Dans les mêmes vues, le général Kléber a laissé prendre El-A'rych:

je défie ses plus zélés partisans de nier ce fait. Il sacrifie

impitoyablement six cents hommes à l'horreur qu'il avait conçue

contre l'expédition d'Égypte et obtient à ce prix de nouveaux

prétextes pour l'évacuer, et on lui élève un monument!... Oui, sans

doute, mais qu'il soit d'opprobre et d'infamie! qu'il éternise à

jamais l'indignation que doit inspirer un semblable assassinat!

Telle a été la conduite du général Kléber en Égypte, dirigée par le

général Damas, plus coupable peut-être que le général en chef,

puisqu'il est notoire qu'il n'a usé de l'ascendant qu'il avait

acquis sur son esprit, que pour l'entraîner dans des écarts funestes

à l'armée, ruineux pour la France, qui perdait, avec la plus forte

portion du globe, l'espoir consolant de parvenir bientôt à la paix

générale. Telle était l'affreuse position de l'armée à l'époque où

le général Menou en prit le commandement.

Lorsque la corruption attaque les premières personnes d'un État,

lorsque, par un renversement de toute morale, elles s'engraissent

des malheurs publics, il faut être doué d'une âme peu ordinaire pour

oser entreprendre d'y rétablir l'ordre. Ce que vous avez fait en

France, le général Menou l'a exécuté en Égypte: ses premiers pas

dans l'administration annoncèrent un honnête homme, décidé à

améliorer le sort de l'armée.

Effrayés de ces dispositions, tous les hommes que je viens de citer

formèrent une ligue sacrilége pour en arrêter l'effet; ils ne

négligeaient aucun des moyens propres à lui faire perdre la

confiance qu'il méritait à tant de titres. Tous leurs discours

tendirent sans cesse à déprécier sa personne ou ses actions; mais,

comme l'observe judicieusement l'Éloge funèbre du général Desaix, il

n'est pas toujours donné aux âmes communes d'offenser un grand

homme; leurs injures même ne l'atteignent point.

Malgré les obstacles qu'ils lui opposaient à chaque instant, le

général Menou marcha sans dévier avec une constance, une fermeté

inébranlable, vers le but qu'il s'était proposé; il se tint des

conciliabules secrets, tantôt chez le général Reynier, tantôt chez

Daure ou Tevenin, mais plus souvent chez le général Damas. Supérieur

aux petites passions, le général en chef ne voulut jamais voir ce

qu'il y avait d'outrageant dans les propos injurieux qu'on ne

cessait de tenir publiquement sur son compte. Cette bonté, prise

pour de la faiblesse, leur fit concevoir le projet de le déposer. On

envoya des émissaires à toutes les demi-brigades en garnison au

Caire, pour sonder leur opinion. Un homme qui jouit de quelque

considération, vint chez nous, chargé d'une si honteuse commission;

il poussa la hardiesse jusqu'à nous dire, dans la chaleur de la

discussion, qu'il ne reconnaissait pas le général Menou pour le

représentant du gouvernement, et qu'en cas de scission, il ne

recevrait des ordres que du général Reynier. Peut-on s'expliquer

plus ouvertement? Votre arrêté du 19 fructidor a tout fait rentrer

dans la poussière; mais ces hommes n'en sont pas moins les ennemis

irréconciliables du général Menou, conséquemment ceux de l'armée;

ils ne lui pardonneront jamais d'avoir révélé leurs turpitudes.

L'armée, actuellement bien nourrie, bien payée, bien entretenue,

prouve à l'évidence que l'esprit de rapine seul dirigeait la

précédente administration. Ils ne lui pardonneront jamais cette

infatigable activité qui les désespère, qui les épouvante au point

de leur faire jouer un rôle pour lequel, j'en conviens, ils n'ont

point de dispositions, celui d'honnête homme.

L'ennemi nous menace! Quelle confiance le général en chef peut-il

leur accorder? Pour le perdre, je les crois capables de tout

sacrifier, pourvu que leur sûreté personnelle ne soit pas

compromise.

Général, l'armée apprit avec plaisir votre élévation. Moins séduits

par l'éclat de la bataille de Marengo que par votre modération après

la victoire, que par les heureux résultats qu'elle doit procurer à

la République; touchés surtout par le tableau intéressant que

présente l'intérieur de la France, nous avons tous oublié que le

général Bonaparte, en Égypte, ne réprima pas le brigandage avec

toute la force dont il pouvait disposer. Le bienfaiteur de ma patrie

ne trouvera jamais un homme plus dévoué que moi.

