Les Arabes ne font pas d'esclaves dans leurs guerres[8]. N'ayant pas

de travaux pénibles pour les occuper, ils leur seraient inutiles,

et personne ne voulant les acheter, ils ne pourraient en faire un

objet de commerce. Lorsque les ennemis tombent entre leurs mains,

ils les tuent ou se bornent à les dépouiller; suivant l'importance

qu'ils leur supposent chez leurs ennemis, quelquefois ils les

gardent en otage. Ils connaissent cependant l'esclavage et achètent

même des nègres de l'intérieur de l'Afrique; mais il n'est chez eux,

comme dans presque tout l'Orient, qu'une espèce d'adoption.

L'esclave acheté entre dans la famille; il n'est chargé d'abord que

du service domestique, mais dès que son âge et ses forces le

permettent, il accompagne son maître à la guerre; tout lui devient

commun avec les enfans. Souvent le maître joint au don de la liberté

celui des troupeaux nécessaires pour son établissement, et le marie.

On voit des descendans de ces esclaves noirs partager l'autorité et

la considération avec les autres Arabes; plusieurs sont même

parvenus à la place de cheiks. Les tribus du désert achètent moins

d'esclaves que celles qui sont voisines de terrains cultivés:

celles-ci ont besoin d'une force armée considérable pour se

maintenir et accroître leur puissance.

[Note 8: Quelques tribus puissantes de la Haute-Égypte

paraissent devoir faire exception; encore les esclaves faits

n'appartiennent-ils pas à des Arabes, mais à des Barabas. Pendant

notre séjour, le cheik de la tribu de Tarfé, Mahmoud-Ebn-Ouafi,

envoya un parti de quelques cents cavaliers à cent vingt journées

dans le désert, contre une tribu dont il prétendait avoir à se

plaindre. Ces cavaliers ayant eu le dessous, passèrent, en revenant,

sur les terres de Dongola, où ils firent des prisonniers, et

notamment prirent la famille du chef. L'héritier présomptif vint à

Siout porter plainte aux Français, et le général Donzelot lui fit

rendre ses frères et soeurs, ainsi que ses sujets, qui étaient déjà

disséminés dans les divers camps de la tribu.]

Plusieurs tribus se sont successivement établies sur la lisière des

terres cultivées et du désert, d'autres dans des plaines

sablonneuses qui forment des espèces d'îles au milieu des terres

cultivées. Elles y vivent encore sous la tente et dans des cabanes

de roseaux, et y conservent leurs moeurs. Elles ont aussi leur

arrondissement dans le désert, où elles envoient paître leurs

chameaux et peuvent se sauver avec leurs troupeaux dès qu'elles ont

quelque attaque à redouter. Cette proximité des terres cultivées

leur fait prendre des habitudes et des besoins dont les purs

Bédouins sont exempts. Ces Arabes se nourrissent mieux et font

cultiver quelques terres par les classes inférieures ou par les

fellâhs. D'autres Arabes ont quitté les tentes pour habiter les

villages; ils y sont distingués des fellâhs par leur oisiveté, par

la vie militaire de tous ceux qui tiennent aux familles des cheiks,

et par une espèce d'indépendance. Devenus propriétaires et

cultivateurs, ils sont davantage sous la main du gouvernement;

cependant plusieurs sont assez puissans pour lui résister ou pour

s'en faire craindre; quelques uns ont des cantons où ils commandent

en souverains. Le cheik Hamman était le véritable prince de la

Haute-Égypte, lorsque Ali-Bey anéantit son pouvoir. Depuis, aucun ne

s'est élevé à ce degré de puissance; mais il en est beaucoup qui

possèdent des villages, soit comme propriétaires ou seigneurs, soit

comme propriétaires de terrains francs. Ils maintiennent leur

dignité par une nombreuse cavalerie, et sont craints et respectés

par un gouvernement faible et divisé.

