Pendant ce temps les Anglais avaient fait le siége d'Aboukir. Ce

petit fort, bientôt écrasé par une artillerie supérieure et par les

bombes, capitula le 28 ventôse, pour éviter d'être pris d'assaut.

Les Anglais avaient pressé avec activité la confection des

retranchemens de leur position; ils y avaient transporté beaucoup

d'artillerie pour armer leurs redoutes. Ils ne firent d'autres

mouvemens que de pousser quelques patrouilles à _Bedah_. Le 27, le

12e dragons légers rencontra, vers ce village, cinquante hussards du

7e régiment, détachés avec une compagnie de carabiniers de la 21e

pour reconnaître leur position sur le canal. Les dragons chargèrent

les hussards, qui se lancèrent en même temps sur eux, traversèrent

leur escadron, puis retournant tout à coup leurs excellens chevaux

arabes, prirent à dos les Anglais, qui, ne pouvant arrêter les

leurs, furent ainsi poussés sur la compagnie de carabiniers, dont le

feu acheva de les détruire.

Les troupes une fois réunies, il fallait attaquer aussitôt l'ennemi:

une victoire assurait la possession de l'Égypte; elle donnait les

moyens d'arrêter la marche du visir et celle du corps anglais venu

de l'Inde. Un échec ne pouvait pas rendre la position beaucoup plus

mauvaise que si, restant en présence des Anglais, on temporisait et

consommait les faibles approvisionnement d'Alexandrie, tandis que

l'armée du visir, répandue dans l'intérieur du pays, aurait le temps

de prendre Damiette, Salêhiëh et les autres petits forts, d'en

égorger les faibles garnisons, de soulever les habitans, etc. Il ne

fallait pas non plus laisser à l'armée anglaise le temps de recevoir

des renforts et de se fortifier davantage.

Si le lac Maréotis avait été praticable dans cette saison, il aurait

mieux valu retarder l'attaque, afin d'essayer, par un mouvement

rétrograde, d'engager les Anglais à se diviser pour faire le siége

d'Alexandrie, et les attirer ainsi sur un champ de bataille plus

étendu, où l'armée française, profitant de sa supériorité en

artillerie légère et en cavalerie, aurait pu s'assurer la victoire,

mais le sol marécageux du lac s'y opposait alors.

Les ennemis étaient tellement supérieurs en nombre, et dans une

position si bonne, qu'il y avait peu d'apparence de succès; on ne

pouvait en attendre que d'un coup de vigueur sur une de leurs ailes.

L'embarras était de faire ordonner de bonnes dispositions par un

général en chef qui n'avait pas fait la guerre, et qui fermait

l'oreille à tous les avis. Le général Lanusse, à qui le général

Menou fit demander indirectement un plan d'attaque, lui envoya,

aussi par un tiers, un projet fait de concert avec le général

Reynier. Il fut rédigé en ordre du jour, et donné à dix heures du

soir aux généraux.

La position des Anglais n'avait pas plus de 1300 toises de

développement; les deux ailes, appuyées, la droite à la mer et la

gauche au lac Maadiëh, étaient flanquées par des chaloupes

canonnières: la gauche était fortifiée par des redoutes construites

sur la digue du canal d'Alexandrie, et couverte par des étangs. Les

redoutes placées sur les hauteurs occupées par le centre de l'armée,

prenaient des revers par toute cette gauche, et le centre était

également flanqué, par la position de l'aile droite et par la

redoute élevée à côté de l'ancien camp des Romains. Ces ouvrages

contenaient beaucoup d'artillerie; les troupes étaient campées

derrière, sur deux lignes; la réserve formait une troisième ligne en

arrière de la gauche: l'attaque seule de la droite était praticable.

On pouvait espérer de la culbuter par un grand effort, de la

déborder par la marche supérieure de l'infanterie française; de

faire ensuite agir toutes les troupes sur le centre, tandis que

l'aile gauche serait occupée par une fausse attaque, de profiter

enfin du moment favorable pour décider le succès avec la cavalerie,

et acculer les ennemis au lac Maadiëh.

L'armée française, dont la force est détaillée par corps dans le

tableau nº 3, était de huit mille trois cent trente hommes

d'infanterie, treize cent quatre-vingts de cavalerie, avec

quarante-six pièces de canon. L'armée anglaise était de seize mille

hommes d'infanterie, deux cents chevaux, douze pièces de canon

attelées, et trente en position dans les redoutes, sans compter

celles des chaloupes canonnières.

