frimaire. On y lut avec satisfaction l'état florissant de l'armée.
Le général Menou, s'attribuant toutes les améliorations de Kléber,
se vantait de l'avoir mise dans cette situation brillante; puis on y
voyait tant d'opérations administratives, il y répétait si souvent
que son _gouvernement était béni par les habitans_, qu'il était
naturel qu'on le crût sur parole, personne n'étant là pour démentir
ses assertions. Les tableaux fastueux qu'il présentait de l'état de
l'armée, des ressources considérables qu'il lui avait assurées, et
de ses espérances pour l'avenir, devaient séduire ceux même qui
connaissaient l'Égypte. Les inconvéniens de ses innovations ne
pouvaient être aperçus que sur les lieux; l'éloignement en couvrait
l'incohérence. Le bruit qu'il existait en Égypte un parti
anti-coloniste, composé de tous ceux qui avaient eu la confiance de
Kléber, se répandit en France avec une nouvelle affectation, après
l'arrivée de ces dépêches. Des articles insérés dans quelques
gazettes, sous des rubriques étrangères, parurent comme pour faire
accréditer cette invention par les ennemis. Le général Menou avait
eu la précaution de rendre suspects ceux qui auraient pu le
démasquer en arrivant en France..... Comment la vérité serait-elle
parvenue au gouvernement? La nouvelle de mécontentemens et de
divisions dans l'armée ne devait-elle pas lui paraître une suite de
ces partis imaginaires. Instruit indirectement du peu d'accord qui
régnait entre les généraux, sans en bien connaître les motifs, il
devait craindre d'augmenter les dissensions, s'il le faisait
remplacer par l'un d'eux, et devait espérer que l'approche des
ennemis ferait tout oublier. Le général Menou avait érigé l'Égypte
en colonie, et s'engageait à la défendre; le gouvernement ne pouvant
démentir cette dénomination impolitique et prématurée, il ne lui
restait qu'à en profiter, pour faire connaître les avantages de ce
pays et exciter en France un enthousiasme qui facilitât les moyens
d'y faire passer des secours.
On savait à Paris les préparatifs que les Anglais et les Turcs
faisaient contre l'Égypte. Des éloges publics, des promesses de
récompenses nationales, une perspective de gloire et d'honneurs,
devaient porter l'armée à se surpasser dans les combats qu'elle
aurait à soutenir. Les louanges pouvaient engager un général sans
expérience à redoubler d'efforts pour les mériter: elles lui furent
prodiguées d'avance; et ce stimulant, si puissant sur une âme noble,
ne fit qu'augmenter sa morgue. Il n'aperçut dans ces éloges que les
moyens d'accroître son ascendant sur l'esprit de l'armée; et,
quoiqu'il n'osât attaquer directement les généraux dont il craignait
l'influence, il crut les circonstances favorables pour les perdre
dans l'opinion; il espéra les dégoûter de servir sous ses ordres, et
les engager à quitter l'Égypte, avant qu'ils eussent eu le temps
d'éclairer le gouvernement.... Tous les individus de l'armée
connurent alors que les seuls moyens d'obtenir ce qu'on désirait du
général Menou, était de ne point voir les autres généraux, de
déclamer contre eux. Ceux-ci, ne voulant point s'exposer à languir
dans son antichambre, et même à être renvoyés sans audience,
s'abstinrent d'aller chez lui. Ayant plusieurs fois éprouvé qu'on ne
pouvait pas compter sur ses réponses verbales, ils préférèrent aussi
de correspondre par écrit. Ils supportaient ses tracasseries et les
méprisaient; mais ils durent plusieurs fois lui rappeler les
principes de la hiérarchie militaire, et que ses correspondances
avec les subalternes détruisaient la discipline.
Il était intéressant, pour le général Menou, que les Égyptiens
parussent satisfaits de son administration: ce peuple est habitué à
flatter tous les caprices des hommes puissans; les membres du divan
adressèrent au premier consul une lettre telle que le général Menou
la désirait. Il voulut ensuite faire écrire des adresses en sa
faveur, par les différens corps de l'armée, mais il ne put y
réussir.
