que n'ayant pas fait la guerre activement, il était moins connu des
troupes que le général Reynier, et qu'il l'_avait déjà refusé dans
d'autres occasions_; il prodigua sa _parole d'honneur_ qu'il
donnerait plutôt sa démission d'officier-général que de l'accepter,
et que même, si on l'y forçait, il s'en servirait pour ordonner au
général Reynier de le prendre. Ce général lui observa qu'en
pareilles circonstances les lois ordonnaient au plus ancien de grade
de prendre le commandement provisoire, en attendant les ordres du
gouvernement, et que s'il désirait avoir le temps de faire ses
réflexions avant d'accepter, il ne pouvait du moins se dispenser de
donner des ordres en sa qualité de commandant du Caire; que quant à
lui, il croyait ce commandement trop délicat pour s'en charger
légèrement. Voyant qu'il ne se décidait pas, il le prit à part,
renouvela ses observations, en ajoutant qu'une pareille discussion
devait être renvoyée à un moment plus calme.
Le général Menou répéta encore qu'il ne pouvait prendre le
commandement; qu'il n'avait pas fait la guerre, et n'était pas connu
des soldats, peut-être prévenus contre lui par son changement de
religion. Le général Reynier lui dit qu'il ne devait point regarder
ce changement comme un obstacle; que même il le rendrait plus
agréable aux habitans du pays; qu'enfin, tous les généraux, et lui
en particulier, l'appuieraient de tous leurs moyens et de leurs
conseils. Il l'invita à répondre au moins comme commandant du Caire,
et se retourna du côté de l'aide-de-camp; la discussion finit alors.
On continua de faire des informations sur l'assassinat, et, dès le
lendemain, le général Menou prit le titre de _commandant l'armée par
intérim_. Il nomma le général Reynier président de la commission
chargée de juger l'assassin.
Après les funérailles de Kléber et l'exécution du coupable, le
général Menou prit le titre de général en chef. L'armée le vit avec
beaucoup de peine succéder à ses anciens chefs. Plusieurs corps
élevèrent des murmures; mais les généraux les apaisèrent; ils
espéraient que son habitude des affaires suffirait pour bien diriger
l'administration du pays, et qu'au moment du danger ils pourraient
l'aider de leur expérience.
Le général Menou chercha pendant les premiers jours à se concilier
les esprits: généraux, administrateurs, il les accueillit tous, leur
fit de fréquentes visites; il sembla même aller au-devant de leurs
avis. Mais bientôt des traits d'animosité contre son prédécesseur,
des tracasseries pour sa succession, commencèrent à dévoiler au
moins sa maladresse. Les murmures de l'armée et les reproches
adressés au général Reynier de l'avoir engagé à prendre le
commandement, excitèrent sa jalousie, quoique la conduite franche de
ce général fût bien propre à le rassurer sur les suites de cette
rivalité.
Le commandement de l'Égypte pouvait procurer à la fois les plus
brillantes réputations, celles de militaire, de législateur et
d'administrateur. Pour se les assurer, il fallait être confirmé par le
gouvernement, et effacer le souvenir de la gloire de Kléber. Des partis
coloniste et anti-coloniste furent inventés. Le général Menou se mit à
la tête au premier, et proclama l'engagement de conserver l'Égypte. On
répandit en France l'opinion que les autres généraux formaient le
second, et voulaient renouveler le traité d'El-A'rych[21]. À cette
époque l'Osiris fut expédié secrètement.
[Note 21: La différence entre ces deux époques était bien appréciée
par tous les individus de l'armée. Lors du traité d'El-A'rych, elle ne
recevait de la France que des nouvelles affligeantes: les armées étaient
battues, les frontières entamées. Les déclamations que le Directoire
autorisait contre l'expédition d'Égypte faisaient regarder l'armée comme
en exil. Ignorant encore le sort de Bonaparte et l'heureuse révolution
qui rendit à la France son énergie et sa gloire, elle brûlait de porter
ses armes victorieuses dans sa patrie. Kléber avait continué des
négociations, afin d'éclairer les Turcs sur leurs véritables intérêts,
de retarder leurs opérations et de gagner du temps, en attendant les
ordres du gouvernement et des secours: n'ayant plus d'autre moyen de les
prolonger, il avait proposé des conférences et une suspension d'armes.
