Les dépêches parties le 12 brumaire, arrivèrent à Paris à la fin de

frimaire. On y lut avec satisfaction l'état florissant de l'armée.

Le général Menou, s'attribuant toutes les améliorations de Kléber,

se vantait de l'avoir mise dans cette situation brillante; puis on y

voyait tant d'opérations administratives, il y répétait si souvent

que son _gouvernement était béni par les habitans_, qu'il était

naturel qu'on le crût sur parole, personne n'étant là pour démentir

ses assertions. Les tableaux fastueux qu'il présentait de l'état de

l'armée, des ressources considérables qu'il lui avait assurées, et

de ses espérances pour l'avenir, devaient séduire ceux même qui

connaissaient l'Égypte. Les inconvéniens de ses innovations ne

pouvaient être aperçus que sur les lieux; l'éloignement en couvrait

l'incohérence. Le bruit qu'il existait en Égypte un parti

anti-coloniste, composé de tous ceux qui avaient eu la confiance de

Kléber, se répandit en France avec une nouvelle affectation, après

l'arrivée de ces dépêches. Des articles insérés dans quelques

gazettes, sous des rubriques étrangères, parurent comme pour faire

accréditer cette invention par les ennemis. Le général Menou avait

eu la précaution de rendre suspects ceux qui auraient pu le

démasquer en arrivant en France..... Comment la vérité serait-elle

parvenue au gouvernement? La nouvelle de mécontentemens et de

divisions dans l'armée ne devait-elle pas lui paraître une suite de

ces partis imaginaires. Instruit indirectement du peu d'accord qui

régnait entre les généraux, sans en bien connaître les motifs, il

devait craindre d'augmenter les dissensions, s'il le faisait

remplacer par l'un d'eux, et devait espérer que l'approche des

ennemis ferait tout oublier. Le général Menou avait érigé l'Égypte

en colonie, et s'engageait à la défendre; le gouvernement ne pouvant

démentir cette dénomination impolitique et prématurée, il ne lui

restait qu'à en profiter, pour faire connaître les avantages de ce

pays et exciter en France un enthousiasme qui facilitât les moyens

d'y faire passer des secours.

On savait à Paris les préparatifs que les Anglais et les Turcs

faisaient contre l'Égypte. Des éloges publics, des promesses de

récompenses nationales, une perspective de gloire et d'honneurs,

devaient porter l'armée à se surpasser dans les combats qu'elle

aurait à soutenir. Les louanges pouvaient engager un général sans

expérience à redoubler d'efforts pour les mériter: elles lui furent

prodiguées d'avance; et ce stimulant, si puissant sur une âme noble,

ne fit qu'augmenter sa morgue. Il n'aperçut dans ces éloges que les

moyens d'accroître son ascendant sur l'esprit de l'armée; et,

quoiqu'il n'osât attaquer directement les généraux dont il craignait

l'influence, il crut les circonstances favorables pour les perdre

dans l'opinion; il espéra les dégoûter de servir sous ses ordres, et

les engager à quitter l'Égypte, avant qu'ils eussent eu le temps

d'éclairer le gouvernement.... Tous les individus de l'armée

connurent alors que les seuls moyens d'obtenir ce qu'on désirait du

général Menou, était de ne point voir les autres généraux, de

déclamer contre eux. Ceux-ci, ne voulant point s'exposer à languir

dans son antichambre, et même à être renvoyés sans audience,

s'abstinrent d'aller chez lui. Ayant plusieurs fois éprouvé qu'on ne

pouvait pas compter sur ses réponses verbales, ils préférèrent aussi

de correspondre par écrit. Ils supportaient ses tracasseries et les

méprisaient; mais ils durent plusieurs fois lui rappeler les

principes de la hiérarchie militaire, et que ses correspondances

avec les subalternes détruisaient la discipline.

Il était intéressant, pour le général Menou, que les Égyptiens

parussent satisfaits de son administration: ce peuple est habitué à

flatter tous les caprices des hommes puissans; les membres du divan

adressèrent au premier consul une lettre telle que le général Menou

la désirait. Il voulut ensuite faire écrire des adresses en sa

faveur, par les différens corps de l'armée, mais il ne put y

réussir.

