Les beys et les kiachefs recevaient chaque année le gouvernement de

quelque province ou arrondissement. Ils y allaient faire une tournée

pour forcer le paiement des impositions dues au gouvernement et aux

mukhtesims, soumettre les Arabes et maintenir la police; mais leur

intérêt propre les occupait bien davantage que les affaires

publiques; ils s'appliquaient à percevoir les droits qui leur

étaient alloués, saisissaient toutes les occasions de faire des

avanies ou d'ordonner des amendes, forçaient les Arabes à leur

offrir des présens, et nourrissaient leurs troupes aux dépens des

villages.

Outre les mameloucks, tous à cheval, les beys et le gouvernement

entretenaient quelques gardes à pied, etc. Fidèle à la politique

turque de donner rarement une autorité militaire aux hommes du pays,

cette infanterie, peu nombreuse, n'était pas composée d'Égyptiens,

mais d'hommes de la partie occidentale de la Barbarie et d'Albanais.

Ils étaient chargés en sous-ordre des mameloucks, de la garde des

villes et de la police des villages des beys qui les avaient à leur

solde.

Le pacha, envoyé de Constantinople, était bien censé le chef du

gouvernement de l'Égypte; mais les beys, maîtres de toute

l'autorité, ne lui laissaient que les marques honorables de sa

place[20]. Je me dispenserai donc d'en parler, ainsi que des autres

officiers et des effendis, envoyés par la Porte pour régler des

comptes, que les beys faisaient toujours arranger de manière qu'on

n'eût rien à envoyer à Constantinople.

[Note 20: L'organisation des armées turques, composées de

milices nombreuses, lorsqu'on les rassemble pour une expédition,

mais qui se dispersent aussitôt qu'il n'y a plus qu'à conserver,

contribue à rendre le pouvoir des pachas très faible et surtout

passager. La Porte se réveille quelquefois et songe à rétablir son

autorité; elle envoie des armées qui y réussissent; mais aussitôt

que le pacha a repris tous ses droits, les soldats retournent chez

eux. Réduit alors à ceux qu'il doit entretenir de ses revenus, et

que, par avarice, il borne à un très petit nombre, il retombe dans

l'avilissement; et les mameloucks, qui s'étaient éloignés pendant la

présence de l'armée turque, reviennent envahir de nouveau toute

l'autorité. Il y en a plusieurs exemples, notamment après

l'expédition que le capitan-pacha fit, en 1788, contre Ibrahim et

Mourâd-Bey, en s'appuyant du crédit et des mameloucks d'Ismaïn-Bey.]

Les revenus des mameloucks se composaient de ceux qui leur étaient

particuliers et de ceux du gouvernement.

Les revenus particuliers étaient ceux des villages qui appartenaient

aux beys, kiachefs et mameloucks comme mukhtesims; les différens

droits qu'ils percevaient dans leur commandement, les avanies, les

amendes, les présens qu'ils exigeaient. Les Cophtes ont toujours eu

l'adresse de se rendre nécessaires; chaque bey, chaque mukhtesim en

employait un par village, qui tenait les rôles de contributions et

les percevait en son nom. Le bey propriétaire de plusieurs villages,

avait un Cophte supérieur aux autres, qui était à la fois son

intendant et son secrétaire. Ce dernier se dédommageait sur les

subalternes et sur les fellâhs des humiliations qu'il devait

supporter.

Les revenus publics se composaient du miry ou impôt territorial, que

les mukhtesims percevaient et versaient entre les mains d'effendis

envoyés de Constantinople, mais obligés d'obéir aux beys; des

douanes; des droits sur le commerce intérieur; de la ferme de

certaines exploitations; de la capitation des chrétiens, etc. Ces

divers droits, à l'arrivée des Français, étaient affermés, les

douanes à des chrétiens de Syrie, les droits intérieurs à des

négocians musulmans, les exploitations et le commerce du natron et

du séné à des Francs, etc., etc. Ces revenus publics étaient

affectés aux dépenses du gouvernement. L'excédant devait être envoyé

à Constantinople; mais les beys principaux en disposaient.