Les Arabes se considèrent comme établis en Égypte par droit de

conquête; les différentes tribus s'en sont partagé toute l'étendue

par arrondissemens ou juridictions[9], où chacune domine et a ses

terres particulières. Ils regardent les fellâhs comme des vassaux

qui doivent cultiver les terres nécessaires à leur subsistance, et

payer un tribut pour celles qu'ils cultivent pour leur propre

compte, pendant que, toujours à cheval et armés, ils les protégent

contre les tribus ennemies. Ces tribus conservent dans cet état tout

l'orgueil arabe, traitent avec les gouvernans de l'Égypte comme de

souverain à souverain, trouvent indigne d'elles de payer des

contributions fixes, mais se procurent la tranquillité par des

présens que l'usage a conservés, et qui consistent en chevaux, en

chameaux, très rarement en argent. Ils fuient dans le désert plutôt

que de se soumettre entièrement. Redoutés des cultivateurs, et

bravant le gouvernement dans leurs fuites et leurs retours faciles,

ils forcent toujours les fellâhs d'acheter leur protection.

[Note 9: J'emploie le mot juridiction, parce qu'on trouve encore

des traces des institutions des Arabes successeurs de Mahomet, qui

avaient établi des espèces de juges de paix nommés _sanager_. Ces

arbitres terminaient les querelles qui avaient lieu dans leur

juridiction. Ces places étaient héréditaires pour les chefs de

certaines familles: les Arabes les consultent encore quelquefois;

mais cette institution a été presque annulée depuis que les

mameloucks ont envahi tous les pouvoirs.]

Le titre de cheik arabe est très vénéré en Égypte. Aussitôt que les

cheiks de village sont assez riches pour entretenir une maison et

un certain nombre de cavaliers, ils se procurent une généalogie qui

les fait descendre de quelque ancienne famille arabe, et prennent le

titre de _cheik-el-arab_.

Si les querelles et les haines invétérées des tribus arabes ne

s'opposaient pas à leur réunion, elles pourraient rassembler

quarante mille cavaliers, et seraient maîtresses de l'Égypte; mais

l'esprit de division qui les domine en préserve le pays.

Les familles arabes qui habitent les villages, notamment les

Aouarahs, dans la Haute-Égypte, paraissent descendre de ceux qui en

firent la conquête sous les successeurs de Mahomet; mais

l'établissement des autres tribus est plus moderne; je n'ai pu en

découvrir l'époque, non plus que celle de la distinction de leurs

arrondissemens. Les vieillards et les tribus établies près des

terres cultivées, font remonter leur émigration au onzième ou

douzième siècle. Dans tous les temps, le Nil a attiré sur ses rives

les habitans du désert: du côté de la Charkiëh sont les tribus

venues de l'Arabie; celles de la Barbarie s'arrêtent dans le

Bahirëh, à l'ouest du Nil: elles sont plus belliqueuses et mieux

armées que les autres. Il en arrive fréquemment de nouvelles des

parties occidentales.

Outre les alliances entre les tribus, il existe encore chez les

Arabes de grands partis ou ligues, dont les cheiks puissans sont les

chefs: chaque famille ou chaque tribu tient à l'une de ces ligues,

celles qui sont du même parti se soutiennent réciproquement dans

leurs guerres. Lorsqu'il s'élève une rixe entre deux tribus du même

parti, celle qui n'est pas soutenue par le reste de la ligue passe

momentanément dans le parti opposé. Je n'ai pu découvrir l'origine

de ces ligues; elles sont très anciennes, et se retrouvent chez tous

les Arabes. Dans la Basse-Égypte, l'un des partis est nommé _Sath_,

l'autre _Haran_; en Syrie, _Kiech_ et _Yemani_; les familles de

fellâhs et les villages sont attachés à l'une ou à l'autre de ces

ligues. Les beys, dans leurs dissensions, s'en appuyaient lorsqu'il

y avait deux partis principaux dans le gouvernement. À l'arrivée de

l'armée française, Ibrahim-Bey, était _Sath_, et Mourâd-Bey,

_Haran_. En général le parti sath était attaché au gouverneur du

Kaire.

Les Arabes paraissent en quelque sorte former un cadre dans lequel

la population de l'Égypte est enchâssée; ils constituent un

gouvernement hors du gouvernement. Je me suis un peu étendu sur leur

état politique, parce qu'on en trouve des traces dans toutes les

autres classes.

DES FELLÂHS OU CULTIVATEURS.

