du bien-être; il n'est aucun doute que jamais il n'a existé de
troupes plus exactement soldées, mieux entretenues, et plus en état
de répondre en tout à ce que la République doit attendre d'elles.
J'espère qu'avec votre secours, citoyen Consul, cette armée jusques
ici heureusement échappée du danger dont elle a été menacée, n'aura
plus à courir de pareils risques. L'exemple du passé doit pourtant
nous rendre circonspects pour l'avenir, et c'est de cet avenir que
je viens aujourd'hui vous entretenir.
L'Europe et même le monde connaît sans doute actuellement, citoyen
Consul, la conduite d'un homme qui, par le plus inconcevable
système, a constamment persévéré jusques à sa fin, au moment où la
mort est venue le surprendre, à vouloir absolument l'évacuation de
l'Égypte, quelque honteux que fût ce parti pour lui et pour les
braves qu'il commandait; il l'a constamment suivi, même, alors que
les deux armées se sont trouvées en présence et que les
circonstances le forçaient à combattre. Une vérité bien frappante,
et qui peut être attestée par beaucoup de monde, c'est que la
victoire d'Héliopolis a été remportée malgré les ordres positifs
donnés par le général Kléber de ne pas combattre. Un de ces
événemens inattendus a décidé cette journée en l'honneur de l'armée
française, dans le moment même où son général, toujours irrésolu,
toujours pacifique, demandait à parlementer. Son premier
aide-de-camp, Boudot, avait été envoyé en conséquence auprès du
grand-visir, et cet officier y était arrivé au moment où la bataille
s'engagea.
Il eût semblé sans doute que l'armée ottomane étant battue, chassée
honteusement de l'Égypte, et presque détruite par tout ce qu'elle
eut à souffrir en traversant le désert pour gagner la Syrie dans sa
fuite; il eût, dis-je, semblé que tous ces avantages tournant à la
gloire du général Kléber, eussent dû l'engager à changer de système;
loin de là, il fut toujours persévérant: rien, pas même le sentiment
de la gloire dont on venait de le couvrir malgré lui, ne put le
déterminer à abandonner des projets honteux pour un homme d'honneur,
flétrissans pour l'armée qu'il commandait, et en tout si funestes
aux intérêts de la France. La source de tant de fautes venait d'un
caractère aussi haineux que vindicatif; il trahissait tout, devoir,
patrie, réputation; et cela parce qu'il vous portait, citoyen
Consul, la haine la plus implacable. Il voulait rendre l'Égypte à
nos ennemis parce que cette conquête vous appartenait, et qu'il la
considérait comme votre ouvrage. Qui pourrait se faire une idée de
toutes les folies qui à cette époque roulaient dans la tête du
général Kléber?
Une chose bien incroyable, citoyen Consul, c'est qu'un pareil homme
avait trouvé de nombreux partisans; je pensais qu'après l'événement
aussi extraordinaire qu'inattendu de sa mort, toutes ses créatures
rentreraient dans le devoir, et qu'enfin le gouvernement français ne
compterait plus dans l'armée que de vrais Français, fidèles à
l'honneur de la République comme à ses intérêts; mon opinion se
fortifiait encore en voyant que le commandement de l'armée était
échu à un homme d'un caractère connu, et surtout professant des
principes opposés à ceux du général Kléber; mais bientôt je
m'aperçus que j'étais dans l'erreur. Les partisans de ce général
mort commencèrent à former des conciliabules; des réunions avaient
lieu chez les plus puissans et les plus marquans d'entre eux par
leur place; on cherchait à grouper les mécontens, l'armée était sur
le bord du précipice, des moyens furent mis en usage pour la
corrompre; enfin on attaqua dans le public les opérations du général
Menou, et les chefs de cette coalition finirent par une démarche qui
heureusement a été sans suite, comme elle a été sans exemple dans
l'histoire de la révolution.
Ce parti comprimé par la nomination définitive du général en chef,
qui arriva dans ces circonstances, n'est pas éteint; il existe
toujours au grand scandale de l'armée; s'il est moins remuant, moins
actif que par le passé, il est toujours persévérant.
