a plusieurs lorsqu'elle est suivie par plusieurs familles qui
exercent divers métiers. Les Cophtes sont la classe la plus
nombreuse de chrétiens établis en Égypte; la plus grande partie
habitent les villes, où ils sont principalement chargés de la
perception des contributions, et de gérer les biens particuliers des
chefs du pays; seuls lettrés, et habitués à ce genre de travail, ils
se sont rendus nécessaires. Plusieurs exercent dans les villes des
métiers, tels que celui de maçon, menuisier, etc. D'autres habitent
les villages, notamment dans la Haute-Égypte, et y cultivent les
terres. Ils y sont peu distingués des autres fellâhs. Les chrétiens
de Syrie établis en Égypte, font le commerce avec leur pays, et se
chargent de quelques entreprises de finances. Les Grecs, dont la
plupart commercent avec leur pays, exercent aussi quelques arts et
fournissent des matelots. Les Juifs sont particulièrement _serafs_
ou compteurs et changeurs de monnaies. Quelques uns sont orfèvres,
fripiers ou serruriers; les préjugés qu'on a contre cette nation
produisent les mêmes effets dans tous les pays. Les négocians
européens établis en Égypte sont tous compris sous la dénomination
de Francs; ils ont leur quartier particulier au Caire, et jouissent
de quelques priviléges, quoique exposés à une foule de vexations.
Les commerçans et artisans de tous les cultes ne sont pas beaucoup
plus heureux que les fellâhs: un gouvernement destructif et
tyrannique pèse sur eux. Les droits multipliés sous diverses formes
leur enlèvent une partie de leurs gains, et des avanies les font
retomber dans la misère aussitôt que leur aisance est reconnue.
Les ministres de la religion musulmane et de la justice, forment
une classe intermédiaire, composée d'individus des classes
inférieures, mais qui participent au gouvernement, parce qu'ils sont
chargés du dépôt des lois et qu'ils ont de l'influence sur
l'opinion.
L'expression vague des préceptes du Koran, seules lois écrites dans
les pays musulmans, laisse aux docteurs une grande latitude pour les
interprétations, et bien des moyens d'augmenter leur autorité.
Quoique cette religion ait peu de dogmes, le fanatisme qu'elle
inspire est un instrument que les prêtres savent employer avec
succès.
Toutes les classes d'habitans sont admises à embrasser cette
carrière[14]; la première éducation se borne à apprendre et à
réciter quelques passages du Koran, ensuite à lire et à écrire. Ceux
dont les vues s'étendent plus loin, se perfectionnent dans la
lecture et l'écriture, et étudient les commentaires du Koran, qui
ont été faits par la secte qu'ils embrassent. Voilà toute la
science nécessaire pour être admis; la plupart des imans et des
servans des mosquées n'en savent pas davantage. La soumission aux
chefs de la religion, des pratiques religieuses, l'art d'en imposer
par des formes extérieures et l'affectation d'un langage plein de
maximes, leur frayent la route aux premiers emplois. On remarque
chez les principaux chefs de la religion, nommés cheiks de la loi,
l'astuce commune à tous les prêtres, qui, pour mieux dominer,
cherchent à s'emparer de l'esprit des hommes. Leur conversation est
remplie de belles sentences morales, et de grandes images poétiques
qu'ils pillent dans les livres arabes; c'est tout leur savoir: on ne
doit pas chercher en eux d'autres connaissances sur la politique,
les sciences, etc.; ils n'en soupçonnent pas plus l'existence que
l'utilité.
[Note 14: On voit beaucoup d'hommes des dernières classes
parvenus aux premiers emplois religieux. À l'arrivée des Français en
Égypte, le cheik de la principale mosquée du Caire, celle
d'El-Azahr, était Abdallah-Cherkaoui, fils d'un Arabe, cultivateur
dans un petit village de la Charkiëh; il a présidé le divan formé
par Bonaparte. D'autres cheiks sont fils de fellâhs. L'un des plus
marquans par son esprit, le cheik El-Mohdi, qui fut secrétaire du
divan, est fils d'un menuisier, cophte, pris dans son enfance par un
cheik, qui l'a fait musulman; il est parvenu, encore jeune, à être
le chef d'une des premières mosquées du Caire.]