Les Anglais, qui avaient dû intervenir, surent retarder l'annonce de la
suspension d'armes et le transport des plénipotentiaires envoyés à la
conférence, de manière qu'El-A'rych fut attaqué et livré par surprise,
tandis que les Français se reposaient sur la foi de l'armistice.
El-A'rych pris, le général Desaix au pouvoir de l'armée turque, une
partie de l'Égypte insurgée, on ne pouvait plus avoir que
difficilement l'argent et les vivres nécessaires à l'armée; les
villes des côtes étaient dans une situation à faire craindre des
événemens semblables à celui d'El-A'rych. L'armée turque allait se
répandre en Égypte; des corps de Russes et d'Anglais devaient se
joindre à elle: l'armée d'Orient pouvait ne pas être victorieuse,
ses victoires même devaient l'épuiser; ne recevant pas de secours,
elle pouvait prévoir qu'elle succomberait après quelques attaques
successives, et des auxiliaires européens, en aidant les Turcs,
auraient acquis chez eux me influence politique dangereuse pour la
France. Kléber, persuadé que le Directoire abandonnait tout projet
sur l'Égypte, et que les vieilles bandes de l'armée d'Orient,
arrivant en Europe au commencement de la campagne, pouvaient sauver
leur pays, fit le sacrifice de la gloire qu'il pouvait acquérir
contre les Turcs dans l'espoir d'être plus utile. Il voulait, par ce
traité, séparer les Turcs des Russes et des Anglais, les déterminer
à faire la paix avec la France, et à lui assurer dans le commerce
des avantages équivalens à la restitution de l'Égypte. Mais le visir
dépendait trop des Anglais pour y consentir ostensiblement; il ne
donna que des assurances verbales que cela s'arrangerait après
l'évacuation. Les négociations étaient trop avancées pour reculer,
et le traité fut conclu: son exécution était commencée lorsqu'on
apprit la révolution du 18 brumaire. L'armée pouvait alors espérer
que le gouvernement s'occuperait d'elle, si elle restait en Égypte;
mais Kléber était trop loyal et trop esclave de sa parole pour
rompre un traité qu'il avait signé. Les faux calculs du gouvernement
anglais, la mauvaise foi jointe à l'insulte, tournèrent contre lui;
ils rendirent à l'armée d'Orient ses armes, et lui valurent une
nouvelle conquête de l'Égypte.
Lorsqu'on aurait cherché les circonstances les plus favorables pour
procurer à cette armée une victoire complète, on n'aurait pu les
mieux préparer qu'elles ne le furent par l'évacuation de la partie
orientale de l'Égypte, la marche des Turcs et la réunion de l'armée
française. Si, au lieu de signer la convention, on avait ouvert la
campagne, il y aurait eu beaucoup d'affaires partielles, de
privations, de marches pénibles, et on aurait peut-être fini par
succomber. À Héliopolis les deux armées étaient réunies; aussi la
victoire fut-elle brillante et décisive.
Après cette bataille et la nouvelle de la révolution de 18 brumaire,
la situation de l'armée était bien changée. Assurée au moins pour un
an de la possession paisible de l'Égypte, elle pouvait espérer que
le gouvernement, qui alors méritait toute sa confiance, veillerait
sur elle. Les derniers dangers avaient attaché tous les individus de
l'armée à la conservation de l'Égypte; et si on avait voulu y
chercher des anti-colonistes, l'armée entière aurait désigné l'homme
seul qui passait à Rosette, à déclamer contre les opérations de son
chef, les époques où elle scellait de son sang cette nouvelle
conquête.]
Convaincu qu'il ne pouvait pas aspirer à une réputation militaire,
le général Menou tourna ses vues vers la carrière administrative; il
affecta de s'occuper de tous les détails, et cherchant à donner une
grande idée de sa moralité et de sa probité, il cria fortement
contre les dilapidations; il promit enfin de détruire tous les abus,
et cependant Bonaparte et Kléber en avaient peu laissé subsister.