Les hommes placés par un concours de circonstances sur un théâtre
trop vaste pour l'étendue de leurs moyens, cherchant à masquer leur
faiblesse, identifient leur cause à un intérêt plus général.
Étrangers à l'art de gouverner, bien loin de se l'avouer à
eux-mêmes, ils tâchent encore de séduire le vulgaire par des
tableaux fastueux et l'annonce de grands résultats. Cette tactique
fut de tout temps employée par ces charlatans politiques dont la
révolution a vu naître et s'anéantir un si grand nombre: douter de
l'infaillibilité de Robespierre, c'était conspirer contre la France;
il ne présentait jamais ses intérêts que comme ceux de la
République. Quiconque blâme la conduite de ces hommes ou ne partage
pas leurs opinions, est désigné comme factieux, comme un ennemi de
l'État; mais leur masque une fois arraché, l'édifice éphémère d'une
gloire usurpée s'écroule; et leur chute est d'autant plus honteuse
qu'ils s'étaient plus élevés.
À la fin de nivôse, le général Menou reçut un numéro de la _Gazette
de France_ du 5 vendémiaire an IX, où se trouvait une lettre, datée
de la Syrie, conçue de manière à faire croire qu'elle avait été
écrite par un officier anglais. Il y était désigné comme le plus
propre à défendre l'Égypte; on s'y étendait sur l'impossibilité de
reprendre ce pays aux Français, autrement qu'en y faisant naître une
insurrection, pour le remplacer par un général du prétendu parti
anti-coloniste. Il lut cette gazette le 1er pluviôse à plusieurs
personnes qui se trouvaient chez lui; la plupart de ceux qui
l'entendirent en furent révoltés.[25]
[Note 25: Quelques jours après, il prétexta une visite des
casernes, afin de paraître en public avec les généraux de division;
et il profita de ce qu'ils le traitaient, devant les troupes, avec
le respect dû à son grade, pour faire circuler le bruit que ces
généraux étaient convenus qu'ils avaient eu le dessein de lui ôter
le commandement de l'armée, et lui en avaient demandé pardon. Il
transformait ainsi en une bassesse ce qui n'était qu'un effet de la
discipline... Quel moyen de calmer les divisions, que d'intéresser
l'amour-propre des généraux à ne pas lui céder, même par des
témoignages de déférence, lorsqu'ils paraîtraient en public avec
lui!]
Les deux frégates qui arrivèrent à Alexandrie apportèrent la
nouvelle de l'attentat contre la personne du premier consul. Le
général Menou, en annonçant ce projet odieux dans l'ordre du 23
pluviôse, l'amalgama avec ce qui lui était personnel, et inséra, à
la suite de cette nouvelle, l'article de la _Gazette de France_ dont
nous venons de parler. Cet ordre du jour excita l'indignation: elle
était naturelle contre les auteurs d'un crime atroce, mais elle fut
aussi générale contre l'auteur de l'ordre du jour. Quoique les
généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard n'y fussent
pas nommés, ils étaient évidemment attaqués. Le silence qu'ils
avaient gardé jusqu'alors devait cesser, l'injure était publique;
cependant ils se bornèrent à lui écrire des lettres très fortes; ils
lui demandèrent une dénégation formelle de ses inculpations
indirectes, en lui rappelant la modération avec laquelle ils avaient
supporté tous ses procédés antérieurs; ils le menacèrent d'une
grande publicité s'il ne réparait cette offense. Ces lettres lui
furent envoyées le 25 pluviôse; il répondit par une circulaire en
termes vagues, qu'il n'avait pas eu l'intention de les désigner. Ces
généraux, craignant d'exciter des troubles dans l'armée, se
contentèrent de cette réponse. Cet ordre du jour était également
inconvenant et impolitique; car si un parti anti-coloniste avait
réellement existé, n'était-ce pas lui donner de la consistance, le
favoriser même, que de le désigner publiquement? c'était encore
augmenter les divisions au moment où la campagne allait s'ouvrir.
CHAPITRE II.
ÉVÉNEMENS MILITAIRES ET POLITIQUES JUSQU'À L'ENTRÉE DE LA CAMPAGNE.
