Caire, ne put poursuivre le visir jusqu'à El-A'rych, et faire de ce
fort un établissement solide, ou le détruire entièrement. On
réfléchit ensuite que ces postes dans le désert étaient fort
difficiles à entretenir et à fortifier convenablement; qu'ils
forçaient à diviser l'armée; que plusieurs routes qu'on avait
reconnues et qui les tournaient, pouvaient servir à des armées
composées particulièrement de cavalerie, comme celles des Turcs, ou
du moins à leurs partis, pour se répandre dans l'intérieur de
l'Égypte, pendant que l'armée française serait divisée sur plusieurs
points ou les attendrait dans le désert. On se rappela qu'avec les
armées turques il importait toujours de se ménager l'offensive; que
pour traverser le désert en corps d'armée, elles devraient
nécessairement réunir des moyens à Catiëh et y séjourner, et qu'on
aurait beaucoup d'avantage à s'y porter pour leur livrer bataille;
ou si cela n'était pas possible, à les combattre avec l'armée
réunie, lorsque, fatiguées du passage du désert, elles seraient près
d'atteindre les terres cultivées.
On revint donc à peu près au premier projet. Salêhiëh forma un poste
assez fort pour résister avec une faible garnison, en attendant
l'arrivée de l'armée, et pour contenir les vivres qui lui seraient
nécessaires pendant ses opérations dans le désert. Belbéis servit de
dépôt intermédiaire entre Salêhiëh et le Caire.
On construisit dans l'intérieur, à Menouf, Miit-Khramer, Mansoura,
etc., quelques postes pour protéger la navigation du Nil, contenir
les habitans du pays, et servir de dépôts intermédiaires.
On établit aussi un poste à Souez; les travaux y éprouvèrent presque
autant d'obstacles qu'à El-A'rych, parce qu'il fallait tout y porter
par le désert; les fortifications qu'on y entreprit suffisaient pour
protéger, contre les Arabes, les établissemens qu'on voulait y
former; mais on pouvait d'autant moins songer à défendre Souez
contre une attaque sérieuse, que celle-ci ferait probablement partie
d'une invasion générale, qui empêcherait d'y envoyer des secours.
D'ailleurs Souez tirant ses vivres de l'Égypte, et n'ayant pas de
marine, il n'y avait aucun inconvénient à l'abandonner pendant
quelque temps.
Son organisation isole en quelque sorte la Haute-Égypte des grandes
opérations de la guerre, et la réduit à être le théâtre des
dissensions intestines. L'arrivée par Cosséir de troupes étrangères
peut seule la faire sortir de ce rôle; mais ces troupes ne peuvent
traverser le désert que lorsqu'elles sont favorisées par des
intelligences dans l'intérieur. Du temps des mameloucks, les partis
chassés du Caire et les mécontens se retiraient dans la
Haute-Égypte; aussitôt qu'ils s'étaient assez rétablis et organisés,
ils cherchaient à se rapprocher; le parti dominant venait alors les
combattre: cette longue vallée dans laquelle descend le Nil, était
le champ de bataille. Les Français eurent, sous la conduite du
général Desaix, une pareille guerre avec Mourâd-Bey; ils soumirent
bientôt toute la Haute-Égypte, et dissipèrent presque entièrement
les mameloucks; mais ce bey, qui connaissait tous les vallons et
toutes les routes du désert, parvint toujours à s'échapper, suivi
d'un petit nombre de cavaliers excellens, quoique accablés de
fatigue.[5]
[Note 5: Lorsque ce bey était poursuivi très vivement, il
entrait dans un de ces vallons, et paraissait s'enfoncer dans le
désert; mais dès qu'il y avait attiré les Français, il dispersait sa
troupe, afin qu'on ne pût pas en reconnaître les traces; elle se
rendait au travers des montagnes dans un autre vallon, où elle se
réorganisait pour descendre dans la vallée du Nil. Mourâd-Bey
reparaissait ainsi dans les lieux où les Français ne l'attendaient
pas; il prenait des vivres dans les villages, et recommençait la
même manoeuvre chaque fois que les Français, ayant découvert sa
retraite, marchaient contre lui: quoique attaqué souvent à
l'improviste, et même surpris dans ses camps, il réussit toujours à
les éviter.]
