deux demi-brigades et le général Robin: il va être exécuté, parce
qu'un militaire doit premièrement obéir; mais l'intérêt de l'armée
me commande quelques observations que vous écouterez. Je suis chargé
de défendre la frontière qui peut être attaquée par le visir; mais
je pense que, dans notre position, elle peut être dégarnie. Le visir
est arrivé ou va arriver à El-A'rych; mais il n'est pas probable
qu'il marche avant d'avoir reçu la nouvelle du succès des Anglais.
Ses préparatifs pour passer le désert ne sont pas complets, et il
enverra seulement quelques partis à Catiëh et au-delà. S'il marche
et attaque Salêhiëh, cette place est en état de résister jusqu'à ce
que les troupes viennent la secourir, après avoir battu le
débarquement. Il poussera peut-être quelques partis contre Belbéis
et le Caire; mais cela n'est pas aussi dangereux que de laisser
faire des progrès aux Anglais.
L'armée qui débarque à Aboukir doit être de dix à douze mille
hommes. Si le général Friant n'a pas réussi à culbuter leur premier
débarquement, il doit être actuellement enfermé dans Alexandrie, et
nous avons besoin, pour combattre les Anglais, de toutes nos forces
disponibles.
Lors du débarquement des Turcs à Aboukir, Bonaparte ne laissa à
Belbéis et à Salêhiëh que cent hommes, fort peu de troupes à
Damiette, et une très faible garnison au Caire: il réunit tout pour
marcher à Aboukir. La position est semblable, nous devons faire de
semblables dispositions: c'est particulièrement dans cette armée
qu'il faut mettre en usage la grande maxime de guerre, de suppléer
au nombre par la rapidité des marches.
Je pense qu'il convient de faire marcher ma division, avec toutes
les forces disponibles, vers Alexandrie. La garnison de Salêhiëh est
plus que suffisante; je renforcerais un peu celle de Belbéis: des
dromadaires éclaireraient le désert, et je laisserais les
instructions nécessaires aux commandans de ces places.
J'ai combattu plusieurs fois les Anglais, et je désire, ainsi que
les troupes que je commande, concourir à les battre encore en
Égypte. Dans plusieurs de mes lettres précédentes, je vous ai parlé
de cette expédition: elle est importante, et nous ne devons rien
négliger pour la faire échouer d'une manière glorieuse pour l'armée
d'Orient, et digne des exemples que nous ont donnés les autres
armées.
Si vous attendez de nouveaux renseignemens sur ce débarquement,
avant de vous déterminer à faire partir toutes les troupes pour
Alexandrie, je vous demande de faire rester ma division ici ou à
Birket-El-Hadji; je trouve cela plus conforme à mon plan de défense
de la frontière de Syrie, et ces troupes seraient beaucoup plus
disponibles pour les porter sur Alexandrie aussitôt que vous le
jugerez convenable.
Cette lettre et les observations qu'elle contient sont dictées par
le sentiment profond de l'intérêt de l'armée. Nous devons tous nous
réunir dans ce moment pour la faire sortir victorieuse de la
position où elle se trouve, menacée sur deux points opposés par deux
armées différentes, mais dont l'une est bien plus dangereuse que
l'autre.
_Réponse du général_ MENOU.
Vous recevrez de mes nouvelles à Belbéis, citoyen Général: je ne
vous laisserai rien ignorer, et tout sera prévu; vous devrez veiller
à la frontière de Syrie, partez promptement.
Je vous salue,
_Signé_ ABD. J. MENOU.]
Sans doute, puisqu'il s'opiniâtrait à rester au Caire et à diviser
l'armée, le seul moyen de sauver l'Égypte, eût été de choisir un
autre chef; les circonstances et l'éloignement du gouvernement,
auraient peut-être autorisé un tel parti; mais c'était un exemple
dangereux pour la discipline, que de grands succès auraient pu seuls
justifier, et rien n'était préparé pour les obtenir: on ne pouvait
prévoir que les Anglais seraient sept jours sans débarquer;
d'ailleurs on aurait pu dire, après la victoire, que le général
Menou l'aurait également remportée.
CHAPITRE II.
DÉBARQUEMENT DES ANGLAIS.--COMBAT DU 22 VENTÔSE.