Général, étendez votre sollicitude jusqu'à l'armée d'Orient! Ne la

mérite-telle pas? ne lui devez-vous rien? Ah! vous n'oublierez

jamais que les cadavres de Castiglione, d'Arcole, de Rivoli, d'Acre,

forment les gradins qui conduisent jusqu'au Premier Consul.

Ce n'est pas en hommes que votre secours est nécessaire à l'armée;

elle est assez forte pour écraser encore l'Orient conjuré; rappelez

seulement trente individus qui s'opposent à son bien-être, qui

entravent les opérations de son général, vous aurez tout fait pour

elle; elle vous devra le bonheur.

Sans considération particulière, sans détour, j'ai attaqué les

hommes qui, dans leur conduite, n'ont respecté ni leur dignité ni

leurs personnes. Je ne puis offrir aucune preuve; je ne suis que

l'organe de l'opinion publique invariablement fixée sur leur compte;

ils sont flétris sans retour. Consultez l'armée, Général; si un cri

général ne dépose pas contre eux, je consens à être poursuivi comme

le plus vil des calomniateurs.

Salut et respect,

_Signé_ CH.

(Nº 9.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 1er fructidor an IX

(19 août 1801).

LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.

Je ne suis pas du nombre de ces hommes, citoyen Général, qui

attaquent en l'air, sans remords et sans pudeur, la réputation des

autres hommes. Je vous ai dit dans le temps que je n'avais pas pu me

procurer des preuves certaines qui me missent à même d'attaquer

aucun de ceux que l'on nomme dilapidateurs des marchandises arrivées

dans Alexandrie; j'avais tenu le même langage au général Kléber.

Cette déclaration avait suffi à votre prédécesseur, et je croyais

qu'elle vous suffirait; mais puisqu'il en est autrement, vous m'avez

mis parfaitement à mon aise en m'autorisant à prendre telle mesure

qui me paraîtrait convenable pour découvrir et poursuivre les

auteurs des déprédations; je vous envoie ci-joint l'arrêté qui crée

la commission que j'ai nommée à ce sujet, que je vous prie de mettre

à l'ordre du jour de l'armée, et ensuite le résultat des opérations

de cette commission. Si la renommée publique vous a appris qu'il

s'était commis des exactions à Alexandrie, une voix plus authentique

doit faire connaître à cette renommée la vérité tout entière.

Les reproches que vous me faites sur ma manière de servir, sont les

premiers que j'ai reçus. J'ai cependant obéi jusqu'à ce jour aux

ordres de quelques généraux; fort de l'idée de ne les point mériter

et de le prouver, je suis tranquille.

Si l'envie vous reste de faire fusiller le drogman Battus, je n'ai

nullement besoin de lui. Vous pouvez le faire remonter au Caire, et là

le faire exécuter plus à votre aise que vous ne l'eussiez pu, si vous

fussiez resté à Alexandrie. Il est bien étonnant que cet homme vous

ayant été dénoncé comme fripon, et l'ayant reconnu pour tel vous-même,

vous ne m'ayez pas donné le moindre renseignement sur son compte, quand

vous m'avez remis le commandement du 5e arrondissement.

Je n'eusse pas mieux demandé, et je ne demanderais pas mieux encore

que de coopérer aux travaux de l'armée; mais une demi-confiance ne

me saurait convenir. Je n'ai pas besoin de beaucoup de sagacité pour

juger que je n'ai pas la vôtre tout entière.

J'ai l'honneur de vous saluer,

LANUSSE.

(Nº 10.) Du 2 vendémiaire an IX (24 septembre 1800).

AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

CITOYEN MINISTRE,

J'ai l'honneur de vous adresser une copie certifiée du traité conclu

entre Mourâd-Bey et le général Kléber. Les négociations pour ce

traité ont eu lieu pendant le dernier siége du Caire.

Je joins à ce premier traité la copie d'un autre, qui a été fait

entre Mourâd-Bey et moi: il a pour objet de céder à ce prince

quelques villages qui lui avaient été promis par le général Kléber,

et de le dispenser, pour l'an VIII, d'une partie du tribut qu'il

s'était obligé de payer par le premier traité.