Après la conquête de l'Égypte, le gouvernement français devint

propriétaire des villages qui appartenaient aux mameloucks et à des

mukhtesims émigrés; il en perçut les revenus, ainsi que ceux des

oussiehs, et se fit payer le miry. On ordonna un enregistrement des

propriétaires de villages, pour constater les droits des mukhtesims qui

étaient encore en Égypte. Les Cophtes étaient seuls instruits du mode

de perception et du produit des contributions territoriales; on dut

continuer à les employer. Les douanes et les autres contributions

indirectes furent organisées. L'histoire générale de l'expédition fera

connaître plus en détail ce que les Français ont fait pour une

organisation des finances, également conforme au bien du peuple et aux

intérêts du gouvernement.

L'évaluation des revenus que les mameloucks tiraient de l'Égypte,

entraînerait à des détails que ne comportent pas ces considérations

générales. On croit assez communément qu'elle leur produisait, de

revenus publics et particuliers, trente-cinq à quarante millions.

Ils ont varié chaque année sous les Français, selon les

circonstances de la guerre; mais on peut les évaluer à vingt ou

vingt-cinq millions. La raison de cette différence de produit est

que, pendant la guerre, la douane et les contributions indirectes

rapportaient fort peu; que les mameloucks qui surveillaient

directement l'exploitation de leurs villages, et particulièrement

celle de leurs oussiehs, en retiraient plus que les Français ne le

pouvaient alors; enfin, qu'on avait supprimé les avanies, amendes et

autres vexations qui rapportaient beaucoup aux beys.

Les Français n'ont pu recueillir aucun renseignement certain sur la

population. Les Musulmans ont pris des Juifs une répugnance

superstitieuse pour les dénombremens: à cet obstacle se joignait

encore l'inquiétude des habitans pour le motif de pareilles

recherches. N'imaginant pas qu'on pût avoir d'autre but que

d'obtenir de l'argent, ils pensaient que les Français cherchaient à

savoir leur nombre, pour leur imposer une capitation. Ils ne

tiennent aucun registre des naissances et des morts; c'est avec

beaucoup de peine que, dans quelques villes, on a obtenu la

déclaration du nombre de ces derniers, et long-temps après celle des

naissances; mais elles n'ont jamais été bien exactes. Les états

recueillis par le citoyen Desgenettes sont les seules bases qu'on

ait pu se procurer.

Si les mameloucks laissent peu de postérité, il n'en est pas de même

des autres habitans, principalement des fellâhs. Quoique un petit

nombre soient assez riches pour profiter de la loi qui autorise la

polygamie, et que les femmes y passent très vite, ils ont tous

beaucoup d'enfans; sans cette fécondité, les grandes pestes

affaibliraient beaucoup l'Égypte. N'ayant aucun renseignement sur

celle des campagnes, on ne peut l'estimer; cependant il paraît qu'on

peut porter celle de toute l'Égypte à environ deux millions cinq

cent mille habitans, ou à plus de trois millions, compris la ville

du Caire, qui en a deux cent cinquante à trois cent mille.

RÉSUMÉ DE L'ÉTAT SOCIAL DES PEUPLES DE L'ÉGYPTE.

Depuis l'Arabe Bédouin jusqu'aux chefs du gouvernement, la force et

les richesses sont la seule route qui conduise au pouvoir, et

dès-lors l'unique objet de l'ambition. Tous sont peu délicats sur

les moyens d'acquérir des trésors; tous cherchent à s'attacher des

hommes qui leur soient dévoués, et dont ils puissent employer

utilement le courage et l'adresse. Les beys et les mukhtesims

achètent des esclaves blancs et quelques noirs; les cheiks arabes

achètent des Nègres. Chacun s'entoure d'une milice plus ou moins

redoutable. Se croit-il assez fort, il lutte et fait la guerre avec

ses concurrens ou ses oppresseurs. Lorsqu'il n'existe pas dans le

gouvernement une puissance capable d'imposer à toutes ces forces

divisées, l'anarchie est complète; l'esprit de faction et les haines

héréditaires se joignent aux querelles qui naissent journellement.

