relatifs à Kléber: Il instruisit des détails de son entrevue le
général Damas et l'inspecteur Daure, qu'il connaissait plus
particulièrement. Tous deux cherchèrent à lui faire entendre qu'il
ne devait pas s'offenser de quelques paroles dures échappées au
général Menou, et lui dirent qu'il pouvait assurer Mourâd-Bey de
l'estime et de l'attachement de tous les Français. Osman-Bey leur
témoigna sa surprise de ce qu'on avait pu souffrir pour successeur
de Kléber un homme si différent des autres militaires, ajoutant
qu'il _craignait qu'un tel chef ne causât la perte de l'armée
française_. Ces officiers répondirent que la subordination et
l'obéissance étaient l'âme des armées, et que celle d'Orient était
bien en état de battre toutes celles qui viendraient l'attaquer.
Osman attendit au Caire une réponse. À la première nouvelle de
l'apparition de la flotte anglaise dans la rade d'Aboukir, il
réitéra les offres que Mourâd avait faites d'unir ses forces à
celles des Français; mais il ne reçut que des réponses évasives.
Lorsque le général Menou se fut enfin déterminé à marcher, il le fit
venir, lui ordonna de quitter sur-le-champ le Caire pour rejoindre
Mourâd-Bey; et non content de refuser les secours de ce dernier, il
le fit menacer d'un châtiment sévère s'il faisait le moindre
mouvement en faveur des ennemis..... Osman-Bey partit désolé.
Des accidens de peste eurent lieu au Caire et dans plusieurs
villages voisins, au commencement de pluviôse; elle se déclara en
même temps dans la Haute-Égypte. Cette maladie pouvait faire des
progrès très dangereux et gagner les casernes des troupes, pendant
que, logées dans la ville, elles avaient des communications
fréquentes avec les habitans, dans des rues étroites, dans les cafés
et avec les femmes. En supposant même que le contact ne suffît pas
pour propager cette maladie, elle pouvait être produite par
l'atmosphère malsaine du Caire, pendant la saison du _Khamsin_. Le
moyen le plus sûr d'en garantir les troupes était de les faire
camper hors de la ville, dans le désert; les mameloucks eux-mêmes,
habitués à ne prendre aucune précaution contre cette maladie,
employaient ce moyen lors de ses plus grands ravages. Le campement
des troupes aurait cependant eu l'avantage de les disposer à la
campagne qui allait bientôt s'ouvrir. Tous ces motifs avaient
déterminé les généraux à demander au général Menou l'autorisation de
faire camper leurs divisions; mais il ne répondit pas à leur
demande. Il éluda aussi les propositions de la commission de
salubrité, qui tendaient au même but.
CHAPITRE III.
FINANCES.--PRODUIT DES NOUVEAUX DROITS.--VICES DES
INNOVATIONS.--AUGMENTATION DES DÉPENSES DE L'ARMÉE.--LA PERCEPTION
DU MIRY EST RETARDÉE.--LES CAISSES SONT VIDES AU MOMENT D'ENTRER EN
CAMPAGNE.
Les droits d'octroi et les autres rentrées n'avaient pas assez rendu
en vendémiaire, brumaire et frimaire, pour suffire aux dépenses de
l'armée. Les emprunts aux Cophtes étaient perçus et dépensés à la
fin de ce trimestre. Cette ressource étant épuisée, et ne voulant
pas faire murmurer les troupes par un retard de solde, on employa
une somme de 500,000 francs en or, que Kléber avait ordonné de
mettre en réserve, et qu'il voulait porter à un million, afin
d'avoir, dans tous les temps, des fonds prêts pour entrer en
campagne, si l'armée venait à être attaquée.
L'impôt sur les cheiks ne fut mis en perception qu'au commencement
de frimaire; les réclamations générales sur les inconvéniens et sur
les vices de son administration, n'avaient pu décider à le changer.
La lenteur des rentrées et l'opposition que les cheiks paraissaient
y mettre, décidèrent le directeur des revenus publics à faire
promettre, par ses employés, que ce droit serait précompté sur le
miry, dont un tiers était alors échu: cette promesse en ranima un
peu la perception; mais c'était écarter ce droit de son but: il
avait été annoncé comme devant produire 3,000,000 en sus des
impositions ordinaires, et l'opiniâtreté à le maintenir, après en
avoir connu les vices, réduisit à ne percevoir qu'une portion
seulement des impôts exigibles à cette époque.