Je n'entrerai point ici dans la discussion relative à la paix

conclue entre Mourâd-Bey et le général Kléber; je n'y ai pris aucune

espèce de part. Lorsque les circonstances m'ont porté au

commandement de l'armée, j'ai trouvé cette paix conclue, et j'ai

pensé qu'il était de l'honneur français d'en exécuter fidèlement

tous les articles.

Je dois cependant vous observer, citoyen Ministre, que, lorsque

cette paix fut traitée et conclue, Mourâd-Bey était dans une

position à nous faire beaucoup de mal: dix mille Osmanlis, commandés

par Nassif-Pacha, et quinze cents mameloucks, commandés par

Ibrahim-Bey, étaient dans le Caire. Si Mourâd-Bey s'y était encore

jeté avec ses mameloucks, le crédit dont il jouissait parmi les

habitans eut fait traîner en une extrême longueur le siége du Caire;

le grand-visir eût eu le temps de rassembler de nouvelles troupes,

de se jeter avec elles dans une partie quelconque de l'Égypte, et

d'opérer par là une diversion très fâcheuse. Il eût encore été

possible que la longueur du siége eût enhardi les habitans d'une

grande partie de l'Égypte à se lever en masse: voilà quels sont

vraisemblablement les motifs qui engagèrent le général Kléber à

conclure la paix avec Mourâd-Bey.

Un des articles du traité, qui doit paraître le plus désavantageux,

est celui qui accorde à Mourâd la possession de Cosséir. Ce port,

situé sur la côte occidentale de la mer Rouge, pourrait offrir un

abord trop facile à nos ennemis, si Mourâd-Bey était de mauvaise

foi. Les Anglais, qui naviguent dans la mer Rouge; les Arabes de

l'Yemen, qu'ils pourraient mettre dans leurs intérêts, y

débarqueraient facilement avec l'aide de Mourâd-Bey; mais jusqu'à

présent, ce prince, qui abhorre les Anglais et les Turcs, se conduit

à merveille et avec beaucoup de bonne foi. Je le fais d'ailleurs

surveiller avec beaucoup de soin par le général qui commande à

Siout, et qui, sous tous les rapports, est plein de talens, de zèle

et d'activité; il se nomme Donzelot.

Le prince chérif de la Mecque est jusqu'à présent dans nos intérêts.

J'entretiens une correspondance avec lui, et je tâche par tous les

moyens d'attirer à Suez tout le commerce de l'Arabie.

Un autre prince arabe, propriétaire de Moka et de Fana, au sud de la

Mecque, m'a fait faire des offres d'amitié et de paix; j'en

profiterai avec empressement.

Tous les cheiks arabes qui habitent l'espace compris entre Suez et

Médine, ainsi qu'aux environs du mont Sinaï, sont venus ici ou ont

envoyé pour faire alliance avec les Français. J'ai écrit à

l'empereur d'Abissinie; j'ai fait faire des propositions d'alliance

au roi de Sennaar, de Darfour et de Dongola. Des caravanes très

nombreuses des deux premiers pays sont en chemin pour se rendre au

Caire.

J'emploierai tous les moyens pour établir de grandes liaisons de

commerce avec tous ces princes.

Des cheiks arabes du Fezzan et de plusieurs autres parties du

Béled-El-Gerid ont fait demander aussi de traiter avec les Français,

pour envoyer des caravanes. Je travaille également à établir

quelques correspondances entre Tripoli et Tunis.

Les Turcs, divisés en deux partis, à la tête de chacun desquels sont

le grand-visir et le capitan-pacha, me font demander la paix, chacun

de son côté. Le grand-visir, moitié vil, moitié insolent, est

l'ennemi juré du capitan-pacha, qui le lui rend bien. Dans le camp

ottoman situé à Jaffa, est un envoyé russe, nommé M. Frankini. Cet

homme, ennemi juré des Français, il y a sept ou huit mois, a changé

de système et de manières depuis quatre mois. Il nous fait

actuellement beaucoup de politesses; il cherche à nous prouver que

sa cour voudrait se rapprocher de la République, se plaint des

Anglais, et paraît avoir inspiré de la défiance au grand-visir.

