pour demander une suspension
d'armes de trois jours, pendant lesquels on traiterait de
l'évacuation: elle lui fut accordée. Les généraux furent assemblés
le lendemain en conseil de guerre: on y arrêta qu'il était inutile
de prolonger la défense, et on fixa les conditions qu'on pourrait
proposer. Le général Menou, toujours fidèle à son système de rejeter
ses fautes sur les autres, dit que c'était l'évacuation du Caire qui
entraînait celle d'Alexandrie, et ne parla plus de s'ensevelir sous
les murs de cette place. Il fut dressé procès-verbal de ce conseil
de guerre et des motifs qui déterminaient à traiter; la capitulation
fut signée le 12, et ratifiée le 13 par les généraux en chef.