Le général Menou voulant faire un système de finances entièrement
neuf, se disposait à changer les impositions territoriales et leur
perception: sans se rendre compte des difficultés d'un cadastre et
du temps qu'il faudrait pour l'achever, il comptait en faire la base
de son nouveau système, et le mettre à exécution la même année. Il
ne réfléchit pas qu'un cadastre est un ouvrage immense, qui
nécessite une foule de recherches et de travaux; qu'en Europe même
où tous les moyens sont réunis, on n'en a achevé que pour de petites
étendues de pays; et qu'en Égypte, outre les difficultés qui
tiennent à la nature du travail, il en existe encore de locales; que
l'arpentage des terres, ordonné par les propriétaires et les
mameloucks les plus puissans, avait toujours été une opération
militaire, parce que les villages craignant de payer davantage, s'y
étaient opposés les armes à la main; qu'enfin on serait obligé pour
le faire d'employer de nombreux détachemens, et qu'il fallait plus
d'une année pour préparer ce travail. Il voulait aussi changer le
mode de perception et le retirer des mains des Cophtes, qui,
réglant tous les comptes des villages sous l'ancien gouvernement,
avaient seuls la connaissance exacte de leurs produits, et volaient
facilement ceux qui étaient obligés de les employer.
Ces projets étaient bons; il était nécessaire de changer la
répartition et la perception des impositions territoriales; la
meilleure base pour la première était un cadastre, et il était utile
de confier la seconde à des mains plus fidèles que celles des
Cophtes; mais il fallait sentir qu'on n'avait pas encore les moyens
d'opérer tous ces changemens, qu'on devait les remettre à un autre
temps; et que les besoins d'une armée, à une époque où l'ennemi
paraissait se disposer à attaquer, exigeaient qu'on levât
promptement les contributions. Il fallait sentir aussi que les
retards faisaient perdre, pour leur recouvrement, le moment le plus
favorable, et dont les possesseurs de l'Égypte ont toujours cherché
à profiter, celui où les récoltes étant encore sur pied, les
cultivateurs retenus par elles, ne cherchent pas à se soustraire au
paiement.
En nivôse les embarras augmentèrent; on acheva de dépenser l'or mis
en réserve par Kléber; on demanda le paiement des droits sur les
corporations et sur les corps de nation; les villages payèrent des
à-comptes sur le droit des cheiks, et dans le mois de pluviôse on
put acquitter une partie de la solde et des dépenses de nivôse; mais
ces efforts épuisèrent la caisse, et le directeur fut embarrassé
pour tenir ses engagemens. Enfin, à force de sollicitations, il
obtint l'ordre, donné le 15 pluviôse, de percevoir 3,000,000 de
francs à compte des impositions de l'an 1215. Le général Menou,
voulant toujours mettre son projet à exécution dans l'année, ne
permit pas d'en demander davantage, quoique, en suivant l'ancien
usage, on eût pu exiger quatre millions dès la fin de frimaire, et
presque autant en ventôse. Il ne voulait pas non plus employer les
Cophtes à la perception de cet à-compte; il avait imaginé que sur
son ordre seul tous les cheiks de village s'empresseraient
d'apporter les sommes qui leur étaient demandées, et qu'il ne serait
pas nécessaire d'envoyer des troupes pour les y contraindre, mesure
qui fut toujours jugée indispensable dans le pays. À la fin de
pluviôse seulement, on put lui faire comprendre que les rentrées
seraient fort lentes et presque nulles, si on n'employait pas les
troupes, et si on n'envoyait pas dans les villages les seraphs
cophtes accoutumés à faire la répartition des contributions, avec
quelques intendans cophtes et des agens français pour les diriger.
Ces retards empêchèrent de partir, pour mettre cette somme en
perception, après les premiers jours de ventôse; toute la première
décade se passa à porter des ordres, sans beaucoup recevoir. On ne
put payer qu'une partie des dépenses de pluviôse, avec le produit
des droits sur les consommations et sur les corporations, ainsi
qu'avec le miry de Mourâd-Bey. Enfin, les caisses se trouvèrent
vides lorsque l'apparition de la flotte anglaise et la marche de
toutes les troupes sur les points menacés, suspendirent la
perception des impôts, et privèrent le directeur des revenus
publics, de tous les moyens de faire rentrer dans les caisses
l'argent nécessaire aux besoins de l'armée.
