de travaux pénibles pour les occuper, ils leur seraient inutiles,
et personne ne voulant les acheter, ils ne pourraient en faire un
objet de commerce. Lorsque les ennemis tombent entre leurs mains,
ils les tuent ou se bornent à les dépouiller; suivant l'importance
qu'ils leur supposent chez leurs ennemis, quelquefois ils les
gardent en otage. Ils connaissent cependant l'esclavage et achètent
même des nègres de l'intérieur de l'Afrique; mais il n'est chez eux,
comme dans presque tout l'Orient, qu'une espèce d'adoption.
L'esclave acheté entre dans la famille; il n'est chargé d'abord que
du service domestique, mais dès que son âge et ses forces le
permettent, il accompagne son maître à la guerre; tout lui devient
commun avec les enfans. Souvent le maître joint au don de la liberté
celui des troupeaux nécessaires pour son établissement, et le marie.
On voit des descendans de ces esclaves noirs partager l'autorité et
la considération avec les autres Arabes; plusieurs sont même
parvenus à la place de cheiks. Les tribus du désert achètent moins
d'esclaves que celles qui sont voisines de terrains cultivés:
celles-ci ont besoin d'une force armée considérable pour se
maintenir et accroître leur puissance.
[Note 8: Quelques tribus puissantes de la Haute-Égypte
paraissent devoir faire exception; encore les esclaves faits
n'appartiennent-ils pas à des Arabes, mais à des Barabas. Pendant
notre séjour, le cheik de la tribu de Tarfé, Mahmoud-Ebn-Ouafi,
envoya un parti de quelques cents cavaliers à cent vingt journées
dans le désert, contre une tribu dont il prétendait avoir à se
plaindre. Ces cavaliers ayant eu le dessous, passèrent, en revenant,
sur les terres de Dongola, où ils firent des prisonniers, et
notamment prirent la famille du chef. L'héritier présomptif vint à
Siout porter plainte aux Français, et le général Donzelot lui fit
rendre ses frères et soeurs, ainsi que ses sujets, qui étaient déjà
disséminés dans les divers camps de la tribu.]
Plusieurs tribus se sont successivement établies sur la lisière des
terres cultivées et du désert, d'autres dans des plaines
sablonneuses qui forment des espèces d'îles au milieu des terres
cultivées. Elles y vivent encore sous la tente et dans des cabanes
de roseaux, et y conservent leurs moeurs. Elles ont aussi leur
arrondissement dans le désert, où elles envoient paître leurs
chameaux et peuvent se sauver avec leurs troupeaux dès qu'elles ont
quelque attaque à redouter. Cette proximité des terres cultivées
leur fait prendre des habitudes et des besoins dont les purs
Bédouins sont exempts. Ces Arabes se nourrissent mieux et font
cultiver quelques terres par les classes inférieures ou par les
fellâhs. D'autres Arabes ont quitté les tentes pour habiter les
villages; ils y sont distingués des fellâhs par leur oisiveté, par
la vie militaire de tous ceux qui tiennent aux familles des cheiks,
et par une espèce d'indépendance. Devenus propriétaires et
cultivateurs, ils sont davantage sous la main du gouvernement;
cependant plusieurs sont assez puissans pour lui résister ou pour
s'en faire craindre; quelques uns ont des cantons où ils commandent
en souverains. Le cheik Hamman était le véritable prince de la
Haute-Égypte, lorsque Ali-Bey anéantit son pouvoir. Depuis, aucun ne
s'est élevé à ce degré de puissance; mais il en est beaucoup qui
possèdent des villages, soit comme propriétaires ou seigneurs, soit
comme propriétaires de terrains francs. Ils maintiennent leur
dignité par une nombreuse cavalerie, et sont craints et respectés
par un gouvernement faible et divisé.
