L'état de l'armée d'Orient ne laisse rien à désirer sous le rapport

du bien-être; il n'est aucun doute que jamais il n'a existé de

troupes plus exactement soldées, mieux entretenues, et plus en état

de répondre en tout à ce que la République doit attendre d'elles.

J'espère qu'avec votre secours, citoyen Consul, cette armée jusques

ici heureusement échappée du danger dont elle a été menacée, n'aura

plus à courir de pareils risques. L'exemple du passé doit pourtant

nous rendre circonspects pour l'avenir, et c'est de cet avenir que

je viens aujourd'hui vous entretenir.

L'Europe et même le monde connaît sans doute actuellement, citoyen

Consul, la conduite d'un homme qui, par le plus inconcevable

système, a constamment persévéré jusques à sa fin, au moment où la

mort est venue le surprendre, à vouloir absolument l'évacuation de

l'Égypte, quelque honteux que fût ce parti pour lui et pour les

braves qu'il commandait; il l'a constamment suivi, même, alors que

les deux armées se sont trouvées en présence et que les

circonstances le forçaient à combattre. Une vérité bien frappante,

et qui peut être attestée par beaucoup de monde, c'est que la

victoire d'Héliopolis a été remportée malgré les ordres positifs

donnés par le général Kléber de ne pas combattre. Un de ces

événemens inattendus a décidé cette journée en l'honneur de l'armée

française, dans le moment même où son général, toujours irrésolu,

toujours pacifique, demandait à parlementer. Son premier

aide-de-camp, Boudot, avait été envoyé en conséquence auprès du

grand-visir, et cet officier y était arrivé au moment où la bataille

s'engagea.

Il eût semblé sans doute que l'armée ottomane étant battue, chassée

honteusement de l'Égypte, et presque détruite par tout ce qu'elle

eut à souffrir en traversant le désert pour gagner la Syrie dans sa

fuite; il eût, dis-je, semblé que tous ces avantages tournant à la

gloire du général Kléber, eussent dû l'engager à changer de système;

loin de là, il fut toujours persévérant: rien, pas même le sentiment

de la gloire dont on venait de le couvrir malgré lui, ne put le

déterminer à abandonner des projets honteux pour un homme d'honneur,

flétrissans pour l'armée qu'il commandait, et en tout si funestes

aux intérêts de la France. La source de tant de fautes venait d'un

caractère aussi haineux que vindicatif; il trahissait tout, devoir,

patrie, réputation; et cela parce qu'il vous portait, citoyen

Consul, la haine la plus implacable. Il voulait rendre l'Égypte à

nos ennemis parce que cette conquête vous appartenait, et qu'il la

considérait comme votre ouvrage. Qui pourrait se faire une idée de

toutes les folies qui à cette époque roulaient dans la tête du

général Kléber?

Une chose bien incroyable, citoyen Consul, c'est qu'un pareil homme

avait trouvé de nombreux partisans; je pensais qu'après l'événement

aussi extraordinaire qu'inattendu de sa mort, toutes ses créatures

rentreraient dans le devoir, et qu'enfin le gouvernement français ne

compterait plus dans l'armée que de vrais Français, fidèles à

l'honneur de la République comme à ses intérêts; mon opinion se

fortifiait encore en voyant que le commandement de l'armée était

échu à un homme d'un caractère connu, et surtout professant des

principes opposés à ceux du général Kléber; mais bientôt je

m'aperçus que j'étais dans l'erreur. Les partisans de ce général

mort commencèrent à former des conciliabules; des réunions avaient

lieu chez les plus puissans et les plus marquans d'entre eux par

leur place; on cherchait à grouper les mécontens, l'armée était sur

le bord du précipice, des moyens furent mis en usage pour la

corrompre; enfin on attaqua dans le public les opérations du général

Menou, et les chefs de cette coalition finirent par une démarche qui

heureusement a été sans suite, comme elle a été sans exemple dans

l'histoire de la révolution.

Ce parti comprimé par la nomination définitive du général en chef,

qui arriva dans ces circonstances, n'est pas éteint; il existe

toujours au grand scandale de l'armée; s'il est moins remuant, moins

actif que par le passé, il est toujours persévérant.