Les troupes françaises furent réunies une heure avant le jour[31]

aux avant-postes; le général Lanusse pensait que les redoutes des

Anglais seraient facilement emportées par des grenadiers soutenus

par la tête des colonnes. Il forma ses deux brigades en colonnes

serrées, pour les déployer au-delà de la grande route et du camp des

Romains, afin d'attaquer la droite de l'armée anglaise. La brigade

du général Silly devait marcher directement sur la redoute; celle du

général Valentin suivre le bord de la mer, et passer entre elle et

le camp des Romains. Le centre aurait dû, pour bien suivre la

disposition générale, marcher près de la droite de la brigade du

général Silly, la suivre en seconde ligne, et après un premier

succès, attaquer vivement avec l'aile droite, la position et les

redoutes du centre des Anglais: mais sa division en deux corps

ayant chacun son commandant, et subdivisés encore par la séparation

des grenadiers, lui ôta l'unité d'action nécessaire pour suivre

entièrement le plan qui avait été arrêté. L'aile droite devait se

déployer entre les étangs et le centre, pour attaquer celui des

ennemis, aussitôt que la gauche aurait enfoncé leur droite; elle

devait aussi détacher un corps entre les deux lacs, pour occuper la

gauche des Anglais, et les empêcher d'envoyer sur Alexandrie des

troupes, qui, vu la supériorité de l'armée anglaise, auraient

embarrassé les Français. Ce corps devait être secondé par le général

Bron, détaché avec deux régimens de cavalerie, dans le bassin du lac

Maréotis, et par une fausse attaque des dromadaires sur le canal, du

côté de _Bedah_. On pouvait d'autant mieux espérer que cette fausse

attaque occuperait beaucoup les Anglais, et y retiendrait leurs

troupes, qu'ils ignoraient la réunion de l'armée à Alexandrie, et

pouvaient craindre d'être attaqués de ce côté, ce qui donnait

l'avantage d'agir sur leur droite avec égalité de force. La

cavalerie devait marcher en seconde ligne derrière l'infanterie,

jusqu'à ce que la gauche eût enfoncé la droite des Anglais, et

qu'elle pût saisir l'instant de ce désordre, pour décider la

victoire par une charge.

[Note 31: On agit au point du jour, afin que les trouves pussent

parvenir à l'armée anglaise sans être beaucoup exposées au feu des

redoutes et des chaloupes canonnières. Peut-être aurait-il été plus

conforme au génie des troupes françaises de faire attaquer durant le

jour; mais comme le succès dépendait du premier choc sur l'aile

droite des Anglais, on espéra que les premiers mouvemens étant

couverts par l'obscurité de la nuit, on les tromperait mieux sur le

véritable point d'attaque. Il aurait été plus convenable aussi de

confier l'action principale à des troupes fraîchement arrivées et

qui n'avaient pas souffert dans les combats précédens; mais comment

vaincre les jalousies du général Menou pour faire un changement dans

l'ordre de bataille?]

Les dromadaires commencent leur fausse attaque au crépuscule; ils

surprennent la première redoute, font vingt prisonniers, se servent

d'une pièce de canon qu'ils y trouvent pour tirer sur les autres

redoutes, et attirent fortement l'attention des ennemis. Le général

Lanusse se met alors en mouvement, ainsi que les autres divisions.

Une compagnie de carabiniers de la 4e légère, enlève bientôt un

premier redan, et y prend une pièce. La brigade du général Silly

marche sur la grande redoute. Le général Lanusse s'aperçoit alors

que le général Valentin avait quitté le bord de la mer et dirigé sa

brigade dans le rentrant de la redoute et du camp des Romains, où

les feux croisés qu'elle reçoit la font hésiter; il y court, la

rallie et la ramène à la charge. Il reçoit alors une blessure

mortelle. L'impulsion qu'il avait donnée se ralentit; on n'ordonne

pas le déploiement de cette brigade, et le feu des ennemis force les

soldats à se disperser derrière les mamelons. La 4e légère, qui

formait la tête de la brigade du général Silly, rencontre, vers

l'angle de la redoute, la 32e, qui, dans l'obscurité, s'était

dirigée trop à gauche; ces deux corps se mêlent; il en naît un peu

de désordre; la 4e légère ne peut franchir les fossés de la redoute;

elle glisse sur leur flanc gauche, et est repoussée par la première

ligne ennemie. La 18e, qui en avait été séparée par la 32e, ne peut

forcer la redoute.