Celui-ci, de sa personne, est bien avec les Anglais, très mal avec

Djezzar, pacha d'Acre, avec les Naplouzains, et surtout avec les Arabes,

qui pillent tous ses convois. Le premier général ottoman paraît

craindre de s'en retourner à Constantinople, où il présume qu'on lui

ferait couper la tête.

Le capitan-pacha, beaucoup plus instruit, plus spirituel, et surtout

beaucoup plus humain que le grand-visir, croise, avec une vingtaine

de bâtimens, depuis Damiette jusqu'à Alexandrie. Il m'envoie fort

souvent des parlementaires; je lui en envoie pareillement, et nous

nous faisons mutuellement beaucoup de politesses. Il se nomme

Houssein-Pacha; a été élevé mamelouck du grand-seigneur, dont il a

la confiance et l'amitié. Il désirerait fort conclure un traité avec

les Français qui sont en Égypte, afin de se donner encore plus

d'importance vis-à-vis de son maître. Il craint surtout infiniment

que je n'entame quelque traité avec le grand-visir, pour lequel il a

haine et mépris. Sur toutes les propositions que ces deux grands

officiers de la Porte me font, je traîne en longueur et tâche de

leur inspirer beaucoup de méfiance contre les Anglais. J'entame dans

le moment un traité d'échange avec le capitan-pacha pour tous les

prisonniers français qu'ils ont, soit à Constantinople, soit dans

l'Archipel, soit dans les différentes échelles du Levant. Nous avons

en Égypte à peu près quatre mille Osmanlis prisonniers, et quoiqu'il

n'y ait point de cartel entre la République et la Porte, j'ai cru

qu'il était de l'humanité et de la générosité française de traiter

ces prisonniers comme nous traiterions ceux d'une nation avec

laquelle nous aurions un cartel d'échange.

Quant aux propositions sur le fond de la question, je fais sentir au

grand-visir et au capitan-pacha qu'elles ne peuvent se traiter qu'à

Paris et à Constantinople; mais je pense, citoyen Ministre, qu'il

serait fort possible de s'arranger avec la Porte pour que nous

conservassions l'Égypte, qui, j'ose l'assurer, peut devenir en très

peu de temps une excellente et magnifique colonie.

Quant aux Anglais, ils me paraissent désespérés, pour ne pas dire

enragés, d'avoir manqué leur coup lors de la rupture de la désastreuse

capitulation d'El-A'rych. M. Smith est revenu prendre le commandement de

la croisière anglaise. Elle ne consiste que dans un vaisseau de ligne,

_le Tigre_, une corvette et un kirlanguich, petit bâtiment grec. Ces

trois bâtimens courent continuellement sur nos djermes, dont ils

prennent un très petit nombre, tandis que le capitan-pacha, avec ses

vingt bâtimens, nous laisse très tranquillement faire notre cabotage. M.

Smith m'envoie aussi des parlementaires, que j'ai fait recevoir avec

beaucoup de hauteur, je devrais dire le mépris, que les Anglais, par

leur conduite, méritent à tous égards. M. Smith se plaint des mauvais

traitemens, dit-il, que j'ai employés contre M. Courtenay Boyle,

capitaine anglais qui, étant venu s'échouer avec son bâtiment sur les

côtes de l'Égypte, a été fait prisonnier. J'ose vous assurer, citoyen

Ministre, que c'est une imposture manifeste. J'ai eu pour M. Courtenay

Boyle toutes les attentions et tous les égards possibles; je l'ai

échangé à Damiette, et lorsqu'il est parti, je l'ai comblé de présens;

je lui ai fait donner tous les vivres et toutes les subsistances dont il

pouvait avoir besoin: s'il est nécessaire, je ferai publier ma

correspondance à cet égard. Il n'est point d'exemple d'une conduite

aussi perfide et aussi déloyale que celle des Anglais.

Je traite aussi bien que possible les Grecs de l'Archipel: je leur

donne permission de sortir d'Alexandrie et de Damiette avec des

chargemens de marchandises, dont sont seulement exceptés le blé et

le riz, n'ayant pas cru devoir envoyer des vivres à nos ennemis.