Cependant, citoyen Consul, à quelques hommes près, l'esprit de

l'armée est bon; le gouvernement peut compter sur sa fidélité, mais

il ne faut pas pour cela qu'il perde de vue les individus qui ont

dû lui être signalés. Ils ont de grands avantages pour faire donner

l'armée dans l'écueil que Kléber avait ouvert devant elle; c'est

pour l'avenir surtout que je demande votre prévoyance, citoyen

Consul; j'ai la conviction intime que si, par un événement dont les

vicissitudes humaines nous offrent tant d'exemples, nous venions à

perdre le général Menou, un mois ne s'écoulerait pas sans que

l'Égypte ne fût remise au pouvoir de nos ennemis. L'homme qui par

son ancienneté de grade, serait appelé à remplacer le général en

chef est un des plus acharnés partisans de l'évacuation; ami de

Kléber, il était le dépositaire de tous ses secrets, son confident

intime, et vraisemblablement sectateur de tous ses projets insensés.

Voilà, citoyen Consul, les appréhensions que je crains pour

l'avenir; je les confie à vous seul, je les dépose dans votre sein,

parce que votre destinée vous appelle à faire la gloire et le

bonheur de la France, et que mon dévoûment pour elle et pour vous

est sans bornes.

Je vous salue respectueusement,

_Signé_ LAGRANGE.

Avant de cacheter ma lettre, j'ai encore, citoyen Consul, à vous dire

quelque chose sur les grands changemens que le général en chef vient de

faire dans l'administration de l'armée. Cette administration se trouve

actuellement si réduite, si simplifiée, qu'il faudrait réellement être

aveugle pour n'y pas voir clair, si on veut; l'organisation du pays a

nécessité d'autres mesures. Le dédale affreux dans lequel l'Égypte se

trouvait, a forcé le général en chef à d'abord tout détruire pour

ensuite tout recréer; cette grande opération a donné les résultats les

plus satisfaisans, elle a fait connaître jusqu'au dernier medin en

totalité, le montant de tous les revenus, qui, quoique considérablement

augmentés pour nous, se trouvent néanmoins réellement diminués pour le

peuple, parce que la portion que percevaient les fripons est rentrée en

bonification, et de là sont venus les grands cris qu'ils ont poussés, se

sentant réellement écorchés.

Nos ateliers d'armes, de poudre, de boulets, sont, citoyen Consul,

en pleine activité; il en est de même des métiers et des foulons

pour les draps, dont vous devez avoir reçu les échantillons; bientôt

on aura en magasin les étoffes nécessaires pour habiller l'armée au

complet; tous les services sont généralement assurés: l'avenir, je

vous assure, n'a rien d'effrayant pour nous.

Je vous demande des excuses, citoyen Consul, sur la longueur de ma

lettre.

_Signé_ LAGRANGE.

(Nº 3.) Au Caire, le 25 pluviôse an IX (14 février 1801).

DAMAS, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.

Étranger à la ruse et à l'intrigue, j'avais résolu de souffrir la

persécution dans le silence, plutôt que de lutter, avec l'arme de la

vérité, contre la duplicité et le mensonge. Les faussetés que vous

avancez dans vos lettres au gouvernement, publiées dans les derniers

_Moniteurs_ venus de France, en vous attribuant des opérations

militaires et administratives qui ne sont pas de vous, mais bien

l'oeuvre de la prévoyance du général Kléber, ne m'auraient pas

déterminé, non plus que ce qui m'est particulier, à rompre le

silence; mais votre ordre du jour d'hier, qui porte l'empreinte de

la noirceur la plus profonde et de la calomnie la plus atroce, me

force de vous demander qui vous avez eu intention de dénoncer à

l'indignation publique?

Par quelle affreuse méchanceté, à la suite du récit de l'horrible

attentat commis, à Paris, contre le premier soutien de la

République, parlez-vous d'une faction étrangère qui fait ressentir

ses effets jusqu'en Égypte? Pour quelle raison citez-vous ensuite un

extrait de gazette de Londres, que vous aviez en votre possession

depuis plus de quinze jours, et dont vous aviez déjà donné

connaissance à plusieurs individus; gazette dans laquelle la chose

publique n'est qu'accessoire auprès de tous, dont il n'est dit que

le mal nécessaire pour vous donner du relief? En parlant ainsi, ces

ennemis-là vous servent à souhait.