La 32e, ayant à sa tête le général Rampon, attaque ensuite la

première ligne des Anglais; elle est repoussée; ce général est

démonté et ses habits percés de balles. L'adjudant-commandant

Sornet, en marchant aussi sur la ligne ennemie, est blessé

mortellement, et les grenadiers qu'il commande ne peuvent pénétrer.

Le général Destin suit la route d'Aboukir, et passe dans

l'intervalle de la droite et du centre de la première ligne des

Anglais; il y reçoit un feu très vif de la seconde ligne et des

redoutes, et se retire après une blessure légère; le chef de

bataillon Hausser, qui commandait sous ses ordres la 21e légère,

avait eu la cuisse emportée; cette demi-brigade reste sans chef au

milieu de l'armée anglaise; un régiment en est détaché pour lui

couper la retraite: le second bataillon parvient à se retirer; mais

trois compagnies du 3e bataillon, composé en grande partie de

Cophtes enrôlés dans la Haute-Égypte, et qui étaient dispersées en

tirailleurs, sont forcées de se rendre. Trente hommes qui gardaient

le drapeau se font tuer avant de le céder aux ennemis. Le chef de

brigade Eppler, qui avait marché un peu plus à droite, est blessé,

et ses grenadiers sont repoussés. Les petits corps séparés qui

formaient le centre s'étaient trop avancés avant d'avoir leur gauche

appuyée par la prise de la grande redoute. Presque toutes les

troupes avaient attaqué à la fois, isolément et sans seconde ligne.

L'obscurité avait mis un peu de désordre dans leur marche, et les

principaux chefs étaient hors de combat. Les soldats restant exposés

à un feu très vif, sans recevoir d'ordres, se dispersèrent derrière

les mamelons.

L'aile droite, d'après les dispositions arrêtées, attendait à petite

portée de canon du centre des Anglais, le succès de la gauche pour

commencer son attaque. Aussitôt que le général Reynier apprend la

blessure du brave Lanusse et le désordre de la gauche et du centre,

il fait avancer son aile pour les soutenir. Il charge le général

Damas de rester, avec la 13e, entre les deux étangs, pour occuper la

gauche des Anglais et pousser des tirailleurs vers le canal.

Après le non-succès de cette première attaque, la dispersion des

troupes et la perte du général Lanusse, des efforts ultérieurs

devenaient inutiles, puisque avant l'action on n'avait d'espérance

que dans un premier choc: les trois cinquièmes de l'armée,

dispersés, ne pouvaient se réunir et s'organiser de nouveau sous le

feu de l'ennemi, pour entreprendre une nouvelle attaque, lorsqu'une

partie des chefs était hors de combat. L'aile droite était trop

inférieure pour attaquer seule le centre des Anglais, protégés par

les feux de revers de la grande redoute du camp des Romains et de

l'aile droite. Si on s'était retiré alors, la perte aurait été peu

considérable; les Anglais auraient considéré cette affaire comme une

grande reconnaissance, et l'armée restait encore assez forte pour

tenir la campagne et pour tenter une nouvelle attaque à la première

occasion favorable.

Le général Reynier voyant que le général Menou ne donnait aucun

ordre, résolut de faire une nouvelle tentative avec l'aile droite

sur celle des ennemis: sa réussite aurait donné les moyens de réunir

les troupes dispersées, et de les faire agir de nouveau. Tandis que

la division Friant et la 85e marchaient pour remplir cet objet; que

l'artillerie légère avançait par son ordre, pour éteindre le feu des

redoutes, ce général se porta sur des mamelons voisins de la grande

route, afin de bien connaître les dispositions des ennemis, et

celles qu'il convenait de faire pour les attaquer avec quelque

apparence de succès.

Aussitôt que les Anglais s'aperçurent que la principale attaque

était dirigée contre leur droite, ils y firent marcher leur réserve.