Sous l'humble titre de fakir (pauvre) et de distributeurs des aumônes,
ils jouissent de revenus considérables, affectés à l'entretien des
mosquées et aux fondations pieuses. Ces revenus sont ceux de
villages et de terres qui ont été successivement donnés aux
fondations religieuses, par les souverains de l'Égypte et les
particuliers; ils proviennent aussi de certains droits sur les
consommations, etc., etc. Une autre cause a contribué à augmenter
ces revenus. Les propriétaires craignant qu'après leur mort le
gouvernement ne s'emparât de leurs possessions, et voulant les
assurer à leurs enfans, en font hommage à des mosquées, sous la
réserve de rentes qui doivent être payées à leur postérité: on
nomme ces fondations _risaks_.
Les cheiks ont une grande influence morale sur le peuple. Les
gouvernans les plus despotiques se sont toujours crus obligés de les
respecter. Mahomet imprima dans l'esprit de ses disciples l'opinion
que le Koran contenait tous les préceptes religieux et sociaux; les
interprètes et les commentateurs de ce livre, devenus chefs de
secte, l'ont transmise à leurs successeurs, et les mêmes études
portent simultanément aux places de jurisprudence et religieuses;
les mêmes individus passent de l'une à l'autre sans difficulté,
quelquefois même les exercent ensemble; elles donnent toutes deux le
titre d'_uléma_.
Lorsque les Turcs firent la conquête de l'Égypte et en organisèrent
le gouvernement, ils ne voulurent pas laisser aux Égyptiens les
emplois de judicature; la Porte nommait chaque année au Caire un
grand-kadi, et des kadis secondaires qui en dépendaient dans chaque
province: ces emplois s'achetaient à Constantinople. Bonaparte
rendit aux Égyptiens le droit de se juger; les grands cheiks lui
proposèrent des candidats; pour supprimer la vénalité de la justice,
il défendit les présens et fixa les émolumens des juges.
Il existe au Caire deux familles qui jouissent de la considération
attachée aux descendans directs du Prophète, dont les chefs occupent
des places héréditaires, auxquels sont alloués de grands revenus.
Le cheik El-Bekry, descendant d'Aboubekr, est cheik des cheiks de la
religion; et le cheik Saadat, qui compte dans ses ancêtres Ali,
gendre, et Fathmah, fille de Mahomet, ainsi que les califes
Fathmites, est chef de la mosquée d'Hassan, fils d'Ali.
Beaucoup de familles de chérifs, ou descendans éloignés de Mahomet,
qui sont originaires des villes de l'Hedjas et de l'Yemen, et qui y
conservent des relations, forment aussi une classe un peu distinguée
du reste des habitans; elles s'adonnent au commerce ou à la culture.
Plusieurs villages sont entièrement habités par quelques unes
d'elles, principalement ceux dont les revenus sont affectés à des
fondations pieuses; elles jouissent d'une certaine considération, et
sont moins dégradées que les autres fellâhs. On ne doit pas
confondre ces chérifs avec ceux qui, par des alliances plus ou moins
anciennes, ont acquis le droit d'en prendre le titre et de porter le
turban vert.
La classe des propriétaires vivant dans les villes du produit de
leurs villages, est composée particulièrement des descendans[15] des
officiers turcs qui conquirent l'Égypte sous Sélim II, et des
mameloucks qui partagèrent avec eux le gouvernement. Ces officiers
avaient obtenu la concession d'une grande partie des villages; ils
recevaient la plus forte portion de leurs revenus, comme
appointemens, et pour l'entretien des soldats qu'ils devaient
toujours être prêts à conduire à la défense de l'État. Ils tenaient
ces villages sous des conditions analogues aux _Tuiariots_ du reste
de la Turquie et à la suzeraineté des temps féodaux; ils étaient
aussi chargés de la perception des droits réservés par le
grand-seigneur, qu'on regardait comme seul propriétaire des terres,
et qui pouvait en disposer après la mort de celui qui en avait la
jouissance. Ses héritiers demandaient ou plutôt achetaient du pacha
de nouveaux titres de propriété. La corruption du gouvernement
rendit les héritages plus faciles; les femmes obtinrent des villages
de leurs maris, et purent les transmettre à leurs enfans et à leurs
esclaves.
