possession, confirment les cheiks existans ou en nomment d'autres,
et les revêtent de béniches et de schals, cérémonie qui, dans les
moeurs de l'Orient, annonce qu'ils demeurent investis de
l'autorité. Les cheiks reconnaissent ce don par un présent de
chevaux, chameaux ou bestiaux, d'une valeur ordinairement double de
celle des vêtemens qu'ils ont reçus. Les propriétaires puissans
renouvellent cette investiture toutes les fois qu'elle est conforme
à leurs intérêts: quelques uns même l'ont convertie en une
prestation en argent; et ce droit, qu'ils perçoivent tous les deux,
trois ou quatre ans, est réparti sur tous les fellâhs.
Pour ne négliger aucun des moyens de retirer les impositions
d'usage, et se procurer l'argent nécessaire aux dépenses de l'armée,
il fallait percevoir ce droit: mais on devait saisir cette
circonstance pour s'assurer de l'attachement des cheiks et les
intéresser à la perception des contributions ordinaires. La
continuation de l'usage de les revêtir, à de certaines époques,
aurait donné dans la suite des débouchés aux produits de nos
manufactures, et amené les habitans à se glorifier des marques
distinctives des fonctions confiées par le gouvernement: c'était un
pas vers la civilisation. Ceux qui avaient étudié, dans les
provinces, l'organisation municipale des villages et l'influence des
cheiks, savaient qu'il était nécessaire de les ménager, pour assurer
la tranquillité intérieure du pays et la perception des impôts; ils
savaient aussi que les cheiks, effrayés ou mécontens, abandonnent
leurs villages et font déserter avec eux, ou même révolter les
habitans, et qu'alors il devient impossible de percevoir les
contributions, mais le général Menou fut séduit par l'espérance
d'un produit de trois millions, qu'un faux calcul lui faisait
apercevoir. Le payeur général, qui, par sa place, ne devait songer
qu'à remplir ses caisses, sans entrer dans ces considérations
politiques, adopta avec plaisir un projet qui lui promettait une
augmentation de rentrées. On n'y vit qu'une opération de finances.
L'arrêté fut mis à l'ordre du jour du 5 fructidor. Cependant rien
n'en pressait la publication, puisqu'il ne pouvait être exécuté
qu'après l'inondation.
Si un pareil droit avait plusieurs inconvéniens généraux, son
administration était encore plus dangereuse. Les cheiks furent
retirés de l'inspection des commandans de province, les seuls qui
dussent, d'après les préjugés et les habitudes anciennes du pays,
avoir de l'influence sur eux; ils passèrent sous la police du payeur
général, et plus particulièrement sous celle d'inspecteurs turcs et
d'un directeur général, que cette organisation faisait chef
municipal de l'Égypte, qui, par sa place, avait le droit de
correspondre avec tous les cheiks et pouvait soulever en même temps
tout le pays, sur tous les points, sans qu'on s'en doutât. Cette
place fut donnée à un cheik du Caire qui, déjà deux fois, avait
trahi la confiance des Français.
Le général Menou nomma, le 12 fructidor, un directeur général et
comptable des revenus de l'Égypte. Le citoyen Estève, payeur
général, se prêta, par dévoûment au bien public, à son désir de
changer le nom et les attributions de sa place; mais il fut
constamment contrarié, et les projets qu'il forma furent estropiés.
L'ordre du jour du 20 fructidor nomma les directeurs et employés de
cette nouvelle administration; ils furent plus nombreux et eurent
des appointemens plus forts que sous Kléber.
L'ordre sur la marque des ouvrages d'or et d'argent, qui fut publié
le 14 fructidor, était utile pour empêcher les friponneries des
orfèvres et la fonte des monnaies; mais l'administration de ce droit
coûta beaucoup plus qu'il ne pouvait rapporter.