Le général Hutchinson, qui commandait leur gauche, y resta cependant

toujours avec six mille hommes, quoiqu'il n'eût devant lui que huit

cents hommes de la 13e, trois cents chevaux du 7e régiment de

hussards et du 22e de chasseurs, et cent dromadaires.

Pendant que cela se passait, le général Menou se promenait derrière

l'armée: le général Lanusse, lorsqu'il fut blessé, l'avait fait

prier de le remplacer par le général Damas; il n'avait rien répondu,

et n'avait pris aucune mesure pour réorganiser les troupes. Ensuite,

rencontrant la cavalerie, il lui ordonna de charger. Vainement on

lui fit observer que ce n'était pas le moment, et qu'il la ferait

détruire sans en tirer aucun avantage. Ce ne fut qu'au troisième

ordre que le général Roize se mit en mouvement[32]. Cette cavalerie,

en passant dans les intervalles des 61e et 73e, arrêta leur marche.

Le général Reynier, après s'être convaincu qu'on ne pouvait

réorganiser une attaque avec les troupes des divisions Lanusse et

Rampon, revenait chercher la division Friant et la 85e pour en

essayer une nouvelle, lorsqu'il rencontra cette cavalerie déjà sous

le feu de l'infanterie des ennemis. Il était trop tard pour empêcher

cette charge déplacée; la cavalerie aurait perdu presque autant de

monde en restant en place qu'en achevant de l'exécuter. Le général

Reynier fit accélérer le mouvement de ses troupes, afin qu'elles

pussent la protéger; mais à peine la 61e arrivait-elle au pied de la

redoute, que déjà la cavalerie était repoussée.

[Note 32: Les observations sur de pareils ordres, qui dans les

armées sont si répréhensibles et font perdre l'instant favorable,

étaient excusables dans cette circonstance; chacun cherchait à aider

l'inexpérience du chef et désirait l'empêcher de faire des fautes.]

Le général Silly venait d'avoir la cuisse emportée; plusieurs chefs

de corps étaient blessés; il ne restait auprès de la gauche et du

centre aucun chef qui pût profiter de la proximité des ennemis, au

moment du désordre que la cavalerie mit dans leur première ligne. Le

général Baudot fut alors blessé mortellement devant la 85e.

Le général Roize et tous les chefs sous ses ordres sentaient la

faute qu'on leur faisait commettre; mais tous se conduisirent en

braves, animés par le désespoir d'être sacrifiés inutilement. La

première ligne, commandée par le général Boussart, et composée des

3e et 14e de dragons, chargea la première ligne ennemie derrière la

grande redoute; le 14e, arrêté par les fossés creusés sur le front

du camp, fut obligé de les tourner; l'infanterie ennemie fut

culbutée; les soldats se jetaient ventre à terre et se réfugiaient

dans les tentes, où les chevaux s'embarrassaient. Le feu de flanc

des redoutes et celui des secondes lignes ayant tué, blessé ou

démonté un grand nombre d'officiers et de dragons, on fut obligé de

se retirer. Le général Boussart avait été atteint de deux balles.

L'infanterie anglaise reprit alors ses armes et fut renforcée par la

réserve. Le général Abercombrie, qui s'y trouvait avec son

état-major, fut blessé mortellement; le général Roize fut tué; un

grand nombre d'officiers et de dragons eurent le même sort; d'autres

furent blessés et démontés. Les débris de cette cavalerie durent se

retirer en désordre; et lorsqu'elle fut reformée derrière

l'infanterie, il n'y avait pas le quart de ceux qui avaient chargé.