Auriez-vous la noire intention de transformer en conspiration la

démarche que firent près de vous, le 6 brumaire dernier, les cinq

généraux de division, pour vous faire, sur vos innovations en tout

genre, des représentations aussi sages qu'utiles au bien de l'armée?

Il ne vous appartient pas, Général, de qualifier ainsi cette

conduite; le Premier Consul, qui doit maintenant être instruit de la

vérité, saura apprécier la pureté de nos intentions; il reconnaîtra

que le vrai conspirateur est celui qui veut perdre les vieux soldats

de la République, pour les punir de l'avoir trop bien servie. Une

telle tactique est usée, et sur une seule inculpation de vous, aussi

calomnieuse que ridicule, on ne croira pas complices du plus grand

forfait, des enfans de la révolution, ceux qui l'ont servie avec le

plus entier dévoûment, qui en donnent journellement des preuves à la

République et à son premier magistrat que tous chérissent également,

et qui sont pénétrés de reconnaissance pour les bienfaits dont

leurs services ont été récompensés.

Par quelle méchante affectation désignez-vous dans l'armée deux

partis que vous appelez colonistes et anti-colonistes? Personne,

avant que vous les eussiez créés, ne les connaissait. Les vrais

défenseurs de la colonie sont ceux qui, par leurs travaux guerriers,

ont eu le plus de part à sa double conquête, et qui en ont cimenté

les bases de leur sang.

Leur constance à rester ses soutiens, malgré les dégoûts dont vous

les avez abreuvés pour les engager à l'abandonner, sont les preuves

évidentes de leur attachement à la République; et s'il existe une

faction, elle ne peut être que celle de l'intrigue du cabinet contre

la loyauté du guerrier. Cette réfutation, aussi fortement exprimée

que l'injure a été vivement sentie, vous fournira peut-être matière

à de nouvelles calomnies, au lieu d'amener un désaveu digne de la

franchise avec laquelle je m'explique. C'est alors que je ferai tout

pour mettre au plus grand jour votre duplicité en opposition à ma

loyauté, et que, de concert avec ceux que vous semblez désigner

comme coupables, nous n'aurons pas de peine à faire reconnaître les

vrais ennemis de la République aux moyens qu'ils emploient pour la

bouleverser et la détruire.

_Signé_ DAMAS.

(Nº 4) Au Caire, le 26 pluviôse an IX (15 février 1801).

LE GÉNÉRAL DE DIVISION REYNIER AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.

Votre lettre de ce jour ne répond pas entièrement, Général, à la

mienne du 25. Je vous y demandais une dénégation formelle des

calomnies qu'on a cherché à répandre dans l'armée, et que votre

ordre du jour tend de la manière la plus perfide à accréditer.

Si ce sont les Anglais qui ont fait l'article inséré dans la

_Gazette de France_, pour chercher à exciter des troubles dans

l'armée d'Égypte, vous les servez complétement en lui donnant de la

publicité; il est vrai que, par la manière dont vous l'avez amené,

vous favorisez vos animosités et votre ambition particulière.

Je sais que les Anglais sont capables de tout pour parvenir à leurs

desseins; qu'il est très probable qu'ils emploient toute espèce de

moyens de perfidie et d'intrigues pour empêcher que l'Égypte ne

reste à la république française. C'est à vous, Général en chef, à

poursuivre et arrêter leurs agens; vous serez aidé avec zèle dans

cette recherche par toute l'armée; mais ce n'est pas par des ordres

du jour pareils à celui du 23 que vous y parviendrez.

Vous savez combien ma lettre du 25 est pleine de vérités, c'est à

vous à leur rendre hommage par une réponse franche qui me satisfasse

complétement.

L'injure a été publique, et ce serait peut-être servir les Anglais

que de m'obliger à faire connaître toute son atrocité.

J'attends, Général, une réponse définitive.

_Signé_ REYNIER.

(Nº 5.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 17 thermidor an VIII

(5 août 1800).

LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.