Les hommes placés par un concours de circonstances sur un théâtre

trop vaste pour l'étendue de leurs moyens, cherchant à masquer leur

faiblesse, identifient leur cause à un intérêt plus général.

Étrangers à l'art de gouverner, bien loin de se l'avouer à

eux-mêmes, ils tâchent encore de séduire le vulgaire par des

tableaux fastueux et l'annonce de grands résultats. Cette tactique

fut de tout temps employée par ces charlatans politiques dont la

révolution a vu naître et s'anéantir un si grand nombre: douter de

l'infaillibilité de Robespierre, c'était conspirer contre la France;

il ne présentait jamais ses intérêts que comme ceux de la

République. Quiconque blâme la conduite de ces hommes ou ne partage

pas leurs opinions, est désigné comme factieux, comme un ennemi de

l'État; mais leur masque une fois arraché, l'édifice éphémère d'une

gloire usurpée s'écroule; et leur chute est d'autant plus honteuse

qu'ils s'étaient plus élevés.

À la fin de nivôse, le général Menou reçut un numéro de la _Gazette

de France_ du 5 vendémiaire an IX, où se trouvait une lettre, datée

de la Syrie, conçue de manière à faire croire qu'elle avait été

écrite par un officier anglais. Il y était désigné comme le plus

propre à défendre l'Égypte; on s'y étendait sur l'impossibilité de

reprendre ce pays aux Français, autrement qu'en y faisant naître une

insurrection, pour le remplacer par un général du prétendu parti

anti-coloniste. Il lut cette gazette le 1er pluviôse à plusieurs

personnes qui se trouvaient chez lui; la plupart de ceux qui

l'entendirent en furent révoltés.[25]

[Note 25: Quelques jours après, il prétexta une visite des

casernes, afin de paraître en public avec les généraux de division;

et il profita de ce qu'ils le traitaient, devant les troupes, avec

le respect dû à son grade, pour faire circuler le bruit que ces

généraux étaient convenus qu'ils avaient eu le dessein de lui ôter

le commandement de l'armée, et lui en avaient demandé pardon. Il

transformait ainsi en une bassesse ce qui n'était qu'un effet de la

discipline... Quel moyen de calmer les divisions, que d'intéresser

l'amour-propre des généraux à ne pas lui céder, même par des

témoignages de déférence, lorsqu'ils paraîtraient en public avec

lui!]

Les deux frégates qui arrivèrent à Alexandrie apportèrent la

nouvelle de l'attentat contre la personne du premier consul. Le

général Menou, en annonçant ce projet odieux dans l'ordre du 23

pluviôse, l'amalgama avec ce qui lui était personnel, et inséra, à

la suite de cette nouvelle, l'article de la _Gazette de France_ dont

nous venons de parler. Cet ordre du jour excita l'indignation: elle

était naturelle contre les auteurs d'un crime atroce, mais elle fut

aussi générale contre l'auteur de l'ordre du jour. Quoique les

généraux de division Reynier, Damas, Lanusse et Belliard n'y fussent

pas nommés, ils étaient évidemment attaqués. Le silence qu'ils

avaient gardé jusqu'alors devait cesser, l'injure était publique;

cependant ils se bornèrent à lui écrire des lettres très fortes; ils

lui demandèrent une dénégation formelle de ses inculpations

indirectes, en lui rappelant la modération avec laquelle ils avaient

supporté tous ses procédés antérieurs; ils le menacèrent d'une

grande publicité s'il ne réparait cette offense. Ces lettres lui

furent envoyées le 25 pluviôse; il répondit par une circulaire en

termes vagues, qu'il n'avait pas eu l'intention de les désigner. Ces

généraux, craignant d'exciter des troubles dans l'armée, se

contentèrent de cette réponse. Cet ordre du jour était également

inconvenant et impolitique; car si un parti anti-coloniste avait

réellement existé, n'était-ce pas lui donner de la consistance, le

favoriser même, que de le désigner publiquement? c'était encore

augmenter les divisions au moment où la campagne allait s'ouvrir.

CHAPITRE II.

ÉVÉNEMENS MILITAIRES ET POLITIQUES JUSQU'À L'ENTRÉE DE LA CAMPAGNE.