Le général Menou se rappela qu'il y avait un conseil privé dans
quelques colonies, et Kléber avait en partie imité cette
institution, en formant un comité administratif de cinq membres. Il
adjoignit d'abord plusieurs personnes à ce comité; ensuite il le
supprima par son ordre du jour du 15 fructidor. Il lui substitua un
conseil privé, composé de tous les chefs de l'armée résidant au
Caire, et de quelques membres à son choix: mais qu'attendre d'une
réunion de quarante à cinquante membres? Ce n'est pas une pareille
assemblée qui travaille. Des discussions sur toutes les branches de
l'administration auraient amené nécessairement la censure des
mesures qu'il avait arrêtées; et lors même qu'on y aurait apporté
tous les ménagemens possibles, elles auraient toujours excité, dans
l'armée, une fermentation dangereuse pour la discipline: c'était
enfin y créer un club. La plupart des chefs qui devaient composer
ce conseil étaient déterminés à le faire dissoudre, en déclarant que
les prédécesseurs du général Menou avaient administré l'Égypte sans
une pareille institution, et qu'ils y voyaient trop d'inconvéniens.
Soit qu'il les eût aperçus lui-même, ou qu'il n'eût publié son ordre
que pour avoir l'air, en France, de s'entourer de l'opinion et des
conseils de tous les chefs de l'armée, l'ouverture des séances fut
retardée, puis on n'en parla plus.
On sait que, même en Europe, les innovations en fait d'impôts
effraient le commerce. Tout nouveau droit rend peu les premières
années, parce qu'on est obligé de mettre sa perception en régie,
sujette à beaucoup de non-valeurs, puisqu'il ne peut être affermé
d'une manière avantageuse avant que son produit soit bien connu. Ces
inconvéniens sont bien plus forts dans un pays où les habitans
s'effarouchent de la plus légère atteinte portée à leurs anciens
usages. Ces considérations n'arrêtèrent pas le général Menou, qui
publia, le 16 fructidor, un nouveau réglement sur les douanes. Il
manifestait l'intention de favoriser le commerce avec la Syrie; mais
il l'entrava de droits et de formalités qui rebutèrent les Arabes
conducteurs des caravanes, et les décidèrent à faire la contrebande,
que les frontières du pays leur rendaient très facile.
Kléber, afin d'encourager les bâtimens grecs à venir dans les ports
d'Égypte, avait accordé des exemptions de droits et même des primes,
pour l'importation des articles dont l'armée avait le plus grand
besoin. Les droits furent rétablis, et on substitua aux primes des
avis imprimés qui promettaient sûreté et protection à ceux qui
viendraient; on les soumit en même temps à une foule de formalités
pour la vente de leurs marchandises, et pour le chargement en
retour.
Le commerce avec l'Arabie est fort avantageux à l'Égypte; elle y
verse l'excédant des grains de la Haute-Égypte, et en tire en
échange le café, les gommes, l'encens, des étoffes de l'Inde, etc.,
qui lui servent à solder les marchandises qu'elle tire d'Europe. Le
port de Gosséir, qui, par sa proximité de ceux de l'Arabie, convient
le mieux pour ce commerce, se trouvait dans l'apanage de Mourâd-Bey.
Afin de forcer le commerce à refluer à Souez, fort occupé par les
Français, on greva toutes les marchandises qui sortaient des terres
de Mourâd-Bey, d'une douane excessive, sans offrir dans le port où
l'on voulait attirer les Arabes, les articles dont ils ont besoin.
Le commerce avec l'Arabie en souffrit, et le peu de bâtimens qui
vinrent à Souez n'y trouvant pas de marchandises, vendirent en
numéraire.
Le changement des droits de la douane établis à Siout, sur le
commerce avec l'intérieur de l'Afrique, fit une mauvaise impression
sur les caravanes, qui déjà se multipliaient d'après l'accueil que
les premières qui virent les Français en avaient reçu.
Dans son ordre du jour du 20, le général Menou donna une nouvelle
organisation, et fit des diminutions à un droit qui se percevait,
depuis les temps les plus anciens, sur les successions, sous le nom
de _Beit-El-Mahl_.