[Note 15: Sous la dénomination de descendans, on doit comprendre
non seulement la postérité directe, mais aussi les mameloucks
esclaves qui ont des droits dans la succession.]
Ces propriétaires composaient les différens corps de milice, les
Ingcharichs ou janissaires, les Odjaklis, les Assabs, etc., chargés
de la défense de l'Égypte. Nous ne rappellerons pas que les chefs de
ces milices, divisés par l'ambition, se sont entourés d'esclaves
dont ils ne suspectaient pas la fidélité. Nous n'examinerons pas
l'influence que les usages sur l'adoption des esclaves ont eue dans
toutes les affaires politiques; comment la race turque a diminué,
tandis que les mameloucks croissaient en nombre et en puissance:
comment les mameloucks, surtout depuis Ali-Bey, se sont
successivement emparés, par la terreur et par des alliances, de la
plus grande partie des villages: ces considérations sont du ressort
de l'histoire. À l'arrivée des Français, la classe des anciens
propriétaires était réduite à un petit nombre d'hommes écrasés par
les mameloucks, au point d'être obligés de recourir à la protection
de quelques beys et même des cheiks arabes, pour obtenir de leurs
fellâhs le paiement des revenus qui leur restaient sur des portions
de village. S'estimant d'une classe supérieure à celle des artisans
et des commerçans, ils végétaient dans les villes, et les mameloucks
leur confiaient rarement des emplois subalternes.
Les mameloucks, dont l'organisation et la composition diffèrent
totalement des institutions de l'Europe, ont été parfaitement peints
par Volney, ainsi qu'une partie de leurs révolutions; je n'en
donnerai qu'une idée générale.
C'est un phénomène très singulier que de voir à côté des Arabes,
très attachés à la distinction des rangs transmise par leurs
ancêtres, une classe nombreuse qui n'estime que l'homme acheté, dont
les parens sont inconnus, et qui, de l'esclavage, s'est élevée aux
premières dignités[16]. Cette opinion est aussi générale dans toute
la Turquie, même à Constantinople, au centre du gouvernement qui a
pour principe de conserver la race d'Osman, et où il existe des
familles très anciennes et considérées. Cette opinion est-elle un
hommage aux talens que l'homme parti du point le plus bas, a dû
montrer pour parvenir? Tient-elle à ce caractère belliqueux qui fait
préférer un jeune homme élevé pour la guerre loin de ses parens?
Dans un gouvernement tout militaire, les chefs ont-ils pensé que des
esclaves qui tiennent tout d'eux, qui n'ont aucune famille, et qui
les regardent comme leur père, doivent être plus attachés à leurs
personnes et moins dangereux dans les emplois de confiance, que ceux
qui, ayant la facilité d'appuyer leur autorité de celle de leur
famille, pourraient se former des partis et se rendre indépendans?
[Note 16: J'ai entendu des officiers turcs, ainsi que des
mameloucks, me dire, en parlant de personnages qui occupaient de
grands emplois: _C'est un homme de bonne race; il a été acheté._ Le
grand-visir actuel et le capitan-pacha ont commencé par être achetés
esclaves; et ce préjugé est tellement enraciné, que les enfans de ce
même individu n'ont pas le même degré de noblesse que leurs père et
mère, qui ont été achetés.]