On croyait d'abord n'avoir besoin, dans la Haute-Égypte que de
quelques postes militaires pour protéger la navigation du Nil,
contenir les habitans du pays, et conserver les magasins de vivres
et de munitions. Cependant l'arrivée d'un corps d'Arabes Mekkins,
venus par Cosséir, fit sentir la nécessité d'occuper ce port;
aussitôt qu'on eut réuni des moyens suffisans, on s'y établit, et on
fortifia un ancien château. Kenëh, qui est sur le Nil au débouché du
Cosséir, fut choisi pour la construction d'un fort servant de dépôt
à ce port, et de poste militaire principal dans la Haute-Égypte.
D'autres postes furent fortifiés à Girgëh, Siout, Miniet et
Benesouef.
L'occupation de toute la Haute-Égypte et de Cosséir, et la guerre
contre Mourâd-Bey, employaient beaucoup de troupes qu'il aurait été
utile de réunir à l'armée, pour qu'elle fût bien en état de résister
aux attaques extérieures. Il était cependant nécessaire de tirer de
ce pays des ressources pour nourrir l'armée et payer ses dépenses.
Kléber remplit ces deux objets par la paix avec Mourâd-Bey, qui
devint tributaire pour les provinces dont il conserva le
gouvernement. Les postes militaires de Siout, Miniet et Benesouef,
furent gardés par un petit nombre de Français, chargés de protéger
les opérations du gouvernement dans les provinces conservées. Kléber
se réserva la faculté d'entretenir garnison à Cosséir; mais il
voulut attendre, pour en profiter, que les troupes qu'on y enverrait
y fussent moins isolées, après l'établissement de quelques
communications maritimes entre Souez et Cosséir.
On aurait une idée très fausse des fortifications que les Français
ont construites en Égypte, si on y appliquait ce qu'on entend en
Europe par place, fort, poste militaire, etc., etc. Il faut toujours
se rappeler ce que j'ai dit des obstacles qu'on eut à surmonter: on
dut créer de nouveaux genres de fortifications et de constructions,
applicables au pays, aux matériaux, et relatifs aux diverses
attaques dont on pouvait être menacé.
Des maisons, ou d'anciennes constructions, armées de quelques pièces
de canon et crénelées; de petites tours aussi crénelées et
surmontées d'une terrasse et d'une ou deux pièces de canon, étaient
des postes où une vingtaine de Français attendaient sans crainte ou
repoussaient toutes les attaques de la cavalerie ennemie, ou d'une
multitude soulevée, et n'y craignaient même pas quelques pièces
d'artillerie mal servies. Une grande partie des postes que j'ai
appelés forts étaient de ce genre. Les vivres et munitions pour la
garnison et ceux en dépôt pour l'armée étaient mis dans des magasins
construits dans l'intérieur, ou bien adossés extérieurement à ces
constructions.
Afin de mettre ces postes un peu à l'abri du feu de l'artillerie, on
éleva autour de quelques uns, des parapets, ou des chemins couverts.
Ils formaient alors un réduit, et pour les attaquer avec succès, on
aurait été obligé de cheminer et d'établir une batterie sur le
glacis. C'est le système qu'on avait adopté pour Salêhiëh, et qui,
par la succession des travaux, pouvait le transformer en place
régulière.
D'anciens châteaux, autour desquels on n'avait pas eu le temps de
creuser des fossés et de bâtir des contrescarpes revêtues, portaient
le nom de forts; le pied de revêtement de plusieurs était à peine
garanti par un léger bourrelet. Ces forts ne pouvaient par
conséquent résister à l'artillerie. La plupart n'étaient aussi que
de simples redoutes de campagne, qu'on commençait à revêtir et qui
n'avaient pas de contrescarpe.
Presque tous ces ouvrages étaient entourés de palmiers, décombres,
monticules de sable, etc., etc., qui rendaient les approches
faciles, et dont on n'avait pu les dégager. Tous ces inconvéniens
étaient réunis à Alexandrie; cependant les ouvrages dispersés sur un
développement immense, se soutenaient réciproquement; mais les
approches étaient faciles, et on avait dû négliger plusieurs points
importans, pour mettre plus tôt les principaux ouvrages en état de
résister. Dans les derniers temps on n'avait pas donné tout l'argent
ni employé tous les bras qu'on aurait pu consacrer à ces travaux; et
Alexandrie n'était pas en état de résister plus de huit jours à une
attaque régulière.