La destruction de la cavalerie ne laissant aucun espoir de succès,

on aurait dû prendre le parti de se retirer, pour éviter des pertes

plus considérables, et réorganiser l'armée, afin d'être encore en

état de tenter quelque entreprise. Le général Reynier alla chercher

plusieurs fois le général Menou, pour lui faire sentir qu'il était

nécessaire de prendre promptement un parti; qu'il fallait ou se

retirer, ou tenter, avec les troupes de l'aile droite, qui étaient

encore fraîches, une nouvelle attaque dont on pourrait tirer

quelque avantage, si on parvenait à s'emparer de la grande redoute,

à culbuter l'aile droite anglaise; qu'on pouvait essayer si la

fortune ne favoriserait pas quelque entreprise audacieuse, quoiqu'il

fût peut-être imprudent d'exposer les seules troupes qui pussent

soutenir la retraite, etc. Il n'obtint aucune réponse précise. Les

troupes restaient sous le feu des lignes et des batteries ennemies

sans faire aucun mouvement, et perdaient à chaque instant une foule

de braves. Les munitions de l'artillerie étaient épuisées. Les

Anglais ayant fait avancer quelques corps qui prirent en flanc la 4e

légère, la forcèrent d'abandonner les mamelons qu'elle occupait. Les

tirailleurs qui étaient sous la grande redoute durent aussi se

retirer. Enfin, après deux heures d'indécision, le général Menou

ordonna la retraite: elle se fit dans le plus grand ordre. Les

Anglais n'osèrent pas sortir de leurs retranchemens, et l'armée

française reprit, à onze heures du matin, sa position sur les

hauteurs de Nicopolis.

CHAPITRE IV.

DISPOSITION APRÈS L'AFFAIRE DU 30 VENTÔSE.--PRISE DE ROSETTE ET DE

RAHMANIËH.--PASSAGE DU DÉSERT PAR LE VISIR.

Le lendemain de l'affaire du 30, le général Reynier, voyant que le

général Menou ne donnait aucun ordre pour faire occuper aux troupes

une position plus avantageuse que celle de Nicopolis, et pour

prendre, relativement aux divers corps disséminés en Égypte, les

dispositions qu'exigeaient les circonstances, alla chez lui: il lui

dit que la position sur les hauteurs de Nicopolis était trop étendue

pour qu'il fût prudent d'y attendre les Anglais; que ces derniers,

avec quinze mille hommes, pouvaient, par une attaque vigoureuse, y

culbuter les troupes et entrer avec elles dans Alexandrie; qu'on

pouvait prendre une meilleure position en plaçant la droite sur les

hauteurs de la colonne de Pompée, le centre à l'enceinte des Arabes,

et la gauche au Pharillon; mais que, néanmoins, des considérations

majeures devaient faire préférer un plus grand parti. La réunion de

toutes les troupes à Alexandrie épuisait les magasins, qui étaient

peu considérables; l'armée du visir, ainsi que le corps venu de

l'Inde, devaient être en marche; les Anglais pouvaient occuper

Rosette, faire entrer une flottille dans le Nil et attaquer

Rahmaniëh; il était nécessaire de s'y opposer. Enfin, le reste de

l'armée étant dispersé dans plusieurs mauvais postes qui devenaient

inutiles et qu'on ne pouvait plus secourir, ces détachemens isolés

pouvaient être battus en détail, si on ne se déterminait pas à faire

sauter ces forts, afin de réunir leurs garnisons à un corps d'armée.

Pour parer à ces divers dangers, le général Reynier proposait de

laisser à Alexandrie, à la citadelle du Caire, au fort Julien et à

Lesbëh, des garnisons suffisantes, et de réunir l'armée à Rahmaniëh,

afin de profiter des occasions favorables pour battre les Anglais,

lorsqu'ils quitteraient leur position pour attaquer Alexandrie et

Rosette; et, suivant les circonstances, marcher contre le visir

aussitôt qu'il passerait le désert.

Le général Menou avait tant parlé de parti anti-coloniste, qu'il

avait fini par se persuader que toute proposition d'abandonner des

forts, pour réunir l'armée, avait pour but un projet d'évacuation de

l'Égypte. Il ne prit que des demi-mesures, ne rappela que les postes

de Mit-Khramr et de Menouf, n'envoya à Rahmaniëh et Rosette que la

85e, avec cent dragons du 3e régiment; donna ordre au général

Belliard de faire partir pour Rahmaniëh douze cents hommes[33]; de

réduire au strict nécessaire les garnisons de Belbéis et de

Salêhiëh, et de presser le retour des troupes qui étaient encore

dans la Haute-Égypte. Il envoya au général Morand l'ordre de laisser

cent hommes à Lesbëh, autant dans les tours du Boghaz, de Dibëh et

d'Omm-Faredje, et de venir à Rahmaniëh avec ce qui restait de la 2e

légère, du 20e régiment de dragons, et l'artillerie. Ce dernier

ordre fut porté par un Arabe qui n'arriva pas.

[Note 33: Quelques jours après, il écrivit à ce général de n'en

envoyer que six cents.]