Dans un gouvernement militaire et féodal, cet usage de former des
esclaves que l'on destine aux premiers emplois, pouvait seul parer
aux dangers de l'agrandissement des familles principales. Lorsque
l'Europe gémissait sous le régime féodal, les possesseurs de grands
fiefs disputaient l'autorité entre eux, ainsi qu'aux rois et
empereurs; l'anarchie des États était complète. C'est peut-être
cette politique qui a prolongé l'existence des descendans d'Osman;
quelques esclaves élevés à des pachalics ont visé à l'indépendance,
mais ils ont eu rarement une postérité qui pût suivre leur exemple,
et après leur mort tout rentrait dans le devoir. Aucune grande
famille n'a pu s'élever assez pour disputer le gouvernement à la
famille régnante, ni faire une scission dans l'empire: l'Égypte est
la seule province que l'éloignement et l'organisation de son
gouvernement aient disposée à former une exception. Le gouvernement
ottoman a été plus sage à Constantinople que les chefs de l'Égypte:
les janissaires ont souvent déposé des sultans, mais aucun de leurs
chefs n'a pu se rendre indépendant; et, par principe, on a toujours
écrasé ou appauvri les grandes familles qui auraient pu profiter de
leur influence. Le gouvernement a sans cesse évité le danger d'avoir
auprès de lui un corps armé toujours avide de pouvoir, disposé à
s'en emparer, et qui pouvait servir d'instrument a des ambitieux.
Des mameloucks, que les califes fathmites avaient achetés pour
former leur garde, finirent par s'emparer du gouvernement: les chefs
transmirent leur puissance à leurs descendans, mais ceux de
Salah-ed-din s'amollirent, augmentèrent, comme les califes, le
nombre et la puissance de leurs mameloucks, et furent également
supplantés. Les mameloucks n'eurent plus alors de chefs
héréditaires: la force ou le choix décida de celui qui prendrait le
commandement; sa mort amenait de nouvelles querelles, et les partis
s'accordaient pour un même choix, ou se partageaient l'Égypte.
Sélim II saisit, pour les attaquer, le moment de ces dissensions, et
admit l'un des partis à partager le gouvernement: ces mameloucks
conservèrent une existence politique, et firent partie des corps de
milice: des beys, choisis entre eux par les chefs de ces corps et le
pacha, étaient chargés de la police des provinces, et admis aux
délibérations du divan, qui servait de contre-poids à l'autorité du
pacha. Les grands officiers du gouvernement, voulant augmenter leur
puissance, achetèrent des mameloucks. Ibrahim-Kiaya, qui en
possédait le plus grand nombre, et qui sut s'attacher les
propriétaires des autres, s'en servit pour s'élever, se fit craindre
et gouverna l'Égypte. Après sa mort, les beys, qu'il avait
accoutumés à l'exercice de l'autorité, voulurent en jouir; Ali-Bey,
supérieur en talens et en caractère à tous les autres, devint chef,
et se rendit indépendant. La Porte rétablit bien un pacha, mais les
mameloucks, habitués à régner sur l'Égypte, ne lui laissèrent que
l'apparence de l'autorité.
Tous les mameloucks achetés par un chef, ou même par un de ses
affranchis, sont regardés comme de sa famille et lui donnent le nom
de père; c'est ce qui forme les grandes distinctions du corps des
mameloucks. Ceux qui parviennent à jouer un rôle à leur tête, et qui
y restent assez long-temps pour acheter beaucoup d'esclaves et pour
les avancer, deviennent chefs de maison.[17]
[Note 17: Je ne parle pas de la postérité des mameloucks, et
cela doit surprendre. On serait porté à penser que les chefs
devraient naturellement chercher à transmettre l'autorité à leurs
enfans; mais cela n'est point chez les mameloucks: leurs fils ne
remplissent presque jamais de rôle important; ceux même que la
faveur de leur père a fait parvenir ne sont pas estimés. Deux causes
morales entraînent l'extinction prématurée de leur race: d'abord,
l'opinion de la préférence à donner aux esclaves sur l'homme de
famille; ensuite, le mépris qu'inspire en général aux mameloucks
l'habitant oisif des villes, élevé dans le harem par les femmes. Les
mameloucks ne regardent pas leur fils comme leur successeur, comme
l'appui de leur vieillesse; la naissance de celui-ci n'est pas un
motif d'attachement pour la mère; et les femmes, jalouses de
conserver leurs charmes, suivent l'usage, très commun en Orient, de
se faire avorter. On doit peut-être attribuer aussi cette extinction
de la postérité des mameloucks au climat d'Égypte, qui repousse la
reproduction des races étrangères. Les observations des médecins,
particulièrement celles du citoyen Desgenettes, sur la naissance et
la mortalité des différens âges, peuvent jeter un grand jour sur
cette question.]