Pressé de donner des espérances favorables de son administration, et
d'y intéresser l'armée, il publia l'engagement de tenir toujours la
solde au courant, avant d'avoir assez étudié les finances de
l'Égypte, pour en assurer les moyens; il mit beaucoup d'ostentation
à créer une commission chargée de surveiller la fabrication du
pain. Lorsqu'il crut apercevoir qu'on lui obéissait avec moins de
répugnance, il changea de genre de vie, devint moins accessible;
entouré de liasses de papiers, il avait l'air de travailler
beaucoup, mais les affaires les plus pressées restaient en
souffrance.
Sous Bonaparte et sous Kléber, l'armée d'Orient n'avait qu'un même
esprit; tous étaient unis par les mêmes dangers et les mêmes
espérances: un nouveau chef créa un nouvel esprit. Aisément il
aurait pu se concilier l'armée, secondé par tous les généraux, qui,
pénétrés de la nécessité d'être unis, agissaient de coeur; pour lui,
il préféra de se faire quelques partisans par des menées sourdes;
mais leur développement fut long-temps couvert d'un voile que ses
démarches ostensibles rendaient plus difficile à soulever.
CHAPITRE III.
ÉVÉNEMENS POLITIQUES.
La note que Kléber avait préparée pour accompagner le renvoi de la
lettre de Morier, secrétaire de lord Elgin, n'était pas encore
partie; le général Menou en adoucit quelques expressions, et
l'expédia le 2 messidor, telle qu'elle a été imprimée dans les
journaux.
Le 9 du même mois, M. Wright, lieutenant du Tigre, arriva en
parlementaire par le désert, avec des dépêches du visir et de
Sidney-Smith. Il annonçait que l'Angleterre avait délivré les
passe-ports nécessaires pour l'exécution du traite d'El-A'rych. Il
s'était déjà présenté à Alexandrie; mais, refusé d'après les ordres
de Kléber, il avait passé par la Syrie. M. Wright avait appris en
route l'assassinat de Kléber, et avait tenu à Salêhiëh divers propos
pour engager les soldats à se révolter contre les généraux qui
refuseraient de les ramener en France. Ses discours n'avaient
produit d'autre effet que l'indignation. D'après sa conduite, on
aurait pu l'arrêter comme espion; il fut renvoyé.
De nouvelles lettres du visir arrivèrent le 15; elles étaient
relatives à la note envoyée à Morier; il lui fut répondu de
s'adresser à Paris. Le 13 fructidor il fit passer encore une
dépêche; il essayait toujours d'entamer quelques négociations et
craignait d'être prévenu par le capitan-pacha. Ces deux premières
autorités de la Porte rivalisaient d'activité pour renouer avec
l'armée française et s'en faire un mérite à Constantinople.
Le capitan-pacha était venu à Jaffa, avec Sidney-Smith, au
commencement de messidor, pour concerter avec le visir un plan
d'opérations militaires ou de négociations. Ils n'avaient pas de
forces qui leur permissent de rien entreprendre; aussi la conférence
entre le chef suprême de toutes les forces ottomanes, alors sans
armée, dont le crédit à sa cour avait beaucoup baissé depuis la
bataille d'Héliopolis, et le capitan-pacha, son subordonné mais
favori du sultan, se passa sans rien décider, à s'observer
mutuellement; puis ils se séparèrent, déterminés à négocier chacun
de son côté.
Le capitan-pacha reçut à son bord, à Jaffa, l'aide-de-camp Baudot,
enlevé par surprise à Héliopolis, et retenu pour servir à l'échange
de Moustapha-Pacha, que Kléber avait gardé comme otage: ce pacha
étant mort subitement à la nouvelle de l'assassinat de Kléber, cet
événement prolongea la captivité de Baudot, qui ne fut rendu à
Damiette qu'à la fin de thermidor. Le capitan-pacha avait eu pour
lui des égards qui contrastaient avec les mauvais traitemens du
visir.
Avec quelque adresse, on aurait pu se servir de l'intérêt personnel
de ces deux chefs de l'empire ottoman, pour renouer des négociations
tendant non à leur céder l'Égypte, mais à paralyser leurs efforts,
à les éloigner des Anglais, et peut-être même à les disposer à la
neutralité pendant la guerre[22]; mais le général Menou répondit à
toutes leurs propositions, qu'il fallait s'adresser à Paris pour les
arrangemens relatifs à l'Égypte: les Turcs, qui sont accoutumés à
voir les gouverneurs de province se rendre indépendans, regardèrent
cette réponse comme une défaite, et se persuadèrent que toute
négociation devenait inutile.
