Le général Menou protesta que ce commandement ne lui convenait pas;

que n'ayant pas fait la guerre activement, il était moins connu des

troupes que le général Reynier, et qu'il l'_avait déjà refusé dans

d'autres occasions_; il prodigua sa _parole d'honneur_ qu'il

donnerait plutôt sa démission d'officier-général que de l'accepter,

et que même, si on l'y forçait, il s'en servirait pour ordonner au

général Reynier de le prendre. Ce général lui observa qu'en

pareilles circonstances les lois ordonnaient au plus ancien de grade

de prendre le commandement provisoire, en attendant les ordres du

gouvernement, et que s'il désirait avoir le temps de faire ses

réflexions avant d'accepter, il ne pouvait du moins se dispenser de

donner des ordres en sa qualité de commandant du Caire; que quant à

lui, il croyait ce commandement trop délicat pour s'en charger

légèrement. Voyant qu'il ne se décidait pas, il le prit à part,

renouvela ses observations, en ajoutant qu'une pareille discussion

devait être renvoyée à un moment plus calme.

Le général Menou répéta encore qu'il ne pouvait prendre le

commandement; qu'il n'avait pas fait la guerre, et n'était pas connu

des soldats, peut-être prévenus contre lui par son changement de

religion. Le général Reynier lui dit qu'il ne devait point regarder

ce changement comme un obstacle; que même il le rendrait plus

agréable aux habitans du pays; qu'enfin, tous les généraux, et lui

en particulier, l'appuieraient de tous leurs moyens et de leurs

conseils. Il l'invita à répondre au moins comme commandant du Caire,

et se retourna du côté de l'aide-de-camp; la discussion finit alors.

On continua de faire des informations sur l'assassinat, et, dès le

lendemain, le général Menou prit le titre de _commandant l'armée par

intérim_. Il nomma le général Reynier président de la commission

chargée de juger l'assassin.

Après les funérailles de Kléber et l'exécution du coupable, le

général Menou prit le titre de général en chef. L'armée le vit avec

beaucoup de peine succéder à ses anciens chefs. Plusieurs corps

élevèrent des murmures; mais les généraux les apaisèrent; ils

espéraient que son habitude des affaires suffirait pour bien diriger

l'administration du pays, et qu'au moment du danger ils pourraient

l'aider de leur expérience.

Le général Menou chercha pendant les premiers jours à se concilier

les esprits: généraux, administrateurs, il les accueillit tous, leur

fit de fréquentes visites; il sembla même aller au-devant de leurs

avis. Mais bientôt des traits d'animosité contre son prédécesseur,

des tracasseries pour sa succession, commencèrent à dévoiler au

moins sa maladresse. Les murmures de l'armée et les reproches

adressés au général Reynier de l'avoir engagé à prendre le

commandement, excitèrent sa jalousie, quoique la conduite franche de

ce général fût bien propre à le rassurer sur les suites de cette

rivalité.

Le commandement de l'Égypte pouvait procurer à la fois les plus

brillantes réputations, celles de militaire, de législateur et

d'administrateur. Pour se les assurer, il fallait être confirmé par le

gouvernement, et effacer le souvenir de la gloire de Kléber. Des partis

coloniste et anti-coloniste furent inventés. Le général Menou se mit à

la tête au premier, et proclama l'engagement de conserver l'Égypte. On

répandit en France l'opinion que les autres généraux formaient le

second, et voulaient renouveler le traité d'El-A'rych[21]. À cette

époque l'Osiris fut expédié secrètement.

[Note 21: La différence entre ces deux époques était bien appréciée

par tous les individus de l'armée. Lors du traité d'El-A'rych, elle ne

recevait de la France que des nouvelles affligeantes: les armées étaient

battues, les frontières entamées. Les déclamations que le Directoire

autorisait contre l'expédition d'Égypte faisaient regarder l'armée comme

en exil. Ignorant encore le sort de Bonaparte et l'heureuse révolution

qui rendit à la France son énergie et sa gloire, elle brûlait de porter

ses armes victorieuses dans sa patrie. Kléber avait continué des

négociations, afin d'éclairer les Turcs sur leurs véritables intérêts,

de retarder leurs opérations et de gagner du temps, en attendant les

ordres du gouvernement et des secours: n'ayant plus d'autre moyen de les

prolonger, il avait proposé des conférences et une suspension d'armes.