Un parti de trois cents cavaliers turcs et mameloucks vint, le 12
brumaire, à Katiëh, pour protéger des caravanes de grains et de riz;
ces denrées, transportées furtivement par le lac Menzalëh, étaient
ensuite chargées sur des chameaux, et conduites en Syrie par des
Arabes, auxquels leur vente procurait un immense bénéfice. Le but de
ce détachement était aussi de donner une chasse aux Arabes réfugiés
de la Syrie qui gênaient ces caravanes. Ces tribus fuyaient de
l'Ouady avec leurs bestiaux, lorsque le général Reynier, qui allait
inspecter la garnison et les ouvrages de Salêhiëh, les rencontra. Il
demanda un détachement de dromadaires qui se porta sur Katiëh;
l'ennemi avait déjà disparu. Ce mouvement fit soupçonner, avant
qu'on en connût le véritable motif, que les Osmanlis voulaient
essayer quelques tentatives, quoique leur armée fût bien
désorganisée, et que l'inondation empêchât d'agir dans l'intérieur
de l'Égypte; on se mit en mesure pour se défendre et pour aller même
les attaquer à Katiëh, s'ils voulaient s'y établir.
Une reconnaissance de quarante mameloucks vint encore à Katiëh, le 7
frimaire: elle en repartit aussitôt. Les dromadaires y firent une
nouvelle course, et poussèrent dans le désert jusques auprès
d'El-A'rych.
Le grand-visir était resté à Jaffa depuis sa retraite d'Héliopolis;
son armée était de mille à douze cents hommes, tant infanterie que
cavalerie. Il lui arrivait quelques soldats, mais la désertion
compensait ces renforts, et la peste, qui régnait dans son armée,
contribuait à l'affaiblir. Le corps des mameloucks d'Ibrahim-Bey et
celui d'Hassan-Bey Djeddâoui, réduits à cinq cents cavaliers,
étaient campés près de lui. Quelques ouvriers anglais réparaient les
fortifications de Jaffa. À El-A'rych, la brèche avait été fermée. On
élevait sur les parapets un mur crénelé, et quatre cents janissaires
composaient la garnison. Quinze à dix-huit cents cavaliers et
fantassins albanais, campés près de là avec quelques pièces, y
formaient une espèce d'avant-garde.
Le visir, pour retenir sous leurs drapeaux les hordes indisciplinées
qui composaient son armée, annonçait chaque jour qu'il allait
marcher sur l'Égypte; mais la bataille d'Héliopolis et le siége du
Caire avaient laissé dans l'esprit des troupes et des habitans une
impression si profonde, que tous les moyens de succès moraux et
physiques lui manquaient à la fois. Cependant l'époque de sa marche
parut décidément fixée au mois de rhamadan, ensuite elle fut
reculée. Il était dépourvu de forces, de moyens, sans autorité et
sans aucune considération, en querelle avec le Djezzar, dont l'armée
était plus nombreuse, et qui avait accueilli plusieurs pachas de son
armée. La seule plaine de la Palestine lui restait. C'était là que
se bornaient ses ressources, encore les habitans avaient-ils envoyé
dans les montagnes une partie de leurs bestiaux; le reste du pays ne
lui fournissait rien. Ses ordres aux habitans des montagnes étaient
méconnus; les détachemens qu'il envoyait contre eux étaient
repoussés à main armée; on devait revenir plusieurs fois à la
charge, avec de nouvelles troupes, pour parvenir à soumettre un
canton. Plusieurs, au lieu de lui obéir, abandonnaient leurs
villages, et fuyaient avec leurs bestiaux dans les montagnes du
Karak, à l'est de la mer Morte ou dans le désert de l'Hauran.
Quelquefois, lorsqu'il parvenait à s'emparer des cheiks par
trahison, la soumission du canton était le fruit de cette surprise.
La province qui lui résista le plus long-temps fut celle des
Naplousains, qui étaient soutenus par Djezzar-Pacha; les chefs de
l'armée du visir, envoyés successivement contre eux, furent tous
battus aux défilés de leurs montagnes: cependant la paix se fit;
mais ils fournirent peu de chose. La faiblesse de l'empire ottoman
est telle, que le premier fonctionnaire de l'État se trouvait
entouré de provinces rebelles, et réduit, pour toute ressource, à la
plaine presque inculte de la Palestine.