CHAPITRE IV.
DES MAGASINS.--DE L'ADMINISTRATION DES SUBSISTANCES.--DES REVENUS EN
NATURE.
L'ordonnateur Daure n'avait pu persuader le général Menou de la
nécessité de faire des approvisionnemens considérables; son
successeur, l'ordonnateur Sartelon, ne fut pas plus heureux, et les
avis des préparatifs des ennemis ne purent pas davantage l'y
déterminer. La fabrication du biscuit ne fut pas même reprise pour
remplacer celui qui s'était avarié en plein air, ou dans de mauvais
magasins. Les grains destinés à compléter l'approvisionnement
d'Alexandrie, pour l'armée pendant six mois, et pour la garnison
pendant un an, furent envoyés par eau, en brumaire et frimaire, à
Rosette. De là, ils furent transportés successivement à Alexandrie.
De plus on déposa à Rosette, on ne sait par quelle raison, du blé et
de l'orge qui auraient été beaucoup mieux placés à Alexandrie ou à
Rahmaniëh; Rosette n'étant susceptible d'aucune défense.
Les petits forts construits sur la côte, sur les bords du Nil et
autour du Caire, ne furent approvisionnés que pour un mois.
L'approvisionnement de Belbéis et de Salêhiëh ne fut pas complété à
la quantité nécessaire pour nourrir l'armée, lorsqu'elle se
rassemblerait sur la frontière de Syrie; les magasins de Damiette et
de Lesbëh étaient plus considérables. La citadelle du Caire était
approvisionnée pour trois mois.
L'organisation physique de l'Égypte, le genre de culture qu'elle
exige, et la stérilité à laquelle elle est condamnée, lorsque la
crue du Nil n'est point assez forte pour couvrir toutes les terres,
ont, dans tous les temps, forcé le gouvernement à porter la plus
grande attention sur la formation des magasins de grains suffisans
pour fournir à la subsistance du peuple dans les mauvaises années,
ou au moins à l'ensemencement des terres. Dans les bonnes années, on
récolte une quantité de grains de beaucoup supérieure à celle que
les habitans consomment. Les récoltes des années médiocres
permettent même une exportation assez considérable pour l'Arabie, la
Syrie et Constantinople; une partie de cet excédant est mise en
réserve, jusqu'à ce qu'on soit assuré d'une bonne inondation. Sous
le gouvernement divisé des mameloucks, le magasin général où se
versait le produit du miry en nature, était bientôt épuisé par la
répartition entre les personnes qui y avaient droit; mais les beys,
propriétaires de presque tous les villages, faisaient des réserves
particulières.
Lorsque, outre les habitans, on avait encore à nourrir une armée,
qu'on se trouvait dans un état de guerre intérieure et extérieure,
susceptible d'un moment à l'autre d'amener des changemens et de
suspendre toute perception, on avait de bien fortes raisons pour
former des magasins extraordinaires. Bonaparte avait fait établir au
Mékias un magasin général de grains, qui devait fournir aux
approvisionnemens des places, aux besoins de l'armée; et, si cela
devenait nécessaire, à ceux des habitans. Les grains provenant de la
portion des contributions qu'il était d'usage de percevoir en nature
dans la Haute-Égypte, y étaient versés; ceux que dans la
Basse-Égypte, on tirait des _oussiehs_, et ceux qu'on requérait ou
qu'on achetait, y servaient aussi pour l'approvisionnement des
places.
Les troubles intérieurs qui précédèrent la bataille d'Héliopolis,
avaient empêché de former un approvisionnement bien considérable.