Les vents passèrent le 16 au nord-ouest; la mer devint plus calme,
et les ennemis purent s'occuper du débarquement. Ils envoyèrent des
chaloupes armées vers la bouche du lac Maadiëh, pour s'emparer du
bac et interrompre la communication directe d'Alexandrie avec
Rosette; mais une centaine d'hommes qui descendit pour cette
opération, fut culbutée par quarante grenadiers de la 61e, et cette
entreprise échoua.
Le général Friant, dès l'arrivée de la flotte anglaise, avait
réparti ses troupes de la manière suivante:
À Rosette et au fort Julien, trois Inf. caval.
compagnies de la 61e 150 »
À Edko et à la Maison-Carrée,
un bataillon de la 75e, une compagnie
de grenadiers de la 25 et un détachement
du 3e régiment de dragons. 300 150
À Aboukir, deux bataillons et les Inf. caval.
grenadiers de la 61e, deux bataillons
de la 75e, la moitié d'un bataillon de
la 51e et un détachement de la 25e 1550 »
Le 18e de dragons » 100
En tout, à Aboukir, quinze cent cinquante hommes d'infanterie, cent
quatre-vingts cavaliers et dix pièces de canon.
Il ne laissa pour la garde d'Alexandrie que les marins et les
invalides.
Ce corps était trop faible pour résister au débarquement d'une armée
qui avait à sa disposition une grande quantité de chaloupes et tous
les moyens de la marine anglaise. On ne pouvait espérer de succès
qu'en parvenant à culbuter dans la mer les premiers qui
aborderaient, avant que les troupes eussent le temps de se former,
et en mettant du désordre dans les chaloupes par un feu d'artillerie
bien dirigé.
Les Anglais, qui ne fondaient quelque espérance de succès que sur la
faiblesse du corps chargé de garder les côtes, désignèrent pour
cette première opération l'élite de leur armée. Ils réunirent toutes
leurs chaloupes, et y embarquèrent, le 17, avant le jour, les
troupes suivantes, sous les ordres des majors-généraux Moore et
Ludlow:
Gardes 2000 hommes.
23e régiment 600
28e régiment 600
40e régiment 250
42e régiment 900
58e régiment 600
Légion corse 400
Artillerie 200
Soldats de marine 300
-----
TOTAL 5,850
Les chaloupes, formées sur une ligne séparée en cinq divisions,
s'approchent lentement de la côte. Les troupes françaises, pour se
garantir du feu des chaloupes canonnières ennemies, disposées en
avant et sur les flancs de celles de transport, prennent position
derrière les mamelons de sable, dans l'ordre suivant: la 61e
demi-brigade, avec une pièce de 12, deux obusiers, et ses deux
pièces de 4, sa droite vers le commencement de la digue du lac
Maadiëh; le 18e de dragons à la gauche de cette demi-brigade, le 20e
de dragons et la 75e sur le revers occidental de la hauteur des
puits. Les détachemens de la 25e et de la 51e forment, avec deux
pièces de 8 et un obusier, une réserve entre ce dernier corps et le
fort d'Aboukir.
La hauteur des puits est un mamelon de sable mouvant, de pente
rapide, surtout du côté de la mer. Ce point est le seul où des
troupes qui débarquent puissent trouver une position militaire
avantageuse[29]. La ligne de chaloupes anglaises reste long-temps
au milieu de la baie; elle paraît menacer tous les points de la
côte; enfin elle se divise en deux lignes. Arrivées à portée de
canon, elles se serrent davantage, et viennent aborder au pied de
cette hauteur. Les matelots ramaient debout et avec vigueur, sans
s'inquiéter de l'artillerie française, tandis que l'infanterie était
couchée au fond des chaloupes. La droite, en mettant pied à terre,
gravit promptement la hauteur, et s'y met en bataille; la gauche
s'étend sur le revers, de manière à appuyer son flanc à la mer. La
61e demi-brigade charge aussitôt la gauche des ennemis, qui ne
peuvent soutenir ce premier choc; une compagnie de grenadiers, qui
s'établit sur douze chaloupes, les prend de revers; déjà beaucoup
d'entre eux jettent leurs armes, mais la seconde ligne, qui venait
de débarquer, leur porte du secours. La 61e, trop faible alors pour
culbuter seule les Anglais et reprendre la hauteur, borne ses
efforts à soutenir le combat.
[Note 29: Après la bataille d'Aboukir du 7 thermidor an VII,
Bonaparte avait ordonné la construction d'un fort sur cette hauteur;
mais on négligea de s'en occuper pour des fortifications moins
importantes, quoique le gouvernement l'eût recommandé au général
Menou. Ce fort aurait rendu le débarquement très difficile.]
