Tandis que le général Menou affectait de s'occuper exclusivement des

besoins et de la subsistance du soldat, et qu'il entrait dans les

détails les plus minutieux, il négligeait la formation des grands

approvisionnemens. Il fit cesser, comme dispendieuse, la fabrication

du biscuit; il était cependant indispensable en Égypte, attendu le

petit nombre de fours, restreints aux seuls établissemens des

Français, et afin d'en mettre en réserve à Alexandrie une quantité

suffisante, pour fournir, soit à l'armée, si elle devait s'y porter

en masse, soit aux vaisseaux qui apporteraient des secours. Persuadé

que l'Égypte était à l'abri de toute attaque étrangère, il négligea,

par économie, les magasins de siége; l'ordonnateur en chef Daure lui

fit inutilement des représentations pour obtenir les moyens de

former, dans toutes les places, des approvisionnemens considérables.

Kléber les avait ordonnés, mais il périt avant l'époque où ils

devaient être effectués: il voulait qu'il y eût à Alexandrie des

vivres pour toute l'armée, pendant un an. Le général Menou permit

seulement d'en réunir la quantité nécessaire pour nourrir deux mois

l'armée, et un an la garnison.

Lorsque le général Menou connut la création des inspecteurs aux

revues, il annonça à Daure qu'il voulait organiser les inspecteurs

et les commissaires des guerres, conformément à l'arrêté des

Consuls; il lui vanta l'importance des fonctions d'_inspecteur en

chef_, et après quelques flagorneries, lui offrit cette place, en

lui proposant de céder celle d'ordonnateur en chef à un autre, qu'il

mettrait au fait des affaires. Daure ne soupçonnant pas la duplicité

de cette offre, accepta; et quelques jours après parut l'ordre du 30

vendémiaire, où il se vit avec surprise porté comme simple

_inspecteur aux revues_. Il réclama du général Menou l'exécution de

sa promesse, ou la conservation de la place qu'il occupait; il lui

représenta qu'il ne pouvait la quitter pour une place égale ou

inférieure, sans donner lieu à des soupçons sur la pureté de sa

conduite, et que, si l'on pouvait former quelque accusation contre

lui, pour la manière dont il avait géré, on devait le faire passer à

un conseil de guerre. Cet administrateur jouissait d'une estime

méritée sous tous les rapports, et que Bonaparte et Kléber lui

avaient accordée; on fut généralement indigné de cette injustice. Le

général Menou fut sourd à la voix publique et aux représentations

particulières. Il s'excusa sur l'augmentation de dépense

qu'entraîneraient les appointemens de la place d'inspecteur en chef;

mais ce motif ne l'avait pas retenu pour d'autres nominations. Sur

les représentations qui lui furent faites par plusieurs généraux, il

assura de n'avoir point donné sa parole; ensuite il promit de la

tenir. Daure voyant qu'il ne pourrait faire le bien en conservant la

place d'ordonnateur, accepta celle d'inspecteur en chef. Le général

Menou ne songea plus dès-lors à organiser ce corps.

CHAPITRE IX.

MURMURES DE L'ARMÉE CONTRE LE GÉNÉRAL MENOU.--LES GÉNÉRAUX DE

DIVISION LUI FONT DES REPRÉSENTATIONS.--SA CONFIRMATION.

Les innovations du général Menou, sa conduite envers plusieurs

personnes, ses déclamations triviales, les leçons de morale et de

probité, si souvent répétées dans ses nombreux ordres du jour, et

qu'il semblait adresser à une armée démoralisée et sans honneur,

excitaient un murmure presque général.

Les habitans, effrayés de tant d'innovations, se plaignaient de ce

qu'un général musulman[23] _dont ils auraient dû beaucoup espérer,

les forçait à regretter un général chrétien_. Ils étaient habitués,

sous le gouvernement des Turcs et des mameloucks, à souffrir tous

leurs caprices; ils auraient de même souffert ceux du général Menou,

si les deux généraux qui l'avaient précédé, ne leur avaient pas fait

connaître la douceur des lois européennes.