Les Arabes se considèrent comme établis en Égypte par droit de
conquête; les différentes tribus s'en sont partagé toute l'étendue
par arrondissemens ou juridictions[9], où chacune domine et a ses
terres particulières. Ils regardent les fellâhs comme des vassaux
qui doivent cultiver les terres nécessaires à leur subsistance, et
payer un tribut pour celles qu'ils cultivent pour leur propre
compte, pendant que, toujours à cheval et armés, ils les protégent
contre les tribus ennemies. Ces tribus conservent dans cet état tout
l'orgueil arabe, traitent avec les gouvernans de l'Égypte comme de
souverain à souverain, trouvent indigne d'elles de payer des
contributions fixes, mais se procurent la tranquillité par des
présens que l'usage a conservés, et qui consistent en chevaux, en
chameaux, très rarement en argent. Ils fuient dans le désert plutôt
que de se soumettre entièrement. Redoutés des cultivateurs, et
bravant le gouvernement dans leurs fuites et leurs retours faciles,
ils forcent toujours les fellâhs d'acheter leur protection.
[Note 9: J'emploie le mot juridiction, parce qu'on trouve encore
des traces des institutions des Arabes successeurs de Mahomet, qui
avaient établi des espèces de juges de paix nommés _sanager_. Ces
arbitres terminaient les querelles qui avaient lieu dans leur
juridiction. Ces places étaient héréditaires pour les chefs de
certaines familles: les Arabes les consultent encore quelquefois;
mais cette institution a été presque annulée depuis que les
mameloucks ont envahi tous les pouvoirs.]
Le titre de cheik arabe est très vénéré en Égypte. Aussitôt que les
cheiks de village sont assez riches pour entretenir une maison et
un certain nombre de cavaliers, ils se procurent une généalogie qui
les fait descendre de quelque ancienne famille arabe, et prennent le
titre de _cheik-el-arab_.
Si les querelles et les haines invétérées des tribus arabes ne
s'opposaient pas à leur réunion, elles pourraient rassembler
quarante mille cavaliers, et seraient maîtresses de l'Égypte; mais
l'esprit de division qui les domine en préserve le pays.
Les familles arabes qui habitent les villages, notamment les
Aouarahs, dans la Haute-Égypte, paraissent descendre de ceux qui en
firent la conquête sous les successeurs de Mahomet; mais
l'établissement des autres tribus est plus moderne; je n'ai pu en
découvrir l'époque, non plus que celle de la distinction de leurs
arrondissemens. Les vieillards et les tribus établies près des
terres cultivées, font remonter leur émigration au onzième ou
douzième siècle. Dans tous les temps, le Nil a attiré sur ses rives
les habitans du désert: du côté de la Charkiëh sont les tribus
venues de l'Arabie; celles de la Barbarie s'arrêtent dans le
Bahirëh, à l'ouest du Nil: elles sont plus belliqueuses et mieux
armées que les autres. Il en arrive fréquemment de nouvelles des
parties occidentales.
Outre les alliances entre les tribus, il existe encore chez les
Arabes de grands partis ou ligues, dont les cheiks puissans sont les
chefs: chaque famille ou chaque tribu tient à l'une de ces ligues,
celles qui sont du même parti se soutiennent réciproquement dans
leurs guerres. Lorsqu'il s'élève une rixe entre deux tribus du même
parti, celle qui n'est pas soutenue par le reste de la ligue passe
momentanément dans le parti opposé. Je n'ai pu découvrir l'origine
de ces ligues; elles sont très anciennes, et se retrouvent chez tous
les Arabes. Dans la Basse-Égypte, l'un des partis est nommé _Sath_,
l'autre _Haran_; en Syrie, _Kiech_ et _Yemani_; les familles de
fellâhs et les villages sont attachés à l'une ou à l'autre de ces
ligues. Les beys, dans leurs dissensions, s'en appuyaient lorsqu'il
y avait deux partis principaux dans le gouvernement. À l'arrivée de
l'armée française, Ibrahim-Bey, était _Sath_, et Mourâd-Bey,
_Haran_. En général le parti sath était attaché au gouverneur du
Kaire.
Les Arabes paraissent en quelque sorte former un cadre dans lequel
la population de l'Égypte est enchâssée; ils constituent un
gouvernement hors du gouvernement. Je me suis un peu étendu sur leur
état politique, parce qu'on en trouve des traces dans toutes les
autres classes.
DES FELLÂHS OU CULTIVATEURS.
