La prise de Rahmaniëh, qui isolait Alexandrie du reste de l'Égypte,

fit murmurer l'armée contre le général Menou, qui, refusant de

croire à cet événement, n'avait pris aucune mesure pour en prévenir

les suites. Ces murmures lui parvinrent, ainsi que les témoignages

d'estime et de confiance que les troupes accordaient au général

Reynier. Le bruit qui circulait alors, et qui fut accrédité par les

Anglais, que ce général avait été nommé commandant de l'armée, et le

général Menou restreint à l'administration de l'Égypte, augmentait

encore sa jalousie contre lui: elle s'accrut d'autant plus

violemment, qu'il ne pouvait se dissimuler que ce général lui avait

annoncé tous les revers de l'armée, en lui indiquant les moyens de

les prévenir. Il voulut alors écarter ce témoin de ses fautes, et la

seule expédition militaire qui dans toute la campagne ait été bien

combinée, eut lieu dans la nuit du 23 au 24 floréal. Trois cents

hommes d'infanterie, cinquante de cavalerie, une pièce de canon et

des sapeurs avaient été rassemblés et ignoraient leur destination,

lorsqu'on leur fit investir la maison du général Reynier, afin de le

conduire à bord d'un bâtiment prêt à partir, ainsi que le général

Damas, l'ordonnateur en chef Daure, l'adjudant-commandant Boyer et

plusieurs autres officiers. Le général Reynier craignait moins une

pareille violence que d'autres événemens qui pourraient le conduire

à prendre le commandement lorsqu'il n'y aurait plus que de faibles

ressources, et que les chances les plus avantageuses seraient de

retarder la capitulation: s'il avait dû la faire, il aurait donné

une espèce de probabilité au bruit que le général Menou avait

cherché à répandre sur un parti anti-coloniste. Il lui était

avantageux, dans sa position, de retourner en France, mais sans

avoir l'air d'abandonner l'armée, sans éviter de partager ses

souffrances, et d'une manière qui annonçât ouvertement qu'il n'avait

eu aucune part aux fautes du général Menou.

Le général Reynier, après s'être assuré qu'on n'avait d'autre projet

que de le faire partir, laissa entrer les troupes, se rendit à bord

du brick _le Lodi_ avec les officiers désignés, et écrivit au

général Menou, en lui donnant encore des conseils sur la défense

d'Alexandrie. Le général Damas s'embarqua sur le _Good-Union_ avec

l'ordonnateur Daure. Les soldats témoignèrent les regrets qu'ils

éprouvaient d'être chargés de l'exécution de pareils ordres. Ces

bâtimens ne purent partir que le 29. Le _Lodi_ arriva en France,

après avoir été vivement poursuivi par beaucoup de bâtimens ennemis;

le _Good-Union_ fut pris par les Anglais, qui pillèrent la modique

succession de Kléber, dont le général Damas était dépositaire.

Le général Menou avait négligé jusqu'alors d'expédier des bâtimens

pour instruire le gouvernement de la situation de l'armée; sa

jalousie seule contre le général Reynier le détermina à en faire

partir, sans envoyer aucun rapport sur les événemens. Cependant on

aurait pu y employer plusieurs bâtimens qui se trouvaient dans le

port d'Alexandrie, notamment les frégates envoyées pour porter des

secours, que le général Menou avait retenues, quoiqu'elles eussent

reçu l'ordre de retourner dès que leur mission serait remplie.

CHAPITRE V.

MARCHE POUR RECONNAÎTRE L'ARMÉE DU VISIR.--PRISE D'UN CONVOI PARTI

D'ALEXANDRIE.--ÉVACUATION DE LESBËH, DAMIETTE ET BOURLOS.--ESPRIT ET

CONDUITE DES HABITANS DE L'ÉGYPTE ET DES MAMELOUCKS.--MORT DE

MOURÂD-BEY.--INVESTISSEMENT DU CAIRE ET TRAITÉ POUR L'ÉVACUATION DE

CETTE VILLE.

Le général Lagrange arriva le 23 floréal au Caire, avec le corps qui

s'était retiré de Rahmaniëh. Cette jonction donnait au général

Belliard les moyens de marcher contre le visir, avant l'approche des

Anglais. Si alors on était parvenu à le rejeter dans le désert, une

faible garnison devenait suffisante pour contenir les habitans du

Caire, et le corps de troupes qu'on aurait réuni, pouvait être

opposé avec succès à l'armée anglo-turque qui marchait sur cette

ville.