L'inondation avait été médiocre et la récolte faible; vers la fin du
siége du Caire, Mourâd-Bey avait fourni les grains nécessaires pour
nourrir l'armée. Aussitôt que Kléber, débarrassé des ennemis, put
s'occuper de l'administration de l'Égypte, il fit activer la levée
des grains et la formation des magasins: ce fut le principal objet
de la surveillance du comité administratif. Deux membres de ce
comité allèrent ensuite dans la Haute-Égypte pour y presser les
versemens; mais, pendant leur mission, le général Menou supprima le
comité. L'un des membres resta bien chargé de la direction des
revenus en nature; mais on ne veilla pas, comme Kléber avait voulu
le faire en organisant le comité administratif, à ce que les
subsistances de l'armée ne fussent pas sacrifiées à la finance; à ce
qu'on s'occupât également de la perception des grains et de celle de
l'argent; à ce qu'on ne convertit pas en espèces les contributions
qu'il importait de recevoir en nature, etc.... Les magasins
s'épuisèrent au lieu de se remplir; ils étaient vides au
commencement de frimaire. Le directeur des revenus en nature avait
inutilement averti qu'on allait manquer, et proposé les moyens de
les remplir et de les alimenter. Lorsqu'on fut pressé par le besoin,
on chargea les Cophtes de verser les grains dans le magasin général,
comme emprunt qu'on promettait de leur rembourser; mais ils ne le
firent que lentement, et seulement pour fournir à la consommation
journalière du Caire. Le directeur des revenus en nature écrivit au
général Menou pour l'inviter à prendre quelque grande mesure; il
proposa d'intéresser davantage les Cophtes, en leur abandonnant les
arriérés dus par plusieurs villages, et qui par suite de leur
négligence, n'avaient pas été perçus, et aussi pour le prévenir que
si l'armée devait entrer en campagne, elle serait sans moyens
suffisans: cela fut inutile. Cet administrateur ne fut point
secondé. Les rentrées qu'il pressa, autant qu'il lui fut possible,
pendant les mois de frimaire, de nivôse et de pluviôse, suffirent à
peine aux besoins journaliers; et lorsque les Anglais parurent, le
magasin général ne pouvait pas fournir à la subsistance de l'armée
pour plus de vingt jours.
PIÈCES JUSTIFICATIVES.
(Nº 1.) Au quartier-général du Caire, le 6 brumaire an IX
(28 octobre 1800).
_Proclamation aux habitans de l'Égypte. Au nom de Dieu, clément et
miséricordieux; il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son
prophète._
MENOU, GÉNÉRAL EN CHEF DE L'ARMÉE FRANÇAISE, AUX HABITANS DE
L'ÉGYPTE.
Habitans de l'Égypte! écoutez ce que j'ai à vous dire au nom de la
République française. Vous étiez malheureux; l'armée française est
venue en Égypte pour vous porter le bonheur. Vous gémissiez sous le
poids des vexations de toute espèce; je suis chargé par la
République et par son premier consul Bonaparte, de vous en délivrer.
Une multitude d'impôts vous enlevaient tous les fruits de vos
travaux; j'en ai détruit la plus grande partie. Aucune règle ne
fixait d'une manière précise ce que vous deviez payer; j'en ai
établi une invariable. Chacun dorénavant connaîtra à quel taux
s'élèvent ses contributions; dans chaque ville, dans chaque village,
dans chaque maison, si cela est possible, seront affichés et publiés
les états de ce que chacun doit payer.
Les gens puissans et les grands exigeaient de vous des avanies, je
vous engage ma parole que je n'en exigerai jamais. Parmi vous, ceux
qui avaient acquis par un long travail des richesses et de l'argent
étaient obligés de les cacher, de les enfouir même dans la terre
pour empêcher qu'elles ne tombassent dans les mains des grands, qui
sans cesse épiaient l'occasion de vous les ravir. Habitans de
l'Égypte, je vous promets, au nom de la République, devant Dieu et
son Prophète, que ni moi, ni aucun Français, tant qu'il me restera
un cheveu sur la tête, n'attenterons à vos propriétés. En payant
exactement l'impôt fixé par la loi, vous serez libres de jouir de
tout ce qui vous appartient, sans que personne puisse vous en
empêcher, ou vous demander compte de vos richesses.
Les grands et les gens puissans vous traitaient beaucoup moins bien
qu'ils ne traitaient leurs chevaux et leurs chameaux; vous le serez
dorénavant par les Français et par moi, comme si vous étiez nos
frères.
Quand les percepteurs du miry et autres contributions, voyageaient
dans les provinces, ils étaient accompagnés d'une foule de
serviteurs, de domestiques, d'écrivains, de kakouas, qui tous
dévoraient vos propriétés et vous enlevaient souvent jusqu'à votre
dernier medin; il n'en sera plus ainsi, habitans de l'Égypte! Si
quelqu'un de ceux qui sont destinés par moi à percevoir les
impositions, vous prend un seul medin au-delà ce qui sera fixé par
la loi, il sera arrêté, emprisonné et condamné aux châtimens les
plus sévères. La République française et son premier consul
Bonaparte m'ont ordonné de vous rendre heureux; je ne cesserai de
travailler pour exécuter leurs ordres.
