réunirait à Rosette, craignait d'y marcher; cependant, d'après les
rapports des Arabes, il y envoya une reconnaissance de cinq cents
hommes; et instruit du petit nombre des Français qui s'y trouvaient,
il se détermina à occuper cette ville, qui lui était indispensable
pour se procurer des approvisionnemens, de l'eau douce, et pour
continuer ses opérations. Le 16, trois mille hommes de l'armée
anglaise passèrent à la Maison Carrée; ils campèrent le 17 à Edko,
et le 18, marchèrent à Rosette avec le corps des Turcs. Le 3e
bataillon de la 85e, qui était dans cette ville avec trois
compagnies de la 61e, ne pouvant résister à des forces si
considérables, passa le Nil dès que les ennemis approchèrent, et se
retira à Fouah. Le fort Julien resta livré à lui-même, avec une
garnison de vingt-cinq hommes de la 61e, une compagnie d'invalides
et quelques canonniers; trois barques armées, stationnées au Boghaz,
devaient remonter vers ce fort dès qu'elles y seraient forcées.
Les Anglais et les Turcs campèrent sur la hauteur d'Aboumandour, et
s'y retranchèrent; leur avant-garde se porta vers Hamat, dans un
endroit resserré entre le Nil et le lac d'Edko. Ils entreprirent
ensuite le siége du fort Julien, et attaquèrent le Boghaz; quelques
jours après, ils firent entrer une flottille dans le Nil. Le fort
Julien fut forcé de capituler le 29, après une résistance beaucoup
plus opiniâtre qu'on ne pouvait l'espérer d'un aussi mauvais
ouvrage, dont un front avait été détruit par la dernière inondation,
et qui était écrasé par une artillerie supérieure: lorsque les
Anglais virent sortir quelques invalides qui l'avaient défendu, ils
demandèrent où était la garnison.
La prise de Rosette fut connue le 20 à Alexandrie; on reçut en même
temps des nouvelles du Caire, qui annonçaient la marche du visir
comme très certaine. Le général Belliard, d'après cette certitude,
avait fait rentrer au Caire les six cents hommes qui avaient été
demandés pour Rahmaniëh. Ces nouvelles étaient sues de toute
l'armée, et le général Menou soutenait toujours qu'il n'en était
rien. Il annonçait, tantôt que le grand-visir était mort, tantôt
qu'il était rappelé à Constantinople; enfin, que les Anglais
n'étaient pas à Rosette. Il ne put cependant se dispenser d'envoyer
quelques troupes de ce côté-là; mais il crut qu'il suffisait, pour
les battre, d'y envoyer le général Valentin, qui partit, dans la
nuit du 20 au 21, avec la 69e, forte de sept cents hommes, et le 7e
régiment de hussards, de cent cinquante chevaux.
Le général Reynier fut, le 23, chez le général Menou, afin d'essayer
encore de lui démontrer les inconvéniens de la position prise en
avant d'Alexandrie, de lui indiquer les travaux essentiels pour la
défense de cette place, et de l'engager à assembler l'armée pour
s'opposer aux progrès du corps ennemi qui occupait Rosette. N'ayant
obtenu de bouche aucune réponse raisonnable, il lui réitéra ses
observations par écrit.[34]
[Note 34: Lettre du général de division Reynier, au général en
chef Menou:
Au camp d'Alexandrie, le 23 germinal an IX.
Je crois nécessaire, citoyen Général, de vous rappeler la
conversation que nous avons eue ce matin, afin que vous donniez des
instructions précises sur les dispositions à faire si l'ennemi nous
attaque.
Je vous ai observé que depuis que notre gauche s'est un peu retirée
pour prendre une position plus resserrée, mieux appuyée et moins
exposée au feu des chaloupes canonnières, l'effort de l'ennemi
aurait lieu sur la droite, qui est fort en l'air, et la 13e
demi-brigade serait forcée de se retirer, ainsi que la cavalerie, si
l'ennemi marchait, comme il le peut, avec des forces supérieures, le
long du canal et par le lac Maréotis, les prenait de revers et
menaçait de s'emparer des hauteurs voisines de la colonne de Pompée,
qu'il faudrait bien aller défendre. Alors le flanc droit de la
division Friant serait découvert; l'ennemi, avec trois fois plus
d'infanterie qu'on ne peut lui en opposer, forcerait nos
retranchemens; on pourrait même craindre que si nos troupes
s'opiniâtraient à les défendre pied à pied, et si les Anglais
étaient audacieux, ils ne prissent de suite une partie des ouvrages
d'Alexandrie, parce que ceux qui doivent recevoir les troupes dans
leur retraite ne sont ni achevés ni armés.