Le 18e et le 20e de dragons chargent, à la gauche de la 61e, les
premières troupes formées sur la hauteur; ces deux corps, repoussés
à cette première attaque, essaient une seconde charge sur la gauche
des ennemis, mais le feu de la seconde ligne les force de se
retirer.
La 75e, avertie trop tard de l'instant du débarquement, trouve les
Anglais formés sur la hauteur; en un moment la moitié de ses
premiers pelotons est mise hors de combat par les feux de la ligne
anglaise, son déploiement ne peut s'effectuer; elle est obligée de
se retirer.
Les pièces d'artillerie qui étaient à gauche, ne faisant pas assez
d'effet, on voulut les rapprocher de la hauteur, avec les
détachemens de la 51e et de la 25e; mais les sables ayant apporté
des lenteurs dans ce mouvement, les Anglais étaient déjà formés à
leur arrivée: ils rejoignirent la 75e demi-brigade, qui s'était
retirée à la distance de trois cents toises.
La 61e reçoit alors l'ordre de se retirer; les soldats, mêlés depuis
deux heures avec les Anglais, et d'autant plus animés qu'ils obtenaient
quelques succès, quittent avec peine le champ de bataille. Cette
demi-brigade effectue sa retraite dans le meilleur ordre, emmène toute
son artillerie et forme l'arrière-garde. On détache dans Aboukir une
compagnie de la 51e pour renforcer la garnison de ce fort, et les
troupes se réunissent à l'Embarcadaire[30]. Alexandrie avait été laissée
presque sans garnison, et les Anglais pouvant tenter quelque nouvelle
attaque, qui aurait empêché les troupes de protéger cette place
importante, on s'y retira pendant la nuit.
[Note 30: On donnait ce nom à un endroit de la baie de Canope,
où la langue de terre qui sépare la mer du lac Maadiëh est fort
étroite et n'a pas plus de cent cinquante toises.]
Le bataillon de la 75e, le détachement de la 25e et le 3e de
dragons, qui étaient à Edko, reçurent, par des signaux, l'ordre de
venir à Alexandrie; d'après une mauvaise interprétation de cet
ordre, la Maison-Carrée, poste fortifié, important à conserver pour
défendre le passage de le bouche du lac, fut évacuée et démantelée.
Il resta à Rosette cinquante hommes de la 61e, et au fort Julien une
compagnie de cette demi-brigade, et des invalides.
Lorsque les Anglais furent bien certains de la retraite des troupes
françaises, ils envoyèrent un corps sur la hauteur qui domine le
village d'Aboukir, pour bloquer le fort, et poussèrent leur
avant-garde jusqu'au défilé de l'Embarcadaire.
On apprit au Caire, le 20, à cinq heures du soir, le débarquement
des Anglais. Toute l'armée vit alors quelle faute on avait faite de
ne pas marcher au premier avis. On lui avait fait perdre les momens
les plus favorables, les sept jours écoulés depuis l'apparition des
ennemis jusqu'à leur débarquement. La cavalerie aurait pu, à marches
forcées, arriver le 17. Deux jours après, dix mille hommes et
cinquante pièces de canon auraient pu être réunis vers Aboukir, et
détruire entièrement cette armée, avant qu'elle eût achevé de
s'organiser, débarqué son artillerie et retranché son camp: ce
moment passé, le succès devenait plus douteux. On était instruit
que le visir était campé à Yabnëh, qu'on l'attendait à El-A'rych, et
qu'il se disposait à passer le désert. On ne pouvait savoir si on
aurait encore le temps d'aller battre les Anglais, et de revenir sur
la frontière de Syrie avant son arrivée, et on avait la nouvelle
qu'une partie de la flotte anglaise de l'Inde était déjà dans la mer
Rouge. On ignorait si les Anglais avaient poursuivi vivement les
troupes qui s'étaient opposées à leur débarquement; s'ils leur
avaient fait éprouver une perte considérable, s'ils avaient su
profiter de ce premier succès pour attaquer aussitôt Alexandrie, et
s'en emparer par un coup de main audacieux. Cette ville n'était pas
en état de tenir huit jours contre une attaque régulière; on pouvait
craindre de n'arriver qu'après sa chute; et lors même que les
Anglais ne l'auraient pas attaquée, on leur avait laissé le temps de
se retrancher dans quelques fortes positions. On pouvait craindre
enfin qu'ils n'eussent obtenu quelques succès partiels sur les trois
demi-brigades parties avec le général Lanusse. Tous ces motifs
devaient faire sentir la nécessité de rassembler promptement un
corps d'armée considérable, d'évacuer plusieurs postes, et de ne
laisser dans ceux qu'on jugerait nécessaires que de faibles
détachemens.