Les droits sur les consommations intérieures avaient été supprimés
par l'ordre du 16 fructidor concernant les douanes; bientôt après,
le général Menou les rétablit sous le nom d'octrois; mais
l'organisation qu'il leur donna valait-elle l'ancienne? Dans les
villes de commerce, les marchandises sont déposées dans de vastes
bazars nommés _okels_. Les droits sur les consommations et sur les
transits étaient affermés, chaque année, à des individus qui les
percevaient à peu de frais et d'une manière fort simple à la porte
de ces okels. L'état de guerre avait empêché de tirer un grand parti
de ces fermages, dans les premiers temps de la conquête; mais la
confiance s'étant rétablie, la concurrence des négocians en aurait
beaucoup haussé le prix. Il y avait des droits particuliers sur
certaines denrées, sur les consommations dans les petites villes, et
sur les marchés dans quelques villages. Plusieurs abus, des
vexations particulières et des non-valeurs, devaient être supprimés.
Quelques portions de ces revenus étaient affectées par d'anciennes
concessions, à des familles, des établissemens ou des mosquées. On
pouvait améliorer le mode de leur recette et augmenter leur produit,
sans s'exposer, par un changement total, aux incertitudes d'une
innovation.
Ces droits ralentirent la circulation intérieure; toutes les
denrées haussèrent de prix, et les troupes, dont les rations étaient
payées en argent, en souffrirent. Il fallut une nuée d'employés pour
les percevoir le premier mois. L'avidité et l'espoir d'être soutenus
comme anciennement par l'autorité dans leurs vexations,
déterminèrent plusieurs individus à se rendre fermiers. Ils
promirent de très hauts prix; mais leurs espérances ayant été
déçues, ils éprouvèrent des pertes sur la plupart des denrées.
Le divan du Caire s'était dissous après la convention d'El-A'rych,
et Kléber n'avait pas jugé convenable de le rétablir avant l'entier
paiement des dix millions auxquels cette ville avait été imposée.
Mais après cette époque, ce corps devenait utile pour donner aux
habitans une influence apparente dans le gouvernement, et les
habituer aux affaires. L'idée d'en former en même temps une espèce
de tribunal d'appel était bonne. La justice n'était pas rendue ou
l'était mal, par des juges sans considération et sans autorité,
guidés plutôt par leur intérêt personnel que par des lois
invariables. Presque toujours les coupables échappaient aux
recherches, les liaisons ou les haines de familles et de villages
balançaient l'autorité; il n'existait aucune organisation municipale
ni judiciaire.
Il y aurait eu un travail bien intéressant à faire pour préparer
l'Égypte à un bon gouvernement: les progrès de la civilisation en
dépendaient; on ne pouvait y conduire que par degrés un peuple
ignorant, attaché servilement à ses anciens usages; il fallait
beaucoup de ménagemens pour les opinions religieuses, afin d'amener
des hommes divisés de culte, à obéir aux mêmes lois. Le général
Menou avait nommé le 4 fructidor, une commission pour faire des
recherches sur l'ancienne organisation de la justice et lui
présenter un projet, mais il n'attendit pas que le travail qu'elle
préparait fût achevé, et publia l'ordre du jour du 10 vendémiaire.
Bonaparte avait composé le divan d'hommes de toutes les religions,
afin d'effacer la distinction des cultes. Le général Menou n'y
admit, par ce nouvel arrêté, que des musulmans. Les chefs des autres
religions, dont il se réservait le choix, n'eurent que le droit de
séance, avec voix consultative. Il accorda aux musulmans des
tribunaux investis du droit de les juger, non seulement entre eux,
mais aussi dans leurs différends avec les chrétiens. Il laissait
bien à ces derniers la faculté de terminer leurs procès par
arbitrage; mais, dans certains cas, ils retombaient sous la police
des kadis musulmans. Les ordres que Bonaparte avait donnés pour
empêcher la corruption des juges furent renouvelés. Le général Menou
défendit aussi le _dieh_ ou rachat du sang, institution odieuse aux
yeux de la raison, mais consacrée par l'usage, et que Mahomet
lui-même a confirmée par le Koran. Rien de plus contraire aux lois
des peuples civilisés; mais un usage aussi ancien et qui influait
sur la tranquillité du pays, n'était pas de nature à être déraciné
par un simple ordre du jour; il fallait d'abord se procurer les
moyens d'arrêter les coupables, organiser une autorité dans les
villages, et détruire les asiles qu'offrait l'hospitalité: mais ceux
qui n'avaient jamais habité que le Caire et les autres grandes
villes soumises à une police sévère, ignoraient que toutes les
institutions nécessaires pour en établir une dans les campagnes
manquaient à l'Égypte.