Je ne pense pas que les Anglais nous attaquent de quelques jours
dans cette position, parce que, d'après le plan qu'ils paraissent
avoir adopté, il leur convient mieux d'attendre qu'ils aient achevé
leur établissement à Rosette, pris Rahmaniëh, que le visir ait agi
en Égypte, et que nos communications soient interceptées; mais à la
guerre on doit tout prévoir.
Pour appuyer l'aile droite, il faudrait pouvoir s'étendre jusqu'à la
droite du canal, et y faire de bonnes redoutes; mais nous n'avons
pas assez de troupes pour garnir tout ce terrain et le défendre. La
seule bonne position qu'il y ait autour d'Alexandrie pour un corps
faible, est, la droite au canal vers les hauteurs de la colonne de
Pompée, le centre à l'enceinte des Arabes, et la gauche au
Pharillon. Je vous en ai déjà parlé depuis l'affaire du 30. Elle est
protégée par le fort Crétin et d'autres ouvrages de la place. Les
travaux des troupes, pour la défense de cette place, auraient
amélioré la place d'Alexandrie. La redoute de Cléopâtre, qui est de
la plus grande importance, serait actuellement achevée et armée, et
on en aurait pu construire une bonne près de la colonne de Pompée.
Cette position est telle que l'ennemi ne pourrait l'attaquer sans
faire de grandes pertes et sans être probablement repoussé.
Ce qui me détermine à insister pour avoir des instructions, c'est
que je prévois ce qui arrivera, si on nous attaque. Je serai forcé
de faire replier la droite; l'armée sera battue, et on cherchera
peut-être à m'en attribuer calomnieusement la faute; ce qu'aucun
militaire ne croira.
Dix années d'une guerre très active, où j'ai presque toujours été
employé à diriger les mouvemens de grandes armées, m'ont donné assez
l'habitude de juger les positions, les desseins des ennemis et les
moyens de s'y opposer. Je croirais manquer au grade que j'occupe
dans cette armée, et à l'intérêt que je prends à sa gloire, ainsi
qu'à la conservation de l'Égypte, si je ne vous faisais pas part de
mes idées. Je l'ai déjà fait, à la nouvelle de l'arrivée de la
flotte anglaise, pour vous engager à marcher promptement à
Alexandrie. Après la malheureuse affaire du 30, je vous ai proposé
de réunir tous les corps isolés, de laisser à Alexandrie et à la
citadelle du Caire des garnisons suffisantes, et de former un corps
d'armée pour tenir la campagne. L'inaction des Anglais et la lenteur
des Turcs auraient bien favorisé ce mouvement. Il aurait
probablement été possible de battre le corps qui a marché sur
Rosette; le visir marche, et il est peut-être trop tard pour faire
ces mouvemens et en espérer des succès.
Les mouvemens, à la guerre, doivent être d'autant plus promptement
décidés et exécutés, qu'on est plus inférieur à l'ennemi. Lorsqu'on
ne parvient pas à l'exécution de ses desseins, et qu'on divise ses
forces, on est toujours battu.
Partout où l'armée sera réunie, elle imposera toujours à l'ennemi;
il ne nous reste plus que de faibles ressources; mais nous avons
affaire à un ennemi peu entreprenant, et il est peut-être encore
possible de gagner assez de temps pour recevoir des secours ou des
ordres du gouvernement, et attendre l'issue des négociations
entamées, s'il est vrai que Pitt soit renvoyé.
_Signé_ REYNIER.]