Les Anglais, qui avaient dû intervenir, surent retarder l'annonce de la

suspension d'armes et le transport des plénipotentiaires envoyés à la

conférence, de manière qu'El-A'rych fut attaqué et livré par surprise,

tandis que les Français se reposaient sur la foi de l'armistice.

El-A'rych pris, le général Desaix au pouvoir de l'armée turque, une

partie de l'Égypte insurgée, on ne pouvait plus avoir que

difficilement l'argent et les vivres nécessaires à l'armée; les

villes des côtes étaient dans une situation à faire craindre des

événemens semblables à celui d'El-A'rych. L'armée turque allait se

répandre en Égypte; des corps de Russes et d'Anglais devaient se

joindre à elle: l'armée d'Orient pouvait ne pas être victorieuse,

ses victoires même devaient l'épuiser; ne recevant pas de secours,

elle pouvait prévoir qu'elle succomberait après quelques attaques

successives, et des auxiliaires européens, en aidant les Turcs,

auraient acquis chez eux me influence politique dangereuse pour la

France. Kléber, persuadé que le Directoire abandonnait tout projet

sur l'Égypte, et que les vieilles bandes de l'armée d'Orient,

arrivant en Europe au commencement de la campagne, pouvaient sauver

leur pays, fit le sacrifice de la gloire qu'il pouvait acquérir

contre les Turcs dans l'espoir d'être plus utile. Il voulait, par ce

traité, séparer les Turcs des Russes et des Anglais, les déterminer

à faire la paix avec la France, et à lui assurer dans le commerce

des avantages équivalens à la restitution de l'Égypte. Mais le visir

dépendait trop des Anglais pour y consentir ostensiblement; il ne

donna que des assurances verbales que cela s'arrangerait après

l'évacuation. Les négociations étaient trop avancées pour reculer,

et le traité fut conclu: son exécution était commencée lorsqu'on

apprit la révolution du 18 brumaire. L'armée pouvait alors espérer

que le gouvernement s'occuperait d'elle, si elle restait en Égypte;

mais Kléber était trop loyal et trop esclave de sa parole pour

rompre un traité qu'il avait signé. Les faux calculs du gouvernement

anglais, la mauvaise foi jointe à l'insulte, tournèrent contre lui;

ils rendirent à l'armée d'Orient ses armes, et lui valurent une

nouvelle conquête de l'Égypte.

Lorsqu'on aurait cherché les circonstances les plus favorables pour

procurer à cette armée une victoire complète, on n'aurait pu les

mieux préparer qu'elles ne le furent par l'évacuation de la partie

orientale de l'Égypte, la marche des Turcs et la réunion de l'armée

française. Si, au lieu de signer la convention, on avait ouvert la

campagne, il y aurait eu beaucoup d'affaires partielles, de

privations, de marches pénibles, et on aurait peut-être fini par

succomber. À Héliopolis les deux armées étaient réunies; aussi la

victoire fut-elle brillante et décisive.

Après cette bataille et la nouvelle de la révolution de 18 brumaire,

la situation de l'armée était bien changée. Assurée au moins pour un

an de la possession paisible de l'Égypte, elle pouvait espérer que

le gouvernement, qui alors méritait toute sa confiance, veillerait

sur elle. Les derniers dangers avaient attaché tous les individus de

l'armée à la conservation de l'Égypte; et si on avait voulu y

chercher des anti-colonistes, l'armée entière aurait désigné l'homme

seul qui passait à Rosette, à déclamer contre les opérations de son

chef, les époques où elle scellait de son sang cette nouvelle

conquête.]

Convaincu qu'il ne pouvait pas aspirer à une réputation militaire,

le général Menou tourna ses vues vers la carrière administrative; il

affecta de s'occuper de tous les détails, et cherchant à donner une

grande idée de sa moralité et de sa probité, il cria fortement

contre les dilapidations; il promit enfin de détruire tous les abus,

et cependant Bonaparte et Kléber en avaient peu laissé subsister.