CITOYEN GÉNÉRAL,

J'apprends avec peine que les bruits qui avaient été répandus sur

mon compte dans le temps, et qui cessèrent bientôt de s'accréditer,

parce que leur absurdité même ne le permettait pas, sont aujourd'hui

remis en scène, accompagnés d'autres ni moins faux ni moins

ridicules. J'avais d'abord regardé ces calomnies, et j'aurais

continué de les regarder comme elles le méritent, c'est-à-dire avec

l'oeil du mépris, si je n'avais su que c'est de chez des personnes

puissantes qu'elles sortent, et que ces personnes travaillent avec

la plus grande activité à rassembler des matériaux qui puissent les

mettre à même de m'attaquer directement. Qu'elles continuent,

citoyen Général, à rassembler tout ce que pourront leur rapporter de

vils adulateurs, ou des hommes timides qui sauront que le seul moyen

d'être accueillis chez elles, est d'y paraître comme mes

accusateurs. La calomnie s'est trop exercée sur mon compte, pour que

je puisse retarder plus long-temps de faire éclairer ma conduite aux

yeux de l'armée entière, par une autorité impartiale. Un conseil de

guerre peut seul me rendre justice, et c'est de lui seul que je veux

l'obtenir.

Je devine bien pourquoi mes persécuteurs veulent me perdre dans

l'opinion de l'armée. Je sais qu'être sincère et franc, c'est être

criminel à leurs yeux. Hé! que voulez-vous, citoyen Général? je ne

crus jamais que je serais obligé de vivre dans les cours ou avec

des courtisans. Voilà pourquoi je ne cherchai à en imiter ni le

langage ni les maximes. Quoique je sois encore aujourd'hui à même de

prendre une leçon de duplicité, je vous jure que je ne profiterai

pas de ma position.

J'ai l'honneur de vous saluer.

LANUSSE.

(Nº 6.) Au quartier-général d'Alexandrie, le 12 fructidor an VIII

(30 août 1800).

LANUSSE, GÉNÉRAL DE DIVISION, AU GÉNÉRAL EN CHEF MENOU.

J'ai reçu votre lettre du 6, citoyen Général; je suis tout aussi

disposé que vous à faire une guerre implacable aux fripons; mais,

comme je vous l'ai déjà dit, je n'attaquerai jamais quelqu'un, pas

même en propos, avant d'avoir acquis des preuves certaines sur sa

malversation.

Vous désirez, dites-vous, que la commission que j'ai nommée ne

trouve point de coupable. Moi je désire que, s'il est vrai qu'il en

existe, elle les trouve; il ne m'en coûtera pas de les faire punir.

Quand je n'aurais pas déjà su que vous aviez ici des personnes

chargées de vous rendre compte de tout ce qui s'y passe, je n'aurais

pas pu l'ignorer d'après votre lettre du 2 fructidor. Je n'ignore

pas non plus que, depuis que vous avez pris le commandement de

l'armée, vous avez envoyé ici des émissaires chargés de commissions

dont ils étaient incapables de s'acquitter. Il n'est pas encore hors

de ma connaissance que vous correspondez directement avec plusieurs

chefs de service, et que vous leur transmettez des dispositions sans

m'en prévenir, quoique cependant, jusqu'à ce qu'il en soit autrement

ordonné, ils soient directement sous mes ordres. Je vous le

demande, citoyen Général, est-ce là de la confiance? non certes. Ce

n'est pas non plus l'ordre hiérarchique que tous dites aimer, et que

je crois essentiel d'observer pour que chacun s'acquitte avec goût,

zèle, exactitude, de ses devoirs.

Je ne fais partir que les bâtimens grecs au-dessous de cent

tonneaux, et qui étaient venus spécialement pour faire le commerce,

jusqu'à ce que vous m'ayez expliqué si la permission s'étend sur

ceux qui étaient venus avec un firman du grand-seigneur, pour servir

au transport de l'armée, et que vous m'ayez fait connaître quels

sont ceux que vous mettez au rang des neutres. J'ai fait débarquer

tout le riz qui se trouvait sur ceux qui avaient fait leur

chargement, et ils mettront à la voile aussitôt qu'ils croiront

pouvoir passer, malgré la croisière, qui est aujourd'hui au nombre

de huit bâtimens dont deux vaisseaux.

La djerme que j'ai fait armer, protége dans ce moment les travaux du

sauvetage à Aboukir; elle entrera en station dans la baie, dans tous

les temps, parce que là elle est mieux postée que partout ailleurs,

pour protéger le cabotage. Elle a à bord quatre bonnes pièces de

canon et quinze soldats choisis: elle a d'abord une marche

supérieure.