Les dromadaires, qui avaient été en reconnaissance du côté de
Rosette, furent de retour le 24, et annoncèrent que cette ville
était occupée par trois ou quatre mille Anglais et cinq à six mille
Turcs, avec vingt pièces de canon; mais le général Menou ne voulut
pas croire ce rapport; il dit au chef de brigade Cavalier, et au
commissaire ordonnateur Sartelon, présent à cette reconnaissance,
qu'il ferait fusiller quiconque dirait qu'il y avait plus de huit
cents hommes. Cependant, comme le chef de brigade Cavalier affirmait
que le général Valentin était hors d'état de reprendre cette ville,
il fit partir cinq cents hommes de la 4e légère et cent soixante
chasseurs du 22e régiment.
À cette époque, le général Menou nomma trois généraux de division,
trois généraux de brigade, et fit plusieurs autres avancemens;
quelques officiers voulurent refuser ces grades, mais ils furent
contraints d'accepter.
Le 25, il fit partir encore pour Rahmaniëh, la 13e et le 20e de
dragons, sous les ordres du général Lagrange. Cette demi-brigade
était la seule de la division du général Reynier qui restât sous ses
ordres directs; ce général reçut alors l'ordre de demeurer à
Alexandrie sans troupes. Il voulut encore éclairer le général Menou,
et lui faire sentir que ce n'était pas avec de petits détachemens
successifs qu'on s'opposerait aux progrès des ennemis, mais en
rassemblant l'armée. S'il avait pu le déterminer à faire de
meilleures dispositions, il aurait insisté pour conserver ses
troupes; ses représentations étant inutiles, il prit le parti
d'aller demeurer à Alexandrie, et d'y rester simple spectateur des
événemens malheureux qu'il prévoyait.
Les Anglais avaient coupé, le 24, la digue du lac Maadiëh, afin de
faire entrer les eaux dans le lac Maréotis: ils espéraient empêcher
les communications avec Rahmaniëh et le Caire; mais leur but ne fut
pas entièrement rempli, les eaux s'étendirent lentement dans ce
bassin: ils auraient agi bien plus militairement, s'ils avaient
attaqué les convois, qui marchaient tous sous une faible escorte, et
s'ils avaient avancé plus tôt à Rahmaniëh. On apprit alors à
Alexandrie que l'armée du visir avait passé le désert; une colonne
était arrivée le 19 germinal à _Kantara-el-Khasnëh_, et une autre à
_Saffabiar_. Les faibles garnisons laissées à Belbéis et à Salêhiëh
avaient ordre de faire sauter ces forts, de détruire les magasins et
de se retirer sur le Caire, aux premiers avis de l'approche des
ennemis. Du moment où on ne faisait aucune disposition pour secourir
ces mauvais postes, aussitôt qu'ils seraient attaqués, il convenait
beaucoup mieux de réunir à l'armée leurs garnisons, qui ne pouvaient
opposer aucun obstacle à la marche des ennemis. D'ailleurs le
principal objet de ces forts était de contenir des magasins pour
l'armée, et sa répartition ne lui permettait pas d'en profiter.
Salêhiëh fut évacué le 19 après midi; la garnison se retira à
Belbéis, dont elle fit sauter les ouvrages le 21, avant de se mettre
en marche pour le Caire. Trente dragons du 14e, qui formaient
l'arrière-garde, furent chargés le 22, près d'El-Menayer, par deux
cents mameloucks et Osmanlis; cinquante dromadaires, qui
retournèrent à leur secours, forcèrent les ennemis à se retirer avec
perte. L'avant-garde de l'armée du visir se réunit à Belbéis le 22;
il n'arriva qu'à la fin du mois à Salêhiëh avec une partie de son
artillerie et des canonniers anglais.
Nous avons vu qu'on avait successivement envoyé des troupes à
Rahmaniëh, mais trop tard pour empêcher les Anglais de s'établir à
Rosette, et en trop petit nombre pour les en chasser. Les ennemis
suivirent ce mouvement et augmentèrent leur corps de Rosette, à
mesure qu'ils virent partir des troupes d'Alexandrie. Une partie de
ces renforts occupa les hauteurs d'Aboumandour; l'autre joignit
l'avant-garde établie à Hamat, et qui s'y retranchait.
Le général Valentin était parti de Rahmaniëh avec les 79e et 85e
demi-brigades. Le 7e régiment de hussards et le 3e de dragons;
quelques barques armées le suivaient sur le Nil. Il s'était arrêté à
El-Aft, sans aller reconnaître de plus près l'avant-garde ennemie,
non plus qu'une position resserrée entre ce fleuve et le lac d'Edko.