Les fellâhs, ou cultivateurs de l'Égypte, tiennent beaucoup des

Arabes, et sont probablement un mélange de leurs premières

immigrations avec les anciens habitans. On retrouve chez eux la même

distinction en familles; lorsqu'elles sont réunies dans un même

village, elles forment une espèce de tribu. Les haines entre les

familles ou les villages sont aussi fortes; mais l'extrême

dépendance détruit chez eux l'esprit altier et libre qui distingue

l'Arabe. Les fellâhs végètent sous un gouvernement féodal d'autant

plus rigoureux qu'il est divisé, et que leurs oppresseurs font

partie de l'autorité qui devrait les protéger; ils cherchent

cependant toujours à se rapprocher de l'indépendance des Arabes, et

s'honorent de les citer pour ancêtres.

Les fellâhs sont attachés par familles aux terres qu'ils doivent

cultiver; leur travail est la propriété des mukhtesims ou seigneurs

de villages, dont nous parlerons plus bas; quoiqu'ils ne puissent

être vendus, leur sort est aussi affreux qu'un véritable esclavage.

Ils possèdent et transmettent à leurs enfans la propriété des terres

allouées à leur famille; mais ils ne peuvent les aliéner, à peine

peuvent-ils les louer, sans la permission de leur seigneur: si,

excédés de misère et de vexations, ils quittent leur village, le

mukhtesim a le droit de les faire arrêter. L'hospitalité, exercée

par les fellâhs comme par les Arabes, leur ouvre un asile dans

d'autres villages, où ils louent leurs services et où ils demeurent

si leur propriétaire n'est pas assez puissant pour les y poursuivre.

Ils sont aussi reçus chez les Arabes. Ceux qui restent dans le

village sont encore plus malheureux; ils doivent supporter tout le

travail et payer les charges des absens: réduits enfin au désespoir,

ils finissent par tout abandonner, et deviennent domestiques des

Arabes du désert, s'ils ne peuvent se réfugier ailleurs. On voit

plusieurs villages abandonnés, dont les terres sont incultes, parce

que les habitans ont ainsi puni des propriétaires trop avides.

Les mukhtesims ou propriétaires de villages peuvent être comparés

aux seigneurs du régime féodal; ils perçoivent la plus grande partie

du produit des cultures, dont ils forment ensuite deux portions

inégales; la plus faible, sous le nom de _miry_, est l'impôt

territorial dû au grand-seigneur, et ils réservent pour eux la plus

forte, sous les noms de _fays_, de _barani_, etc., etc. Outre ces

droits, ils ont, ainsi que les seigneurs féodaux, la propriété

immédiate d'une terre nommée _oussieh_, que les fellâhs doivent

cultiver par corvées outre celles qu'ils possèdent.

Un village n'appartient pas toujours à un seul propriétaire, souvent

il en a plusieurs. Pour établir clairement cette division des

droits, on le suppose divisé en vingt-quatre parties, qu'on nomme

karats, et chaque mukhtesim en a un nombre déterminé. Chaque portion

du village cultivé par une ou plusieurs familles, a pour cheik un

des chefs de ces familles, nommé par le mukhtesim. Celui de ces

cheiks qui possède le plus de richesses, qui peut entretenir des

cavaliers, et qui a la principale influence dans les querelles et

dans les guerres, est reconnu pour cheik principal et traite des

affaires générales; mais il n'a d'autorité que dans sa famille; ses

avis ne sont suivis dans le reste du village, qu'en raison de la

crainte ou de l'estime qu'il inspire.

Outre les cheiks, il y a dans les villages quelques autres

fonctionnaires; l'_oukil_, chargé par les propriétaires du soin des

récoltes de l'oussieh; le _chahed_ et le _kholi_, espèce de

notables, dépositaires du petit nombre d'actes qui se font dans les

villages; le _méchaid_, le _mohandis_, espèces d'arpenteurs, etc.,

etc.

Le muckhtesim établit quelquefois un kaimakan, ou commandant de

village chargé de le représenter, d'entretenir la police, de suivre

les cultures, et de veiller au paiement des contributions. Lorsque

cet homme est assez bien escorté pour se faire obéir, qu'il ne

cherche pas uniquement sa fortune, et que le propriétaire connaît

assez ses intérêts pour n'en pas faire l'instrument de ses

vexations, il est utile aux villages, parce que les querelles sont

plus facilement apaisées, et que la police étant mieux observée, les

fellâhs se livrent entièrement à la culture.