[Note 23: Ces plaintes ont été faites dans ces termes par des

principaux habitans du pays, et notamment par El-Mohdi, l'un des

premiers cheiks du Caire.]

La conduite du général Menou ouvrait un vaste champ aux réflexions,

et les questions suivantes se présentaient naturellement aux

individus de l'armée, même les moins observateurs.

Quel but peut avoir un général qui, n'exerçant sa place que par

_intérim_, bouleverse toute l'administration du pays pour y

substituer des innovations évidemment contraires aux intérêts de

l'armée, contraires aux vrais principes de l'administration du pays,

aux usages invétérés des habitans, et aux moyens de civilisation?

Pourquoi débuter par des expériences d'un succès incertain, à une

époque où les besoins de l'armée exigent des ressources promptes et

assurées?

Pourquoi, dans toutes les occasions, proclamer l'Égypte colonie,

avant d'en avoir reçu l'ordre du gouvernement? Pourquoi contredire

ce que Bonaparte et Kléber avaient toujours dit aux Turcs, que

l'Égypte serait gardée en dépôt jusqu'à la paix? N'est-il pas

démontré qu'il force lui-même la Porte à redoubler d'efforts et à

réclamer les secours de toutes les puissances?

La responsabilité personnelle du chef qu'il met en avant, n'est-elle

pas illusoire? la sûreté de l'armée ne peut-elle pas être compromise

sous ce prétexte? Un homme, novateur par caractère, destructeur par

système de tout ce qu'ont fait ses prédécesseurs, cherchant à

éloigner les généraux et les administrateurs instruits,

n'expose-t-il pas l'armée à des revers inévitables? Ne l'expose-t-il

pas même à perdre une conquête précieuse, acquise au prix de son

sang et de ses travaux?.... Et à quoi servira cette responsabilité?

Quel malheur ne peut-on pas prévoir pour l'armée, si elle vient à

être attaquée sous les ordres d'un chef sans habitude de la guerre,

qui anéantit ses ressources, refuse de former des magasins, divise

les généraux, les abreuve de dégoûts et excite contre eux les

soupçons des troupes?

Tout ce qu'il a fait ne présage-t-il pas ce qu'il peut faire encore?

Les murmures ne doivent-ils pas faire craindre des troubles? la

discipline une fois violée, la sûreté de l'armée, la conservation du

pays même ne sera-t-elle pas évidemment compromise? Y a-t-il des

moyens de prévenir ces désastres?

De quelle manière, vu la presque impossibilité de correspondre avec

la France, détourner tous les maux que peut attirer sur l'armée un

homme devenu son chef par les circonstances et l'ancienneté

seulement?

Beaucoup de personnes jugeaient le général Menou incapable de

commander l'armée, et croyaient qu'il fallait engager le général

Reynier à en prendre le commandement. D'autres proposaient de lui

faire son procès. D'autres, plus modérés, pensaient que les généraux

devaient seulement se réunir pour lui faire des représentations.

Les généraux de division qui se trouvaient au Caire sentirent la

justesse de ces réflexions. Ils pensèrent que, placés par leur grade

sur la seconde ligne de l'autorité, ils devaient prévenir les

malheurs que la conduite du général Menou, ou l'insurrection des

troupes contre lui, pourrait occasionner; qu'éloignés du

gouvernement, n'ayant que des moyens lents, incertains et difficiles

de l'instruire de la vérité, ils devaient veiller au salut de

l'armée; et de tous les moyens proposés, ils choisirent le dernier,

qui leur parut avoir le moins d'inconvéniens.