Le général Lagrange arriva à Rahmaniëh le 28; il y trouva le général
Morand, à qui le duplicata des ordres expédiés, dès le 1er germinal,
était enfin parvenu. Ces généraux joignirent, le 29, le général
Valentin à El-Aft: ils s'y établirent et commencèrent des
retranchemens. Ce corps, composé d'environ trois mille neuf cents
hommes, était trop faible pour attaquer les Anglais dans la position
d'Hamat, où on ne pouvait arriver que par un chemin étroit, bordé et
coupé de canaux, et par conséquent très difficile pour l'artillerie
et la cavalerie.
L'armée se trouvait alors divisée en trois corps, tous inférieurs de
beaucoup à ceux des ennemis. Il restait à Alexandrie quatre mille
cinq cents hommes disponibles, qui ne pouvaient rien entreprendre
contre le camp des Anglais, gardé par sept à huit mille hommes, et
dont les retranchemens avaient été renforcés. À El-Aft, trois mille
neuf cents hommes étaient opposés aux corps ennemis qui occupaient
Rosette, et dont la force avait été graduellement portée à sept
mille Anglais et six mille Turcs. Au Caire, après que le reste de la
21e légère, arrivé le 16 germinal, avec le général Donzelot, fut
réuni aux garnisons de Belbéis et de Salêhiëh, et à celle de Souez,
qui se retira par la vallée de l'Égarement, lorsque la flotte venue
de l'Inde fut prête à débarquer, il y avait deux mille cinq cents
hommes d'infanterie. Ce corps avait à défendre cette ville contre le
visir, qui s'avançait avec une armée de vingt-cinq mille hommes. Le
10 floréal, il vint camper à Belbéis et s'y retrancha; son armée
s'accrut avec assez de rapidité par des bandes qui partirent de la
Syrie et des autres provinces de la Turquie asiatique aussitôt
qu'elles surent qu'on pouvait franchir le désert sans danger, et se
répandre dans l'Égypte pour la piller. Le corps anglais venu de
l'Inde devait se joindre au visir. Le général Belliard recevait du
général Menou des ordres très précis de garder le Caire, et n'avait
pas assez de troupes pour marcher contre le visir sans l'abandonner.
Il plaça ses troupes de manière à défendre les avenues de cette
ville, afin d'empêcher les Osmanlis d'y pénétrer et d'en faire
soulever les habitans. Il établit son corps principal entre le fort
_Camin_ et la tour du Nil, à Boulac; couvrit cet espace par quelques
redoutes, et fit camper une colonne mobile entre la citadelle et la
porte Kléber.
Cette séparation de l'armée en trois corps, tous trop faibles, ne
pouvait produire que des revers. Puisque le général Menou
s'obstinait à rester à Alexandrie avec une partie des troupes, au
lieu de réunir l'armée, et qu'on n'avait pas assez de forces pour
reprendre Rosette, on aurait dû abandonner un moment Rahmaniëh,
dérober quelques marches aux Anglais, et se joindre aux troupes du
Caire pour battre le visir avant qu'il eût eu le temps de
s'organiser; et lorsqu'après l'avoir rejeté dans le désert, on
n'aurait plus eu d'inquiétude pour le Caire, redescendre, à marches
forcées, avec toutes les troupes, vers Rahmaniëh. Si, dans ces
entrefaites, les Anglais s'étaient avancés jusque-là, l'armée
française, plus faible en infanterie, mais supérieure en cavalerie,
aurait eu beaucoup d'avantage à leur livrer bataille dans un pays
ouvert; si, au contraire, ils avaient gardé leur position vers
Rosette, on aurait eu de plus grands moyens pour s'opposer à leurs
progrès. Il aurait été fort avantageux dans ce cas de remettre la
garde du Caire à Mourâd-Bey, en conservant seulement garnison dans
les forts, si on l'avait engagé plus tôt à se rapprocher; mais ces
deux corps étaient divisés de commandement, et on ne pouvait
exécuter un pareil mouvement que par les ordres du général Menou.