Les fellâhs, ou cultivateurs de l'Égypte, tiennent beaucoup des
Arabes, et sont probablement un mélange de leurs premières
immigrations avec les anciens habitans. On retrouve chez eux la même
distinction en familles; lorsqu'elles sont réunies dans un même
village, elles forment une espèce de tribu. Les haines entre les
familles ou les villages sont aussi fortes; mais l'extrême
dépendance détruit chez eux l'esprit altier et libre qui distingue
l'Arabe. Les fellâhs végètent sous un gouvernement féodal d'autant
plus rigoureux qu'il est divisé, et que leurs oppresseurs font
partie de l'autorité qui devrait les protéger; ils cherchent
cependant toujours à se rapprocher de l'indépendance des Arabes, et
s'honorent de les citer pour ancêtres.
Les fellâhs sont attachés par familles aux terres qu'ils doivent
cultiver; leur travail est la propriété des mukhtesims ou seigneurs
de villages, dont nous parlerons plus bas; quoiqu'ils ne puissent
être vendus, leur sort est aussi affreux qu'un véritable esclavage.
Ils possèdent et transmettent à leurs enfans la propriété des terres
allouées à leur famille; mais ils ne peuvent les aliéner, à peine
peuvent-ils les louer, sans la permission de leur seigneur: si,
excédés de misère et de vexations, ils quittent leur village, le
mukhtesim a le droit de les faire arrêter. L'hospitalité, exercée
par les fellâhs comme par les Arabes, leur ouvre un asile dans
d'autres villages, où ils louent leurs services et où ils demeurent
si leur propriétaire n'est pas assez puissant pour les y poursuivre.
Ils sont aussi reçus chez les Arabes. Ceux qui restent dans le
village sont encore plus malheureux; ils doivent supporter tout le
travail et payer les charges des absens: réduits enfin au désespoir,
ils finissent par tout abandonner, et deviennent domestiques des
Arabes du désert, s'ils ne peuvent se réfugier ailleurs. On voit
plusieurs villages abandonnés, dont les terres sont incultes, parce
que les habitans ont ainsi puni des propriétaires trop avides.
Les mukhtesims ou propriétaires de villages peuvent être comparés
aux seigneurs du régime féodal; ils perçoivent la plus grande partie
du produit des cultures, dont ils forment ensuite deux portions
inégales; la plus faible, sous le nom de _miry_, est l'impôt
territorial dû au grand-seigneur, et ils réservent pour eux la plus
forte, sous les noms de _fays_, de _barani_, etc., etc. Outre ces
droits, ils ont, ainsi que les seigneurs féodaux, la propriété
immédiate d'une terre nommée _oussieh_, que les fellâhs doivent
cultiver par corvées outre celles qu'ils possèdent.
Un village n'appartient pas toujours à un seul propriétaire, souvent
il en a plusieurs. Pour établir clairement cette division des
droits, on le suppose divisé en vingt-quatre parties, qu'on nomme
karats, et chaque mukhtesim en a un nombre déterminé. Chaque portion
du village cultivé par une ou plusieurs familles, a pour cheik un
des chefs de ces familles, nommé par le mukhtesim. Celui de ces
cheiks qui possède le plus de richesses, qui peut entretenir des
cavaliers, et qui a la principale influence dans les querelles et
dans les guerres, est reconnu pour cheik principal et traite des
affaires générales; mais il n'a d'autorité que dans sa famille; ses
avis ne sont suivis dans le reste du village, qu'en raison de la
crainte ou de l'estime qu'il inspire.
Outre les cheiks, il y a dans les villages quelques autres
fonctionnaires; l'_oukil_, chargé par les propriétaires du soin des
récoltes de l'oussieh; le _chahed_ et le _kholi_, espèce de
notables, dépositaires du petit nombre d'actes qui se font dans les
villages; le _méchaid_, le _mohandis_, espèces d'arpenteurs, etc.,
etc.
Le muckhtesim établit quelquefois un kaimakan, ou commandant de
village chargé de le représenter, d'entretenir la police, de suivre
les cultures, et de veiller au paiement des contributions. Lorsque
cet homme est assez bien escorté pour se faire obéir, qu'il ne
cherche pas uniquement sa fortune, et que le propriétaire connaît
assez ses intérêts pour n'en pas faire l'instrument de ses
vexations, il est utile aux villages, parce que les querelles sont
plus facilement apaisées, et que la police étant mieux observée, les
fellâhs se livrent entièrement à la culture.