Un parti de trois cents cavaliers turcs et mameloucks vint, le 12

brumaire, à Katiëh, pour protéger des caravanes de grains et de riz;

ces denrées, transportées furtivement par le lac Menzalëh, étaient

ensuite chargées sur des chameaux, et conduites en Syrie par des

Arabes, auxquels leur vente procurait un immense bénéfice. Le but de

ce détachement était aussi de donner une chasse aux Arabes réfugiés

de la Syrie qui gênaient ces caravanes. Ces tribus fuyaient de

l'Ouady avec leurs bestiaux, lorsque le général Reynier, qui allait

inspecter la garnison et les ouvrages de Salêhiëh, les rencontra. Il

demanda un détachement de dromadaires qui se porta sur Katiëh;

l'ennemi avait déjà disparu. Ce mouvement fit soupçonner, avant

qu'on en connût le véritable motif, que les Osmanlis voulaient

essayer quelques tentatives, quoique leur armée fût bien

désorganisée, et que l'inondation empêchât d'agir dans l'intérieur

de l'Égypte; on se mit en mesure pour se défendre et pour aller même

les attaquer à Katiëh, s'ils voulaient s'y établir.

Une reconnaissance de quarante mameloucks vint encore à Katiëh, le 7

frimaire: elle en repartit aussitôt. Les dromadaires y firent une

nouvelle course, et poussèrent dans le désert jusques auprès

d'El-A'rych.

Le grand-visir était resté à Jaffa depuis sa retraite d'Héliopolis;

son armée était de mille à douze cents hommes, tant infanterie que

cavalerie. Il lui arrivait quelques soldats, mais la désertion

compensait ces renforts, et la peste, qui régnait dans son armée,

contribuait à l'affaiblir. Le corps des mameloucks d'Ibrahim-Bey et

celui d'Hassan-Bey Djeddâoui, réduits à cinq cents cavaliers,

étaient campés près de lui. Quelques ouvriers anglais réparaient les

fortifications de Jaffa. À El-A'rych, la brèche avait été fermée. On

élevait sur les parapets un mur crénelé, et quatre cents janissaires

composaient la garnison. Quinze à dix-huit cents cavaliers et

fantassins albanais, campés près de là avec quelques pièces, y

formaient une espèce d'avant-garde.

Le visir, pour retenir sous leurs drapeaux les hordes indisciplinées

qui composaient son armée, annonçait chaque jour qu'il allait

marcher sur l'Égypte; mais la bataille d'Héliopolis et le siége du

Caire avaient laissé dans l'esprit des troupes et des habitans une

impression si profonde, que tous les moyens de succès moraux et

physiques lui manquaient à la fois. Cependant l'époque de sa marche

parut décidément fixée au mois de rhamadan, ensuite elle fut

reculée. Il était dépourvu de forces, de moyens, sans autorité et

sans aucune considération, en querelle avec le Djezzar, dont l'armée

était plus nombreuse, et qui avait accueilli plusieurs pachas de son

armée. La seule plaine de la Palestine lui restait. C'était là que

se bornaient ses ressources, encore les habitans avaient-ils envoyé

dans les montagnes une partie de leurs bestiaux; le reste du pays ne

lui fournissait rien. Ses ordres aux habitans des montagnes étaient

méconnus; les détachemens qu'il envoyait contre eux étaient

repoussés à main armée; on devait revenir plusieurs fois à la

charge, avec de nouvelles troupes, pour parvenir à soumettre un

canton. Plusieurs, au lieu de lui obéir, abandonnaient leurs

villages, et fuyaient avec leurs bestiaux dans les montagnes du

Karak, à l'est de la mer Morte ou dans le désert de l'Hauran.

Quelquefois, lorsqu'il parvenait à s'emparer des cheiks par

trahison, la soumission du canton était le fruit de cette surprise.

La province qui lui résista le plus long-temps fut celle des

Naplousains, qui étaient soutenus par Djezzar-Pacha; les chefs de

l'armée du visir, envoyés successivement contre eux, furent tous

battus aux défilés de leurs montagnes: cependant la paix se fit;

mais ils fournirent peu de chose. La faiblesse de l'empire ottoman

est telle, que le premier fonctionnaire de l'État se trouvait

entouré de provinces rebelles, et réduit, pour toute ressource, à la

plaine presque inculte de la Palestine.