La position du général Reynier devenait fort délicate; en engageant

le général Menou à prendre le commandement de l'armée, il lui avait

promis de l'aider de ses moyens et de ses conseils; ensuite il se

trouva en butte à ses intrigues, et les méprisa. Il craignait

l'influence que des partis pouvaient avoir sur les destinées de

l'armée, et quoiqu'il évitât de les exciter, la foule des mécontens

avait les yeux fixés sur lui. Il sentait qu'un autre chef devenait

nécessaire à l'armée; mais il était fort délicat de succéder au

général Menou. Le bouleversement de toute l'administration du pays,

les dissensions qu'il avait fomentées, les économies de Kléber

dissipées, tandis que les dépenses avaient augmenté, les promesses

qu'il multipliait chaque jour de tenir la solde au courant,

difficiles à réaliser; enfin, les espérances qu'il cherchait à

inspirer de son administration; toutes ces causes réunies devaient

avoir des résultats qui ne pouvaient encore être aperçus, mais dont

les effets désastreux auraient été attribués à son successeur. À ces

considérations se joignaient la probabilité de sa confirmation, le

danger d'un tel exemple pour la discipline, etc. Ces réflexions

déterminèrent le général Reynier à éviter de prendre part à toute

résolution qui tendrait à le porter au commandement; il les

communiqua aux autres généraux de division, et convint avec eux

d'empêcher le général Menou, par leurs conseils, d'achever de

diviser l'armée, et de désorganiser l'administration du pays.

Ils se disposaient à se rendre chez lui dans cette intention, le 4

brumaire, lorsqu'on annonça l'arrivée d'un officier dépêché de

Toulon. Ils retardèrent leur démarche pour savoir s'il apportait la

décision du gouvernement sur le commandement de l'armée; mais les

dépêches étaient encore adressées à Kléber. En annonçant ces

nouvelles de France à l'ordre du jour du 6 brumaire, le générai

Menou proclama qu'il existait des dissensions dans l'armée; ce

n'était pas sans doute le moyen de les apaiser. Cela détermina plus

fortement encore les généraux de division Reynier, Damas, Lanusse,

Belliard et Verdier, à la démarche qu'ils se proposaient de faire;

et le même jour ils se rendirent chez lui. Le général Menou fut fort

troublé de cette visite; ces généraux lui dirent qu'ayant

constamment vécu aux armées, ils y avaient vu régner l'union et la

bonne intelligence, parce que les intrigues y étaient inconnues; que

l'armée d'Orient avait joui de la plus grande tranquillité sous

Bonaparte et sous Kléber; qu'ils voyaient avec peine des germes de

division s'élever, et qu'en recherchant leur cause, ils la

trouvaient dans sa conduite, depuis qu'il avait pris le

commandement; que le meilleur moyen de rétablir l'harmonie serait de

revenir sur quelques mesures contraires à l'intérêt général, de se

régler à l'avenir sur les lois de la République et sur les principes

de la hiérarchie militaire, et surtout de mettre fin à toutes les

intrigues. Ils s'appesantirent sur les inconvéniens des innovations

en général, sur ceux d'une partie de ses arrêtés, tels que

l'organisation du droit des cheiks et de celui sur les successions.

Ils lui firent sentir qu'il ne pouvait, dans aucun cas, se mettre

au-dessus des lois françaises; que s'il représentait le gouvernement

par rapport à l'administration de l'Égypte, il n'était pour l'armée

que général en chef, et qu'il avait en cette qualité une assez

grande latitude pour faire le bien; que si l'Égypte était déclarée

colonie, le gouvernement déterminerait son administration, et que ce

devait être un motif pour lui de ne pas se hâter de tout innover.

Ils ajoutèrent qu'il était imprudent de proclamer publiquement

l'Égypte colonie, avant que le gouvernement se fût prononcé. Ils lui

citèrent la politique de Bonaparte et de Kléber sur cet objet, et

cherchèrent à lui faire sentir quelle inquiétude inspirerait aux

Turcs cette dénomination. Ils l'invitèrent à suivre, dans sa

conduite, l'exemple des généraux ses prédécesseurs, qui avaient

toujours été réservés sur les innovations, afin de ne pas effrayer

les habitans par des changemens trop précipités; à rédiger ses

ordres du jour dans des termes plus convenables, et à supprimer ses

déclamations sur la morale et la probité, qui tendaient à persuader

que l'armée n'était qu'un amas de brigands, que Bonaparte et Kléber

n'avaient pas su discipliner. Ils lui demandèrent aussi de ne pas

correspondre directement avec les officiers subalternes, ce qui

était contraire à la hiérarchie militaire. Ils l'invitèrent à ne

faire, à l'avenir, que les nominations accordées aux généraux en

chef, sur le champ de bataille, et pour les remplacemens

nécessaires. Les généraux de division lui observèrent encore que

pour le bien du service, et pour ne pas refroidir le zèle des

individus chargés de fonctions publiques, il devait s'astreindre à

la règle de ne destituer personne d'un emploi confié par le

gouvernement, sans le faire juger par un conseil de guerre.