Pressé de donner des espérances favorables de son administration, et

d'y intéresser l'armée, il publia l'engagement de tenir toujours la

solde au courant, avant d'avoir assez étudié les finances de

l'Égypte, pour en assurer les moyens; il mit beaucoup d'ostentation

à créer une commission chargée de surveiller la fabrication du

pain. Lorsqu'il crut apercevoir qu'on lui obéissait avec moins de

répugnance, il changea de genre de vie, devint moins accessible;

entouré de liasses de papiers, il avait l'air de travailler

beaucoup, mais les affaires les plus pressées restaient en

souffrance.

Sous Bonaparte et sous Kléber, l'armée d'Orient n'avait qu'un même

esprit; tous étaient unis par les mêmes dangers et les mêmes

espérances: un nouveau chef créa un nouvel esprit. Aisément il

aurait pu se concilier l'armée, secondé par tous les généraux, qui,

pénétrés de la nécessité d'être unis, agissaient de coeur; pour lui,

il préféra de se faire quelques partisans par des menées sourdes;

mais leur développement fut long-temps couvert d'un voile que ses

démarches ostensibles rendaient plus difficile à soulever.

CHAPITRE III.

ÉVÉNEMENS POLITIQUES.

La note que Kléber avait préparée pour accompagner le renvoi de la

lettre de Morier, secrétaire de lord Elgin, n'était pas encore

partie; le général Menou en adoucit quelques expressions, et

l'expédia le 2 messidor, telle qu'elle a été imprimée dans les

journaux.

Le 9 du même mois, M. Wright, lieutenant du Tigre, arriva en

parlementaire par le désert, avec des dépêches du visir et de

Sidney-Smith. Il annonçait que l'Angleterre avait délivré les

passe-ports nécessaires pour l'exécution du traite d'El-A'rych. Il

s'était déjà présenté à Alexandrie; mais, refusé d'après les ordres

de Kléber, il avait passé par la Syrie. M. Wright avait appris en

route l'assassinat de Kléber, et avait tenu à Salêhiëh divers propos

pour engager les soldats à se révolter contre les généraux qui

refuseraient de les ramener en France. Ses discours n'avaient

produit d'autre effet que l'indignation. D'après sa conduite, on

aurait pu l'arrêter comme espion; il fut renvoyé.

De nouvelles lettres du visir arrivèrent le 15; elles étaient

relatives à la note envoyée à Morier; il lui fut répondu de

s'adresser à Paris. Le 13 fructidor il fit passer encore une

dépêche; il essayait toujours d'entamer quelques négociations et

craignait d'être prévenu par le capitan-pacha. Ces deux premières

autorités de la Porte rivalisaient d'activité pour renouer avec

l'armée française et s'en faire un mérite à Constantinople.

Le capitan-pacha était venu à Jaffa, avec Sidney-Smith, au

commencement de messidor, pour concerter avec le visir un plan

d'opérations militaires ou de négociations. Ils n'avaient pas de

forces qui leur permissent de rien entreprendre; aussi la conférence

entre le chef suprême de toutes les forces ottomanes, alors sans

armée, dont le crédit à sa cour avait beaucoup baissé depuis la

bataille d'Héliopolis, et le capitan-pacha, son subordonné mais

favori du sultan, se passa sans rien décider, à s'observer

mutuellement; puis ils se séparèrent, déterminés à négocier chacun

de son côté.

Le capitan-pacha reçut à son bord, à Jaffa, l'aide-de-camp Baudot,

enlevé par surprise à Héliopolis, et retenu pour servir à l'échange

de Moustapha-Pacha, que Kléber avait gardé comme otage: ce pacha

étant mort subitement à la nouvelle de l'assassinat de Kléber, cet

événement prolongea la captivité de Baudot, qui ne fut rendu à

Damiette qu'à la fin de thermidor. Le capitan-pacha avait eu pour

lui des égards qui contrastaient avec les mauvais traitemens du

visir.

Avec quelque adresse, on aurait pu se servir de l'intérêt personnel

de ces deux chefs de l'empire ottoman, pour renouer des négociations

tendant non à leur céder l'Égypte, mais à paralyser leurs efforts,

à les éloigner des Anglais, et peut-être même à les disposer à la

neutralité pendant la guerre[22]; mais le général Menou répondit à

toutes leurs propositions, qu'il fallait s'adresser à Paris pour les

arrangemens relatifs à l'Égypte: les Turcs, qui sont accoutumés à

voir les gouverneurs de province se rendre indépendans, regardèrent

cette réponse comme une défaite, et se persuadèrent que toute

négociation devenait inutile.