Le pacha de Damas devait envoyer un corps de troupes destinées à

augmenter l'armée du visir; mais la jalousie de ce pacha, et la

répugnance des habitans à combattre les Français, empêchèrent sa

formation. Des renforts devaient aussi arriver de l'intérieur de

l'Asie, et se réunir à Alep; mais un corps de dix mille hommes déjà

envoyé par Bathal-Pacha, fut appelé de cette ville, pour l'opposer,

dans les provinces d'Europe, à Passawan-Oglou. Quelques troupes

qu'on envoya, à diverses reprises, par mer, se dispersèrent aussitôt

après leur débarquement.

Comme il ne recevait que fort peu d'argent de Constantinople, le

visir voulut (en frimaire) augmenter le taux des monnaies pour

pouvoir payer ses troupes; mais elles se révoltèrent, et ce n'est

qu'avec beaucoup de peine qu'il parvint à les calmer, et à les

retenir près de lui.

À la fin de la campagne du général Bonaparte en Syrie, on avait

détruit les récoltes dans la plaine de la Palestine; l'armée du

visir avait ensuite achevé de la dévaster. La plus grande disette

régnait dans ce pays, qui tire ordinairement de l'Égypte des grains,

du riz et d'autres denrées, et qui n'en recevait plus que rarement

par contrebande. Le vizir était contraint de faire venir d'Europe

les subsistances de son armée. Ces ressources étaient mal

administrées; beaucoup de soldats en faisaient le commerce ou

vivaient de brigandages. Dans l'impossibilité d'agir seul, il avait

demandé des secours aux Anglais, qui l'excitaient toujours à

marcher, et ne cherchaient qu'un prétexte pour envoyer sur l'Égypte

des forces capables d'exécuter leurs projets. Déjà le général

Killer, avec des officiers et des canonniers, instruisait ses

troupes. Il comptait sur un corps auxiliaire de cinq à six mille

hommes, et fut très surpris de l'arrivée de seize mille hommes,

disposés à agir comme partie principale. Les succès de ces alliés

lui parurent aussi redoutables que ceux des Français; car, quel que

fût le résultat de cette lutte, les points les plus importans

devaient rester au parti victorieux et non aux Turcs.

Une partie de cette armée parut devant Jaffa au commencement de

nivôse; mais la crainte de la peste, qui faisait de grands ravages

dans l'armée du visir, l'empêcha de débarquer; elle alla terminer

ses préparatifs à Rhodes et dans le golfe de Macri.

Vers la fin de frimaire, un capidji-bachi apporta de Constantinople,

au grand-visir, le plan de campagne et l'ordre d'agir de concert

avec les généraux anglais; des courriers à dromadaire furent

expédiés en Arabie, pour porter des dépêches à la flotte qui devait

arriver par la mer Rouge.

Les dépositions des espions qu'on entretenait en Syrie; celles des

bâtimens grecs à leur arrivée, etc., firent connaître, dès le 10

nivôse, ces dispositions hostiles. Tout portait à croire que les

Anglais préparaient un grand effort contre l'Égypte. Ils ne

pouvaient employer autre part, avec quelque espérance de succès,

cette armée embarquée depuis si long-temps, et ils avaient trop

d'intérêt à profiter du secours de leur marine et à prendre

Alexandrie, pour débarquer ailleurs que dans les environs de cette

place. Cependant le général Menou affectait de croire que le visir

seul pouvait essayer quelque attaque; que les Anglais, prévoyant le

partage de l'empire ottoman, voulaient se _faire leur part_; qu'ils

se contenteraient de l'Archipel; et, pour cet effet, avaient

commencé à s'établir à Rhodes; mais qu'ils ne viendraient jamais

attaquer l'Égypte: il plaisantait même, dans sa société, des

inquiétudes de ceux qui voulaient l'éclairer sur les véritables

desseins des Anglais. Il fit quelques dispositions incomplètes pour

réunir les troupes. Une partie de la 21e légère, qui occupait la

Haute-Égypte, eut ordre de se rassembler à Benisouef, et de se tenir

prête à marcher au Caire. Persuadé que la côte ne pouvait pas être

menacée, il la dégarnit de troupes, et fit venir, d'Alexandrie au

Caire, cinq cents hommes d'infanterie et cent chevaux; pareil nombre

y remonta aussi de Damiette.