On avait toujours regardé la ville du Caire comme trop considérable
et trop peuplée pour être défendue; cependant, après le siége qu'il
avait été obligé d'en faire, Kléber voulut éviter que dans des
circonstances pareilles à celles d'Héliopolis, des partis ennemis
pussent y pénétrer et occasionner une nouvelle révolte; en
conséquence, il ordonna la réparation d'un ancien mur d'enceinte, la
construction de quelques tours et l'occupation de plusieurs postes.
Il destinait particulièrement à ce service les troupes auxiliaires
grecques et cophtes, de manière qu'il aurait toujours eu l'armée
disponible; mais, en ordonnant ces travaux, il n'avait jamais pensé
que dans aucun cas elle dût s'y renfermer. Après sa mort on les
continua; et comme ils s'exécutaient sous les yeux du chef de
l'armée, on leur donna une importance qu'ils n'auraient jamais dû
avoir: on les augmenta en nombre et en solidité, et on y employa des
fonds et des ouvriers qui auraient été plus utiles ailleurs,
particulièrement à Alexandrie.
Cet aperçu suffit pour donner une idée générale des fortifications
faites en Égypte par les Français. Les officiers du génie, qui les
ont dirigées avec tant de zèle et de talent, ont fait plus qu'on ne
pouvait espérer en si peu de temps, ayant peu de moyens et de
nombreux obstacles à surmonter.
Ces fortifications étaient excellentes contre des armées turques,
inhabituées aux attaques régulières, qui n'en sont pas même
susceptibles par leur organisation, et qui savent à peine se servir
de leur artillerie; mais elles ne pouvaient opposer qu'une faible
résistance aux attaques des troupes européennes. Cependant,
considérées comme dépôts destinés à fournir aux besoins de l'armée,
dans tous les lieux où elle pouvait se porter, elles remplissaient
leur but. C'était sur l'armée que reposait la défense de l'Égypte;
elle devait toujours être prête à se réunir pour marcher contre
l'ennemi le plus dangereux.
DES ROUTES ET MARCHES D'ARMÉE DANS L'INTÉRIEUR DE L'ÉGYPTE.
Après avoir établi ces postes, qui donnaient les moyens de nourrir
l'armée sur tous les points, les routes pour faciliter dans toutes
les saisons ses marches étaient l'objet dont il était le plus
nécessaire de s'occuper.
Les communications par eau furent organisées sur le Nil, et
protégées par des barques armées. Bonaparte ordonna des
reconnaissances pour celles de terre; elles furent continuées par
ses successeurs. Si les marches étaient faciles pendant la
sécheresse, on ne pouvait que par de grands travaux les rendre
praticables pendant le reste de l'année: cela était cependant d'une
importance majeure pour le temps où la retraite des eaux permettant
d'agir sur la lisière du désert et sur une partie de la côte, des
corps de troupes éprouvaient encore des difficultés pour traverser
la Basse-Égypte.
Les routes qu'il importait particulièrement d'organiser étaient
d'abord celle d'Alexandrie à Damiette en suivant la côte (elle le
fut par l'établissement de barques pour le passage des bouches);
celles de Rahmaniëh à Damiette, de Rahmaniëh à Salêhiëh, de
Damiette à Salêhiëh, du Caire à Damiette, du Caire par Rahmaniëh à
Alexandrie et Rosette.
Pour que ces routes fussent praticables pendant l'inondation, elles
devaient être élevées au-dessus du niveau des eaux; on pouvait profiter
de plusieurs digues et ponts qui existaient déjà. Les nouvelles levées
et les ponts qu'on aurait dû faire, devaient se rattacher au système
général d'irrigation de la Basse-Égypte; il était nécessaire de le bien
étudier avant de commencer un travail qui pouvait avoir tant d'influence
sur les cultures et l'état physique de l'Égypte. On devait chercher à
perfectionner la distribution des eaux en traçant ces routes: ainsi les
reconnaissances ne pouvaient qu'être fort lentes; et elles n'étaient pas
terminées lorsqu'on dut abandonner le pays. Il aurait fallu construire
un grand nombre de ponts et faire des levées fort étendues; mais ce
travail, indispensable pour perfectionner le système de défense,
demandait plusieurs années. Si on n'a pas eu le temps d'exécuter ces
routes, les reconnaissances qu'elles ont occasionnées ont du moins
procuré au génie militaire, aux ingénieurs des ponts et chaussées et aux
ingénieurs géographes, des matériaux très précieux pour la connaissance
parfaite de l'Égypte.