[Note 22: Le général Menou reçut alors des lettres adressées à
Kléber par le gouvernement; elles annonçaient que les Turcs
n'étaient pas éloignés de consentir à cette neutralité.]
Baudot, d'après les entretiens qu'il avait eus avec le
capitan-pacha, pensait qu'en lui insinuant que les négociations sont
ordinairement entamées par des commissaires pour l'échange des
prisonniers, et qu'après la conduite des Anglais, et l'intention
qu'ils avaient manifestée de s'emparer des ports, si le traité
d'El-A'rych avait eu son exécution, on éprouverait de leur part des
obstacles à tout rapprochement de la France avec la Porte qui
viendrait à leur connaissance, il aurait consenti à l'envoi d'un
agent français à Constantinople, qui, sous le prétexte de l'échange
des prisonniers, aurait traité directement des affaires relatives à
l'Égypte.
Le capitan-pacha alla faire de l'eau en Chypre: lorsqu'il reparut en
vendémiaire, le général Menou chargea le général Baudot de lui
conduire Endjeah-Bey, fait prisonnier sur un vaisseau qui avait
échoué vers Aboukir, et de tâcher de faire un traite pour l'échange
des prisonniers. Il écrivit au capitan-pacha qu'il fallait d'abord
s'en occuper, et qu'il pouvait s'adresser ensuite à Paris pour le
reste. Le capitan-pacha ne s'arrêta pas long-temps devant
Alexandrie, il retourna à Rhodes; Baudot ne put remplir sa mission,
et Endjeah-Bey fut, peu de temps après, renvoyé sur un bâtiment
grec.
CHAPITRE IV.
ESPRIT DES HABITANS DE L'ÉGYPTE.--ÉVÉNEMENS MILITAIRES JUSQU'AU MOIS
DE BRUMAIRE.
L'Égypte était fort tranquille; les contributions se payaient, dans
toutes les provinces, sans qu'il fût besoin de forts détachemens
pour les percevoir. La plupart des tribus arabes étaient soumises;
celles qui ne l'étaient point encore avaient fui dans le désert, ou
s'étaient dispersées dans les villages pour éviter les poursuites:
convaincues de la puissance des Français, c'était moins des
intentions hostiles, que leur caractère craintif et défiant qui les
empêchait de se rapprocher d'eux. Le débordement prochain du Nil, et
le mauvais état de l'armée du visir, garantissaient qu'avant
plusieurs mois on n'aurait à redouter aucune attaque extérieure. Un
parti de quatre cents cavaliers turcs, qui était venu à Catiëh pour
servir d'escorte à M. Wright, ne pouvait donner aucune inquiétude.
Des rapports annoncèrent, au commencement de thermidor, que l'armée
du visir se préparait à marcher; cela n'était pas probable,
cependant la garnison de Salêhiëh fut renforcée d'une demi-brigade,
qui bientôt après rentra au Caire.
Mohamed-Bey-l'Elfy était venu de Syrie par désert, annonçant qu'il
allait joindre Mourâd-Bey; mais il restait chez les _Mahazi_, tribu
d'Arabes rebelles qui habite les déserts du Chark-Atfiëh. On le fit
chasser par un détachement de dromadaires; d'autres partis se
portèrent dans l'isthme de Souez pour l'arrêter, s'il cherchait à
rétrograder. On le poursuivit long-temps; ses équipages furent pris;
il fut même réduit à errer avec vingt-cinq cavaliers.
Le général Menou fit rentrer au Caire, à la fin de thermidor, la
soixante-quinzième demi-brigade, que Kléber avait placée dans le
Delta, pour y former un corps de réserve avec la vingt-cinquième et
le vingt-unième régiment de dragons. Les ponts volans établis par
Kléber à Rahmaniëh et à Semenhoud, pour faciliter les passages du
Nil et les communications de l'armée depuis la côte jusqu'aux
frontières de Syrie furent retirés.