Le cultivateur est presque toujours entraîné dans ces querelles; il

en a aussi de personnelles, mais de quelque manière qu'elles se

terminent, le produit de ses récoltes sert toujours à nourrir les

combattans; il doit payer les profusions des chefs pour augmenter

leur pouvoir: il n'est que le misérable instrument de leurs

jouissances. Régi plutôt par les caprices des hommes puissans que

par des lois fixes, il ne sait à qui du gouvernement de

Constantinople, des beys, des mukhtesims ou des cheiks arabes il

doit obéir. Obligé de les satisfaire tous, il exécute d'abord les

ordres de celui dont, pour le moment, il redoute la vengeance; de là

l'usage de mettre chaque année des troupes en campagne pour

percevoir les contributions.

Les qualités morales et l'instruction ne conduisent à aucun emploi;

elles ne procurent qu'une très faible considération, et nulle

richesse; rien n'invite donc à les cultiver. La seule étude est

celle de la dissimulation, cette arme de la faiblesse ambitieuse;

elle est autant le partage de toutes les classes du peuple que la

base de la conduite du gouvernement.

Des lois vagues, la vénalité des juges, l'absence d'une force

spécialement destinée à poursuivre et à punir les coupables, les

refuges qui leur sont toujours ouverts par l'hospitalité,

déterminent le gouvernement à punir une famille, une corporation, un

village, pour la faute d'un seul homme, souvent fugitif, plus

souvent inconnu; il adopte ainsi l'usage des Arabes, d'étendre les

vengeances personnelles à des familles entières: il reconnaît le

territoire de chaque tribu pour exiger d'elle la restitution ou le

paiement des vols qui s'y commettent. Dans un gouvernement mal

organisé, cette méthode de punir une classe entière des fautes d'un

seul homme, a du moins l'avantage d'intéresser tous les individus à

se surveiller réciproquement. Les asiles sont une ressource que tous

les habitans se procurent mutuellement contre l'oppression. Ce n'est

pas par esprit d'ordre et de justice que les gouvernans, peu

susceptibles de ces sentimens moraux, poursuivent le coupable, et

cherchent à terminer les querelles; mais c'est que la culture, les

récoltes et le paiement des contributions en souffrent; et que les

accommodemens leur procurent toujours des présens ou des amendes.

Le peuple égyptien a été soumis dans presque tous les temps, a des

conquérans étrangers dont il a successivement détesté le joug.

Toujours prompt à se livrer aux apparences du succès, mais en proie

aux haines, aux jalousies, effets de sa division en classes

distinctes, jamais un concours simultané d'efforts n'exista pour

briser ses chaînes; les soulèvemens partiels furent toujours

sévèrement réprimés: il conserve encore le même esprit d'inquiétude.

Le gouvernement des Osmanlis est celui qu'il déteste le plus; cette

aversion est continuellement excitée par les mameloucks et les

Arabes, dont l'esprit domine en Égypte: elle a sans doute contribué,

malgré le fanatisme religieux, à l'attacher aux Français.