Les fellâhs étant cultivateurs et propriétaires, ont plus de sujets

de querelles que les Arabes: leurs cheiks n'ayant d'autorité réelle

que dans leur famille, il n'existe aucune puissance municipale

centrale; si l'un d'eux ne prend pas de prépondérance, si les

mukhtesims ne s'accordent pas pour entretenir un kaimakan avec une

force armée imposante, l'anarchie s'empare du village, et chaque

famille veut venger elle-même ses querelles. Le besoin de s'occuper

de la culture des terres les force cependant à des accommodemens;

ils cherchent des arbitres ou des juges; mais il n'existe aucune

force chargée de faire exécuter ces arrêts. Souvent l'une des

parties qui se croit lésée par le jugement s'y soustrait, à moins

que quelque homme puissant ne la force à s'y soumettre.

Les kadis, établis dans chaque province pour juger les différends,

d'après le Koran, n'ont qu'un faible ascendant d'opinion. On ne

s'adresse à eux que pour quelques affaires générales entre plusieurs

villages, et pour des discussions d'intérêt où il faut présenter des

pièces judiciaires. Les mukhtesims, qui trouvent plus convenable à

leurs intérêts d'être juges dans leurs villages; les cheiks arabes

qui veulent conserver leurs juridictions, ont écarté les affaires de

ces kadis. Les mameloucks ont achevé de les neutraliser et de leur

ôter toute considération. Leur avilissement contraint les fellâhs à

s'adresser, pour terminer leurs querelles, à des arbitres assez

forts pour faire exécuter leurs décisions: ils choisissent les

principaux cheiks de leur village ou des villages voisins, des

cheiks arabes, leurs propriétaires, ou le kiachef ou bey, gouverneur

de la province.

Ces querelles interrompent quelquefois les cultures et les travaux

nécessaires à l'irrigation: chacun cherche à piller ou à assassiner

un de ses ennemis. On ne poursuit pas le coupable, qui souvent reste

inconnu, mais toute la famille en devient responsable, et alors elle

entraîne dans sa querelle ses alliés, des villages entiers, et

jusqu'aux grandes ligues elles-mêmes; de là des guerres qu'un

médiateur puissant a seul la faculté de terminer.

Le gouvernement n'étant pas toujours assez fort pour prévenir et

réprimer les attaques auxquelles les villages sont continuellement

exposés de la part des Arabes, ou les guerres qui naissent des

haines de familles, a dû permettre le port d'armes. Les fellâhs ont,

autant que leurs moyens le leur permettent, de mauvais fusils à

mèches, des poignards, des sabres, des lances, des bâtons.

Lorsqu'ils se croient assez forts pour se libérer du droit de

protection qu'ils paient aux Arabes, ils vont en armes labourer ou

faire leur récolte. La monture exclusive des cheiks, une jument

arabe, est toujours pour eux, lorsqu'ils visitent leurs champs,

l'instrument du combat ou de leur fuite. Chaque village établit des

gardes pour veiller à la conservation des digues pendant

l'inondation. Lorsque la crue du Nil est faible, ils se disputent

l'eau. Des enclos flanqués de petites tours crénelées placés vers

les puits éloignés des villages servent à défendre leurs troupeaux

lorsque l'ennemi paraît.[10]

[Note 10: On voit encore des tours semblables dans quelques

parties de l'Europe, où le régime féodal a existé le plus

long-temps.]

Les villages, presque tous entourés de murs de terre crénelés, sont

autant de citadelles où les fellâhs se retirent avec leurs bestiaux

et se défendent, s'ils ne sont pas assez forts en cavalerie pour

tenir la campagne. Ces fortifications sont considérées comme presque

imprenables par les Arabes et les fellâhs, qui n'ont point

d'artillerie et fort peu d'armes à feu. Les mameloucks même

évitaient de les attaquer lorsqu'ils pouvaient les soumettre par la

douceur ou par la trahison.