Les jurés peseurs, mesureurs et serafs percevaient un droit fixé par
l'usage, d'après la nature des marchandises. Le général Menou porta
leurs droits à deux et trois pour cent de la valeur. En un seul jour
un peseur aurait pu faire sa fortune, s'il avait eu à livrer des
objets de prix: les réclamations du commerce se multiplièrent à
l'infini. Il avait aussi étendu cet ordre aux denrées que le
gouvernement recevait pour impositions: c'était plus d'un dixième
que l'on aurait perdu gratuitement, s'il n'avait pas modifié cet
article après de nombreuses représentations.
Il était naturel de faire payer par l'armée les droits établis sur
le commerce; il y aurait eu beaucoup d'inconvéniens à l'en exempter;
mais l'ordre du 19 vendémiaire étendit aux successions des Français
l'impôt appelé beit-el-mal. Cette extension était contraire aux lois
de la République. Ce droit fut affermé à des habitans du pays; et
pour en augmenter le produit à leurs yeux, on leur fit envisager,
d'une manière indécente, ce qu'ils auraient à prélever sur la
fortune des généraux et autres officiers qui viendraient à
mourir..... Cet ordre révolta généralement.
À peine les marchands du Caire et de Boulack, dont les magasins
avaient été pillés ou confisqués lors de la prise de cette dernière
ville, qui avaient ensuite payé au-delà de la moitié des douze
millions des charges de guerre, commençaient-ils à respirer et
ranimaient-ils leurs affaires qu'ils furent grevés d'une foule de
droits. Ceux de Damiette, de Mehallëh-El-Kébir, de Tanta, etc., qui
avaient également été imposés, eurent le même sort. L'espoir de
vendre leurs marchandises plus cher aux individus de l'armée,
presque seuls consommateurs à cette époque, leur avait fait
surmonter ces difficultés; mais l'ordre du 20 vendémiaire, qui
établissait des droits sur les corporations, acheva de les accabler.
La plupart abandonnèrent leur commerce; quelques uns tournèrent
leurs spéculations sur les fermages des nouveaux droits; d'autres,
comme chefs de corporations, et chargés en cette qualité des
répartitions, en s'exemptant eux-mêmes et faisant payer les pauvres,
conservèrent seuls un peu d'aisance.
Il fallait certainement, pour fournir aux dépenses de l'armée,
établir des impositions régulières sur les villes, mais elles
devaient être réparties sur les riches, sur leurs propriétés, enfin
sur le luxe. On pouvait conserver quelques droits anciens sur
quelques corps de métiers, qui sont presque tous concentrés dans
les mêmes quartiers. On pouvait aussi, par un droit modéré de
patente, établir une surveillance, qui aurait pu devenir la source
de quelque amélioration; mais il aurait fallu d'avance étudier les
anciennes impositions, examiner mûrement celles qu'il convenait
d'établir, et on prit à peine des renseignemens nécessaires sur les
lieux où il existait des corporations.