Les généraux anglais craignaient ce mouvement et avaient recommandé

au visir, ainsi qu'aux officiers de leur nation qui dirigeaient son

artillerie, d'éviter tout engagement, de céder le terrain; et, dans

le cas où ils seraient pressés trop vivement, de faire leur retraite

par le Delta pour se réunir à eux. Il est douteux que le visir eût

adopté ce plan; il n'aurait pas trouvé convenable à sa dignité de

fuir dans les villages du Delta avec une escorte dispersée;

craignant aussi de se mettre au pouvoir du capitan-pacha en allant

les joindre, il aurait préféré de repasser le désert, et les hommes

rassemblés des diverses parties de l'Asie qui composaient son armée,

auraient suivi le groupe de ses gardes aussitôt qu'ils lui auraient

vu prendre la route de Syrie.

La lenteur que les Anglais avaient mise dans toutes leurs

opérations, faisait présumer qu'on aurait le temps d'exécuter ce

mouvement avant leur arrivée près du Caire. Peut-être aurait-il

convenu d'abandonner entièrement cette ville et de garder seulement

la citadelle de Gisëh; on aurait ainsi réuni un plus grand nombre de

troupes; mais ce parti, bon lorsque les ennemis étaient éloignés,

n'était pas à cette époque sans inconvéniens; l'affaire contre le

visir pouvait ne pas être décisive; des partis de son armée

pouvaient se jeter dans la ville, alors il ne serait plus resté que

de faibles ressources; la communication avec Gisëh et la citadelle

où étaient les magasins, serait devenue difficile; on aurait enfin

perdu l'influence d'opinion attachée à la possession de la capitale;

d'ailleurs, le général Belliard avait des ordres très précis du

général Menou pour la conserver.

On organisa, le 24, le corps qui devait sortir du Caire, pour aller

reconnaître s'il était encore possible d'attaquer le visir avec

avantage. Le général Belliard y laissa le général Almeiras pour

garder les forts et contenir les habitans; il avait sous ses ordres

mille hommes d'infanterie et trois cents Cophtes et Grecs, les

invalides, cavaliers non montés, canonniers, ouvriers, etc., qui

formaient la garnison des forts, au nombre de treize cents hommes,

non compris neuf cents malades aux hôpitaux, et les employés.

Le général Belliard se mit en marche le 25 avec quatre mille cinq

cents hommes d'infanterie, neuf cents de cavalerie, et vingt-quatre

pièces de canon. Après avoir chassé devant lui quelques partis de

cavalerie ennemie, il fit halte pendant la nuit à El-Menayer.

Le 26, à la pointe du jour, il se mettait en mouvement, lorsqu'on

aperçut, près du village d'El-Zouamëh, un corps ennemi d'à peu près

neuf mille fantassins et cavaliers turcs, appuyés par environ cinq

cents Anglais qui dirigeaient l'artillerie. Les troupes françaises

s'avancèrent sur les hauteurs qui terminent le désert, à l'est

d'El-Menayer. L'infanterie en carrés forma les deux ailes; le centre

était occupé par la cavalerie. Le feu de l'artillerie française eut

bientôt éteint celui de l'artillerie ennemie. La cavalerie chargea

sur les pièces, en prit deux, et mit en fuite l'infanterie turque et

les canonniers anglais; mais elle ne put les poursuivre, parce qu'en

s'éloignant trop de la protection de l'infanterie, elle pouvait être

écrasée par leur cavalerie, infiniment supérieure en nombre, et qui

entourait déjà les troupes françaises. Les Osmanlis tentèrent

quelques charges contre les carrés, mais sachant par l'expérience

des campagnes précédentes, qu'il était impossible de les rompre,

ils n'osèrent s'abandonner, et le feu de l'artillerie suffit pour

les éloigner.

Les groupes des ennemis cédaient le terrain à mesure que les troupes

françaises avançaient; depuis plusieurs heures que ces escarmouches

se prolongeaient inutilement, les soldats, qui souffraient dans le

désert d'une chaleur excessive, et surtout de la privation d'eau,

commençaient à être fatigués, on les fit arrêter à des puits près

d'El-Zouamëh. Pendant cette halte, l'armée du visir, qui arrivait de

Belbéis, se répandit autour d'eux; ils se mirent en mouvement contre

les groupes les plus serrés, sans pouvoir engager le combat décisif;

quelques corps de cavalerie paraissaient dans l'éloignement prendre

la route du Caire. On devait craindre à la fois qu'ils ne

parvinssent à y pénétrer, et que les démarches du visir, qui évitait

de s'engager, n'eussent pour but de laisser aux Anglais le temps d'y

arriver et de s'en rendre maîtres, ainsi que de Gisëh. On jugea

qu'il était nécessaire de se rapprocher de cette ville; les troupes

y rentrèrent le 27, et furent réparties de manière à en défendre

toutes les avenues.