Deux petits bâtimens grecs, chargés de vin, etc., sont entrés à

Aboukir. Le citoyen Martinet, qui s'y trouve, a acheté les

cargaisons, par commissions de différens généraux, et il aurait

voulu les faire remonter au Caire sur les mêmes bâtimens. Comme je

ne savais si telles étaient vos intentions, je m'y suis opposé. Si

pareille circonstance se présente à l'avenir, que pourrai-je faire?

J'ai l'honneur de vous saluer.

LANUSSE.

(Nº 7.) Saléhiëh, le 24 frimaire an IX (15 décembre 1800).

CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e DEMI-BRIGADE, AU GÉNÉRAL EN CHEF

MENOU.

J'ai cru, citoyen Général, qu'un homme obscur, confondu dans la

foule, qui instruirait le Premier Consul de la République, de la

véritable situation de l'armée lorsque vous en avez pris le

commandement, de l'état où elle se trouve actuellement; qui

l'instruirait des dégoûts, des oppositions sans nombre que vous avec

eu à surmonter; j'ai cru, dis-je, que cet homme, organe de l'opinion

publique, obtiendrait peut-être autant de confiance que vos propres

écrits. De quel autre intérêt que celui du bien public pourrait-il

être animé?

La lettre que j'ai l'honneur de vous envoyer, adressée au Premier

Consul, a-t-elle atteint ce but? L'a-t-elle atteint sans

inconvénient, je l'ignore?

J'ai hésité long-temps pour savoir si je ferais partir cette lettre

sans vous la communiquer, j'ai hésité encore pour savoir si je

devais vous la communiquer; l'un et l'autre parti me répugnent

également; le premier, dans la crainte de vous compromettre; le

second, dans la crainte que, ne vous rendant pas justice, vous ne

preniez pour une basse adulation ce que j'ai dit sur votre compte:

pouvais-je moins alarmer votre modestie? Je ne le crois pas. Si

cette démarche n'a pas votre approbation, brûlez ma lettre[26],

Général, et pardonnez en faveur des sentimens qui l'ont dictée.

Salut et respect,

_Signé_ CH.

[Note 26: La lettre ne fut pas brûlée, mais expédiée à son

adresse; c'est celle qui suit.]

(Nº 8.) Au Caire, ce 1er brumaire an IX (23 octobre 1800).

CH., CHEF DE BATAILLON DE LA 85e, AU PREMIER CONSUL.

En quittant l'Égypte vous laissâtes l'armée dans le dénûment le plus

absolu, vous le savez. Ce que vous ignorez peut-être, c'est que le

général dont vous fîtes choix pour la commander fut reçu avec un

enthousiasme universel: il n'existait pas un individu qui ne le

regardât comme une divinité, comme un ange tutélaire. C'était

l'homme dont on espérait le plus de grandes choses; il est difficile

de parvenir à une place sous de plus heureux auspices. Investi d'une

confiance sans bornes, qu'il est coupable, s'il a trompé l'attente

générale.

..... Il est mort!!.. Je laisse à l'impartiale postérité le soin de

le juger, mais s'il n'est connu que par sa conduite en Afrique, la

place qu'elle lui assignera sera en contradiction manifeste avec le

monument que lui élèvent ses contemporains.

L'histoire n'oubliera pas qu'entouré de tous les moyens propres à

réaliser les brillantes espérances qu'on avait fondées sur son

compte, le général Kléber, au lieu de réformer les abus existans, en

multiplia le nombre; qu'au lieu de punir les dilapidateurs de la

fortune publique, il leur accorda sûreté et protection. Les voleurs,

les concussionnaires étaient tellement sûrs de l'impunité qu'ils ne

sauvaient pas même les apparences: à Sparte, au moins on punissait

la maladresse.

Elle n'oubliera pas de transmettre à nos neveux qu'en Égypte, jadis

le grenier du peuple romain, l'armée française a mangé la

subsistance la plus mauvaise qu'il soit possible de concevoir; que

le pain, surchargé de paille, de terre et d'autres matières

étrangères, était tel que l'homme le plus avare n'en voudrait pas

donner à ses chiens, pour me servir des expressions de l'honnête, du

bienfaisant Menou. La solde, constamment arriérée de huit ou dix

mois, ne laissait au soldat, à l'officier, aucune autre ressource

pour se procurer une nourriture plus saine.