Pour civiliser l'Égypte et y établir un bon système
d'administration, on devait principalement s'attacher à détruire
l'influence politique des opinions religieuses. L'arrêté qui fait
suite à celui des corporations, créa des impôts particuliers sur
chaque corps de nation désigné par son culte; on y voit même figurer
les Cophtes comme tribu étrangère. Sans doute il convenait de faire
peser les impositions sur les riches capitalistes cophtes, qui,
chargés de la perception des impôts, vexent le peuple et enfouissent
leurs richesses plutôt que de les mettre en circulation: ils
pouvaient payer chaque année le million auquel ils étaient taxés;
mais on aurait dû les atteindre d'une autre manière. Si l'on voulait
conserver quelques traces de ces distinctions religieuses, on
pouvait modifier la capitation qui pèse sur les chrétiens, dans tout
l'empire Turc, en accordant des exemptions à ceux d'entre eux qui se
dévoueraient au service militaire, et les engager ainsi à former une
milice pour la défense du pays.
Les négocians syriens avaient perdu une partie de leurs marchandises
à Boulack; ils avaient déjà beaucoup payé aux Osmanlis pendant le
siége: Kléber avait promis de les indemniser. Le général Menou les
frappa, peu après avoir pris le commandement, d'une avance de
500,000 francs, dont une partie seulement put être perçue. Il fixa
ensuite leur capitation à 150,000 francs, à une époque où presque
tout leur commerce était suspendu.
Aucune nation ne devait être autant protégée et encouragée que les
Grecs; ils pouvaient seuls, pendant la guerre, faire un peu de
commerce maritime, et ils commençaient à s'y livrer. Quelques
encouragemens qu'on leur aurait donnés, auraient eu de grands
résultats pour l'armée. On pouvait ouvrir, par leur moyen, des
relations politiques fort intéressantes avec l'Archipel: militaires
par goût, par esprit national, ils pouvaient fournir des recrues
pour la légion grecque. Il est à remarquer que hormis ceux qui
portaient les armes, il n'y en avait qu'un très petit nombre
d'établis en Égypte; on pouvait donc se dispenser de les vexer pour
une modique somme de 50,000 francs, qu'on eût retrouvée et au-delà,
si les droits sur les corporations avaient été répartis sans
distinction de cultes.
Les Juifs, qui sont presque tous artisans, courtiers ou serafs,
auraient aussi été bien plus également imposés sans cette condition.
La plupart des négocians francs avaient été pillés ou ruinés pendant
le siége du Caire; plusieurs pères de famille, qui avaient été
massacrés, laissaient leurs enfans sans ressources. Cette classe de
négocians, autrefois privilégiés et accoutumés aux vastes
spéculations du commerce de l'Orient, devait s'attendre à une
protection spéciale.... ils furent imposés à 40,000 francs.
Enfin cet ordre du jour, qui ne parlait que d'encouragemens à donner
au commerce, contenait en effet toutes les mesures les plus propres
à le détruire. Au lieu d'exciter les Français venus à la suite de
l'armée à former des établissemens, où elle se serait procuré bien
des articles qui manquaient, il était terminé par l'annonce que,
sous peu, on fixerait les droits qu'ils auraient à supporter. Cet
avis produisit l'effet qu'on devait en attendre: beaucoup de
Français qui avaient des projets d'établissement d'une utilité
réelle, se hâtèrent d'y renoncer.
CHAPITRE VII.
DES FINANCES.
À l'époque où Kléber fut assassiné, une partie de la contribution en
argent, imposée sur les habitans du Caire, et toute celle en
marchandises n'étaient pas encore payées. On les perçut pendant le
trimestre de messidor, ainsi qu'une partie des contributions
territoriales ordinaires: la solde fut mise au courant, et la
majeure partie des dettes fut acquittée. On assigna des fonds pour
les fortifications, et les ingénieurs des ponts et chaussées en
reçurent plus qu'il n'était nécessaire pour continuer les
démolitions que la défense du Caire exigeait, et pour quelques
embellissemens. Des gratifications, une augmentation de l'indemnité
de rations, diverses dépenses inutiles, et la multitude d'employés
français et turcs, suite d'une administration trop compliquée,
portèrent successivement les dépenses de l'armée à 17 ou 1800,000
francs par mois; cependant tous les changemens avaient eu pour
prétexte de substituer des économies à l'administration de Kléber,
qui couvrait toutes les dépenses avec 13 ou 1400,000 fr.