[Note 22: Le général Menou reçut alors des lettres adressées à

Kléber par le gouvernement; elles annonçaient que les Turcs

n'étaient pas éloignés de consentir à cette neutralité.]

Baudot, d'après les entretiens qu'il avait eus avec le

capitan-pacha, pensait qu'en lui insinuant que les négociations sont

ordinairement entamées par des commissaires pour l'échange des

prisonniers, et qu'après la conduite des Anglais, et l'intention

qu'ils avaient manifestée de s'emparer des ports, si le traité

d'El-A'rych avait eu son exécution, on éprouverait de leur part des

obstacles à tout rapprochement de la France avec la Porte qui

viendrait à leur connaissance, il aurait consenti à l'envoi d'un

agent français à Constantinople, qui, sous le prétexte de l'échange

des prisonniers, aurait traité directement des affaires relatives à

l'Égypte.

Le capitan-pacha alla faire de l'eau en Chypre: lorsqu'il reparut en

vendémiaire, le général Menou chargea le général Baudot de lui

conduire Endjeah-Bey, fait prisonnier sur un vaisseau qui avait

échoué vers Aboukir, et de tâcher de faire un traite pour l'échange

des prisonniers. Il écrivit au capitan-pacha qu'il fallait d'abord

s'en occuper, et qu'il pouvait s'adresser ensuite à Paris pour le

reste. Le capitan-pacha ne s'arrêta pas long-temps devant

Alexandrie, il retourna à Rhodes; Baudot ne put remplir sa mission,

et Endjeah-Bey fut, peu de temps après, renvoyé sur un bâtiment

grec.

CHAPITRE IV.

ESPRIT DES HABITANS DE L'ÉGYPTE.--ÉVÉNEMENS MILITAIRES JUSQU'AU MOIS

DE BRUMAIRE.

L'Égypte était fort tranquille; les contributions se payaient, dans

toutes les provinces, sans qu'il fût besoin de forts détachemens

pour les percevoir. La plupart des tribus arabes étaient soumises;

celles qui ne l'étaient point encore avaient fui dans le désert, ou

s'étaient dispersées dans les villages pour éviter les poursuites:

convaincues de la puissance des Français, c'était moins des

intentions hostiles, que leur caractère craintif et défiant qui les

empêchait de se rapprocher d'eux. Le débordement prochain du Nil, et

le mauvais état de l'armée du visir, garantissaient qu'avant

plusieurs mois on n'aurait à redouter aucune attaque extérieure. Un

parti de quatre cents cavaliers turcs, qui était venu à Catiëh pour

servir d'escorte à M. Wright, ne pouvait donner aucune inquiétude.

Des rapports annoncèrent, au commencement de thermidor, que l'armée

du visir se préparait à marcher; cela n'était pas probable,

cependant la garnison de Salêhiëh fut renforcée d'une demi-brigade,

qui bientôt après rentra au Caire.

Mohamed-Bey-l'Elfy était venu de Syrie par désert, annonçant qu'il

allait joindre Mourâd-Bey; mais il restait chez les _Mahazi_, tribu

d'Arabes rebelles qui habite les déserts du Chark-Atfiëh. On le fit

chasser par un détachement de dromadaires; d'autres partis se

portèrent dans l'isthme de Souez pour l'arrêter, s'il cherchait à

rétrograder. On le poursuivit long-temps; ses équipages furent pris;

il fut même réduit à errer avec vingt-cinq cavaliers.

Le général Menou fit rentrer au Caire, à la fin de thermidor, la

soixante-quinzième demi-brigade, que Kléber avait placée dans le

Delta, pour y former un corps de réserve avec la vingt-cinquième et

le vingt-unième régiment de dragons. Les ponts volans établis par

Kléber à Rahmaniëh et à Semenhoud, pour faciliter les passages du

Nil et les communications de l'armée depuis la côte jusqu'aux

frontières de Syrie furent retirés.