Les fellâhs étant cultivateurs et propriétaires, ont plus de sujets
de querelles que les Arabes: leurs cheiks n'ayant d'autorité réelle
que dans leur famille, il n'existe aucune puissance municipale
centrale; si l'un d'eux ne prend pas de prépondérance, si les
mukhtesims ne s'accordent pas pour entretenir un kaimakan avec une
force armée imposante, l'anarchie s'empare du village, et chaque
famille veut venger elle-même ses querelles. Le besoin de s'occuper
de la culture des terres les force cependant à des accommodemens;
ils cherchent des arbitres ou des juges; mais il n'existe aucune
force chargée de faire exécuter ces arrêts. Souvent l'une des
parties qui se croit lésée par le jugement s'y soustrait, à moins
que quelque homme puissant ne la force à s'y soumettre.
Les kadis, établis dans chaque province pour juger les différends,
d'après le Koran, n'ont qu'un faible ascendant d'opinion. On ne
s'adresse à eux que pour quelques affaires générales entre plusieurs
villages, et pour des discussions d'intérêt où il faut présenter des
pièces judiciaires. Les mukhtesims, qui trouvent plus convenable à
leurs intérêts d'être juges dans leurs villages; les cheiks arabes
qui veulent conserver leurs juridictions, ont écarté les affaires de
ces kadis. Les mameloucks ont achevé de les neutraliser et de leur
ôter toute considération. Leur avilissement contraint les fellâhs à
s'adresser, pour terminer leurs querelles, à des arbitres assez
forts pour faire exécuter leurs décisions: ils choisissent les
principaux cheiks de leur village ou des villages voisins, des
cheiks arabes, leurs propriétaires, ou le kiachef ou bey, gouverneur
de la province.
Ces querelles interrompent quelquefois les cultures et les travaux
nécessaires à l'irrigation: chacun cherche à piller ou à assassiner
un de ses ennemis. On ne poursuit pas le coupable, qui souvent reste
inconnu, mais toute la famille en devient responsable, et alors elle
entraîne dans sa querelle ses alliés, des villages entiers, et
jusqu'aux grandes ligues elles-mêmes; de là des guerres qu'un
médiateur puissant a seul la faculté de terminer.
Le gouvernement n'étant pas toujours assez fort pour prévenir et
réprimer les attaques auxquelles les villages sont continuellement
exposés de la part des Arabes, ou les guerres qui naissent des
haines de familles, a dû permettre le port d'armes. Les fellâhs ont,
autant que leurs moyens le leur permettent, de mauvais fusils à
mèches, des poignards, des sabres, des lances, des bâtons.
Lorsqu'ils se croient assez forts pour se libérer du droit de
protection qu'ils paient aux Arabes, ils vont en armes labourer ou
faire leur récolte. La monture exclusive des cheiks, une jument
arabe, est toujours pour eux, lorsqu'ils visitent leurs champs,
l'instrument du combat ou de leur fuite. Chaque village établit des
gardes pour veiller à la conservation des digues pendant
l'inondation. Lorsque la crue du Nil est faible, ils se disputent
l'eau. Des enclos flanqués de petites tours crénelées placés vers
les puits éloignés des villages servent à défendre leurs troupeaux
lorsque l'ennemi paraît.[10]
[Note 10: On voit encore des tours semblables dans quelques
parties de l'Europe, où le régime féodal a existé le plus
long-temps.]
Les villages, presque tous entourés de murs de terre crénelés, sont
autant de citadelles où les fellâhs se retirent avec leurs bestiaux
et se défendent, s'ils ne sont pas assez forts en cavalerie pour
tenir la campagne. Ces fortifications sont considérées comme presque
imprenables par les Arabes et les fellâhs, qui n'ont point
d'artillerie et fort peu d'armes à feu. Les mameloucks même
évitaient de les attaquer lorsqu'ils pouvaient les soumettre par la
douceur ou par la trahison.