Les élémens de la société s'opposent, en Égypte, à toute espèce

d'améliorations; aucun changement utile ne peut être opéré que par

des étrangers appelés au gouvernement. Les Français se sont trouvés

dans cette position; mais outre les difficultés d'un établissement,

et celles qui naissent de l'état de guerre, combien d'obstacles

moraux n'avaient-ils pas à surmonter? L'attachement aux anciens

usages, l'orgueil de la superstition, et l'ignorance qui repousse

toute idée nouvelle, la différence de langage et de culte, les

moeurs et l'état social des différentes classes, etc., etc. Il

fallait organiser la justice, établir des autorités municipales, une

police générale et une administration uniquement occupées du bien

public; effacer les distinctions politiques et religieuses, habituer

les hommes de cultes différens à obéir aux mêmes lois, changer la

nature des propriétés territoriales et l'état des fellâhs; il

fallait intéresser les cultivateurs à perfectionner leurs cultures,

les artisans et les commerçans à étendre leurs spéculations, par la

certitude de jouir du fruit de leurs travaux; il fallait détruire

les Arabes errans, ou saper, par des institutions, leurs préjugés

contre la vie sédentaire; il fallait enfin lier tous les intérêts

particuliers à l'intérêt général, perfectionner le système des

impositions, améliorer la distribution des eaux et l'irrigation,

développer la culture des plantes coloniales, creuser des canaux de

navigation, etc., etc. Alors l'Égypte se serait élevée au plus haut

degré de prospérité. Mais il était nécessaire d'étudier parfaitement

ce peuple, de détruire ses préjugés, d'attirer sur les législateurs

l'amour, l'estime et la vénération qui seuls pouvaient leur donner

une force morale suffisante pour établir et consolider de nouvelles

institutions. Cela ne pouvait être effectué que successivement et

avec beaucoup de lenteur. C'est au moment où les Français avaient

acquis en partie ces connaissances et l'ascendant moral d'où

dépendait le succès, qu'ils ont abandonné l'Égypte. La paix, qui

procure la tranquillité à tous les autres peuples, n'est pas un

bienfait pour les Égyptiens; elle les rejette au sein des troubles

et des dissensions intestines; elle les replonge dans la barbarie.

L'orgueilleux musulman connaissait les peuples de l'Europe,

seulement par l'horreur que des barbares fanatiques avaient inspirée

à ses ancêtres; il ignorait ou se refusait à penser que ces mêmes

peuples, affranchis de leurs préjugés, avaient fait des pas immenses

dans la carrière de la civilisation; tandis que lui, dégradé par ses

propres institutions, peut à peine se compter au nombre des peuples

civilisés. Lors de l'expédition de Bonaparte en Égypte, on vit pour

la première fois les sciences et les arts s'unir à la marche d'un

conquérant. Les Égyptiens apprécièrent dès-lors la puissance des

Européens, la douceur de leurs lois, et l'étendue de leurs lumières;

leurs braves admirèrent les exploits des Français: tous reconnurent

leur supériorité.

L'armée d'Orient laisse en Égypte de grands souvenirs et des

regrets. Ces impressions sont un germe que l'avenir et les événemens

feront éclore.

DE L'ÉGYPTE

APRÈS

LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.

PREMIÈRE PARTIE.

DEPUIS LE MOIS DE FLORÉAL AN VIII, JUSQU'AU MOIS

DE BRUMAIRE AN IX.

CHAPITRE PREMIER.

SITUATION DE L'ARMÉE D'ORIENT, ET PROJETS DE KLÉBER AVANT SA MORT.

Après la bataille d'Héliopolis et le siége du Caire, l'armée se

trouva dans la situation la plus brillante. Les troupes, bien

habillées, bien nourries, et payées régulièrement, étaient

satisfaites de leur sort. La mauvaise foi des Anglais, lors de la

rupture du traité d'El-A'rych, avaient excité leur indignation; les

Turcs n'étaient point pour elles des ennemis redoutables. Depuis le

18 brumaire, leur confiance dans le gouvernement ajoutait au désir

de conserver une conquête dont elles sentaient toute l'importance,

et qui leur plaisait depuis qu'elles y jouissaient de quelque

agrément et supportaient moins de privations.

Les habitans, étonnés de voir le visir de la Porte (le plus grand

personnage que leur ignorance leur permît de connaître) battu par

les Français, étaient persuadés que tous les efforts des Turcs

seraient désormais inutiles; ils regardaient l'Égypte comme la

propriété de leurs nouveaux maîtres, et prenaient une grande

confiance en eux. Ils avaient éprouvé dans plusieurs occasions

combien leurs révoltes avaient été facilement dissipées par un petit

nombre de troupes. Les charges de guerre auxquelles les rebelles

avaient été imposés les avaient pour toujours dégoûtés de semblables

soulèvemens. La paix avec Mourâd-Bey contribuait encore à maintenir

les Égyptiens dans ces sentimens.

Les contributions extraordinaires imposées au Caire, en punition de

la révolte, donnaient les moyens de payer l'arriéré, qui s'élevait

alors à onze millions, y compris la solde, et d'attendre la saison

où l'on perçoit les impositions ordinaires, pour fournir aux

dépenses courantes. Les améliorations que l'état de guerre et les

difficultés inséparables d'un nouvel établissement avaient empêché

Bonaparte d'effectuer dans un pays où la langue, les moeurs, les

usages, tout élevait des obstacles, Kléber pouvait les faire après

la bataille d'Héliopolis; celles qu'il ordonna dans toutes les

parties de l'administration apportèrent beaucoup d'économie dans les

dépenses, diminuèrent les frais de perception, et mirent un frein à

beaucoup de vexations et de dilapidations.