Le chef de brigade Cavalier, envoyé pour faire un fourrage dans les

villages du Bahirëh, était parti, le 24 floréal, d'Alexandrie, avec

deux cent vingt hommes de la 25e demi-brigade, cent vingt-cinq

dragons des 14e et 18e régimens, quatre-vingt-cinq dromadaires et

une pièce de canon; il escortait six cents chameaux. Arrivé le 26 à

El-Och, il trouva ce village abandonné et dépourvu de grains, la

récolte n'étant pas encore achevée: il se rendit à Amran; même

impossibilité de charger ses chameaux. Il forma la résolution de

pousser jusqu'au Caire pour y chercher des vivres, qu'il conduirait

ensuite à Alexandrie par le désert. Trompé par les rapports des

habitans, il croyait que l'armée anglo-turque était encore à

Rahmaniëh. N'ayant reçu, lors de son départ, des vivres que pour

deux jours, il ne pouvait s'éloigner des villages, où ses troupes se

procuraient toujours quelques subsistances, pour prendre la route

des lacs de Natron; il suivit la lisière du désert et des terres

cultivées. Arrivé près de Terranëh, il aperçut une flottille sur le

Nil; à peine avait-il reconnu les pavillons anglais et turcs, qu'il

vit des colonnes ennemies se diriger sur lui. Depuis son départ

d'El-Och, il avait toujours été entouré de sept à huit cents

cavaliers arabes, qui, sans l'inquiéter beaucoup, l'avaient

cependant empêché d'éclairer sa marche par la cavalerie. Les

chameaux, épuisés de fatigue, ne pouvaient s'éloigner assez

rapidement; il essaya cependant de s'enfoncer dans le désert; mais

il fut bientôt atteint par la cavalerie ennemie, et forcé de

ralentir sa marche pour leur faire face et leur résister sans se

rompre. Ce premier corps fut bientôt joint par plusieurs pièces

d'artillerie légère et de l'infanterie. Ces quatre cent cinquante

Français, attaqués par trois mille Anglais et embarrassés par un

convoi, ne pouvaient se défendre; ils rejetèrent néanmoins avec

beaucoup de fermeté les premières sommations qui leur furent faites

de se rendre prisonniers. Leur contenance fière engagea les Anglais

à signer avec le chef de brigade Cavalier, une convention par

laquelle ce corps serait embarqué pour la France avec armes et

bagages.

Dans le même temps, six mille Turcs occupèrent Damiette, tandis que

mille autres débarquèrent à Dibëh; quatorze bâtimens anglais et

turcs bloquaient le Boghaz: tout se disposait pour l'attaque de

Lesbëh. Ce fort était bien garni d'artillerie, mais il y avait

seulement douze canonniers pour servir toutes les pièces; son

développement était aussi trop considérable pour la garnison chargée

de le défendre. On prit le parti de l'évacuer, d'enlever les pièces,

de jeter les munitions et les vivres dans le Nil et de couler les

chaloupes canonnières. La garnison passa le fleuve le 20 floréal, et

se retira avec les marins sur Bourlos, pour de là essayer de se

réunir au corps de Rahmaniëh. Elle apprit que ce corps s'était

replié sur le Caire, et ne pouvant rester à Bourlos faute de vivres,

elle s'embarqua sur quatre bâtimens qui s'y trouvaient, dans

l'intention de se jeter, si cela était possible, dans Alexandrie.

Deux furent pris; les autres parvinrent à s'échapper, et gagnèrent

les ports d'Italie.