L'Égypte, écrasée sous des contributions exorbitantes, ne rendait

presque rien au trésor public. Mille canaux divers en détournaient

le cours. Le général Reynier dévastait la Charkié; le général L----,

ce nom me rappelle sans cesse les rues de Padoue, que j'ai vues

tapissées d'un jugement infamant contre lui; le général L----

pressurait les riches provinces de Menouf et de Mansoura; Damiette,

le reste du Delta, gémissaient sous les généraux Rampon et Verdier.

Ceux qui reprochent au général Dugua d'avoir poussé trop loin sa

collection de médailles et de pierres précieuses, ne font pas la

réflexion satisfaisante qu'il enrichissait les sciences et les arts.

Le général Destaing, l'adjudant-général Boyer, sont connus dans les

lieux où ils ont été employés, par les exactions les plus criantes:

ce dernier joint la scélératesse au brigandage pour s'approprier les

caravanes qu'il sait appartenir à des Arabes amis; il en fait sans

pitié massacrer les conducteurs; il évite par là toute réclamation.

Bien loin d'étendre les relations commerciales par une conduite sage

et louable, tous les adjudans-généraux qui ont commandé Suez, s'y

sont comportés de la manière la plus révoltante; ils ont commis les

plus grandes avanies sur les bâtimens qui ont eu le malheur

d'approcher ce port: ils ne rougissaient pas de détourner à leur

profit la plus riche partie des cargaisons, et de jeter une forte

imposition toujours à leur profit sur ce qu'ils voulaient bien

laisser aux propriétaires. Le général Kléber ne pouvait ignorer ces

faits; ils étaient connus de toute l'armée.

Espérons que l'adjudant-général Tarayre, estimé pour sa probité, sa

valeur et ses talens, rendra au commerce son activité, et au nom

français le lustre qu'on lui a fait perdre chez les peuples de

l'Yemen.

Ces hommes sans pudeur, cette bande immorale, spoliatrice, de

commissaires des guerres, d'employés en tout genre, l'écume,

l'immondice de la France, que l'armée a charriée à sa suite,

faisaient cause commune avec les hommes que je viens de citer: tous

ensemble ils dévoraient notre substance, ils s'engraissaient de

notre sang. L'officier, abreuvé d'humiliations, croupissait dans la

plus profonde misère, et ces messieurs étalaient le luxe le plus

effréné. Cette foule d'aides-de-camp, d'officiers d'état-major, qui

jouissent des douceurs de la guerre sans en connaître les privations

ni les dangers, et n'en ont pas moins obtenu tout l'avancement, qui

dès-lors a cessé d'en être la récompense; tous ces officiers,

dis-je, à l'instar de leurs généraux, faisaient parade de la plus

somptueuse magnificence; leurs appointemens pouvaient-ils subvenir à

de telles dépenses? Lorsque les chefs dépouillent le public, il est

encore soumis à la cupidité de tous les subalternes, plus avides,

plus insatiables que leurs maîtres. Les hôpitaux, cette partie si

intéressante d'une armée, étaient, comme les autres branches de

l'administration, livrés à la rapacité, au brigandage: les malades,

entassés dans les salles, n'excitaient la pitié de personne;

personne ne leur donnait le plus léger secours; sans soins, sans

traitemens, ils périssaient en foule maudissant l'État qu'ils

avaient défendu et l'atroce gouvernement qui les abandonnait.

Il y a plus, Général, pour justifier une honteuse capitulation, le

général Kléber a calomnié l'armée; il a motivé la prétendue

nécessité de traiter avec l'ennemi sur les insurrections partielles

qu'il soudoyait peut-être. Il a paru redouter une action dans la

crainte que l'armée ne se déshonorât par une lâcheté; mais l'armée a

confondu ses détracteurs à la bataille d'Héliopolis, malgré le vice

des dispositions prises dans cette journée. Si ses troupes eussent

été bien placées, six mille Osmanlis ou mameloucks ne se seraient

pas jetés dans le Caire, et les huit cents braves que cette ville a

coûtés vivraient encore.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 11 / 26 段