Cependant, citoyen Consul, à quelques hommes près, l'esprit de
l'armée est bon; le gouvernement peut compter sur sa fidélité, mais
il ne faut pas pour cela qu'il perde de vue les individus qui ont
dû lui être signalés. Ils ont de grands avantages pour faire donner
l'armée dans l'écueil que Kléber avait ouvert devant elle; c'est
pour l'avenir surtout que je demande votre prévoyance, citoyen
Consul; j'ai la conviction intime que si, par un événement dont les
vicissitudes humaines nous offrent tant d'exemples, nous venions à
perdre le général Menou, un mois ne s'écoulerait pas sans que
l'Égypte ne fût remise au pouvoir de nos ennemis. L'homme qui par
son ancienneté de grade, serait appelé à remplacer le général en
chef est un des plus acharnés partisans de l'évacuation; ami de
Kléber, il était le dépositaire de tous ses secrets, son confident
intime, et vraisemblablement sectateur de tous ses projets insensés.
Voilà, citoyen Consul, les appréhensions que je crains pour
l'avenir; je les confie à vous seul, je les dépose dans votre sein,
parce que votre destinée vous appelle à faire la gloire et le
bonheur de la France, et que mon dévoûment pour elle et pour vous
est sans bornes.
Je vous salue respectueusement,
_Signé_ LAGRANGE.
Avant de cacheter ma lettre, j'ai encore, citoyen Consul, à vous dire
quelque chose sur les grands changemens que le général en chef vient de
faire dans l'administration de l'armée. Cette administration se trouve
actuellement si réduite, si simplifiée, qu'il faudrait réellement être
aveugle pour n'y pas voir clair, si on veut; l'organisation du pays a
nécessité d'autres mesures. Le dédale affreux dans lequel l'Égypte se
trouvait, a forcé le général en chef à d'abord tout détruire pour
ensuite tout recréer; cette grande opération a donné les résultats les
plus satisfaisans, elle a fait connaître jusqu'au dernier medin en
totalité, le montant de tous les revenus, qui, quoique considérablement
augmentés pour nous, se trouvent néanmoins réellement diminués pour le
peuple, parce que la portion que percevaient les fripons est rentrée en
bonification, et de là sont venus les grands cris qu'ils ont poussés, se
sentant réellement écorchés.
Nos ateliers d'armes, de poudre, de boulets, sont, citoyen Consul,
en pleine activité; il en est de même des métiers et des foulons
pour les draps, dont vous devez avoir reçu les échantillons; bientôt
on aura en magasin les étoffes nécessaires pour habiller l'armée au
complet; tous les services sont généralement assurés: l'avenir, je
vous assure, n'a rien d'effrayant pour nous.
Je vous demande des excuses, citoyen Consul, sur la longueur de ma
lettre.
_Signé_ LAGRANGE.
(Nº 3.) Au Caire, le 25 pluviôse an IX (14 février 1801).
DAMAS, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.
Étranger à la ruse et à l'intrigue, j'avais résolu de souffrir la
persécution dans le silence, plutôt que de lutter, avec l'arme de la
vérité, contre la duplicité et le mensonge. Les faussetés que vous
avancez dans vos lettres au gouvernement, publiées dans les derniers
_Moniteurs_ venus de France, en vous attribuant des opérations
militaires et administratives qui ne sont pas de vous, mais bien
l'oeuvre de la prévoyance du général Kléber, ne m'auraient pas
déterminé, non plus que ce qui m'est particulier, à rompre le
silence; mais votre ordre du jour d'hier, qui porte l'empreinte de
la noirceur la plus profonde et de la calomnie la plus atroce, me
force de vous demander qui vous avez eu intention de dénoncer à
l'indignation publique?
Par quelle affreuse méchanceté, à la suite du récit de l'horrible
attentat commis, à Paris, contre le premier soutien de la
République, parlez-vous d'une faction étrangère qui fait ressentir
ses effets jusqu'en Égypte? Pour quelle raison citez-vous ensuite un
extrait de gazette de Londres, que vous aviez en votre possession
depuis plus de quinze jours, et dont vous aviez déjà donné
connaissance à plusieurs individus; gazette dans laquelle la chose
publique n'est qu'accessoire auprès de tous, dont il n'est dit que
le mal nécessaire pour vous donner du relief? En parlant ainsi, ces
ennemis-là vous servent à souhait.