On lui parla de la souscription pour un monument à élever à Kléber,

ainsi que de l'étonnement qu'avait dû produire son refus d'y

souscrire, et même de l'annoncer à l'ordre du jour, en même temps

que celle pour Desaix. Il donna d'abord sa _parole d'honneur_ qu'on

ne lui en avait jamais parlé; mais on lui cita des témoins de son

refus, et promit d'en ordonner l'insertion. Il convint du

renchérissement des denrées, occasionné par ses nouveaux droits

d'octroi, et promit de mettre les troupes en état de se procurer des

vivres avec leur indemnité. On évita de parler d'objets personnels.

La discussion s'anima un peu sur quelques articles; le général

Menou, embarrassé, ne fit que des réponses vagues; il finit par

demander un jour de réflexion, annonçant une réponse par écrit. Il

ne l'envoya pas; mais le lendemain, il dit à l'un des généraux qu'il

avait trouvé leurs représentations fondées; qu'il désirait cependant

ne revenir que successivement sur ses mesures, pour ne pas montrer

trop d'instabilité. Le 10, il y eut une nouvelle entrevue avant la

cérémonie funèbre pour Desaix. Il convint encore de la nécessité des

changemens demandés, et dit qu'il avait déjà donné au payeur l'ordre

de ne pas percevoir dans l'armée les droits sur les successions,

ajoutant qu'il en ferait insérer l'annonce à l'ordre du jour; il

promit de nouveau de se conformer en tout aux demandes qui lui

avaient été faites.

Les troupes furent réunies le 10 brumaire pour rendre un hommage

funèbre à Desaix; la cérémonie fut silencieuse. Cette perte était

vivement sentie; mais il aurait fallu un chef militaire pour offrir

dignement à l'un de nos plus estimables guerriers, l'expression des

regrets de cette brave armée...... Le lieu redoublait le sentiment

de la double perte qu'elle avait faite le même jour; c'était à la

vue d'Héliopolis, de ce champ de bataille où Kléber avait reconquis

l'Égypte, qu'était placé le cénotaphe. Il eût été naturel de jeter

aussi quelques fleurs sur sa tombe..... Mais la haine du général

Menou avait commandé le silence. Les généraux se turent pour ne pas

aigrir les esprits déjà très exaspérés.

Vers cette époque, le général Menou fit proposer aux généraux Damas,

Lanusse et Verdier, leurs passe-ports pour la France; mais zélés

pour la conservation de l'Égypte, voyant l'armée en de débiles

mains, ils espéraient lui être encore utiles; ils refusèrent.

Le général Menou n'avait rien adressé au gouvernement depuis le

départ de l'_Osiris_, qui avait porté la nouvelle de la mort de

Kléber; mais enfin, la crainte qu'il ne fût instruit du

mécontentement de l'armée, et le besoin d'en prévenir l'effet, le

déterminèrent à écrire. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour

se concilier les porteurs de ses dépêches; mais pour mieux se

prémunir contre les rapports que pourraient faire, au gouvernement,

ceux qui obtinrent la permission de partir, il ne négligea pas

d'envoyer des notes particulières contre eux, et d'annoncer que

c'étaient des personnes _au moins inutiles, pour ne pas dire plus_.

Il annonça qu'il avait beaucoup de peine à faire le bien, et à

lutter contre le prétendu parti anti-coloniste. Il multiplia à

l'infini les obstacles qu'il disait éprouver à mettre de l'ordre

dans l'administration et les finances; écrivit qu'il se faisait des

ennemis, parce qu'il attaquait les intérêts particuliers; et tâcha,

de cette manière, de prévenir en faveur de sa personne et de son

administration, en ajoutant de grandes déclamations sur son

dévoûment à la chose publique, et sur sa résolution de défendre

l'Égypte.