Les affranchis et les esclaves d'un même maître se regardent comme
frères; mais, à la mort de leur maître, les principaux sont souvent
divisés d'intérêts, la faveur qu'ils ont eue de son vivant
déterminant leur richesse et leur pouvoir. Celui qui en a le plus
acquiert la plus grande influence, et ceux de ses frères qui ne
peuvent pas lui disputer l'autorité le reconnaissent pour chef. Si
plusieurs sont égaux en force, ils se font la guerre jusqu'à ce que
l'un des deux succombe, ou qu'ils s'accordent par le partage de
l'autorité.
Tous les mameloucks actuels sont de la maison d'Ibrahim-Kiaya;
Ali-Bey, et Mohamed-Bey Aboudahab se disputèrent l'autorité, et
l'exercèrent successivement. La maison d'Ali-Bey existe encore dans
les mameloucks d'Hassan-Bey et d'Osman-Bey Hassan, qui, à l'arrivée
des Français, étaient réfugiés dans le Saïd. Ibrahim-Bey et
Mourâd-Bey, principaux esclaves de Mohamed-Bey Aboudahab, avaient
fini leur longue querelle par gouverner ensemble l'Égypte; ils ont
formé depuis deux maisons.
Des marchands turcs amènent des esclaves de Constantinople en
Égypte: on les choisit depuis six jusqu'à seize et dix-sept ans[18].
Achetés par les beys, par les kiachefs et les mukhtesims, ils sont,
pendant leur enfance, employés au service personnel; leur éducation
est toute militaire, c'est elle qui leur donne l'adresse, la force
et la souplesse qui les distinguent dans les exercices du corps,
l'équitation et le maniement des armes: devenus assez forts et
assez exercés, ils montent à cheval; c'est alors qu'ils sont
employés dans les expéditions, et que, suivant le degré d'affection
qu'ils inspirent, on les attache à la garde plus particulière de
leur maître.
[Note 18: Ces esclaves sont de divers pays; il en est de Russes,
d'Allemands, pris à la guerre; mais les plus nombreux et les plus
estimés sont Géorgiens, Circassiens et des autres parties du
Caucase: ces derniers parviennent plus souvent que les autres aux
premiers emplois. Cette domination d'hommes originaires du Caucase
sur l'Égypte est digne de remarque. En remontant aux premiers temps
historiques, on la voit conquise par Cambyse, et gouvernée par des
Persans sortis de ces montagnes. Les mameloucks y régnèrent après
les califes. Ils furent remplacés par des Turcs, également
originaires du Caucase: aucun monument historique ne prouve que la
conquête de Cambyse n'a pas été précédée de quelque autre émigration
des habitans de ces montagnes; des traditions parlent à la vérité
des conquêtes faites par Sésostris: mais d'après la répugnance que
les Égyptiens ont montrée constamment à quitter les rives du Nil,
peut-on penser que ce fut avec des émigrations sorties de l'Égypte
que Sésostris fit ces conquêtes, tandis que, depuis les temps
historiques, on voit au contraire la population du Caucase fournir
des soldats à l'Égypte? Cette observation ne préjuge rien sur une
question long-temps discutée, celle de l'origine du peuple égyptien
et de son antiquité, ainsi que de l'influence qu'il eut dès les
temps les plus reculés, comme berceau des arts et des sciences, sur
la civilisation et l'instruction des autres peuples. Il peut avoir
reçu des soldats du Caucase sans être originaire de l'Asie. Une
classe supérieure, chargée de l'administration, du gouvernement et
de la religion du pays, peut avoir été instruite dans les sciences
(et l'avoir été exclusivement au reste du peuple), sans en avoir
reçu les principes d'aucune nation étrangère. Quelques sages ont pu
sortir de l'Égypte, instruire d'autres peuples, les civiliser, et,
en les gouvernant, diriger leurs conquêtes, sans que ces colonies et
ces conquêtes aient été faites par des émigrations considérables de
ce pays.