Auriez-vous la noire intention de transformer en conspiration la
démarche que firent près de vous, le 6 brumaire dernier, les cinq
généraux de division, pour vous faire, sur vos innovations en tout
genre, des représentations aussi sages qu'utiles au bien de l'armée?
Il ne vous appartient pas, Général, de qualifier ainsi cette
conduite; le Premier Consul, qui doit maintenant être instruit de la
vérité, saura apprécier la pureté de nos intentions; il reconnaîtra
que le vrai conspirateur est celui qui veut perdre les vieux soldats
de la République, pour les punir de l'avoir trop bien servie. Une
telle tactique est usée, et sur une seule inculpation de vous, aussi
calomnieuse que ridicule, on ne croira pas complices du plus grand
forfait, des enfans de la révolution, ceux qui l'ont servie avec le
plus entier dévoûment, qui en donnent journellement des preuves à la
République et à son premier magistrat que tous chérissent également,
et qui sont pénétrés de reconnaissance pour les bienfaits dont
leurs services ont été récompensés.
Par quelle méchante affectation désignez-vous dans l'armée deux
partis que vous appelez colonistes et anti-colonistes? Personne,
avant que vous les eussiez créés, ne les connaissait. Les vrais
défenseurs de la colonie sont ceux qui, par leurs travaux guerriers,
ont eu le plus de part à sa double conquête, et qui en ont cimenté
les bases de leur sang.
Leur constance à rester ses soutiens, malgré les dégoûts dont vous
les avez abreuvés pour les engager à l'abandonner, sont les preuves
évidentes de leur attachement à la République; et s'il existe une
faction, elle ne peut être que celle de l'intrigue du cabinet contre
la loyauté du guerrier. Cette réfutation, aussi fortement exprimée
que l'injure a été vivement sentie, vous fournira peut-être matière
à de nouvelles calomnies, au lieu d'amener un désaveu digne de la
franchise avec laquelle je m'explique. C'est alors que je ferai tout
pour mettre au plus grand jour votre duplicité en opposition à ma
loyauté, et que, de concert avec ceux que vous semblez désigner
comme coupables, nous n'aurons pas de peine à faire reconnaître les
vrais ennemis de la République aux moyens qu'ils emploient pour la
bouleverser et la détruire.
_Signé_ DAMAS.
(Nº 4) Au Caire, le 26 pluviôse an IX (15 février 1801).
LE GÉNÉRAL DE DIVISION REYNIER AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.
Votre lettre de ce jour ne répond pas entièrement, Général, à la
mienne du 25. Je vous y demandais une dénégation formelle des
calomnies qu'on a cherché à répandre dans l'armée, et que votre
ordre du jour tend de la manière la plus perfide à accréditer.
Si ce sont les Anglais qui ont fait l'article inséré dans la
_Gazette de France_, pour chercher à exciter des troubles dans
l'armée d'Égypte, vous les servez complétement en lui donnant de la
publicité; il est vrai que, par la manière dont vous l'avez amené,
vous favorisez vos animosités et votre ambition particulière.
Je sais que les Anglais sont capables de tout pour parvenir à leurs
desseins; qu'il est très probable qu'ils emploient toute espèce de
moyens de perfidie et d'intrigues pour empêcher que l'Égypte ne
reste à la république française. C'est à vous, Général en chef, à
poursuivre et arrêter leurs agens; vous serez aidé avec zèle dans
cette recherche par toute l'armée; mais ce n'est pas par des ordres
du jour pareils à celui du 23 que vous y parviendrez.
Vous savez combien ma lettre du 25 est pleine de vérités, c'est à
vous à leur rendre hommage par une réponse franche qui me satisfasse
complétement.
L'injure a été publique, et ce serait peut-être servir les Anglais
que de m'obliger à faire connaître toute son atrocité.
J'attends, Général, une réponse définitive.
_Signé_ REYNIER.
(Nº 5.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 17 thermidor an VIII
(5 août 1800).
LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.