Le rapport du général Kléber sur la campagne d'Héliopolis, continué

après sa mort par le général Damas, fut envoyé; mais le général

Menou y supprima tout ce qui était relatif à l'état de l'armée lors

de la mort de ce général, et notamment à la formation des corps de

troupes auxiliaires. Il avança ensuite que sa situation brillante

n'était due qu'aux soins qu'il avait pris de l'administration, et

que les habitans bénissaient sa justice et ses innovations. Enfin il

trompa le gouvernement par de faux aperçus des ressources du pays et

des dépenses qu'elles devaient couvrir. Il le trompa encore en lui

parlant de fortifications, de travaux, d'encouragemens donnés aux

sciences, de voyages et de recherches scientifiques dont il n'était

nullement question en Égypte[24]. Les généraux de division, voulant

attendre l'effet de leurs représentations, n'écrivirent pas au

gouvernement par le premier bâtiment.

[Note 24: Les officiers qui arrivèrent de France furent très

surpris de ne pas trouver les canaux navigables toute l'année, ainsi

que les routes et les forts dont ils avaient vu l'énumération dans

sa correspondance imprimée; ils s'informèrent du succès des voyages

qu'il avait également annoncés. Loin d'encourager les sciences, le

général Menou a contrarié les recherches des membres de l'Institut

et de la Commission des Arts; il affectait toujours d'en parler avec

intérêt, mais il ne se déterminait à rien. Plusieurs savans et

artistes l'ont persécuté pour obtenir l'agrément de parcourir la

Haute-Égypte. Ils se désolaient de perdre leur temps au Caire,

tandis que la tranquillité dont on était assuré, au moins pendant

l'inondation, donnait les moyens de disposer des escortes

nécessaires pour beaucoup de reconnaissances intéressantes. Il n'y

eut que deux voyages qu'on parvint à lui faire approuver lorsqu'ils

furent déterminés; celui des citoyens Coutelle et Rosière au mont

Sinaï, et celui du chef de bataillon Berthe au _Gebel-Doukhan_. On

s'occupait de projets de voyage aux oasis lorsque la campagne

commença.

Les fouilles aux Pyramides ne furent ordonnées par le général Menou

que d'après les recherches que le général Reynier y avait faites,

avec quelques membres de l'Institut, et qu'il se proposait de

continuer.

Si, pendant ce temps, les recherches générales furent contrariées,

les membres de l'Institut et de la Commission des Arts ne

travaillèrent pas avec moins de zèle et de persévérance à acquérir

des connaissances sur tout ce qui était remarquable; et n'obtenant

pas les moyens de voyager, ils rédigèrent, dans leur cabinet, les

observations qu'ils avaient faites sous Bonaparte et Kléber.]

Un officier arriva de France le 12; des lettres particulières

annoncèrent au général Menou qu'il était confirmé. L'officier

porteur des dépêches donnait la nouvelle de la prise de Malte et de

la paix avec les puissances barbaresques.

Le même jour, les généraux eurent une nouvelle entrevue avec le

général Menou, qui promit encore de s'occuper des changemens qu'on

lui demandait, mais en témoignant toujours le désir de ne les faire

que successivement; il observa que déjà il avait suspendu l'arrêté

sur les successions, qu'il avait mis à l'ordre du jour un surcroît

d'indemnité pour les rations de viande des troupes, ainsi qu'une

augmentation de solde pour les lieutenans et sous-lieutenans. Cette

augmentation de solde et d'indemnité de rations grevait le trésor de

l'armée d'une dépense de six cent mille francs par an. Il aurait été

possible d'assurer le bien-être du soldat d'une manière moins

onéreuse.

SECONDE PARTIE.

DEPUIS LE MOIS DE BRUMAIRE JUSQU'AU MOIS DE VENTÔSE AN IX.

CHAPITRE PREMIER.

DE L'ESPRIT DE L'ARMÉE JUSQU'À L'ARRIVÉE DE LA FLOTTE ANGLAISE.