Habitans de l'Égypte, si vous le voulez, le miry que vous payez, en
y comprenant les autres droits qui y ont été ajoutés, diminuera
considérablement. En voici le moyen: lorsque vous connaîtrez par une
loi écrite, et qui sera adressée par moi à toutes les villes et
villages, le montant du miry que vous aurez à payer, n'attendez pas
que les percepteurs aillent vous le demander; allez vous-mêmes le
porter dans la caisse des trésoriers de province, et pour vous
faciliter le paiement, je diviserai en quatre parties égales le miry
qui vous sera imposé; tous les trois mois vous en paierez une
partie; et pour vous faire bien comprendre ce que je veux faire pour
votre avantage, lisez avec attention ce qui suit:
Je suppose qu'un village soit imposé à dix mille pataques par an
pour son miry, tous les trois mois il devra payer dans la caisse du
trésorier de la province, deux mille cinq cents pataques; au bout de
l'année il aura satisfait à ce que la loi exige de lui, sans avoir
éprouvé aucune vexation. Si, au contraire, il attend pour payer que
les percepteurs arrivent en foule, il lui en coûtera alors beaucoup
plus que la loi n'avait exigé. Vous le voyez, habitans de l'Égypte,
il ne tient qu'à vous de diminuer vos impositions et de n'éprouver
aucune vexation. Jusqu'à présent les mukhtesims de village vous
demandaient beaucoup plus qu'il ne leur revenait: cela n'arrivera
plus. Ce que devront recevoir les mukhtesims sera fixé par la loi;
je vous défends de leur payer un medin au-delà de ce que j'aurai
réglé. Souvent les cheiks-el-beled vous vexent, vous font payer des
avanies qu'ils partagent avec les mukhtesims, les percepteurs des
impositions et autres grands qui n'ont en vue que leur avarice et
votre ruine. Habitans de l'Égypte, cela n'arrivera plus; ce que
devront recevoir pour leur salaire les cheiks-el-beled sera fixé par
la loi que je vous enverrai, et si l'un d'eux exige quelque chose
au-delà de ce qui sera ordonné par cette loi, il perdra sa place et
ses propriétés. Dorénavant vous ne nourrirez plus les troupes qui
marcheront dans les provinces, que dans le cas où elles iront pour
vous faire payer des contributions que vous n'auriez pas acquittées
dans le temps prescrit par la loi; dans tout autre cas, elles
paieront tout ce qui leur sera fourni pour leur nourriture. Je
donnerai à cet égard des ordres à tous les généraux et commandans.
Tous les généraux et commandans français veilleront à ce que
personne n'exige de vous rien au-delà de ce qui sera prescrit par la
loi; je vous avertis encore que vous ne devez de présens à personne.
Mon devoir, et celui de tous les commandans et administrateurs, est
de vous écouter, de vous donner aide et protection quand vous vous
conduisez bien; je défends aussi à vos juges d'exiger de vous aucun
présent. Dieu et Mahomet son prophète leur ordonnent de vous rendre
la justice; je le leur ordonne de même en leur prescrivant de
n'avoir dans leurs jugemens égard ni au riche ni au pauvre, mais
seulement à leur conscience et à la vérité; ceux qui contreviendront
à cet ordre, seront sévèrement punis. Je viens, ô habitans de
l'Égypte, de créer un tribunal suprême au Caire; il est composé des
cheiks les plus recommandables par leur sagesse, leurs vertus et
leur désintéressement; ils sont destinés à maintenir la religion
dans sa pureté, et à vous juger. Je suis convaincu qu'ils
s'acquitteront de leurs fonctions ainsi que le doivent faire des
hommes qui craignent Dieu et son Prophète; mais je vous déclare
ainsi qu'à eux, que si, ce que je ne puis croire, ils manquaient à
leurs devoirs, ils seraient punis avec la dernière sévérité.
Jusqu'à présent les interprètes exigeaient de vous des avanies, en
vous promettant la protection de leurs maîtres: ils vous trompaient;
cela n'arrivera plus: si quelques uns exigent de vous de l'argent
et des présens, avertissez-en les généraux ou moi; ces méchans
seront punis de la manière la plus terrible. Ces hommes, pour vous
engager à leur donner de l'argent, vous disent que ce sont les
Français leurs maîtres qui l'exigent, ou bien encore ils vous disent
qu'il n'est pas possible de voir les généraux ou autres Français en
place, ni de leur parler; ils vous trompent; leurs paroles ne sont
que mensonges; faites-les connaître, ils seront punis.