Si les ruines magnifiques des temples de la Haute-Égypte sont des
monumens d'habileté dans les arts et d'instruction dans les
sciences, n'en sont-ils pas aussi de l'esclavage et de la
superstition de la classe inférieure du peuple? Des zodiaques
sculptés sur quelques uns de ces temples, et par le moyen desquels
on a déterminé le siècle de leur construction; l'observation que les
plus anciens sont les plus rapprochés des cataractes et des sources
du Nil, et que les figures peintes et sculptées sur ces monumens ont
le caractère africain, sont des faits dont on pourrait conclure que
la population de l'Égypte, ou plutôt la classe qui y a porté la
civilisation et les arts, est venue de l'intérieur de l'Afrique, en
descendant le Nil.]
Lorsque, pour récompenser leurs services, leur maître les
affranchit, ils quittent sa maison, reçoivent de lui des propriétés,
souvent même il les marie à l'une de ses esclaves; ils ont alors le
droit d'acheter des mameloucks, et cessent d'être employés au
service intérieur; mais ils sont toujours prêts à obéir à leur
maître, et le suivent à la guerre. La permission de laisser croître
leur barbe est le signe extérieur de leur liberté. Quoique le nombre
des kiachefs fût fixé, et que le corps des beys dût les choisir sous
la confirmation du pacha, ceux qui avaient de l'influence nommaient
leurs créatures, et les faisaient reconnaître par les autres. Les
vingt-quatre beys étaient choisis parmi les kiachefs; lorsqu'une de
ces places était vacante, ils en proposaient un au pacha, qui le
confirmait; dans les derniers temps c'était une simple formalité, et
le chef de maison le plus puissant nommait des beys de sa famille.
Mourâd et Ibrahim, lorsqu'ils partagèrent le gouvernement,
s'accordèrent pour avoir un nombre à peu près égal de beys.
Une grande carrière est donc toujours ouverte à l'ambition des
mameloucks: d'esclaves ils peuvent devenir beys, chefs de maison, et
même souverains de l'Égypte. Leurs moyens de parvenir sont
l'attachement, le zèle et l'obéissance; la force et l'adresse dans
les exercices militaires, la bravoure dans les combats; ils
obtiennent ainsi la faveur de leur maître: des richesses et la
liberté. Devenus kiachefs, ils peuvent obtenir des commandemens de
provinces ou des expéditions, dans lesquelles ils pressurent les
fellâhs et les Arabes: ils accumulent alors l'argent nécessaire pour
acheter et entretenir un grand nombre d'esclaves. La considération
qu'ils ont acquise, la crainte qu'inspire une force militaire
imposante, et les richesses, les conduisent ensuite aux premiers
emplois.
Les guerres entre les mameloucks des différentes maisons, dont les
chefs se disputaient le gouvernement, entraînaient la chute d'un
parti, qui se retirait dans la Haute-Égypte. Les vaincus étaient
proscrits, leurs biens confisqués[19], et leurs beys étaient
remplacés au divan par des kiachefs du parti victorieux, qu'on
nommait beys à leur place. Le chef de la maison dominante, outre ce
qu'il possédait par lui-même, devenait de cette manière possesseur
d'une grande partie des villages de ses adversaires; il en obtenait
encore par des concessions qu'il forçait les mukhtesims à lui
faire, et par la succession des gens de sa maison qui mouraient sans
héritiers. Il se servait de toutes ses propriétés pour augmenter ses
propres revenus, pour enrichir ses créatures, et pour rendre sa
maison plus puissante.
[Note 19: Il faut remarquer que, dans toutes ces révolutions,
les biens et la personne des femmes de mameloucks et de beys
proscrits étaient toujours respectés: elles continuaient de vivre
tranquilles au Caire, y touchaient leurs revenus et envoyaient des
secours à leurs maris. C'est pour cette raison que les beys
donnaient ordinairement à leurs femmes des villages et des
propriétés considérables.]