Un officier qui arriva au Caire le 15 brumaire, apporta au général

Menou son brevet de général en chef. Voyant, après les cérémonies

funèbres qui avaient eu lieu à Paris, qu'il ne pouvait plus se

dispenser de rendre à Kléber quelques honneurs publics, il mit enfin

à l'ordre du jour la souscription et le concours pour un monument à

sa mémoire, mais il s'opposa secrètement à son exécution.

La démarche des généraux avait en partie rempli son objet; le

général Menou était devenu beaucoup plus réservé dans ses

innovations; quelques unes de ses mesures avaient été modifiées, et

il avait promis de revenir graduellement sur les autres.

Lorsque sa confirmation fut arrivée, et qu'en temporisant il eut

laissé aux esprits le temps de se calmer, il se crut assez fort, et

tenta de noircir les généraux par des bruits qui circulèrent

sourdement. On insinua qu'ils avaient eu le dessein de l'arrêter et

de le forcer à donner sa démission, mais qu'il leur avait imposé par

sa fermeté; qu'ils avaient eu pour but de faire évacuer l'Égypte;

qu'ils étaient de connivence avec l'ennemi, à qui l'un d'eux faisait

même passer des grains; et d'autres calomnies non moins absurdes.

Ils avaient eu la délicatesse de lui promettre le secret sur l'objet

de leur démarche, et méprisèrent ces bruits, qui ne furent

accueillis que par quelques personnes. Ces officiers espérant

toujours qu'aussitôt que le gouvernement pourrait être éclairé sur

la conduite du général Menou, lui nommerait un successeur,

répugnaient à le dénoncer. Le général Reynier surtout ne pouvait

écrire contre lui, sans paraître mu par le désir d'occuper sa place,

et ces considérations auraient pu rendre ses lettres suspectes de

partialité; mais sentant que la division qui régnait entre les

généraux, et qui semblait former un parti d'opposition dont il avait

l'air d'être le chef, pourrait avoir des suites funestes pour

l'armée, il écrivit au premier consul pour lui demander de le

rappeler en France, dès que la campagne qui paraissait devoir

commencer après la retraite des eaux serait terminée. Ces généraux

écrivirent à plusieurs personnes d'avertir le gouvernement que, pour

conserver l'Égypte, il fallait y envoyer un autre général en chef,

sans choisir parmi ceux de l'armée. Cependant, lorsqu'ils furent

instruits des bruits qu'on cherchait à accréditer, ils jugèrent que

le général Menou était également capable de les calomnier en France,

et adressèrent au gouvernement une note très modérée sur leur

entrevue avec lui. Ils ne la signèrent pas collectivement, pour

éviter de lui donner l'apparence d'une dénonciation. Elle fut remise

le 3 frimaire à un officier, dont le départ fut retardé jusqu'au 19

nivôse, par les mêmes indécisions qui paralysaient tout. Il fut pris

par les Anglais.

Le titre de général en chef accordé au général Menou, par le

gouvernement, fit peu de sensation dans l'armée, habituée depuis

long-temps à le voir s'en qualifier; le désir d'en être débarrassé

avait cependant inspiré à beaucoup de personnes l'espoir qu'il ne

serait pas confirmé; mais on faisait aussi les réflexions suivantes:

le gouvernement, qui voit le général Menou reconnu par l'armée,

ignore qu'elle en est mécontente, et que les généraux n'ont pas été

consultés lorsque son ancienneté l'a porté au commandement. Il lui

suppose assez d'habitude des affaires pour penser qu'il sera capable

de diriger l'administration, et doit présumer que, sentant son

inexpérience de la guerre, il prendra les conseils des autres

généraux, et saura entretenir l'union entre eux et lui. Le

gouvernement doit enfin considérer son changement de religion comme

pouvant le rendre agréable aux habitans du pays, et lui faire

acquérir l'ascendant d'opinion nécessaire pour en améliorer

l'administration et les institutions civiles. Tels furent les

raisonnemens qu'on fit dans l'armée; et ces motifs devaient

naturellement frapper en France, où on était trompé par ses

rapports. L'opinion qu'il avait propagée, de l'existence d'un parti

anti-coloniste, opinion que ne pouvaient combattre ceux qui étaient

alors accusés de le former, était encore un motif de plus pour lui

accorder sa confirmation.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 8 / 26 段