Les deux frégates qui entrèrent le 14 pluviôse dans le port

d'Alexandrie, avec trois cents conscrits, une compagnie d'artillerie

et des munitions, donnèrent encore plus de certitude à ces

nouvelles: le gouvernement envoyait des instructions pour la

défense de l'Égypte, et annonçait de nouveaux secours plus

considérables.

La cavalerie était bien habillée et parfaitement tenue; mais aucun

régiment n'avait assez de chevaux pour monter tous ses hommes. La

réquisition ordonnée par Kléber avait servi pour les mettre au

complet, et pour former un dépôt de remontes: elle fut suspendue, le

dépôt fut vendu sous prétexte d'économie, et il manquait à la

cavalerie, à la fin de pluviôse, environ quatre cents chevaux.

Les courses continuelles du régiment des dromadaires ruinaient un

grand nombre de ces animaux: ce corps n'avait reçu aucune remonte

depuis celles ordonnées par Kléber: son chef proposa plusieurs fois

inutilement au général Menou, de lui permettre d'y employer des

fonds qui provenaient de prises faites par le régiment.

Quelques officiers d'artillerie imaginèrent que les chevaux de ce

service seraient moins fougueux, et plus propres au trait, s'ils

étaient coupés: cette opération fut proposée au général Menou qui

l'autorisa, dans le moment même où il était menacé d'une double

attaque, et avant d'être assuré que les chevaux seraient guéris à

l'époque où l'on devrait entrer en campagne.

Mulley-Mahammed, ce fanatique qui, pendant la campagne de Syrie,

avait soulevé la province du Bahirëh et plusieurs autres cantons de

l'Égypte, en se faisant passer pour un ange envoyé du Prophète; qui

depuis était venu au Caire, lors du siége, et avait beaucoup

contribué à retarder la capitulation; qui ensuite avait été joindre

l'armée du visir, fut envoyé, au commencement de pluviôse, en

Égypte, afin d'y organiser une nouvelle révolte pour l'époque où les

armées combinées l'attaqueraient. Il fut poursuivi dans le Delta et

obligé de fuir dans la Haute-Égypte, où il ne trouva qu'une seule

tribu arabe disposée à se soulever, celle de Djehemah.

Mourâd-Bey était instruit du plan de campagne des ennemis, par les

mameloucks d'Ibrahim-Bey, avec lesquels le général Kléber l'avait

autorisé à correspondre, dans l'intention de mieux pénétrer les

desseins et les dispositions des Turcs. Kléber avait senti qu'il

valait mieux approuver ces relations et en profiter, que de

s'exposer à des communications secrètes, qu'on ne pourrait jamais

empêcher. Mourâd-Bey haïssait les Osmanlis et redoutait leur

vengeance; mais sa politique était de ménager tous les partis. Son

traité avec Kléber le liait au sort de l'armée française; c'était

d'elle qu'il pouvait espérer les plus grands avantages, dans l'état

d'épuisement où la guerre l'avait plongé, et qui lui ôtait

l'espérance de redevenir jamais maître du pays. L'estime qu'il avait

conçue pour les Français affaiblissait, peut-être même effaçait en

partie l'impression des maux qu'ils lui avaient fait éprouver. Ce

qui paraît certain, c'est que, soit par attachement, soit par

politique, il avertit exactement le général Menou des projets des

ennemis, de leurs forces, et même de leurs plans d'opérations.

Le grand-visir, instruit de l'ascendant que le parti opposé aux

Anglais commençait à reprendre à Constantinople, aurait préféré des

négociations aux chances que le sort des armes pouvait lui faire

courir; mais toute correspondance avait été rompue. Il fit proposer

à Mourâd-Bey, par Ibrahim, de s'offrir en qualité de médiateur.