Le pacha de Damas devait envoyer un corps de troupes destinées à
augmenter l'armée du visir; mais la jalousie de ce pacha, et la
répugnance des habitans à combattre les Français, empêchèrent sa
formation. Des renforts devaient aussi arriver de l'intérieur de
l'Asie, et se réunir à Alep; mais un corps de dix mille hommes déjà
envoyé par Bathal-Pacha, fut appelé de cette ville, pour l'opposer,
dans les provinces d'Europe, à Passawan-Oglou. Quelques troupes
qu'on envoya, à diverses reprises, par mer, se dispersèrent aussitôt
après leur débarquement.
Comme il ne recevait que fort peu d'argent de Constantinople, le
visir voulut (en frimaire) augmenter le taux des monnaies pour
pouvoir payer ses troupes; mais elles se révoltèrent, et ce n'est
qu'avec beaucoup de peine qu'il parvint à les calmer, et à les
retenir près de lui.
À la fin de la campagne du général Bonaparte en Syrie, on avait
détruit les récoltes dans la plaine de la Palestine; l'armée du
visir avait ensuite achevé de la dévaster. La plus grande disette
régnait dans ce pays, qui tire ordinairement de l'Égypte des grains,
du riz et d'autres denrées, et qui n'en recevait plus que rarement
par contrebande. Le vizir était contraint de faire venir d'Europe
les subsistances de son armée. Ces ressources étaient mal
administrées; beaucoup de soldats en faisaient le commerce ou
vivaient de brigandages. Dans l'impossibilité d'agir seul, il avait
demandé des secours aux Anglais, qui l'excitaient toujours à
marcher, et ne cherchaient qu'un prétexte pour envoyer sur l'Égypte
des forces capables d'exécuter leurs projets. Déjà le général
Killer, avec des officiers et des canonniers, instruisait ses
troupes. Il comptait sur un corps auxiliaire de cinq à six mille
hommes, et fut très surpris de l'arrivée de seize mille hommes,
disposés à agir comme partie principale. Les succès de ces alliés
lui parurent aussi redoutables que ceux des Français; car, quel que
fût le résultat de cette lutte, les points les plus importans
devaient rester au parti victorieux et non aux Turcs.
Une partie de cette armée parut devant Jaffa au commencement de
nivôse; mais la crainte de la peste, qui faisait de grands ravages
dans l'armée du visir, l'empêcha de débarquer; elle alla terminer
ses préparatifs à Rhodes et dans le golfe de Macri.
Vers la fin de frimaire, un capidji-bachi apporta de Constantinople,
au grand-visir, le plan de campagne et l'ordre d'agir de concert
avec les généraux anglais; des courriers à dromadaire furent
expédiés en Arabie, pour porter des dépêches à la flotte qui devait
arriver par la mer Rouge.
Les dépositions des espions qu'on entretenait en Syrie; celles des
bâtimens grecs à leur arrivée, etc., firent connaître, dès le 10
nivôse, ces dispositions hostiles. Tout portait à croire que les
Anglais préparaient un grand effort contre l'Égypte. Ils ne
pouvaient employer autre part, avec quelque espérance de succès,
cette armée embarquée depuis si long-temps, et ils avaient trop
d'intérêt à profiter du secours de leur marine et à prendre
Alexandrie, pour débarquer ailleurs que dans les environs de cette
place. Cependant le général Menou affectait de croire que le visir
seul pouvait essayer quelque attaque; que les Anglais, prévoyant le
partage de l'empire ottoman, voulaient se _faire leur part_; qu'ils
se contenteraient de l'Archipel; et, pour cet effet, avaient
commencé à s'établir à Rhodes; mais qu'ils ne viendraient jamais
attaquer l'Égypte: il plaisantait même, dans sa société, des
inquiétudes de ceux qui voulaient l'éclairer sur les véritables
desseins des Anglais. Il fit quelques dispositions incomplètes pour
réunir les troupes. Une partie de la 21e légère, qui occupait la
Haute-Égypte, eut ordre de se rassembler à Benisouef, et de se tenir
prête à marcher au Caire. Persuadé que la côte ne pouvait pas être
menacée, il la dégarnit de troupes, et fit venir, d'Alexandrie au
Caire, cinq cents hommes d'infanterie et cent chevaux; pareil nombre
y remonta aussi de Damiette.