Leurs guerres ne sont que des rencontres partielles; ce sont plutôt

des assassinats que des combats. Le sang doit être vengé par le sang

d'un ennemi, et ces hostilités seraient interminables si le

gouvernement, les propriétaires ou les cheiks arabes puissans

n'intervenaient pas comme médiateurs armés, et si l'usage du rachat

du sang, en faisant payer des amendes aux deux partis, et des

indemnités pour les familles qui ont perdu le plus d'hommes, ne

suspendait pas les haines éternelles de famille à famille.[11]

[Note 11: Je recevais fréquemment des plaintes relatives à des

assassinats: un jour, un fellâh vint chez moi et déroula des plis de

ses vêtemens la tête de son frère encore toute sanglante. Les parens

des morts, qui m'apportaient des lambeaux de leurs habits teints de

sang, demandaient vengeance contre telle famille ou tel village;

rarement ils désignaient l'individu coupable. Leurs guerres

recommençaient aussitôt que la force militaire était trop éloignée

pour leur imposer. Lors de la victoire que Bonaparte remporta sur

les Turcs, à Aboukir, la province de Charkiëh avait été laissée sans

troupes; quand j'y retournai, les villages de Ihiëh et de Maadiëh

avaient renouvelé une ancienne querelle; leurs alliés s'étaient

rassemblés, tous les Arabes avaient pris parti; cinq ou six mille

hommes formaient l'armée de chaque village, et depuis huit jours

qu'elles étaient en présence, sept ou huit hommes de part et d'autre

avaient été tués: j'arrivai avec un bataillon, aussitôt ces

attroupemens se dissipèrent. Je fis venir les cheiks de chaque

village, et je leur prouvai, par le calcul des hommes morts depuis

plusieurs années, que cette guerre n'avait plus de motifs, puisqu'il

y avait égalité de nombre. Ils s'embrassèrent devant moi en récitant

la formule de paix; mais comme, dans leur opinion, elle n'avait pas

été consolidée par le paiement d'une amende, ils recommencèrent à

s'égorger pendant l'inondation de l'année suivante.

Les cheiks du village de Beisous, appelés pour une querelle qui

s'était renouvelée par le non-paiement du rachat du sang, me dirent

que, peu accoutumés à ce genre d'affaires, ils avaient été consulter

les cheiks de Sériakous, qui avaient l'habitude de payer 400

pataques (environ 1200 livres) pour chaque assassinat.]

Cet état de guerre presque continuel, ces alliances, ces ligues

générales, habituent les fellâhs à résister aux vexations de leurs

propriétaires et du gouvernement, lorsque des circonstances

s'opposent à l'envoi de forces suffisantes. De là des révoltes très

fréquentes dans certaines provinces, et particulièrement dans celles

où les Arabes sont nombreux.

On pourrait difficilement imaginer des hommes plus malheureux que

les fellâhs d'Égypte, s'ils connaissaient un terme de comparaison,

si leur caractère et leurs préjugés religieux ne les portaient pas à

la résignation, et s'ils n'étaient pas persuadés que le cultivateur

ne doit pas jouir d'un meilleur sort. Ce n'est pas assez qu'ils

paient au gouvernement et aux mukhtesims la plus grande partie du

produit de leurs récoltes, qu'ils soient employés gratuitement à la

culture des terres d'oussieh, que leurs mukhtesims aggravent tous

les jours les droits qu'ils en tirent, les commandans de province

exigent encore d'eux la nourriture de leurs troupes, des présens, et

toute espèce de droits arbitraires dont les noms ajoutent l'ironie à

la vexation, tels que _raf el medzalim_, le rachat de la tyrannie,

etc. C'est peu que la justice soit nulle ou mal administrée; qu'ils

doivent payer pour l'obtenir; que, ne le pouvant pas, et se la

rendant eux-mêmes, ils soient obligés d'acquitter des amendes; que

la fuite même puisse difficilement les soustraire à ces vexations,

il faut encore, pour les achever, que les Arabes dont ils sont

entourés les forcent à payer leur protection contre les autres

tribus, protection nulle en effet, puisque, malgré cela, ils n'en

partagent pas moins les dépouilles et les récoltes de leurs

protégés; et lorsque le gouvernement poursuit les Arabes, les pertes

et les punitions retombent encore sur les pauvres fellâhs, qu'ils

ont contraints de s'attacher à leur sort.

On doit attribuer à cet état misérable l'indolence générale des

fellâhs, leur sobriété, leur dégoût pour toute espèce de jouissance,

et l'habitude d'enterrer l'argent, qui leur est commune avec toutes

les classes. Certains d'attirer sur eux, par une apparence de

bien-être, l'attention, et des avanies quelquefois plus fortes que

leurs moyens, ils ont le plus grand soin de cacher ce qu'ils

possèdent. Bien différens des fermiers d'Europe, qui mettent leurs

plus beaux vêtemens lorsqu'ils vont chez leurs propriétaires, les

fellâhs ont soin de se couvrir de haillons lorsqu'ils doivent

paraître devant les leurs.