Les choses restèrent dans cet état jusqu'au 16 floréal, les deux
armées se bornant à retrancher leur position. Dans cet intervalle de
temps, des convois de quatre à cinq cents chameaux faisaient
continuellement des transports de Rahmaniëh à Alexandrie; mais le
grand nombre de chevaux qu'on y gardait très inutilement, obligeait
à y porter des fourrages pour les nourrir, tandis qu'une grande
quantité de vivres de diverse nature, et de munitions, qui avaient
été expédiées du Caire par ordre du général Menou, restaient à
Rahmaniëh, faute de moyens de transport suffisans.
Les eaux s'étendirent lentement dans le lac Maréotis; elles
atteignirent Mariout le 5 floréal, et le 16, la tour des Arabes:
alors, on établit à Mariout, où le lac est resserré et se divise en
deux bras, des bateaux pour le passage, et on plaça dans l'île
quelques pièces de canon pour les protéger: on y fit aussi porter
des barques qui furent armées, pour former une petite flottille et
observer celle que les Anglais y firent pareillement entrer du lac
Maadiëh. Les convois devinrent alors plus difficiles.
La flottille que les Anglais avaient fait entrer dans le Nil fut
portée successivement à quarante bâtimens armés. Le 19 floréal, ils
reçurent, à Aboukir, un renfort de deux mille neuf cents hommes, qui
remplaça leurs pertes.
La position prise par les troupes françaises à El-Aft était
mauvaise; son front était fortifié, mais l'ennemi pouvait marcher
entre sa gauche et le lac, et la tourner; il pouvait aussi faire
passer entre les lacs d'Edko et Maadiëh un corps qui, se portant sur
Rahmaniëh, aurait forcé à s'y reployer pour défendre les magasins.
La droite de cette position, appuyée au Nil, était, il est vrai,
flanquée par quelques chaloupes canonnières; mais les Anglais
pouvaient placer sur la rive droite du fleuve des batteries pour
protéger leur flottille, déjà beaucoup supérieure. Il aurait
peut-être mieux valu laisser seulement une petite avant-garde vers
El-Aft, pour observer les mouvemens des Anglais, et au lieu de
s'enfermer dans de faibles retranchemens, tenir la campagne autour
de Rahmaniëh, afin de saisir le moment où les Anglais seraient dans
un pays plus ouvert, pour attaquer une de leurs ailes avec cette
supériorité que donnait à l'infanterie française la rapidité de sa
marche.
Les Anglais se décidèrent enfin à commencer de nouvelles opérations.
Ils avaient divisé leur armée, afin de pouvoir garder leur position
dans la presqu'île d'Aboukir, et agir en même temps dans l'intérieur
de l'Égypte. Malgré l'avantage du nombre, ils craignaient encore
qu'on ne profitât de ce moment pour réunir un corps d'armée et les
combattre divisés: aussi tous leurs mouvemens annoncèrent de la
timidité. Le 16 floréal, sept mille Anglais et six mille Turcs
vinrent camper près de Dérout, et poussèrent une reconnaissance sur
le camp d'El-Aft; leur flottille remonta le Nil jusqu'à la même
hauteur.
Le 18, un corps d'Anglais et de Turcs passa sur la rive droite du
Nil, à Fouah, avec de l'artillerie, qui de suite fut mise en
batterie au-dessus d'El-Aft, tandis que l'armée anglo-turque
s'avançait contre les Français.
Les défauts de cette position d'El-Aft ont été indiqués ci-dessus;
ils furent alors bien sentis; on n'engagea pas le combat, et on se
retira sur Rahmaniëh.
Les batteries établies sur la rive droite du Nil gênèrent la
retraite de la flottille française; une chaloupe canonnière fut
brûlée, d'autres coulées, mais quatre barques armées parvinrent à
Rahmaniëh.
Le 19, les Anglo-Turcs marchèrent sur ce poste. La gauche, qui
suivait le bord du Nil, était composée de Turcs; les Anglais
marchaient en colonne à leur droite; un corps venant de Damanhour
devait les joindre.