Leurs guerres ne sont que des rencontres partielles; ce sont plutôt
des assassinats que des combats. Le sang doit être vengé par le sang
d'un ennemi, et ces hostilités seraient interminables si le
gouvernement, les propriétaires ou les cheiks arabes puissans
n'intervenaient pas comme médiateurs armés, et si l'usage du rachat
du sang, en faisant payer des amendes aux deux partis, et des
indemnités pour les familles qui ont perdu le plus d'hommes, ne
suspendait pas les haines éternelles de famille à famille.[11]
[Note 11: Je recevais fréquemment des plaintes relatives à des
assassinats: un jour, un fellâh vint chez moi et déroula des plis de
ses vêtemens la tête de son frère encore toute sanglante. Les parens
des morts, qui m'apportaient des lambeaux de leurs habits teints de
sang, demandaient vengeance contre telle famille ou tel village;
rarement ils désignaient l'individu coupable. Leurs guerres
recommençaient aussitôt que la force militaire était trop éloignée
pour leur imposer. Lors de la victoire que Bonaparte remporta sur
les Turcs, à Aboukir, la province de Charkiëh avait été laissée sans
troupes; quand j'y retournai, les villages de Ihiëh et de Maadiëh
avaient renouvelé une ancienne querelle; leurs alliés s'étaient
rassemblés, tous les Arabes avaient pris parti; cinq ou six mille
hommes formaient l'armée de chaque village, et depuis huit jours
qu'elles étaient en présence, sept ou huit hommes de part et d'autre
avaient été tués: j'arrivai avec un bataillon, aussitôt ces
attroupemens se dissipèrent. Je fis venir les cheiks de chaque
village, et je leur prouvai, par le calcul des hommes morts depuis
plusieurs années, que cette guerre n'avait plus de motifs, puisqu'il
y avait égalité de nombre. Ils s'embrassèrent devant moi en récitant
la formule de paix; mais comme, dans leur opinion, elle n'avait pas
été consolidée par le paiement d'une amende, ils recommencèrent à
s'égorger pendant l'inondation de l'année suivante.
Les cheiks du village de Beisous, appelés pour une querelle qui
s'était renouvelée par le non-paiement du rachat du sang, me dirent
que, peu accoutumés à ce genre d'affaires, ils avaient été consulter
les cheiks de Sériakous, qui avaient l'habitude de payer 400
pataques (environ 1200 livres) pour chaque assassinat.]
Cet état de guerre presque continuel, ces alliances, ces ligues
générales, habituent les fellâhs à résister aux vexations de leurs
propriétaires et du gouvernement, lorsque des circonstances
s'opposent à l'envoi de forces suffisantes. De là des révoltes très
fréquentes dans certaines provinces, et particulièrement dans celles
où les Arabes sont nombreux.
On pourrait difficilement imaginer des hommes plus malheureux que
les fellâhs d'Égypte, s'ils connaissaient un terme de comparaison,
si leur caractère et leurs préjugés religieux ne les portaient pas à
la résignation, et s'ils n'étaient pas persuadés que le cultivateur
ne doit pas jouir d'un meilleur sort. Ce n'est pas assez qu'ils
paient au gouvernement et aux mukhtesims la plus grande partie du
produit de leurs récoltes, qu'ils soient employés gratuitement à la
culture des terres d'oussieh, que leurs mukhtesims aggravent tous
les jours les droits qu'ils en tirent, les commandans de province
exigent encore d'eux la nourriture de leurs troupes, des présens, et
toute espèce de droits arbitraires dont les noms ajoutent l'ironie à
la vexation, tels que _raf el medzalim_, le rachat de la tyrannie,
etc. C'est peu que la justice soit nulle ou mal administrée; qu'ils
doivent payer pour l'obtenir; que, ne le pouvant pas, et se la
rendant eux-mêmes, ils soient obligés d'acquitter des amendes; que
la fuite même puisse difficilement les soustraire à ces vexations,
il faut encore, pour les achever, que les Arabes dont ils sont
entourés les forcent à payer leur protection contre les autres
tribus, protection nulle en effet, puisque, malgré cela, ils n'en
partagent pas moins les dépouilles et les récoltes de leurs
protégés; et lorsque le gouvernement poursuit les Arabes, les pertes
et les punitions retombent encore sur les pauvres fellâhs, qu'ils
ont contraints de s'attacher à leur sort.
On doit attribuer à cet état misérable l'indolence générale des
fellâhs, leur sobriété, leur dégoût pour toute espèce de jouissance,
et l'habitude d'enterrer l'argent, qui leur est commune avec toutes
les classes. Certains d'attirer sur eux, par une apparence de
bien-être, l'attention, et des avanies quelquefois plus fortes que
leurs moyens, ils ont le plus grand soin de cacher ce qu'ils
possèdent. Bien différens des fermiers d'Europe, qui mettent leurs
plus beaux vêtemens lorsqu'ils vont chez leurs propriétaires, les
fellâhs ont soin de se couvrir de haillons lorsqu'ils doivent
paraître devant les leurs.