Bientôt après, l'inondation couvrit les terres; l'armée ne pouvant

être attaquée avant la retraite des eaux, aucune raison n'exigeait

alors des mouvemens de troupes; cependant le général Menou ordonna

à la division du général Friant d'aller relever à Alexandrie,

Rosette et Rahmaniëh, celle du général Lanusse; qu'il voulait

appeler au Caire. Des considérations très fortes auraient dû

empêcher un pareil changement: Lanusse commandait depuis long-temps

à Alexandrie, il connaissait très bien la défense de cette côte, et

avait l'habitude des relations avec les habitans de la ville et ceux

du Bahirëh; la peste régnant presque toujours à Alexandrie, il était

à craindre que ce déplacement ne la portât au Caire; enfin ce

mouvement ne pouvait s'opérer pendant l'inondation, qu'avec des

barques, et c'était employer inutilement tous les moyens de

transports, à la seule époque favorable pour approvisionner

Alexandrie, etc. Mais le général Menou se souvenait que Kléber,

fatigué de la prétention qu'il avait eue de commander Alexandrie et

le Bahirëh sans sortir de Rosette, l'avait remplacé par Lanusse: il

voulait aussi travailler l'esprit de ses troupes, et contraindre par

des dégoûts cet officier qu'il n'aimait pas à demander son

passe-port pour la France.

Trois tribus arabes des environs de Ghazah, les _Tarabins_, _Teha_

et _Anager_, s'étaient réfugiées dans le désert, après une courte

guerre contre les Osmanlis, qui avaient assassiné par trahison leurs

principaux cheiks. Jamais les Arabes ne pardonnent cet attentat,

dont les exemples sont si fréquens chez les Turcs. Ces tribus

envoyèrent demander au général Reynier la permission de s'établir en

Égypte, sous la protection des Français. Elles alléguaient en leur

faveur que la cause de ces persécutions était leur alliance avec eux

pendant la campagne de Syrie: c'était en effet le prétexte des

Osmanlis; mais leur véritable motif était que Mahammed-Aboumarak,

maître d'hôtel du grand-visir, qu'il venait de faire pacha de

Ghazah, avait des haines de famille à satisfaire contre ces tribus,

et qu'il profita de son élévation pour se venger.

Le général Reynier jugea que ces Arabes pouvaient être utiles; que,

placés dans le désert entre la Syrie et l'Égypte, ils donneraient avis

des mouvemens des Osmanlis. Il espéra qu'en éveillant leur intérêt, on

les porterait à intercepter la contrebande de grains qui se faisait

chaque jour sur cette étendue immense de désert; que, de plus, si l'on

devait faire une nouvelle campagne en Syrie, ces Arabes pourraient

servir. Il proposa au général Menou de leur accorder une partie de

l'Occadi-Tomlat, et le désert qui le sépare de Catiëh et de Souez. Ces

Arabes annonçaient être au nombre de sept mille, femmes, enfans et

vieillards compris. Ils disaient avoir cinq cents cavaliers et huit

cents hommes montés à dromadaire, ainsi que beaucoup de bestiaux; mais

comme ils vinrent successivement et se dispersèrent dans le désert, on

ne put pas juger exactement de leur nombre. Leurs principaux cheiks

ayant été tués, il ne se trouvait plus parmi eux d'hommes influens dont

on pût utiliser l'intelligence, et le général Menou les ayant reçus

mesquinement, on n'en tira pas un grand parti.

CHAPITRE V.

INTRIGUES.--ORIGINE DES DIVISIONS.

Les mois de thermidor et de fructidor offrent peu d'événemens

remarquables; les intrigues étaient encore obscures: on s'étonnait

cependant des atteintes portées à la mémoire de Kléber. Ces coups

étaient dirigés dans l'ombre, à la vérité, mais ceux qui les

frappaient étaient accueillis: on s'apercevait déjà que c'était le

meilleur moyen d'obtenir des grâces.

Le général Menou, dont la haine pour Kléber rejaillissait sur le

général Damas, voyant que, malgré toutes ces tracasseries, ce

général ne songeait pas à quitter sa place de chef d'état-major, et

se jugeant assez fort (c'était en fructidor), lui ordonna de cesser

ses fonctions. Sa lettre n'alléguait aucun motif. Ce général,

étonné, lui répondit qu'il ne voyait pas ce qui pouvait donner lieu

à une telle mesure, et qu'il convenait d'attendre les ordres du

gouvernement, à moins qu'il n'existât des motifs suffisans pour le

traduire devant un conseil de guerre: il ne reçut pas de réponse; le

général Menou refusa même de lui parler.