Le général Menou fit partir du Caire, le 21, la 88e demi-brigade, un
bataillon de la 25e, huit cent cinquante hommes de la 21e, arrivés
de Beneisouef, la cavalerie et le parc d'artillerie, qu'il borna
seulement à trois pièces de 12. Il écrivit au général Rampon de
partir pour Rahmaniëh avec la 32e, les carabiniers de la 2e et une
partie du 20e de dragons, et de laisser à Damiette, à Lesbëh et
autres forts, le reste de la 2e légère, cent dragons du 20e et une
compagnie d'artillerie légère. Le général Reynier reçut l'ordre de
faire partir la 13e pour Rahmaniëh, par la route du Delta, et
d'envoyer au Caire la 9e demi-brigade, qui devait remplacer la 85e,
destinée pour Rahmaniëh. Cet ordre, d'un style fort ambigu, laissait
ce général à Belbéis, avec son artillerie et son ambulance, sans
moyens à opposer au visir. Deux demi-brigades de sa division étaient
disposées dans les places du Caire, de Belbéis et de Salêhiëh, et la
marche de la 13e par le Delta, devant être fort longue dans cette
saison, le général Reynier se détermina à passer avec elle par le
Caire, à se mettre à la tête des deux demi-brigades de sa division
qui allaient à l'ennemi, et à emmener son artillerie.
Ces dispositions laissaient trop de troupes à Damiette, au Caire, à
Belbéis, à Salêhiëh et dans la Haute-Égypte. Le général Menou ne fit
pas évacuer cette dernière; ce fut après son départ seulement que le
général Belliard en donna l'ordre au général Donzelot.
Le 17, le général Lanusse arrive à Rahmaniëh, il entend le bruit du
canon d'Aboukir, et part sur-le-champ pour aller au secours du
général Friant. Le 19, il effectue sa jonction avec lui, sur les
hauteurs de Nicopolis en avant d'Alexandrie. La cavalerie, qui,
depuis le 18, était renforcée du 22e régiment de chasseurs,
fournissait une grand'garde près d'une maison située à une
demi-lieue de l'Embarcadaire.
Le corps de l'armée anglaise établi à terre le premier jour, fut
long-temps livré à lui-même; le débarquement des autres corps, ainsi
que celui de l'artillerie et des chevaux, ayant été retardé par la
grosse mer, il ne fut terminé que le 20. Ce jour-là, les Anglais se
portèrent vers l'Embarcadaire, déjà occupé par leur avant-garde, et
là ils achevèrent de s'organiser.
Ils se mirent en marche le 21 à huit heures du matin, et
repoussèrent la grand'garde de cavalerie, qui envoya prévenir de
leur approche. Les généraux Friant et Lanusse, considérant que le
lac Maréotis n'était pas praticable dans cette saison, et que si les
Anglais s'établissaient sur les digues du canal d'Alexandrie et du
lac Maadiëh, le reste de l'armée pourrait difficilement se réunir à
eux, résolurent de s'opposer, avec leurs faibles moyens, à la marche
des ennemis, afin de conserver cette communication importante. La
garde d'Alexandrie fut laissée aux marins et aux dépôts, et ils
s'avancèrent jusqu'à la pointe du lac Maadiëh, sur les hauteurs
voisines du camp des Romains, avec les troupes suivantes:
_Général de division_, FRIANT;
_Général de brigade_, DÉLEGOROUE. Hommes. Pièces Pièces Obus. Pièces
de 12. de 8. de 4.
25e demi-brigade, 2e
et 3e bataillons. 500 » » » 1
61e 600 » » » 2
75e 750 » » » 1
Artillerie » 1 3 1 »
_Général de division_, LANUSSE;
_Général de brigade_, SYLLI.
4e légère 650 » » » 3
18e de ligne 650 » » » 2
69e _idem_ 800 » » » 2
Artillerie légère » » 4 2 »
------------------------------------
Total 3950 1 7 3 11
_Général de brigade_, BRON.