Les deux frégates qui entrèrent le 14 pluviôse dans le port
d'Alexandrie, avec trois cents conscrits, une compagnie d'artillerie
et des munitions, donnèrent encore plus de certitude à ces
nouvelles: le gouvernement envoyait des instructions pour la
défense de l'Égypte, et annonçait de nouveaux secours plus
considérables.
La cavalerie était bien habillée et parfaitement tenue; mais aucun
régiment n'avait assez de chevaux pour monter tous ses hommes. La
réquisition ordonnée par Kléber avait servi pour les mettre au
complet, et pour former un dépôt de remontes: elle fut suspendue, le
dépôt fut vendu sous prétexte d'économie, et il manquait à la
cavalerie, à la fin de pluviôse, environ quatre cents chevaux.
Les courses continuelles du régiment des dromadaires ruinaient un
grand nombre de ces animaux: ce corps n'avait reçu aucune remonte
depuis celles ordonnées par Kléber: son chef proposa plusieurs fois
inutilement au général Menou, de lui permettre d'y employer des
fonds qui provenaient de prises faites par le régiment.
Quelques officiers d'artillerie imaginèrent que les chevaux de ce
service seraient moins fougueux, et plus propres au trait, s'ils
étaient coupés: cette opération fut proposée au général Menou qui
l'autorisa, dans le moment même où il était menacé d'une double
attaque, et avant d'être assuré que les chevaux seraient guéris à
l'époque où l'on devrait entrer en campagne.
Mulley-Mahammed, ce fanatique qui, pendant la campagne de Syrie,
avait soulevé la province du Bahirëh et plusieurs autres cantons de
l'Égypte, en se faisant passer pour un ange envoyé du Prophète; qui
depuis était venu au Caire, lors du siége, et avait beaucoup
contribué à retarder la capitulation; qui ensuite avait été joindre
l'armée du visir, fut envoyé, au commencement de pluviôse, en
Égypte, afin d'y organiser une nouvelle révolte pour l'époque où les
armées combinées l'attaqueraient. Il fut poursuivi dans le Delta et
obligé de fuir dans la Haute-Égypte, où il ne trouva qu'une seule
tribu arabe disposée à se soulever, celle de Djehemah.
Mourâd-Bey était instruit du plan de campagne des ennemis, par les
mameloucks d'Ibrahim-Bey, avec lesquels le général Kléber l'avait
autorisé à correspondre, dans l'intention de mieux pénétrer les
desseins et les dispositions des Turcs. Kléber avait senti qu'il
valait mieux approuver ces relations et en profiter, que de
s'exposer à des communications secrètes, qu'on ne pourrait jamais
empêcher. Mourâd-Bey haïssait les Osmanlis et redoutait leur
vengeance; mais sa politique était de ménager tous les partis. Son
traité avec Kléber le liait au sort de l'armée française; c'était
d'elle qu'il pouvait espérer les plus grands avantages, dans l'état
d'épuisement où la guerre l'avait plongé, et qui lui ôtait
l'espérance de redevenir jamais maître du pays. L'estime qu'il avait
conçue pour les Français affaiblissait, peut-être même effaçait en
partie l'impression des maux qu'ils lui avaient fait éprouver. Ce
qui paraît certain, c'est que, soit par attachement, soit par
politique, il avertit exactement le général Menou des projets des
ennemis, de leurs forces, et même de leurs plans d'opérations.
Le grand-visir, instruit de l'ascendant que le parti opposé aux
Anglais commençait à reprendre à Constantinople, aurait préféré des
négociations aux chances que le sort des armes pouvait lui faire
courir; mais toute correspondance avait été rompue. Il fit proposer
à Mourâd-Bey, par Ibrahim, de s'offrir en qualité de médiateur.