C'était l'époque où Mourâd-Bey devait envoyer au Caire le tribut de

ses provinces. Il donna cette commission à Osman-Bey-Bardisi, et le

chargea en même temps de faire connaître au général Menou le plan de

campagne des ennemis et les propositions du grand-visir. Ce bey

arriva au Caire le 18 pluviôse, et eut audience le 19. Après avoir

fait des protestations d'attachement, et s'être plaint de la

mauvaise récolte qui ne permettait pas de compléter le tribut en

grains, il donna des renseignemens sur les projets des ennemis qui

devaient agir très incessamment contre l'Égypte. L'armée anglaise,

d'après son rapport, devait être de dix-huit mille hommes; elle

devait opérer son débarquement avec le capitan-pacha, tandis que le

grand-visir traverserait le désert, et qu'une flotte anglaise,

partie de l'Inde, arriverait à Souez avec un corps de troupes. Il

exhiba les lettres qu'Ibrahim-Pacha écrivait à Mourâd de la part du

grand-visir. Ce dernier le chargeait de représenter au général

Menou, que l'armée française pourrait difficilement résister à

l'attaque de trois armées combinées; que ses victoires même lui

causeraient des pertes impossibles à réparer, et qu'elle finirait

par succomber à de nouveaux efforts; il insistait sur l'inconstance

de la fortune, qui pourrait bien ne pas la favoriser, et l'invitait

à lui faire savoir s'il serait possible de renouer quelques

négociations. Mourâd-Bey priait le général Menou de ne pas oublier

ses intérêts s'il se déterminait à traiter, mais lui offrait, dans

le cas contraire, d'envoyer les secours fixés par le traité

d'alliance, et de le seconder de tous ses moyens.

Le général Menou aurait pu se borner à montrer de la fermeté,

beaucoup de confiance dans ses ressources pour défendre l'Égypte,

ainsi que dans la valeur des troupes, et accepter les secours de

Mourâd-Bey, en lui faisant entendre que c'était plutôt par estime

que par besoin. Il pouvait profiter des avances du grand-visir pour

exciter des divisions entre les Anglais et lui, entraver les

opérations de leur armée, et concourir au succès des négociations

entamées à Constantinople. Mais il reçut fort mal Osman-Bey, affecta

de ne pas croire à la possibilité de l'exécution d'un tel plan de

campagne, s'emporta contre les observations sur l'inconstance de la

fortune, et répondit qu'il n'avait besoin ni des secours ni de la

médiation de personne; que Mourâd-Bey ferait mieux de rester

tranquille dans les provinces qu'on lui avait accordées, et de ne

pas correspondre avec la Syrie. Osman lui représenta que Mourâd-Bey

avait entretenu des intelligences avec l'armée du grand-visir,

d'après l'invitation même du général Kléber, et pour l'instruire des

projets de l'ennemi commun; le général Menou reprit qu'il ne se

réglait pas sur la conduite de Kléber, et qu'il ne voulait pas,

comme lui, vendre l'Égypte; que ces correspondances de Mourâd-Bey

lui déplaisaient, qu'il lui soupçonnait de mauvais desseins, et ne

le voyait pas sans inquiétude accueillir et armer les mameloucks qui

venaient de la Syrie pour le joindre. Osman-Bey répondit que Mourâd

avait toujours été autorisé à appeler près de lui ceux de sa maison,

ainsi que ceux dont les beys étaient morts, afin de diminuer

d'autant l'armée du visir.

Il lui parla ensuite d'un autre objet de sa mission; c'était

d'annoncer au général Menou que Mahammed-Bey Elfy étant venu se

livrer de lui-même à Mourâd-Bey, se jeter à ses pieds et solliciter

son pardon, il n'avait pu le lui refuser; mais que cependant il

l'avait relégué dans un village avec ses mameloucks, jusqu'au moment

où il aurait obtenu du chef des Français une égale clémence. Le

général Menou blâma fort durement Mourâd-Bey de ce qu'il ne lui

avait pas livré ce bey pieds et poings liés.

Osman demanda la permission de remettre des lettres que Mourâd-Bey

l'avait chargé de porter aux principaux officiers-généraux, en même

temps qu'il leur ferait visite, pour les assurer de son attachement

à l'armée française. Le général Menou lui répondit avec humeur que

Mourâd-Bey ne devait correspondre qu'avec lui, général en chef et

représentant du gouvernement français; qu'il pouvait faire ses

visites, mais qu'il ne devait remettre aucune lettre.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 9 / 26 段