CITOYEN GÉNÉRAL,
J'apprends avec peine que les bruits qui avaient été répandus sur
mon compte dans le temps, et qui cessèrent bientôt de s'accréditer,
parce que leur absurdité même ne le permettait pas, sont aujourd'hui
remis en scène, accompagnés d'autres ni moins faux ni moins
ridicules. J'avais d'abord regardé ces calomnies, et j'aurais
continué de les regarder comme elles le méritent, c'est-à-dire avec
l'oeil du mépris, si je n'avais su que c'est de chez des personnes
puissantes qu'elles sortent, et que ces personnes travaillent avec
la plus grande activité à rassembler des matériaux qui puissent les
mettre à même de m'attaquer directement. Qu'elles continuent,
citoyen Général, à rassembler tout ce que pourront leur rapporter de
vils adulateurs, ou des hommes timides qui sauront que le seul moyen
d'être accueillis chez elles, est d'y paraître comme mes
accusateurs. La calomnie s'est trop exercée sur mon compte, pour que
je puisse retarder plus long-temps de faire éclairer ma conduite aux
yeux de l'armée entière, par une autorité impartiale. Un conseil de
guerre peut seul me rendre justice, et c'est de lui seul que je veux
l'obtenir.
Je devine bien pourquoi mes persécuteurs veulent me perdre dans
l'opinion de l'armée. Je sais qu'être sincère et franc, c'est être
criminel à leurs yeux. Hé! que voulez-vous, citoyen Général? je ne
crus jamais que je serais obligé de vivre dans les cours ou avec
des courtisans. Voilà pourquoi je ne cherchai à en imiter ni le
langage ni les maximes. Quoique je sois encore aujourd'hui à même de
prendre une leçon de duplicité, je vous jure que je ne profiterai
pas de ma position.
J'ai l'honneur de vous saluer.
LANUSSE.
(Nº 6.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 12 fructidor an VIII
(30 août 1800).
LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.
J'ai reçu votre lettre du 6, citoyen Général; je suis tout aussi
disposé que vous à faire une guerre implacable aux fripons; mais,
comme je vous l'ai déjà dit, je n'attaquerai jamais quelqu'un, pas
même en propos, avant d'avoir acquis des preuves certaines sur sa
malversation.
Vous désirez, dites-vous, que la commission que j'ai nommée ne
trouve point de coupable. Moi je désire que, s'il est vrai qu'il en
existe, elle les trouve; il ne m'en coûtera pas de les faire punir.
Quand je n'aurais pas déjà su que vous aviez ici des personnes
chargées de vous rendre compte de tout ce qui s'y passe, je n'aurais
pas pu l'ignorer d'après votre lettre du 2 fructidor. Je n'ignore
pas non plus que, depuis que vous avez pris le commandement de
l'armée, vous avez envoyé ici des émissaires chargés de commissions
dont ils étaient incapables de s'acquitter. Il n'est pas encore hors
de ma connaissance que vous correspondez directement avec plusieurs
chefs de service, et que vous leur transmettez des dispositions sans
m'en prévenir, quoique cependant, jusqu'à ce qu'il en soit autrement
ordonné, ils soient directement sous mes ordres. Je vous le
demande, citoyen Général, est-ce là de la confiance? non certes. Ce
n'est pas non plus l'ordre hiérarchique que tous dites aimer, et que
je crois essentiel d'observer pour que chacun s'acquitte avec goût,
zèle, exactitude, de ses devoirs.
Je ne fais partir que les bâtimens grecs au-dessous de cent
tonneaux, et qui étaient venus spécialement pour faire le commerce,
jusqu'à ce que vous m'ayez expliqué si la permission s'étend sur
ceux qui étaient venus avec un firman du grand-seigneur, pour servir
au transport de l'armée, et que vous m'ayez fait connaître quels
sont ceux que vous mettez au rang des neutres. J'ai fait débarquer
tout le riz qui se trouvait sur ceux qui avaient fait leur
chargement, et ils mettront à la voile aussitôt qu'ils croiront
pouvoir passer, malgré la croisière, qui est aujourd'hui au nombre
de huit bâtimens dont deux vaisseaux.
La djerme que j'ai fait armer, protége dans ce moment les travaux du
sauvetage à Aboukir; elle entrera en station dans la baie, dans tous
les temps, parce que là elle est mieux postée que partout ailleurs,
pour protéger le cabotage. Elle a à bord quatre bonnes pièces de
canon et quinze soldats choisis: elle a d'abord une marche
supérieure.