Si on avait voulu se déterminer sérieusement à combattre les
Anglais à Rahmaniëh, il aurait fallu s'éloigner un peu du Nil, pour
ôter aux ennemis l'avantage que leur donnait leur flottille, et se
procurer celui des armes qui leur manquaient, la cavalerie et
l'artillerie légère: il aurait fallu attaquer leur aile droite
lorsqu'ils auraient passé le canal d'Alexandrie, et laisser insulter
par les Turcs la redoute de Rahmaniëh, qui était à l'abri d'un coup
de main; il aurait fallu, pour prévoir à tous les événemens, faire
remonter le Nil à plus de deux cents barques chargées de vivres et
de munitions, qui devaient être perdues aussitôt que les Anglais
auraient établi des batteries sur la rive droite.
Les troupes françaises aux ordres du général Lagrange étaient
placées autour de la redoute de Rahmaniëh et derrière les digues du
canal d'Alexandrie; la cavalerie était au bord du Nil. Aussitôt
qu'on aperçut l'ennemi, elle fut détachée à leur rencontre, et passa
le canal sans l'appui de l'infanterie; elle ne pouvait rien contre
les Anglais, qui marchaient en colonnes serrées: aussi dut-elle leur
céder le terrain, et repasser le canal, où elle mit ses pièces en
batterie; mais le corps qui avait passé par Damanhour, et de
l'infanterie qu'ils détachèrent par le canal, la forcèrent bientôt à
s'en éloigner. Les Anglais se déployèrent devant elle sur les bords
du canal; ils se bornèrent jusqu'au soir à pousser des tirailleurs
en avant. Le corps turc avançait éparpillé vers un canal
d'irrigation dérivé du Nil; un petit nombre de tirailleurs français
l'arrêta long-temps: les Turcs parvinrent cependant à s'y établir;
mais deux cents hommes de la 2e légère et de la 13e les y
attaquèrent vers trois heures du soir, et les forcèrent à s'éloigner
avec une grande perte. Les Anglais n'avaient placé aucun corps pour
les soutenir; le général Hutchinson arrêta même un mouvement que
faisait le général Doyle, lorsqu'il s'aperçut du désordre des Turcs.
Un corps d'Anglo-Turcs avait marché sur la rive droite du Nil, et
avait établi des batteries en face de Rahmaniëh et du bras du fleuve
servant de port, où se trouvait toute la flottille française. Ces
batteries servirent à protéger celle des Anglais, qui remontait le
Nil. On vit alors que le lendemain on ne pourrait essayer, sans se
compromettre, de résister aux nouvelles attaques d'ennemis trop
supérieurs; que la flottille anglaise, protégée par les batteries
établies sur la rive droite du Nil, prendrait en flanc et de revers
les troupes françaises; et dès que la nuit fut venue, on exécuta la
retraite sur le Caire. La flottille ne pouvait plus sortir du port
de Rahmaniëh, parce que les batteries de la rive droite du Nil s'y
opposaient; on dut l'abandonner, ainsi que les munitions
d'artillerie et de vivres dont elle était chargée. Un convoi
considérable d'artillerie et de vivres, parti du Caire, et qui
passait par le canal de Menouf, n'étant pas prévenu de cette
retraite, tomba aussi entre les mains des ennemis.
La redoute de Rahmaniëh n'était pas en état de résister long-temps;
on y laissa une garde pour les malades qu'on ne pouvait évacuer:
elle capitula le 20, à la première sommation des Anglais.
Les lettres qu'on avait écrites d'El-Aft au général Menou, l'avaient
engagé à envoyer le général Délegorgue à Birket, avec un bataillon
de la 18e, un de la 25e et cent dragons, pour s'opposer aux corps
que l'ennemi pourrait diriger entre le lac Maadiëh et celui d'Edko,
et par Damanhour, sur Rahmaniëh. Ce général partit d'Alexandrie le
19, et arriva le 21 à Birket; mais, sur la nouvelle qu'il y reçut de
la perte de ce fort, il revint à Alexandrie. On ne pouvait plus
alors recevoir aucun approvisionnement: on voulut essayer un
fourrage dans les villages du Bahirëh, vers Amran. Tous les chevaux
qui se trouvaient à Alexandrie furent réunis, et on les fit partir
le 24, sous l'escorte des dromadaires, d'un bataillon de la 23e et
de cent dragons; le tout commandé par le chef de brigade Cavalier.