Le général Menou, pendant qu'il était au Caire, ne voulut pas croire

que les Anglais pussent débarquer. Lorsqu'il fut à Alexandrie, il

chercha à se persuader que le visir ne marcherait pas, que les

Anglais ne pouvaient rien entreprendre; que, tant qu'il serait en

face de leur armée, ils n'oseraient pas quitter leur position, ni

faire de détachemens sur Rosette, et qu'ils se rembarqueraient

bientôt.

Autant les troupes estiment le général instruit, homme intrépide,

qui, ferme et constant au milieu des dangers qu'il brava souvent à

leur tête, sait, dans une circonstance difficile, tirer de son

expérience et de sa valeur les ressources qu'un vulgaire timide

croit anéanties; autant elles méprisent le présomptueux qui, la main

sur les yeux et l'oreille fermée, cherche à s'étourdir sur des

périls dont il n'ose envisager l'étendue: fanfaron ignorant, qui,

loin de l'ennemi, prédit avec emphase des succès qu'il n'a pas su

préparer, qu'il ne saura point obtenir à son approche. C'est peu

qu'un pareil chef aime à se tromper lui-même; on le voit encore en

imposer à ses troupes sur la force de ceux qu'elles ont à combattre;

méthode vicieuse, bonne tout au plus avec des soldats neufs, sans

coup d'oeil, sans habitude de la guerre; mais avec de vieux

guerriers!... c'est douter de leur courage, c'est outrager leur

gloire, que de leur déguiser le nombre des ennemis. Celui qui adopte

cette méthode, qui, par orgueil, ne veut point avouer ses fautes et

cherche perfidement à les faire retomber sur les autres, se croit

sûr de parer à tous les événemens s'il parvient à capter la

bienveillance des troupes; et il ne s'occupe qu'à travailler leur

esprit, au lieu de s'assurer des succès par de bonnes dispositions.

Toujours livré à ses inquiétudes personnelles, le général Menou

n'avait d'espions que dans son armée, et aucun dans le camp ennemi.

On n'apprit la mort du général Abercombrie que le 18 germinal, et

encore ce fut par un déserteur. On répandit une foule de bruits,

trop absurdes pour que ceux qui en étaient l'objet eussent besoin de

les démentir; mais ceux qui les propageaient étaient protégés: on

employa toute espèce de moyens pour intimider ceux qui refusaient

d'y croire; plusieurs même furent arrêtés. La terreur s'empara des

esprits... Les chefs, désunis par toutes sortes de manoeuvres, ne

pouvaient se concerter pour diriger le général en chef; aucun ne

voyait assez d'apparence de succès pour se charger de la

responsabilité... On ne pouvait prévoir les nouvelles fautes et la

timidité des Anglais.

Un convoi de cinquante-sept bâtimens turcs, dont cinq vaisseaux de

ligne et six frégates, sous les ordres du capitan-pacha, arriva, le

5 germinal, dans la rade d'Aboukir; il portait six mille hommes de

troupes turques, qui débarquèrent le 10 à la Maison Carrée. Ce

poste, qui aurait pu devenir important, avait été évacué et désarmé

après le débarquement. On apprit le 14, à Alexandrie, que les Turcs

s'y étaient établis; mais le général Menou ne voulut point croire

cette nouvelle; les officiers qui les avaient reconnus et qui

voulurent lui faire des rapports exacts, furent menacés. Il

accueillit ceux qui eurent la faiblesse de lui dire qu'il n'y avait

que sept à huit cents hommes, et ne prit aucune mesure pour les

empêcher de faire des progrès ultérieurs. À cette époque, un corps

d'armée réuni en campagne aurait facilement battu les Anglais et les

Turcs au moment où ils auraient quitté la Maison Carrée pour se

porter sur Rosette. Les Anglais, découragés par la mort d'un général

en chef qui avait toute leur confiance, affaiblis par leurs pertes,

dégoûtés du pays par les chaleurs de ce climat brûlant et par la

disette d'eau douce, voyant que le visir n'avait pas encore passé le

désert, et paraissait peu disposé à les seconder, auraient perdu

tout espoir dès le premier échec; les étrangers qui composaient

plusieurs de leurs corps auraient alors déserté et grossi l'armée

française.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 14 / 26 段