Deux petits bâtimens grecs, chargés de vin, etc., sont entrés à
Aboukir. Le citoyen Martinet, qui s'y trouve, a acheté les
cargaisons, par commissions de différens généraux, et il aurait
voulu les faire remonter au Caire sur les mêmes bâtimens. Comme je
ne savais si telles étaient vos intentions, je m'y suis opposé. Si
pareille circonstance se présente à l'avenir, que pourrai-je faire?
J'ai l'honneur de vous saluer.
LANUSSE.
(Nº 7.) Saléhiëh, le 24 frimaire an IX (15 décembre 1800).
CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e DEMI-BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF
MENOU.
J'ai cru, citoyen Général, qu'un homme obscur, confondu dans la
foule, qui instruirait le Premier Consul de la République, de la
véritable situation de l'armée lorsque vous en avez pris le
commandement, de l'état où elle se trouve actuellement; qui
l'instruirait des dégoûts, des oppositions sans nombre que vous avec
eu à surmonter; j'ai cru, dis-je, que cet homme, organe de l'opinion
publique, obtiendrait peut-être autant de confiance que vos propres
écrits. De quel autre intérêt que celui du bien public pourrait-il
être animé?
La lettre que j'ai l'honneur de vous envoyer, adressée au Premier
Consul, a-t-elle atteint ce but? L'a-t-elle atteint sans
inconvénient, je l'ignore?
J'ai hésité long-temps pour savoir si je ferais partir cette lettre
sans vous la communiquer, j'ai hésité encore pour savoir si je
devais vous la communiquer; l'un et l'autre parti me répugnent
également; le premier, dans la crainte de vous compromettre; le
second, dans la crainte que, ne vous rendant pas justice, vous ne
preniez pour une basse adulation ce que j'ai dit sur votre compte:
pouvais-je moins alarmer votre modestie? Je ne le crois pas. Si
cette démarche n'a pas votre approbation, brûlez ma lettre[26],
Général, et pardonnez en faveur des sentimens qui l'ont dictée.
Salut et respect,
_Signé_ CH.
[Note 26: La lettre ne fut pas brûlée, mais expédiée à son
adresse; c'est celle qui suit.]
(Nº 8.) Au Caire, ce 1er brumaire an IX (23 octobre 1800).
CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e, AU PREMIER CONSUL.
En quittant l'Égypte vous laissâtes l'armée dans le dénûment le plus
absolu, vous le savez. Ce que vous ignorez peut-être, c'est que le
général dont vous fîtes choix pour la commander fut reçu avec un
enthousiasme universel: il n'existait pas un individu qui ne le
regardât comme une divinité, comme un ange tutélaire. C'était
l'homme dont on espérait le plus de grandes choses; il est difficile
de parvenir à une place sous de plus heureux auspices. Investi d'une
confiance sans bornes, qu'il est coupable, s'il a trompé l'attente
générale.
..... Il est mort!!.. Je laisse à l'impartiale postérité le soin de
le juger, mais s'il n'est connu que par sa conduite en Afrique, la
place qu'elle lui assignera sera en contradiction manifeste avec le
monument que lui élèvent ses contemporains.
L'histoire n'oubliera pas qu'entouré de tous les moyens propres à
réaliser les brillantes espérances qu'on avait fondées sur son
compte, le général Kléber, au lieu de réformer les abus existans, en
multiplia le nombre; qu'au lieu de punir les dilapidateurs de la
fortune publique, il leur accorda sûreté et protection. Les voleurs,
les concussionnaires étaient tellement sûrs de l'impunité qu'ils ne
sauvaient pas même les apparences: à Sparte, au moins on punissait
la maladresse.
Elle n'oubliera pas de transmettre à nos neveux qu'en Égypte, jadis
le grenier du peuple romain, l'armée française a mangé la
subsistance la plus mauvaise qu'il soit possible de concevoir; que
le pain, surchargé de paille, de terre et d'autres matières
étrangères, était tel que l'homme le plus avare n'en voudrait pas
donner à ses chiens, pour me servir des expressions de l'honnête, du
bienfaisant Menou. La solde, constamment arriérée de huit ou dix
mois, ne laissait au soldat, à l'officier, aucune autre ressource
pour se procurer une nourriture plus saine.