Souvent, quand les Français ou les troupes voyagent, un domestique,
un interprète, un écrivain, ou tout autre se détachant en avant,
entrent dans vos villages et vous disent pour vous effrayer que les
Français demandent pour vivre un nombre considérable de buffles, de
chèvres, de moutons, ou autres objets, alors vous les priez de
s'intéresser pour vous; ils s'y refusent pour mieux vous effrayer,
et vous finissez par leur donner de l'argent: ils vous ont encore
trompés; ils trompent leurs maîtres.
Dans les villes, les aghas qui sont chargés de la police, de la
propreté des subsistances, avaient jusqu'à présent exigé de vous des
droits de toute espèce, tous ces droits sont abolis: je vous défends
de leur rien payer; ils recevront un salaire que fixera la loi.
Je sais que ceux qui sont chargés de la vérification des poids se
présentent souvent chez les marchands; ils prétendent toujours
trouver les poids faux, alors ils font avancer leurs kaouas; ils
ordonnent des coups de bâton ou autres punitions; le marchand
s'effraie, il promet qu'il se rendra le lendemain chez l'agha des
poids et mesures; il s'y rend effectivement, et porte en présent,
80, 60, 50 pataques. C'est ainsi, ô peuples de l'Égypte, que vous
avez été trompés ou vexés jusqu'à présent.
Que sont devenus les biens appartenant aux mosquées? que sont
devenues les immenses fondations pieuses faites par vos ancêtres? À
quoi étaient-elles destinées? À entretenir les mosquées; partout je
les vois détruites ou prêtes à s'écrouler. À nourrir les pauvres!
partout ils meurent de faim; les rues et les chemins en sont pleins.
À soigner les malades, les infirmes, les aveugles et tous les hommes
sans ressources! les maisons destinées à les recevoir sont, ainsi
que les mosquées, dans le plus grand désordre; les malheureux qui y
sont renfermés ressemblent plutôt à des victimes condamnés à perdre
la vie qu'à des hommes assemblés pour recevoir des soulagemens! Qui
donc a consumé tous ces biens, toutes ces fondations? des hommes
puissans qui vous ont trompés jusqu'à présent. Ce temps est passé.
Je vous le répète encore, j'ai reçu l'ordre de la République
française et du premier consul Bonaparte de vous rendre heureux, et
je ne cesserai d'y travailler; mais je vous avertis aussi que si
vous n'êtes pas fidèles aux Français, que s'il vous arrivait encore,
pressés par de mauvais conseils, de vous élever contre nous, notre
vengeance serait terrible; et j'en atteste ici Dieu et son Prophète,
tous les maux retomberaient sur vos terres. Rappelez-vous ce qui est
arrivé au Caire, à Boulaq, à Mehhaley-el-Kebyr, et autres villes de
l'Égypte: le sang de vos frères, de vos pères, de vos enfans, de vos
femmes, de vos amis, a coulé comme les flots de la mer; vos maisons
ont été détruites, vos propriétés ravagées et consumées par le feu.
Quelle a été la cause de tout cela? les mauvais conseils que vous
avez écoutés; les hommes qui vous avaient trompés. Que cette leçon
vous serve pour toujours; soyez sages, tranquilles; occupez-vous de
vos affaires, de votre commerce; cultivez vos terres, et partout
vous n'aurez dans les Français que des amis généreux, des
protecteurs et des défenseurs, je vous le jure au nom du Dieu
vivant, au nom du Dieu qui voit tout, qui dirige tout, et qui connaît
jusqu'aux plus secrètes pensées de nos coeurs.
Le général en chef de l'armée française, _signé_ MENOU,
le général de brigade, chef de l'état-major général,
_signé_ LA GRANGE; l'adjudant-général, sous-chef
de l'état-major général, _signé_ RÉNÉ.
(Nº 2.) Au quartier-général du Caire, le 29 nivôse an IX
(19 janvier 1801)
LA GRANGE, GÉNÉRAL DE DIVISION, CHEF DE L'ÉTAT-MAJOR, GÉNÉRAL DE
L'ARMÉE, AU GÉNÉRAL BONAPARTE, PREMIER CONSUL DE LA RÉPUBLIQUE
FRANÇAISE.
CITOYEN CONSUL,