Le général Kléber voulant profiter des dispositions générales des

habitans, fit sentir particulièrement aux Cophtes que s'ils avaient

été armés pendant la révolte du Caire, leur quartier n'aurait pas

été pillé par les Turcs, et qu'il était de leur intérêt de

concourir, avec les Français, à la défense commune. Il les engagea à

former un bataillon de cinq cents hommes, qu'il fit habiller à la

française: il comptait l'augmenter autant que les circonstances le

permettraient.

Cette formation d'un corps était un moyen de développer le goût du

service militaire; mais il était encore plus avantageux d'engager

les habitans du pays, chrétiens et musulmans, à s'enrôler dans les

demi-brigades, où ils pouvaient prendre plus facilement le moral du

soldat français. Kléber encouragea ces recrutemens. Ils réussirent

dans la Haute-Égypte; la 21e demi-brigade fit, en très peu de temps,

trois cents recrues, qui se formèrent assez vite. Les habitans de la

Basse-Égypte y paraissaient moins disposés; cependant on aurait pu

vaincre leur répugnance.

Les Grecs, d'un caractère plus belliqueux, se présentaient avec bien

plus de zèle. Deux compagnies avaient déjà été formées précédemment

par Bonaparte; celle qui se trouvait au Caire lors du siége s'était

fort bien battue. Kléber forma une légion où l'on engagea beaucoup

de Grecs nouvellement arrivés dans les ports: elle fut bientôt

d'environ quinze cents hommes.

L'armée avait éprouvé beaucoup d'obstacles pour les transports dans

les momens difficiles, parce qu'alors les Arabes qui louaient leurs

chameaux s'éloignaient. Afin d'assurer ce service important, Kléber

fit établir un parc de cinq cents chameaux toujours disponibles, et

qu'on employait, en temps ordinaire, aux différens services; il

ordonna une levée des chevaux et des chameaux nécessaires pour

remonter la cavalerie et l'artillerie; il fit établir des ponts

volans, pour faciliter les passages du Nil aux troupes qui auraient

à marcher de la côte sur les frontières de Syrie, et ordonna des

reconnaissances pour organiser des communications entre les divers

postes occupés par l'armée.

Il arrêta, pour le Caire, un plan de travaux simples qui

remplissaient deux objets importans; celui de contenir les habitans

de cette grande ville, et celui de la clore, de manière qu'aucun

parti ennemi ne pût s'y introduire. Il ordonna aussi les travaux

nécessaires pour la défense des côtes.

Il établit un comité administratif composé de cinq membres, chefs

des principales administrations, qui discutaient avec lui les

améliorations que les circonstances rendaient possibles. Il arrêta

beaucoup de dilapidations; ôta le moyen de spéculer sur le bien-être

du soldat, et améliora le sort des troupes en faisant payer les

rations de viande et de fourrage, et en mettant une partie de

l'habillement au compte des corps.

La flotte turque, commandée par le capitan-pacha, avait paru, dans

les premiers jours de prairial, devant Alexandrie. Kléber, ignorant

si elle portait des troupes et méditait quelque débarquement,

partit, dès qu'il en eut la nouvelle, avec une partie des troupes

qui étaient au Caire, et donna des ordres pour réunir à Rahmaniëh

celles du Delta. Il quitta le Caire le 14 prairial, apprit à

Rahmaniëh que le capitan-pacha était seulement venu parader devant

Alexandrie, afin d'entamer quelques négociations, défendit de

recevoir à terre aucun parlementaire, et revint au Caire laissant

dans le Delta, vis-à-vis Rahmaniëh, un camp volant de deux

demi-brigades et de deux régimens de cavalerie disponibles, pour

aller sur tous les points de la côte qui pourraient être menacés, ou

sur la frontière de Syrie.