L'Égypte, écrasée sous des contributions exorbitantes, ne rendait
presque rien au trésor public. Mille canaux divers en détournaient
le cours. Le général Reynier dévastait la Charkié; le général L----,
ce nom me rappelle sans cesse les rues de Padoue, que j'ai vues
tapissées d'un jugement infamant contre lui; le général L----
pressurait les riches provinces de Menouf et de Mansoura; Damiette,
le reste du Delta, gémissaient sous les généraux Rampon et Verdier.
Ceux qui reprochent au général Dugua d'avoir poussé trop loin sa
collection de médailles et de pierres précieuses, ne font pas la
réflexion satisfaisante qu'il enrichissait les sciences et les arts.
Le général Destaing, l'adjudant-général Boyer, sont connus dans les
lieux où ils ont été employés, par les exactions les plus criantes:
ce dernier joint la scélératesse au brigandage pour s'approprier les
caravanes qu'il sait appartenir à des Arabes amis; il en fait sans
pitié massacrer les conducteurs; il évite par là toute réclamation.
Bien loin d'étendre les relations commerciales par une conduite sage
et louable, tous les adjudans-généraux qui ont commandé Suez, s'y
sont comportés de la manière la plus révoltante; ils ont commis les
plus grandes avanies sur les bâtimens qui ont eu le malheur
d'approcher ce port: ils ne rougissaient pas de détourner à leur
profit la plus riche partie des cargaisons, et de jeter une forte
imposition toujours à leur profit sur ce qu'ils voulaient bien
laisser aux propriétaires. Le général Kléber ne pouvait ignorer ces
faits; ils étaient connus de toute l'armée.
Espérons que l'adjudant-général Tarayre, estimé pour sa probité, sa
valeur et ses talens, rendra au commerce son activité, et au nom
français le lustre qu'on lui a fait perdre chez les peuples de
l'Yemen.
Ces hommes sans pudeur, cette bande immorale, spoliatrice, de
commissaires des guerres, d'employés en tout genre, l'écume,
l'immondice de la France, que l'armée a charriée à sa suite,
faisaient cause commune avec les hommes que je viens de citer: tous
ensemble ils dévoraient notre substance, ils s'engraissaient de
notre sang. L'officier, abreuvé d'humiliations, croupissait dans la
plus profonde misère, et ces messieurs étalaient le luxe le plus
effréné. Cette foule d'aides-de-camp, d'officiers d'état-major, qui
jouissent des douceurs de la guerre sans en connaître les privations
ni les dangers, et n'en ont pas moins obtenu tout l'avancement, qui
dès-lors a cessé d'en être la récompense; tous ces officiers,
dis-je, à l'instar de leurs généraux, faisaient parade de la plus
somptueuse magnificence; leurs appointemens pouvaient-ils subvenir à
de telles dépenses? Lorsque les chefs dépouillent le public, il est
encore soumis à la cupidité de tous les subalternes, plus avides,
plus insatiables que leurs maîtres. Les hôpitaux, cette partie si
intéressante d'une armée, étaient, comme les autres branches de
l'administration, livrés à la rapacité, au brigandage: les malades,
entassés dans les salles, n'excitaient la pitié de personne;
personne ne leur donnait le plus léger secours; sans soins, sans
traitemens, ils périssaient en foule maudissant l'État qu'ils
avaient défendu et l'atroce gouvernement qui les abandonnait.
Il y a plus, Général, pour justifier une honteuse capitulation, le
général Kléber a calomnié l'armée; il a motivé la prétendue
nécessité de traiter avec l'ennemi sur les insurrections partielles
qu'il soudoyait peut-être. Il a paru redouter une action dans la
crainte que l'armée ne se déshonorât par une lâcheté; mais l'armée a
confondu ses détracteurs à la bataille d'Héliopolis, malgré le vice
des dispositions prises dans cette journée. Si ses troupes eussent
été bien placées, six mille Osmanlis ou mameloucks ne se seraient
pas jetés dans le Caire, et les huit cents braves que cette ville a
coûtés vivraient encore.