Des ordres du jour annonçaient de fortes rentrées, produit des
nouvelles impositions; le général Menou y répétait sans cesse
l'engagement de tenir la solde au courant, et en vendémiaire presque
tout était dépensé. Les droits ne rapportaient pas encore beaucoup;
les impositions territoriales ne pouvaient être perçues qu'après
l'inondation; enfin on manqua d'argent. On s'adressa aux Cophtes, et
on leur ordonna de payer un emprunt forcé, que, d'abord, on leur
promit d'hypothéquer sur les contributions arriérées; cette
aliénation eût produit davantage, si elle avait été effectuée. Ce
premier argent dépensé, on eut de nouveaux besoins, on fit un nouvel
emprunt aux Cophtes. Nul doute qu'il ne convînt de leur faire
regorger leurs brigandages; mais le général Kléber les regardait
comme une réserve pour les momens critiques, et, en effet, il en
tira, pendant le siége du Caire, tous les fonds dont il eut besoin.
Les rapports du citoyen Estève, et des personnes qui ont été chargées de
la direction des différentes branches de l'administration, feront
connaître avec précision les revenus que l'armée pouvait tirer de
l'Égypte pendant l'état de guerre, et les augmentations que la paix et
le rétablissement du commerce auraient occasionnées. J'en donnerai
seulement ici une estimation approximative, d'après tous les
renseignemens que je me suis procurés.
L'impôt territorial, depuis que Mourâd-Bey occupait
le Saïd, ne pouvait pas s'élever à plus de
12,000,000, en y comprenant l'impôt impolitique
sur les cheiks, qu'on fut ensuite forcé de leur présenter
comme un à-compte sur les droits ordinaires 12,000,000
Les différentes impositions indirectes
furent affermées environ 3,000,000,
mais les fermiers éprouvant des pertes,
on aurait dû leur accorder dans la suite
une réduction, à moins que le commerce
ne se fût ranimé 3,000,000
Les droits sur les corporations et
corps de nation étaient fixés, par l'ordre
du jour, à 2,000,000, et auraient dû être
réduits; cependant, au moyen de nombreuses
vexations, on pouvait les percevoir 2,000,000
La monnaie du Caire et les droits de
marque sur les ouvrages d'or et d'argent,
produisaient au plus 500,000
Les douanes pouvaient produire en
temps de guerre, si le commerce avec
l'Arabie et avec les Grecs était encouragé 1,000,000
(La paix aurait augmenté ce revenu
de plusieurs millions.) Les oussiehs,
les domaines nationaux, et l'enregistrement
eussent produit 1,500,000
Le miry des propriétaires et le tribut
de Mourâd-Bey 1,000,000
TOTAL 21,000,000
Les revenus en nature suffisaient aux besoins de l'armée et
alimentaient les magasins de réserve.
La somme totale des revenus d'Égypte pouvait donc s'élever à environ
21,000,000 de francs par an, ou 1,750,000 fr. par mois; mais leur
perception dépendait de la tranquillité intérieure, que différentes
causes pouvaient troubler: une attaque ou même l'attitude menaçante
d'une armée ennemie, forçant à réunir les troupes, la suspendait
entièrement; car dans tout l'Orient, il faut l'appareil militaire
pour exiger l'impôt. Il était donc essentiel de mettre la plus
grande économie dans les dépenses, afin que si la source des revenus
venait à tarir momentanément, on eût toujours un fonds de réserve
disponible pour subvenir aux besoins de l'armée. Toutes ces
considérations ne purent arrêter le général Menou dans le cours de
ses innovations, ni empêcher l'augmentation des dépenses. Il se
persuadait toujours que rien ne pouvait, en dedans comme en dehors,
troubler la tranquillité du pays. On doit cependant lui rendre cette
justice, qu'en dissipant les ressources de l'armée, il a toujours
montré du désintéressement personnel.
CHAPITRE VIII.
ADMINISTRATION DE L'ARMÉE; MAGASINS EXTRAORDINAIRES.