22e régiment de chasseurs 230
Détachement du 3e de dragons 150
18e idem 80
Détachement du 20e _idem_ 60
----
520
TOTAL GÉNÉRAL.
Infanterie 3950 hommes.
Cavalerie 520
Artillerie 22 pièces.
C'est avec ce petit nombre de troupes que les généraux Friant et
Lanusse ont l'audace d'attendre toute l'armée anglaise, c'est-à-dire
seize mille hommes d'infanterie, deux mille soldats de marine tirés
de la flotte, deux cents cavaliers, et dix pièces de canon attelées.
Les Anglais marchaient lentement, leur infanterie avait de la peine
à se traîner dans les sables mouvans qu'elle devait parcourir. Des
chaloupes canonnières s'avançaient dans le lac Maadiëh, à la hauteur
de sa gauche, ainsi qu'un grand nombre de barques chargées de
munitions, de vivres et d'eau douce. Lorsqu'ils virent les troupes
françaises postées sur les hauteurs qu'ils voulaient occuper, ils
s'arrêtèrent, et on se canonna réciproquement. Ils n'osèrent pas
attaquer, et campèrent, à trois heures après midi, à moins de deux
lieues du point de leur départ.
Ils se remirent en marche le 22, à la pointe du jour: craignant
l'impétuosité française, et surtout la cavalerie, ils se formèrent
sur trois lignes; au centre de leur armée était un carré, dont les
côtés étaient composés d'infanterie en colonnes serrées.
L'aile gauche s'ébranla la première; elle suivit le bord du lac
Maadiëh, afin de s'appuyer au canal et de tourner la droite des
Français; le centre se mit en mouvement plus tard, et la droite
après lui.
Le centre marchait lentement sur le revers d'une hauteur qui le
masquait à la position des Français, et l'aile gauche paraissait
isolée. Le général Lanusse espère la culbuter, au moyen d'une
attaque très vive, avant qu'elle puisse être secourue par le reste
de l'armée: il le propose au général Friant, ordonne à la 69e de
s'avancer sur les hauteurs qui bordent la mer pour occuper la droite
des ennemis, laisse un bataillon de la 18e en réserve sur la hauteur
du camp des Romains, un bataillon de la 4e légère avec une pièce et
un obusier d'artillerie légère, à droite de ces hauteurs, et se met
aussitôt en marche avec le reste de ses troupes, et le 22e régiment
de chasseurs.
Tandis que le brave Lanusse commence son mouvement, le centre des
Anglais paraît sur la hauteur; la première ligne s'avance; on ne
peut plus alors arriver sur le flanc de l'aile gauche avant de
l'attaquer. Le 22e régiment de chasseurs la charge avec la plus
grande bravoure, la traverse et fait poser les armes à deux
bataillons; mais les feux exécutés avec beaucoup de vivacité et de
précision, par la seconde ligne, le forcent à se retirer et à
abandonner ses prisonniers. La 4e légère, dirigée par l'adjudant
commandant Bayer, combat pendant ce temps, avec avantage, le reste
de la première ligne et la fait ployer. La 18e se formait en
bataille sur sa gauche; mais la colonne qui marchait toujours à la
droite du centre des Anglais, se déploie rapidement sur son flanc,
son feu y met du désordre: elle ne peut achever son mouvement pour
lui faire face. La 4e légère et le 22e de chasseurs, trop inférieurs
pour soutenir seuls le combat, commencèrent alors leur retraite.
Pendant ce temps, le général Friant s'était avancé avec les 25e et
75e précédées de tirailleurs, qui inquiétaient l'aile gauche des
Anglais. La 61e avait aussi marché jusqu'à la pointe du lac Maadiëh,
et attaquait cette aile, qui s'était arrêtée et la recevait par des
feux très nourris; mais étant trop inférieure, et le mouvement
projeté par le général Lanusse n'ayant pu être exécuté, elle se
retira sur la digue du canal. Le général Friant fit reprendre aux
25e et 75e leur position sur la hauteur.