Plusieurs de ces Grecs sont déjà revenus nous porter des objets de

consommation qui nous sont d'une très grande utilité. M. Smith a

arrêté, pris et dépouillé plusieurs de ces bâtimens sortant

d'Alexandrie. J'écris au capitan-pacha, pour lui faire sentir que

c'est une insulte que font les Anglais à la Porte. Je lui mande que

je n'ai donné à ces bâtimens permission de sortir avec des

chargemens, que par considération pour le grand-seigneur, dont les

Grecs sont les sujets, et par égard pour lui, capitan-pacha,

gouverneur-né et presque propriétaire de tout l'Archipel.

Tel est, citoyen Ministre, le compte que j'ai cru devoir vous rendre

de notre situation politique en Égypte; je vous prie de la mettre

sous les yeux du Premier Consul.

Salut et respect.

ABDALA MENOU.

TROISIÈME PARTIE.

CAMPAGNE CONTRE LES ANGLAIS ET LES TURCS.

CHAPITRE PREMIER.

ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE. DISPOSITIONS MILITAIRES.

L'armée anglaise avait reçu à Rhodes et à Macri, dès le commencement

de pluviôse, tout ce qui était nécessaire pour ouvrir la campagne:

le ministère la pressait d'agir contre l'Égypte[27]; mais les Turcs

ne se hâtaient pas d'y concourir. Ils paraissaient craindre autant

les succès de leurs alliés que leur défaite. Le visir, encore

effrayé de la bataille d'Héliopolis, tremblant de s'exposer à de

nouveaux revers, était bien déterminé à ne marcher que lorsque les

Anglais lui auraient ouvert la route. Son autorité était méconnue

dans la plupart des provinces de la Syrie; il n'avait, pour former

une armée et des magasins, que les secours et les convois qu'il

recevait de sa capitale. Le capitan-pacha était à Constantinople

avec une partie de sa flotte; il penchait à traiter avec les

Français plutôt que de courir encore les hasards d'une expédition,

et attendait la fin des irrésolutions de la Porte.

[Note 27: Le ministère anglais avait à justifier la rupture du

traité d'El-A'rych, et à calmer l'indignation des Turcs, irrités

d'avoir perdu l'Égypte au moment où ils s'y croyaient établis; il

avait à arracher des mains de l'opposition une arme terrible; et

pour détourner les regards de cette responsabilité qui pesait sur

lui, il dirigea contre l'Égypte une armée, errant sur les mers

depuis plusieurs mois. L'opinion publique, en Angleterre, était

contraire à cette expédition. Les circonstances et des fautes

multipliées l'ont fait réussir; mais qu'en est-il résulté pour cette

puissance? des dépenses excessives et une grande perte d'hommes;

l'armée d'Orient a évacué l'Égypte avec des conditions semblables à

celles du traité d'El-A'rych, sans que les troupes anglaises

puissent se glorifier de succès qui ne sont dus ni à leur bravoure

ni aux talens de leurs généraux.]

Ces différens chefs, persuadés que leurs efforts pour reprendre

l'Égypte seraient inutiles, craignaient de s'exposer séparément aux

premiers revers; mais les ordres du gouvernement anglais devinrent

impératifs, et ses généraux ne purent s'y refuser. Ils redoutaient

autant que leurs soldats la bravoure éprouvée et l'habitude de

victoires de l'armée qu'ils avaient à combattre. Instruits néanmoins

du caractère et des dispositions de celui qui la commandait, ils

espérèrent profiter de ses fautes pour s'établir sur quelques

points, affaiblir les Français par des affaires de détail, et se

maintenir, en attendant des secours et l'effet des attaques que le

visir et un corps parti de l'Inde devaient effectuer. Aussitôt

qu'ils apprirent que le capitan-pacha avait mis à la voile de

Constantinople, et leur amenait un renfort de six mille Albanais et

janissaires, ils partirent de Macri. Le 10 ventôse, ils parurent

dans la rade d'Aboukir. (Les tableaux n{os} 1 et 2, contiennent

l'état de cette armée, ainsi que celui de l'armée d'Orient et de sa

répartition.) Leur flotte fut contrainte de retarder son

débarquement jusqu'au 17, les vents du nord et du nord-est rendant

la mer trop houleuse au point choisi pour l'exécuter.

La frégate _la Régénérée_ entra le 10 ventôse dans le port

d'Alexandrie; elle venait de Rochefort, et portait deux cents hommes

de la 51e demi-brigade, une compagnie d'artillerie et des munitions.