DES HABITANS DES VILLES, DES MAMELOUCKS ET DE LEUR GOUVERNEMENT.

La population des villes est un mélange de plusieurs races,

d'origine, de moeurs et de religions très différentes. On y

distingue particulièrement les artisans, les commerçans, tous

diversifiés par leur pays et leur croyance; les propriétaires qui

vivent de leur revenu; les chefs de la religion, et les militaires

chefs du gouvernement.

Les habitans des grandes villes n'appartiennent pas, comme les fellâhs,

à des seigneurs; ils possèdent leurs maisons, leurs jardins, etc., et

ont la faculté de les vendre. Ces villes, peu nombreuses, sont le Caire,

Damiette, Rosette et Alexandrie; Tenta est bien à peu près dans ce cas,

mais c'est parce que son territoire appartient à une mosquée. D'autres

villes n'ont pas de propriétaires, mais leurs revenus sont affectés aux

gouverneurs des provinces.[12]

[Note 12: La population d'Alexandrie diffère de celle des autres

villes: les habitans, occupés de leur commerce et de quelque métier,

sont un assemblage d'hommes des différentes parties des côtes de la

Méditerranée, particulièrement de celles de la Turquie; ayant plus

de communication par terre avec Constantinople, ils sont plus soumis

au grand-seigneur que les autres Égyptiens, et bravent souvent

l'autorité des mameloucks.]

La distinction par famille se retrouve encore dans les villes;

l'exercice des arts et métiers est héréditaire, le fils imite les

procédés de son père et ne les perfectionne pas. Si plusieurs

familles d'une même religion exercent un même métier, elles forment

une corporation qui choisit pour chef le plus riche et le plus

considéré entre les anciens; elles habitent un même quartier.

Les commerçans forment aussi des corporations, selon leur pays, leur

genre de commerce et leur culte: chacune, au Caire, a ses chefs, ses

magasins et ses quartiers particuliers. Tout est corporation dans

les villes d'Égypte, depuis celle des orfèvres jusqu'à celle des

porteurs d'eau, des âniers, et presque celle des voleurs[13]; le

chef de la corporation est chargé de la surveillance de tous les

individus, et répond d'eux aux chefs de la police. La seule classe

qui ne forme pas corporation est celle des domestiques, qui est très

nombreuse; ils dépendent des maîtres qu'ils servent. Les mameloucks

et les mukhtesims choisissent surtout pour domestiques des fellâhs

de leur village. Plusieurs, après avoir fait une espèce de fortune,

non par l'économie de leurs gages, car ils sont peu payés, mais par

les rétributions qu'ils exigent de tous ceux qui ont besoin de

parler à leurs maîtres, obtiennent la permission de s'établir au

Caire, et leur famille entre dans la classe des artisans ou des

marchands. Quelquefois même ils se fixent dans les villages

lorsqu'ils ont assez bien profité de la faveur de leurs maîtres,

pour en obtenir le don de quelques portions de terre.

[Note 13: Il y a au Caire un cheik des voleurs, qui retrouve

ordinairement les objets volés lorsque les agas lui ordonnent de les

faire restituer.

Les Arabes regardent le vol de jour comme noble: il est pour eux une

image de la guerre; mais ils méprisent le voleur de nuit. Il existe

cependant quelques familles arabes qui ne partagent pas cette

opinion, et qui exercent ce métier, depuis plusieurs générations,

avec la plus grande adresse. Je citerai celle des Ora-Ora, dans la

province de Charkiëh. La terreur des châtimens et la menace faite à

d'autres Arabes de les punir, si ces vols ne cessaient pas, les

suspendaient quelque temps; mais, à la première occasion, ils

recommençaient. Un cheik arabe dont ils dépendaient, et qui me

livrait quelquefois les coupables, me disait que les punitions

étaient inutiles; qu'habitués au vol, par principe et par éducation,

on ne pouvait les corriger qu'en détruisant toute la famille. Il en

existe de semblables dans la Haute-Égypte.]

Mémoires du comte Reynier ... Campagne d'Égypte, deuxième partie · 第 3 / 26 段