Avant la bataille d'Héliopolis, les mouvemens des ennemis sur la

frontière avaient toujours occasionné des soulèvemens en Égypte, et

surtout dans les cantons qui n'étaient pas contenus par la présence des

troupes; cette victoire, la prise du Caire, la clémence du vainqueur,

qui borna le châtiment des révoltés à de fortes amendes, eurent une

telle influence sur les habitans, que le débarquement d'une armée

anglaise, ses premiers avantages, la présence du capitan-pacha et les

préparatifs du grand-visir, ne détruisirent pas leur confiance et leur

attachement aux Français. Tous faisaient des voeux pour le succès de

leurs armes. Les musulmans même les plus fanatiques, qui, pour me servir

de leurs expressions, étaient contens de voir des infidèles se détruire

entre eux, préféraient le joug des Français à celui d'étrangers qu'ils

ne connaissaient pas. Les firmans répandus par le visir et par le

capitan-pacha n'avaient pu exciter aucun mouvement. À mesure que le

visir pénétra en Égypte, les cheiks des villages, toujours fidèles à

leur système d'obéir à l'ennemi présent, s'empressèrent d'aller lui

faire leurs soumissions; mais ils se bornèrent à des protestations

d'attachement, et ne fournirent de l'argent et des vivres qu'autant

qu'ils y furent contraints. Les Arabes vinrent aussi, avec une partie de

leurs cavaliers, joindre son armée, bien moins dans l'intention de lui

servir d'auxiliaires que pour éviter ses poursuites, et surtout pour

vivre, pendant la crise, aux dépens du pays, et piller les vaincus, s'il

y avait une affaire.

Le Caire avait trop souffert pendant le siége qu'il avait eu à

soutenir pour s'y exposer de nouveau. La plus grande tranquillité y

régnait, malgré la proximité des armées ennemies; mais en même

temps qu'ils promettaient de ne faire aucun mouvement, les habitans

annonçaient avec franchise qu'ils seraient forcés de se joindre aux

Osmanlis, s'ils parvenaient à s'introduire dans la ville, et que les

premiers soins des Français devaient être d'en garder toutes les

avenues. Le général Belliard, pour mieux les contenir, s'assura de

la personne des principaux cheiks, et les garda en otages dans la

citadelle.

Nous avons parlé précédemment des vexations que Mourâd-Bey et son

envoyé Osman-Bey Bardisi, avaient éprouvées du général Menou, et de

la manière dont ses secours avaient été refusés. Cette conduite

devait l'indisposer contre le chef des Français, et lui ôter

l'espérance d'être protégé par eux. Lorsque les circonstances

forcèrent le général Belliard à rappeler les troupes qui occupaient

la Haute-Égypte, il invita Mourâd-Bey à descendre avec ses

mameloucks; ce bey effectua ce mouvement avec lenteur. Une peste

horrible dévastait alors ces provinces; les mameloucks en étaient

attaqués, et chaque bey s'isolait dans le désert avec les siens.

N'ayant pas été entraîné par des démarches ostensibles à se

prononcer ouvertement avant de connaître les résultats de la

campagne qui s'ouvrait, il voulait en profiter pour garder une

espèce de neutralité, afin de s'arranger avec le vainqueur. Déjà il

avait appris le premier succès des Anglais; des agens envoyés par

eux, le pressaient d'unir ses intérêts aux leurs. Ennemi juré des

Turcs, dont il connaissait toute la perfidie, il savait qu'il ne

devait en attendre qu'une vengeance, préparée d'abord par de bons

traitemens; mais il pouvait espérer quelque avantage de la

protection de leurs alliés; et on peut soupçonner qu'en cas

d'événemens malheureux pour les Français, il s'y ménageait un appui.

Ses projets éventuels n'ont cependant jamais influé sur sa conduite;

il témoigna aux Français jusqu'à sa mort un attachement toujours

égal, et même, à cette époque, il préparait pour eux des envois de

grains dont il savait qu'ils manquaient. Leurs revers et

l'inquiétude qu'il concevait pour son sort futur l'affectèrent

vivement. Les chagrins ébranlèrent sa santé; il fut attaqué de la

peste, et y succomba le 2 floréal, après trois jours de maladie.

Les beys et mameloucks sentirent vivement cette perte; les

circonstances ne permettant pas de porter son corps au tombeau des

mameloucks, où ils avaient désigné sa place près d'Aly-Bey, ils

l'inhumèrent à Saouagui, près Tahta. Le plus bel hommage fut rendu à

sa bravoure; ses compagnons d'armes brisèrent ses armes sur sa

tombe, déclarant qu'aucun d'eux n'était digne de les porter.

Mourâd-Bey n'était pas un homme ordinaire; il possédait éminemment

les défauts et les vertus qui tiennent au degré de civilisation où

les mameloucks sont parvenus. Livré à toute l'impétuosité de ses

passions, son premier moment était terrible, le second l'entraînait

souvent dans un excès contraire. Doué par la nature de cet

ascendant qui appelle certains hommes à dominer les autres, il avait

l'instinct du gouvernement sans en connaître les ressorts. Également

prodigue et rapace, il donnait tout à ses amis, et pressurait

ensuite le peuple pour subvenir à ses propres besoins. Joignez à ces

traits généraux une force extraordinaire, une bravoure à toute

épreuve, et une constance dans le malheur qui, au milieu des crises

fréquentes de sa vie agitée, ne l'a jamais abandonné.