Les généraux de division Reynier et Friant, peinés de cette

discussion, qui tendait à diviser l'armée, allèrent chez le général

Menou afin de l'engager à surmonter ses haines personnelles,

d'autant moins fondées que le général Damas avait cherché à lui

rendre service auprès de Kléber. Il s'excusa en disant qu'il croyait

s'être aperçu qu'il y avait entre eux incompatibilité d'humeur,

qu'il ne pouvait travailler avec lui; protesta, _sur sa parole

d'honneur_, qu'aucune animosité particulière n'influençait sa

conduite, et termina par offrir sa démission. Cette menace empêcha

le général Reynier d'insister; déjà, par délicatesse, il ne lui

avait pas représenté que, commandant l'armée _par intérim_, il ne

devait pas se permettre un pareil changement, excepté dans les cas

de la plus urgente nécessité, avant de connaître les intentions du

gouvernement. Il se borna à lui demander d'avoir une explication

avec le général Damas, pour se concilier avec lui, si cela était

encore possible, ou lui donner un emploi convenable. Ce général,

pour ne laisser aucun prétexte à des troubles dans l'armée, en

occupant la place de chef de l'état-major malgré celui qui la

commandait, accepta le commandement des provinces de Benesouef et de

Fayoum. L'ordre du jour du 21 fructidor annonça sa retraite, et des

éloges y furent donnés à sa conduite. Le général Menou fut plusieurs

jours avant de lui désigner un successeur; ensuite il choisit le

général Lagrange; mais en paraissant lui accorder toute sa

confiance, il se réserva également tout le travail, même le plus

minutieux; aussi les affaires languirent comme auparavant.

Le général Reynier avait pénétré l'intention du général Menou, de se

former un parti; il aurait pu le dissoudre en éclairant sur sa

marche tortueuse plusieurs personnes qui, étrangères à toute

duplicité, ne le jugeaient que sous le masque dont il s'était

couvert; mais les désabuser eût été les éloigner du général Menou,

c'eût été diviser l'armée; il préféra garder le silence.

Le général Menou trouvant que le parti qu'il voulait se former ne

grossissait pas assez promptement; instruit aussi que, quoique la

plus grande discipline régnât dans l'armée, la plupart des officiers

et des corps ne l'aimaient pas, voulut se les concilier. Il nomma,

le 1er vendémiaire, six généraux de brigade, et les officiers

nécessaires pour les remplacemens des autres grades; quelques

officiers, préférant rester à leurs corps, voulaient refuser, mais

leurs réclamations furent rejetées; il les força d'accepter. La

plupart de ses choix tombèrent sur des officiers que des services

rendus ou l'ancienneté de leur grade appelaient à recevoir de

l'avancement; mais on s'aperçut qu'il avait moins l'intention de

donner des récompenses militaires, que de paralyser par des

bienfaits ceux qu'il redoutait, ou d'élever aux places des hommes

dont la loyauté ne pourrait soupçonner sa tortueuse politique. On

vit qu'il n'était plus besoin de services militaires ni d'actions

d'éclat pour mériter de l'avancement. Le général Menou se servit de

cette prodigalité de grades pour engager des officiers à lui

rapporter tout ce qui se disait de lui: il trouva peu d'hommes

assez vils pour gagner sa bienveillance à ce prix, presque tous

rejetèrent ses avances avec indignation. On ignorait au Caire cet

espionnage: le général Lanusse en fut averti le premier, à

Alexandrie, par des officiers qui avaient reçu de pareilles offres

du général Menou.

CHAPITRE VI.

INNOVATIONS DANS L'ADMINISTRATION DU PAYS.

Jusqu'en fructidor, le général Menou ne s'occupa que des détails de

l'administration et de la police des hôpitaux, déjà réorganisées par

Kléber après le siége du Caire; de la fabrication du pain, et de la

rédaction de ses ordres du jour, qu'il remplissait de déclamations

sur la morale, la probité, etc., afin de mieux séparer sans doute sa

vie antérieure des circonstances où il se trouvait. Mais en

fructidor, il entreprit d'organiser le gouvernement, ainsi que les

finances de l'Égypte. Jetons un coup d'oeil rapide sur son

administration et sur ses nombreux arrêtés.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 6 / 26 段