Le brick _le Lodi_, qui arrivait le même jour de Toulon, avait

rencontré la flotte de l'amiral Gantheaume, qui portait un renfort

de quatre à cinq mille hommes, et que des circonstances avaient

engagé à relâcher dans ce port. Dès-lors on put s'apercevoir que le

moment le plus favorable pour arriver à Alexandrie était manqué;

mais l'arrivée de ces bâtimens et cette nouvelle donnèrent à l'armée

d'Orient la certitude que le gouvernement s'occupait fortement de la

secourir.

L'apparition de la flotte anglaise fut connue au Caire, le 13, à

trois heures après midi. D'après les rapports, les chaloupes étaient

à la mer pour opérer le débarquement; et la prise de trois officiers

du génie anglais qui faisaient une reconnaissance de la côte sous

Aboukir, ne laissait aucun doute sur le point menacé.

Nous avons vu précédemment que le général Menou s'était fait

illusion jusqu'alors, en repoussant les avis qui lui venaient de

toutes parts sur cette expédition. Il n'avait pas même consenti à

l'envoi des bâtimens pour observer les préparatifs des Anglais et

surveiller leurs mouvemens. Aucun corps de réserve qu'on pût opposer

avec succès au débarquement, n'existait sur la côte; on l'avait même

dégarnie de troupes, et les places n'étaient pas suffisamment

approvisionnées.

On était assuré par tous les rapports que le visir n'était pas

encore prêt à agir, et qu'il ne passerait le désert que lorsqu'il

serait certain du succès des Anglais. On savait qu'Aboukir était le

seul point de la côte qui pût leur convenir pour opérer une

descente, parce que leur flotte trouvait un abri dans cette rade, et

que de là ils pouvaient aussitôt se porter sur Alexandrie. Tous les

hommes qui avaient un peu étudié l'organisation de l'Égypte et son

système de défense, tous ceux qui connaissaient les forces de

l'armée française, était convaincus que la seule bonne disposition

était de la réunir.

Au moment où l'on reçut la nouvelle du débarquement, toute l'armée

s'attendit à marcher vers Aboukir: aussi fut-elle très étonnée des

dispositions que prit le général Menou. Il ordonna au général

Reynier de partir sur-le-champ pour Belbéis, avec deux demi-brigades

et l'artillerie de sa division; au général Morand, d'aller

promptement à Damiette, avec cinq cents hommes de la division

Rampon, qui précédemment avaient été appelée au Caire; et au général

Bron de conduire à Aboukir le 22e régiment de chasseurs, fort

seulement de deux cent trente chevaux. Le reste de la cavalerie dut

attendre des ordres à Boulac. La division Lanusse ne partit que le

14 pour Rahmaniëh, et même la 88e, la plus forte demi-brigade de

cette division, fut appelée au Caire, le jour de son départ.

Quelques généraux essayèrent de faire sentir au général Menou la

nécessité de rassembler promptement l'armée vers Aboukir. Ils lui

observèrent que le visir ne marcherait pas avant d'être certain du

succès des Anglais; qu'on aurait le temps de les battre et de se

porter ensuite vers Salêhiëh, avant qu'il pût y paraître; que, dans

le cas même où le visir, par des mouvemens plus rapides, aurait

obtenu de légers succès, ses troupes seraient aisément dissipées,

lorsqu'elles apprendraient la défaite de leurs alliés: qu'enfin, en

divisant l'armée, on l'exposait à des revers, etc. Le général

Reynier écrivit[28] au général Menou ces observations, il les lui

renouvela ensuite de bouche, ajoutant qu'il fallait mettre de côté

toute les haines particulières pour ne songer qu'à l'ennemi.....

Tout fut inutile. Dans l'impossibilité de lui faire adopter de

meilleures dispositions, il espéra que son départ dissiperait la

jalousie et les craintes qu'il inspirait, et crut qu'ensuite les

autres généraux pourraient faire avec plus de succès les mêmes

observations; mais le général Menou fut sourd à toutes les

représentations; et ne recevant ni le lendemain, ni les jours

suivans, aucun avis du débarquement, il se persuada d'autant mieux

qu'il avait fait d'excellentes dispositions.

[Note 28: Lettre du général Reynier au général Menou:

Au Caire, le 13 ventôse an IX.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 12 / 26 段