Les généraux Friant et Lanusse sentirent qu'il serait imprudent de
s'engager plus long-temps avec une armée aussi supérieure, et qu'on
tenterait vainement de l'empêcher d'occuper cette position. Une
belle charge, exécutée par le 3e de dragons, protége la retraite de
la 4e légère, qui était fort engagée, et ralentit la marche des
Anglais. La 69e forme l'arrière-garde de gauche, en suivant le bord
de la mer; elle attend à portée de fusil la droite des Anglais, et
exécute, dans le meilleur ordre, une retraite par échelon, qui lui
mérite l'admiration des ennemis. La 61e fait une pareille retraite
sur la droite, près du canal. Les troupes françaises prennent
position sur les hauteurs de Nicopolis.
Les Anglais, après avoir dépassé les hauteurs du camp des Romains,
déploient leurs colonnes du centre; long-temps ils paraissent
incertains s'ils attaqueront les Français; ils avaient la
supériorité du nombre; leurs soldats devaient être animés par le
succès facile qu'ils venaient d'obtenir; cependant ils n'osent
l'entreprendre. Ils se bornent à faire marcher leur aile gauche sur
le grand mamelon, au-delà des étangs, et à détacher un bataillon sur
le canal; mais le feu des pièces placées sur la hauteur de
Nicopolis, et quelques tirailleurs jetés dans le canal, les forcent
bientôt à la retraite. L'aile gauche n'ose pas rester sur le
mamelon et se retire. L'armée anglaise campe, la droite à la mer
vers le camp des Romains, la gauche au canal d'Alexandrie, vis-à-vis
la pointe du lac Maadiëh, et travaille de suite, avec une grande
activité, à fortifier cette position par une ligne de redoutes.
Les ennemis eurent, dans cette affaire, quinze cents hommes hors de
combat. La perte, du côté des Français, fut de cinq cents. Cette
différence provient du petit nombre des Français, de la supériorité
de leur artillerie, et de la charge du 22e, qui mit beaucoup
d'Anglais hors de combat. Le général Lanusse fut légèrement blessé.
Ce dernier, ainsi que le général Friant, sentait que la position des
hauteurs de Nicopolis n'était pas susceptible d'être défendue, si
l'armée anglaise l'attaquait, et qu'il était surtout important de
s'occuper de la sûreté d'Alexandrie. Ils y laissent une forte
avant-garde pour en imposer aux ennemis, et leur faire croire que
leur intention était de la défendre; mais pour soutenir sa retraite,
et préparer les moyens de résistance d'Alexandrie, ils firent
réparer l'ancienne enceinte des Arabes, et y placèrent la 4e légère
avec deux bataillons de la 18e; le 3e bataillon de cette
demi-brigade fut établi à la redoute commencée sur la hauteur dite
de Cléopâtre; le 3e bataillon de la 35e occupa les hauteurs près de
la colonne de Pompée. On travailla en même temps à perfectionner les
fortifications. Comme la cavalerie devenait inutile pour la défense
de cette place, et qu'il y avait peu de fourrage dans les magasins,
on ne garda que le 18e de dragons; le reste fut envoyé pendant la
nuit à Rahmaniëh, au-devant de l'armée. Elle eut beaucoup de peine à
traverser le lac Maréotis, et dut s'éloigner pour trouver un chemin,
jusqu'auprès du Marabou.
Les généraux qui étaient à Alexandrie firent partir, le 25, un
bâtiment pour instruire le gouvernement de ce qui s'était passé, et
prévenir l'amiral Gantheaume, qu'on savait en route, de la position
de la flotte anglaise.
CHAPITRE III.
ARRIVÉE DE L'ARMÉE À ALEXANDRIE.--AFFAIRE DU 30 VENTÔSE.
On apprit ces détails en arrivant à Rahmaniëh. La situation de
l'armée française devenait très difficile. Les Anglais, maîtres des
digues, mettaient obstacle à la réunion des troupes sous Alexandrie,
à moins qu'on ne parvînt à découvrir, dans le bassin du lac
Maréotis, un chemin praticable pour l'artillerie; ils pouvaient même
y faire entrer l'eau de la mer par une coupure à la digue qui le
sépare du lac Maadiëh. Toutes les troupes disponibles n'avaient pas
été réunies, et les affaires du 17 et du 22 ventôse avaient affaibli
les corps qui y avaient combattu.
Le général Rampon arriva le 26 à Rahmaniëh. On reçut le 27, à
Birket, le rapport d'une reconnaissance qui avait découvert une
route praticable pour l'artillerie; on s'y dirigea en passant par
_Agazy_, et on arriva vers le Marabou. L'armée fut enfin réunie le
29 à Alexandrie.