Bientôt après, l'inondation couvrit les terres; l'armée ne pouvant
être attaquée avant la retraite des eaux, aucune raison n'exigeait
alors des mouvemens de troupes; cependant le général Menou ordonna
à la division du général Friant d'aller relever à Alexandrie,
Rosette et Rahmaniëh, celle du général Lanusse; qu'il voulait
appeler au Caire. Des considérations très fortes auraient dû
empêcher un pareil changement: Lanusse commandait depuis long-temps
à Alexandrie, il connaissait très bien la défense de cette côte, et
avait l'habitude des relations avec les habitans de la ville et ceux
du Bahirëh; la peste régnant presque toujours à Alexandrie, il était
à craindre que ce déplacement ne la portât au Caire; enfin ce
mouvement ne pouvait s'opérer pendant l'inondation, qu'avec des
barques, et c'était employer inutilement tous les moyens de
transports, à la seule époque favorable pour approvisionner
Alexandrie, etc. Mais le général Menou se souvenait que Kléber,
fatigué de la prétention qu'il avait eue de commander Alexandrie et
le Bahirëh sans sortir de Rosette, l'avait remplacé par Lanusse: il
voulait aussi travailler l'esprit de ses troupes, et contraindre par
des dégoûts cet officier qu'il n'aimait pas à demander son
passe-port pour la France.
Trois tribus arabes des environs de Ghazah, les _Tarabins_, _Teha_
et _Anager_, s'étaient réfugiées dans le désert, après une courte
guerre contre les Osmanlis, qui avaient assassiné par trahison leurs
principaux cheiks. Jamais les Arabes ne pardonnent cet attentat,
dont les exemples sont si fréquens chez les Turcs. Ces tribus
envoyèrent demander au général Reynier la permission de s'établir en
Égypte, sous la protection des Français. Elles alléguaient en leur
faveur que la cause de ces persécutions était leur alliance avec eux
pendant la campagne de Syrie: c'était en effet le prétexte des
Osmanlis; mais leur véritable motif était que Mahammed-Aboumarak,
maître d'hôtel du grand-visir, qu'il venait de faire pacha de
Ghazah, avait des haines de famille à satisfaire contre ces tribus,
et qu'il profita de son élévation pour se venger.
Le général Reynier jugea que ces Arabes pouvaient être utiles; que,
placés dans le désert entre la Syrie et l'Égypte, ils donneraient avis
des mouvemens des Osmanlis. Il espéra qu'en éveillant leur intérêt, on
les porterait à intercepter la contrebande de grains qui se faisait
chaque jour sur cette étendue immense de désert; que, de plus, si l'on
devait faire une nouvelle campagne en Syrie, ces Arabes pourraient
servir. Il proposa au général Menou de leur accorder une partie de
l'Occadi-Tomlat, et le désert qui le sépare de Catiëh et de Souez. Ces
Arabes annonçaient être au nombre de sept mille, femmes, enfans et
vieillards compris. Ils disaient avoir cinq cents cavaliers et huit
cents hommes montés à dromadaire, ainsi que beaucoup de bestiaux; mais
comme ils vinrent successivement et se dispersèrent dans le désert, on
ne put pas juger exactement de leur nombre. Leurs principaux cheiks
ayant été tués, il ne se trouvait plus parmi eux d'hommes influens dont
on pût utiliser l'intelligence, et le général Menou les ayant reçus
mesquinement, on n'en tira pas un grand parti.
CHAPITRE V.
INTRIGUES.--ORIGINE DES DIVISIONS.
Les mois de thermidor et de fructidor offrent peu d'événemens
remarquables; les intrigues étaient encore obscures: on s'étonnait
cependant des atteintes portées à la mémoire de Kléber. Ces coups
étaient dirigés dans l'ombre, à la vérité, mais ceux qui les
frappaient étaient accueillis: on s'apercevait déjà que c'était le
meilleur moyen d'obtenir des grâces.
Le général Menou, dont la haine pour Kléber rejaillissait sur le
général Damas, voyant que, malgré toutes ces tracasseries, ce
général ne songeait pas à quitter sa place de chef d'état-major, et
se jugeant assez fort (c'était en fructidor), lui ordonna de cesser
ses fonctions. Sa lettre n'alléguait aucun motif. Ce général,
étonné, lui répondit qu'il ne voyait pas ce qui pouvait donner lieu
à une telle mesure, et qu'il convenait d'attendre les ordres du
gouvernement, à moins qu'il n'existât des motifs suffisans pour le
traduire devant un conseil de guerre: il ne reçut pas de réponse; le
général Menou refusa même de lui parler.