Le général Menou était arrivé au Caire à la fin de floréal; depuis

six mois il avait l'ordre de s'y rendre, d'abord pour être employé

aux négociations avec les Turcs, ensuite pour la campagne qui se

préparait, et après la prise du Caire, afin d'y commander. Mais en

écrivant toujours qu'il allait partir, qu'il ne désirait rien tant

que de combattre, il était resté paisiblement à Rosette, jusqu'au

moment où les Osmanlis sortis du Caire et rejetés dans le désert, on

n'eut plus qu'à jouir d'une tranquillité due aux victoires de

l'armée. Arrivé au Caire, il fit des difficultés pour en prendre le

commandement: celui de la Haute-Égypte, où il paraissait désirer de

voyager, lui fut offert; mêmes obstacles. Enfin, Kléber lui écrivit

qu'après lui avoir offert les plus beaux commandemens, il ne lui

restait plus qu'à lui offrir celui de l'armée; le général Menou

choisit celui de la Haute-Égypte; mais il ne partit pas.

Lorsque le général Kléber partit pour Rahmaniëh, il écrivit au

général Reynier, qui était en tournée dans le Kalioubëh, de venir au

Caire pour en prendre le commandement et surveiller la Haute-Égypte

ainsi que la frontière de Syrie, tandis que lui serait sur les

côtes. L'exprès s'égara, et le général Reynier ne put arriver

qu'après son départ. Pendant ce temps, le général Menou sollicita ce

commandement: Kléber le lui accorda en lui recommandant de se

concerter avec le général Reynier pour les dispositions de défense,

s'il y avait quelque mouvement du côté de la Syrie. Ce dernier, de

retour au Caire, lui donna tous les renseignemens qui pouvaient lui

être nécessaires sur les fortifications, les troupes, les habitans

et la police de cette ville, qu'il connaissait peu.

Kléber fut de retour le 21 de Rahmaniëh; le 23, il montra au général

Reynier la note qu'il faisait écrire en réponse à une lettre que

Morier, secrétaire de lord Elgin, lui avait envoyée de Jaffa. Il

entra dans quelques détails sur la conduite qu'il devait tenir avec

les Turcs, et dont il l'avait déjà entretenu plusieurs fois. Il

voulait profiter de la rupture du traité d'El-A'rych et des

arrangemens pris alors par les Anglais, à l'effet d'occuper

Alexandrie, Damiette et Souez, pour exciter le ressentiment des

Turcs contre eux; il voulait aussi éviter les communications avec

les chefs de ces deux armées, en même temps qu'il tâcherait

d'établir une correspondance directe avec Constantinople. Par ce

moyen, il espérait correspondre avec le gouvernement français, et

faire consentir les Turcs à la neutralité jusqu'à la paix générale.

Un arrangement aurait donné à l'armée française l'assurance de

n'être attaquée que par une expédition maritime, que les Anglais

n'auraient sûrement pas tentée sans l'appui des Turcs; il aurait

augmenté les ressources en rétablissant une partie du commerce.

CHAPITRE II.

ASSASSINAT DE KLÉBER.--LE GÉNÉRAL MENOU PREND LE COMMANDEMENT.--SA

CONDUITE DANS LES PREMIERS TEMPS, ET JUSQU'EN FRUCTIDOR.

Le 25 prairial, le général Kléber, après avoir passé, dans l'île de

Raoudah, la revue de la légion grecque, vint au Caire voir les

réparations qu'on faisait à sa maison. Il se promenait sur la

terrasse de son jardin avec le citoyen Protain, architecte,

lorsqu'il fut frappé de plusieurs coups de poignard. L'assassin,

arrivé au Caire à la fin de floréal, avait suivi Kléber depuis

Gisëh, s'était introduit dans la maison avec les ouvriers, et avait

saisi le moment où ce général, occupé de sa conversation, ne

pouvait l'apercevoir. Les généraux se réunirent dès qu'ils apprirent

cette nouvelle. On fit la recherche de l'assassin, qui fut arrêté

bientôt après, et on l'interrogea.

Les cheiks et les agas de la ville avaient été mandés; on voulait

examiner si cet attentat n'était pas lié à quelque conspiration plus

étendue. Un aide-de-camp vint demander s'ils devaient être

introduits. Le général Reynier, à qui il porta la parole, lui dit de

s'adresser au général Menou, qui le lui renvoya, et il s'établit

entre eux une discussion sur le commandement de l'armée.

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 5 / 26 段