C'était l'époque où Mourâd-Bey devait envoyer au Caire le tribut de
ses provinces. Il donna cette commission à Osman-Bey-Bardisi, et le
chargea en même temps de faire connaître au général Menou le plan de
campagne des ennemis et les propositions du grand-visir. Ce bey
arriva au Caire le 18 pluviôse, et eut audience le 19. Après avoir
fait des protestations d'attachement, et s'être plaint de la
mauvaise récolte qui ne permettait pas de compléter le tribut en
grains, il donna des renseignemens sur les projets des ennemis qui
devaient agir très incessamment contre l'Égypte. L'armée anglaise,
d'après son rapport, devait être de dix-huit mille hommes; elle
devait opérer son débarquement avec le capitan-pacha, tandis que le
grand-visir traverserait le désert, et qu'une flotte anglaise,
partie de l'Inde, arriverait à Souez avec un corps de troupes. Il
exhiba les lettres qu'Ibrahim-Pacha écrivait à Mourâd de la part du
grand-visir. Ce dernier le chargeait de représenter au général
Menou, que l'armée française pourrait difficilement résister à
l'attaque de trois armées combinées; que ses victoires même lui
causeraient des pertes impossibles à réparer, et qu'elle finirait
par succomber à de nouveaux efforts; il insistait sur l'inconstance
de la fortune, qui pourrait bien ne pas la favoriser, et l'invitait
à lui faire savoir s'il serait possible de renouer quelques
négociations. Mourâd-Bey priait le général Menou de ne pas oublier
ses intérêts s'il se déterminait à traiter, mais lui offrait, dans
le cas contraire, d'envoyer les secours fixés par le traité
d'alliance, et de le seconder de tous ses moyens.
Le général Menou aurait pu se borner à montrer de la fermeté,
beaucoup de confiance dans ses ressources pour défendre l'Égypte,
ainsi que dans la valeur des troupes, et accepter les secours de
Mourâd-Bey, en lui faisant entendre que c'était plutôt par estime
que par besoin. Il pouvait profiter des avances du grand-visir pour
exciter des divisions entre les Anglais et lui, entraver les
opérations de leur armée, et concourir au succès des négociations
entamées à Constantinople. Mais il reçut fort mal Osman-Bey, affecta
de ne pas croire à la possibilité de l'exécution d'un tel plan de
campagne, s'emporta contre les observations sur l'inconstance de la
fortune, et répondit qu'il n'avait besoin ni des secours ni de la
médiation de personne; que Mourâd-Bey ferait mieux de rester
tranquille dans les provinces qu'on lui avait accordées, et de ne
pas correspondre avec la Syrie. Osman lui représenta que Mourâd-Bey
avait entretenu des intelligences avec l'armée du grand-visir,
d'après l'invitation même du général Kléber, et pour l'instruire des
projets de l'ennemi commun; le général Menou reprit qu'il ne se
réglait pas sur la conduite de Kléber, et qu'il ne voulait pas,
comme lui, vendre l'Égypte; que ces correspondances de Mourâd-Bey
lui déplaisaient, qu'il lui soupçonnait de mauvais desseins, et ne
le voyait pas sans inquiétude accueillir et armer les mameloucks qui
venaient de la Syrie pour le joindre. Osman-Bey répondit que Mourâd
avait toujours été autorisé à appeler près de lui ceux de sa maison,
ainsi que ceux dont les beys étaient morts, afin de diminuer
d'autant l'armée du visir.
Il lui parla ensuite d'un autre objet de sa mission; c'était
d'annoncer au général Menou que Mahammed-Bey Elfy étant venu se
livrer de lui-même à Mourâd-Bey, se jeter à ses pieds et solliciter
son pardon, il n'avait pu le lui refuser; mais que cependant il
l'avait relégué dans un village avec ses mameloucks, jusqu'au moment
où il aurait obtenu du chef des Français une égale clémence. Le
général Menou blâma fort durement Mourâd-Bey de ce qu'il ne lui
avait pas livré ce bey pieds et poings liés.
Osman demanda la permission de remettre des lettres que Mourâd-Bey
l'avait chargé de porter aux principaux officiers-généraux, en même
temps qu'il leur ferait visite, pour les assurer de son attachement
à l'armée française. Le général Menou lui répondit avec humeur que
Mourâd-Bey ne devait correspondre qu'avec lui, général en chef et
représentant du gouvernement français; qu'il pouvait faire ses
visites, mais qu'il ne devait remettre aucune lettre.