Les généraux de division Reynier et Friant, peinés de cette
discussion, qui tendait à diviser l'armée, allèrent chez le général
Menou afin de l'engager à surmonter ses haines personnelles,
d'autant moins fondées que le général Damas avait cherché à lui
rendre service auprès de Kléber. Il s'excusa en disant qu'il croyait
s'être aperçu qu'il y avait entre eux incompatibilité d'humeur,
qu'il ne pouvait travailler avec lui; protesta, _sur sa parole
d'honneur_, qu'aucune animosité particulière n'influençait sa
conduite, et termina par offrir sa démission. Cette menace empêcha
le général Reynier d'insister; déjà, par délicatesse, il ne lui
avait pas représenté que, commandant l'armée _par intérim_, il ne
devait pas se permettre un pareil changement, excepté dans les cas
de la plus urgente nécessité, avant de connaître les intentions du
gouvernement. Il se borna à lui demander d'avoir une explication
avec le général Damas, pour se concilier avec lui, si cela était
encore possible, ou lui donner un emploi convenable. Ce général,
pour ne laisser aucun prétexte à des troubles dans l'armée, en
occupant la place de chef de l'état-major malgré celui qui la
commandait, accepta le commandement des provinces de Benesouef et de
Fayoum. L'ordre du jour du 21 fructidor annonça sa retraite, et des
éloges y furent donnés à sa conduite. Le général Menou fut plusieurs
jours avant de lui désigner un successeur; ensuite il choisit le
général Lagrange; mais en paraissant lui accorder toute sa
confiance, il se réserva également tout le travail, même le plus
minutieux; aussi les affaires languirent comme auparavant.
Le général Reynier avait pénétré l'intention du général Menou, de se
former un parti; il aurait pu le dissoudre en éclairant sur sa
marche tortueuse plusieurs personnes qui, étrangères à toute
duplicité, ne le jugeaient que sous le masque dont il s'était
couvert; mais les désabuser eût été les éloigner du général Menou,
c'eût été diviser l'armée; il préféra garder le silence.
Le général Menou trouvant que le parti qu'il voulait se former ne
grossissait pas assez promptement; instruit aussi que, quoique la
plus grande discipline régnât dans l'armée, la plupart des officiers
et des corps ne l'aimaient pas, voulut se les concilier. Il nomma,
le 1er vendémiaire, six généraux de brigade, et les officiers
nécessaires pour les remplacemens des autres grades; quelques
officiers, préférant rester à leurs corps, voulaient refuser, mais
leurs réclamations furent rejetées; il les força d'accepter. La
plupart de ses choix tombèrent sur des officiers que des services
rendus ou l'ancienneté de leur grade appelaient à recevoir de
l'avancement; mais on s'aperçut qu'il avait moins l'intention de
donner des récompenses militaires, que de paralyser par des
bienfaits ceux qu'il redoutait, ou d'élever aux places des hommes
dont la loyauté ne pourrait soupçonner sa tortueuse politique. On
vit qu'il n'était plus besoin de services militaires ni d'actions
d'éclat pour mériter de l'avancement. Le général Menou se servit de
cette prodigalité de grades pour engager des officiers à lui
rapporter tout ce qui se disait de lui: il trouva peu d'hommes
assez vils pour gagner sa bienveillance à ce prix, presque tous
rejetèrent ses avances avec indignation. On ignorait au Caire cet
espionnage: le général Lanusse en fut averti le premier, à
Alexandrie, par des officiers qui avaient reçu de pareilles offres
du général Menou.
CHAPITRE VI.
INNOVATIONS DANS L'ADMINISTRATION DU PAYS.
Jusqu'en fructidor, le général Menou ne s'occupa que des détails de
l'administration et de la police des hôpitaux, déjà réorganisées par
Kléber après le siége du Caire; de la fabrication du pain, et de la
rédaction de ses ordres du jour, qu'il remplissait de déclamations
sur la morale, la probité, etc., afin de mieux séparer sans doute sa
vie antérieure des circonstances où il se trouvait. Mais en
fructidor, il entreprit d'organiser le gouvernement, ainsi que les
finances de l'Égypte. Jetons un coup d'oeil rapide sur son
administration et sur ses nombreux arrêtés.