DES HABITANS DES VILLES, DES MAMELOUCKS ET DE LEUR GOUVERNEMENT.
La population des villes est un mélange de plusieurs races,
d'origine, de moeurs et de religions très différentes. On y
distingue particulièrement les artisans, les commerçans, tous
diversifiés par leur pays et leur croyance; les propriétaires qui
vivent de leur revenu; les chefs de la religion, et les militaires
chefs du gouvernement.
Les habitans des grandes villes n'appartiennent pas, comme les fellâhs,
à des seigneurs; ils possèdent leurs maisons, leurs jardins, etc., et
ont la faculté de les vendre. Ces villes, peu nombreuses, sont le Caire,
Damiette, Rosette et Alexandrie; Tenta est bien à peu près dans ce cas,
mais c'est parce que son territoire appartient à une mosquée. D'autres
villes n'ont pas de propriétaires, mais leurs revenus sont affectés aux
gouverneurs des provinces.[12]
[Note 12: La population d'Alexandrie diffère de celle des autres
villes: les habitans, occupés de leur commerce et de quelque métier,
sont un assemblage d'hommes des différentes parties des côtes de la
Méditerranée, particulièrement de celles de la Turquie; ayant plus
de communication par terre avec Constantinople, ils sont plus soumis
au grand-seigneur que les autres Égyptiens, et bravent souvent
l'autorité des mameloucks.]
La distinction par famille se retrouve encore dans les villes;
l'exercice des arts et métiers est héréditaire, le fils imite les
procédés de son père et ne les perfectionne pas. Si plusieurs
familles d'une même religion exercent un même métier, elles forment
une corporation qui choisit pour chef le plus riche et le plus
considéré entre les anciens; elles habitent un même quartier.
Les commerçans forment aussi des corporations, selon leur pays, leur
genre de commerce et leur culte: chacune, au Caire, a ses chefs, ses
magasins et ses quartiers particuliers. Tout est corporation dans
les villes d'Égypte, depuis celle des orfèvres jusqu'à celle des
porteurs d'eau, des âniers, et presque celle des voleurs[13]; le
chef de la corporation est chargé de la surveillance de tous les
individus, et répond d'eux aux chefs de la police. La seule classe
qui ne forme pas corporation est celle des domestiques, qui est très
nombreuse; ils dépendent des maîtres qu'ils servent. Les mameloucks
et les mukhtesims choisissent surtout pour domestiques des fellâhs
de leur village. Plusieurs, après avoir fait une espèce de fortune,
non par l'économie de leurs gages, car ils sont peu payés, mais par
les rétributions qu'ils exigent de tous ceux qui ont besoin de
parler à leurs maîtres, obtiennent la permission de s'établir au
Caire, et leur famille entre dans la classe des artisans ou des
marchands. Quelquefois même ils se fixent dans les villages
lorsqu'ils ont assez bien profité de la faveur de leurs maîtres,
pour en obtenir le don de quelques portions de terre.
[Note 13: Il y a au Caire un cheik des voleurs, qui retrouve
ordinairement les objets volés lorsque les agas lui ordonnent de les
faire restituer.
Les Arabes regardent le vol de jour comme noble: il est pour eux une
image de la guerre; mais ils méprisent le voleur de nuit. Il existe
cependant quelques familles arabes qui ne partagent pas cette
opinion, et qui exercent ce métier, depuis plusieurs générations,
avec la plus grande adresse. Je citerai celle des Ora-Ora, dans la
province de Charkiëh. La terreur des châtimens et la menace faite à
d'autres Arabes de les punir, si ces vols ne cessaient pas, les
suspendaient quelque temps; mais, à la première occasion, ils
recommençaient. Un cheik arabe dont ils dépendaient, et qui me
livrait quelquefois les coupables, me disait que les punitions
étaient inutiles; qu'habitués au vol, par principe et par éducation,
on ne pouvait les corriger qu'en détruisant toute la famille. Il en
existe de semblables dans la Haute-Égypte.]