Les beys, après sa mort, reconnurent pour chef Osman-Bey Tambourgi,

qu'il leur avait désigné. Il fit faire au général Belliard des

protestations d'attachement aux Français, et fit annoncer des envois

de grains; mais il mit beaucoup de lenteur dans tous ses mouvemens,

afin de mieux régler sa conduite sur les circonstances.

Après la retraite du corps de Rahmaniëh, et la rentrée de celui qui

avait été reconnaître l'armée du visir, les beys voyant plusieurs

armées s'avancer de concert contre le Caire, en même temps que le

corps de l'Inde, arrivé à Kenëh, descendait le Nil, jugèrent les

affaires des Français désespérées, et qu'il convenait à leurs

intérêts d'abandonner ostensiblement leur cause. Ils allèrent camper

auprès du capitan-pacha et des Anglais; mais ils chargèrent en même

temps Hussein-Bey, leur envoyé chez les Français, de les prévenir de

cette démarche, et de les excuser, en leur annonçant qu'ils ne

commettraient aucune hostilité contre eux. En effet, ils tinrent

parole.

L'armée d'Orient, lors de son arrivée en Égypte, était, huit jours après

le débarquement, à Rahmaniëh, dix jours plus tard, elle livrait la

bataille des Pyramides. Les soldats, encore fatigués de la traversée,

avaient fait toute cette route sans moyens de transport, ni par terre ni

par eau, avant qu'aucun service fût organisé pour leur fournir des

subsistances, harcelés continuellement par les mameloucks, les Arabes et

tous les fellâhs armés; ils avaient vécu de féves, de lentilles, de

maïs, de blé et de quelques bestiaux abandonnés, qu'ils trouvaient dans

les villages. L'armée anglaise ne fut à Rahmaniëh que soixante-trois

jours après son débarquement, quoique secondée de tous les moyens

qu'elle tirait de sa flotte, par un service de subsistances très bien

organisé, par une flottille nombreuse sur le Nil et beaucoup de chameaux

pour les transports, aidée encore de l'influence du capitan-pacha sur

les habitans, qui les présentait comme les satellites de l'islamisme.

Elle mit ensuite quarante jours à faire la route de Rahmaniëh à Embabëh,

que les troupes françaises parcouraient ordinairement en moins de

quatre.

Cette lenteur du général Hutchinson ne peut être motivée que sur la

crainte qu'il avait d'être battu par la réunion momentanée de toutes

les forces françaises, avant que l'armée du visir ne divisât leur

attention sur plusieurs points, et par le désir de mettre assez

d'ensemble dans ses mouvemens et ceux des Turcs, pour que les

Français ne pussent pas sortir du Caire, afin de combattre l'un,

sans abandonner cette ville aux autres. Peut-être aussi voulait-il

attendre la jonction des troupes de l'Inde. Elles étaient arrivées à

Souez à la fin de germinal; une partie y avait débarqué en attendant

les moyens nécessaires pour passer le désert. Ces troupes,

descendues à terre, eurent des malades; la peste en fit périr un

certain nombre. Le général Baird ne recevant pas assez de chameaux

pour ses transports, et craignant peut-être que le visir ne fût

défait par les Français, pendant qu'il passerait le désert, prit le

parti de rappeler ses troupes et d'aller faire son débarquement à

Cosséir. Des agens du visir furent envoyés dans la Haute-Égypte,

afin d'engager les Arabes à lui fournir les chameaux nécessaires. Ce

corps arriva à Cosséir le 3 prairial, à Kenëh le 19 prairial, et

descendit fort lentement le Nil. Le général Baird était vers Siout,

lorsque la convention pour l'évacuation du Caire fut signée.

Le général Hutchinson arriva le 28 floréal à Terranëh, avec son

corps d'armée et le capitan-pacha; il y séjourna quelque temps. À

Ouardan, il prit un nouveau séjour; ce fut là que les mameloucks

vinrent le joindre. Il n'arriva que le 1er messidor près d'Embabëh,

pour faire l'investissement de Gisëh, sur la rive gauche du fleuve.

Les Anglais établirent aussitôt un pont de bateaux à Chobra, pour

communiquer avec les Turcs, et placèrent sur chaque rive un corps de

troupes pour le garder.

La position des troupes françaises au Caire devenait fort difficile:

les ennemis, il est vrai, montraient toujours la même timidité; ils

employaient des forces très considérables pour faire replier de

faibles avant-postes; mais ils les resserraient successivement sans

les réunir davantage, puisque nos troupes n'en étaient pas moins

dispersées dans tous les forts et sur tous les points de l'enceinte

immense de cette ville, de la citadelle, de Boulac, du Vieux-Caire

et de Gisëh. Cette ligne de défense avait douze mille six cents

toises de développement. Il fallait à la fois résister aux attaques

extérieures de quarante-cinq mille hommes qui l'attaquaient, et

contenir à l'intérieur une populace nombreuse, naturellement

disposée aux émeutes, et qui, pouvant dès-lors prévoir que les

Français évacueraient cette ville, devait chercher les moyens de se

concilier le visir, pour éviter ses vengeances, et l'aider par un

soulèvement à y pénétrer.

L'armée française ne pouvait faire une grande sortie avec des forces

suffisantes, pour livrer bataille à l'une des armées ennemies sans

dégarnir toute l'enceinte. Si elle avait agi contre l'armée

anglaise, elle n'aurait pu empêcher les Turcs d'entrer dans le

Caire; et si elle avait attaqué l'armée du visir, les Anglais se

seraient emparés de Gisëh, où était une partie des magasins. Un

pareil mouvement pouvait réussir, si les ennemis, trompés sur la

faiblesse des postes restés devant eux, laissaient échapper cet

avantage; mais aussi on perdait tout par un échec.

On ne pouvait donc plus espérer de battre les ennemis sous les murs

du Caire; la retraite sur Damiette, où il aurait été possible de

trouver des ressources et de prendre une position défensive, était

aussi peu praticable, depuis que cette ville et Lesbëh étaient

occupées par les Turcs. Celle sur Alexandrie ne l'était pas

davantage: les troupes auraient eu beaucoup de peine à y parvenir,

en perdant au Caire tous leurs équipages, et encore elles auraient

accéléré la chute de cette place, par l'épuisement des magasins. Il

ne restait d'autre parti, si on abandonnait le Caire, que celui de

se retirer dans la Haute-Égypte; mais il aurait fallu pouvoir y

transporter des munitions, et presque toutes les barques avaient été

perdues à Rahmaniëh: d'ailleurs, quelles ressources espérer dans un

lieu où la peste la plus affreuse dévorait les habitans?...

Si on ne trouvait pas qu'il y eût de l'avantage à abandonner le

Caire, pour en sortir avec toutes les troupes disponibles, en

laissant une garnison dans la citadelle, où elle se serait défendue

aussi long-temps qu'il lui aurait été possible, on ne pouvait pas

fonder plus d'espérance sur la ville du Caire, où il n'y avait que

six mille hommes de troupes françaises en état de combattre,

dispersées sur un développement immense, et trop faibles partout

pour résister à une attaque sérieuse. La plupart des tours qui

défendaient l'approche de l'enceinte, pouvaient être renversées par

quelques décharges d'artillerie. Tous ces postes, toutes ces

fortifications, qui semblaient si redoutables aux ennemis, n'étaient

réellement susceptibles que d'une défense très courte. Les troupes

avaient élevé avec la plus grande activité quelques redoutes plus

solides entre le Caire et Boulac. Quelques flèches ou plutôt des

fossés peu profonds, creusés en avant du mur d'enceinte de Gisëh

arrêtaient les Anglais: ils ouvraient la tranchée pour les attaquer.

Presque aucun point n'était à l'abri d'une attaque de vive force. Un

seul étant forcé, tout tombait, la réunion des corps isolés devenait

impossible, chacun deux restait à la merci des ennemis; et la

révolte des habitans, qui se seraient alors déclarés, aurait doublé

les embarras et les pertes des Français.

Les approvisionnemens avaient été négligés et même contrariés avant

la campagne. Depuis, les rentrées avaient été peu considérables,

parce qu'on ne pouvait pas envoyer dans les provinces des

détachemens suffisans pour en protéger la perception.

Le directeur des revenus en nature, quoique l'ennemi fût aux portes du

Caire, alla dans la Haute-Égypte avec une barque armée; mais les

villages, ravagés par la peste étaient déserts; il n'avait pas de

troupes pour pénétrer dans l'intérieur des terres, où Mulley-Mahammed

était en force, et il dut rentrer au Caire.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 16 / 26 段