CONSIDÉRATIONS SUR LA CIVILISATION DES DIFFÉRENTES CLASSES
D'HABITANS DE L'ÉGYPTE
La population de l'Égypte est composée de plusieurs races, qui ont
toutes dans le caractère des traits communs, mais qui sont cependant
distinguées par leur genre de vie, leurs moeurs, leur existence
politique et leur religion. L'islamisme, qui est celle de la plus
grande partie des habitans, exclut les individus des autres cultes
de toute influence politique; tolérés par la loi, ils sont réduits à
une entière dépendance, et sans cesse exposés au mépris de
l'orgueilleux Musulman.
On observe, en Égypte, presque toutes les nuances de la
civilisation, depuis l'état pastoral jusqu'à l'homme changé, dépravé
même par le pouvoir et par le luxe; mais on n'y peut apercevoir
celle de l'homme perfectionné par les arts et l'étude des sciences.
On y trouve aussi des traces d'un système féodal, qui paraît
inhérent aux premiers degrés de la civilisation.
Ces nuances seront plus frappantes si on examine séparément les
habitans du désert, ceux des campagnes et ceux des villes.
DES ARABES
L'Arabe Bédouin, errant dans les déserts, y faisant paître ses
troupeaux et se nourrissant de leur lait, retrace encore
actuellement les anciens patriarches: mêmes moeurs, mêmes usages,
même genre de vie; le pays qu'il habite n'en permettant pas d'autre,
il n'a pu changer. Si certains auteurs avaient vécu avec ce peuple;
s'ils avaient étudié les hommes formés par cette vie pastorale, ils
se seraient épargné beaucoup de déclamations.
L'Arabe respecte surtout les vieillards; l'autorité paternelle est
très étendue chez lui, et tous les enfans restent unis sous le
pouvoir du chef de la famille; lorsqu'elle devient considérable,
après plusieurs générations, elle forme une tribu dont les
descendans du premier patriarche sont les chefs héréditaires chargés
du gouvernement, ils attirent à eux l'influence et les richesses;
ils finissent par dominer et par former une classe supérieure; alors
ils usurpent une espèce d'autorité féodale sur le reste de la tribu.
Les cheiks représentent le père de la famille, et jugent les
différends de leurs enfans; mais plus la famille ou la tribu est
considérable, moins leurs jugemens sont respectés: de là naissent
des querelles, et l'homme de la nature qui se croit lésé a recours à
sa force personnelle. Les jalousies entre les frères, fruit d'un
défaut d'équilibre entre l'affection qu'ils inspirent ou les biens
qui leur sont dévolus, sont très fréquentes, notamment après la mort
du père; et quoique le droit d'aînesse soit reconnu, il n'est pas
rare de voir des frères guerroyer lorsqu'ils sont assez puissans
pour que leurs querelles portent ce nom. Les rixes entre familles et
tribus voisines sont assez fréquentes; des empiètemens sur les
pâturages, des enlèvemens de bestiaux, etc., en sont la cause ou le
prétexte. Aucune autorité supérieure n'existe pour les juger, ou
pour les contraindre à un accommodement: et cette vie pastorale
primitive, qu'on croyait si paisible, n'offre que le tableau d'un
état de guerre presque continuel.
Rien ne lie les Arabes à une société générale: leur religion, qui
devait être un moyen d'union, ne les a réunis que lors de
l'impulsion fanatique donnée par Mahomet, et continuée sous ses
successeurs, par une suite nombreuse de conquêtes étonnantes qui
changèrent les moeurs de ces générations. Chaque tribu a son chef de
religion, qui, dans les affaires intérieures trop importantes pour
être décidées par le cheik, juge d'après les principes du Koran;
mais ces ministres du culte ont peu d'influence pour étouffer les
dissensions entre les tribus.
Les querelles sont interminables, des haines héréditaires font
naître des combats, des pillages, des assassinats sans cesse
renaissans; le sang doit être vengé par le sang. Les localités, des
intérêts communs et des haines semblables, unissent quelquefois,
pour un temps, des familles et des tribus sous un même chef; mais la
fin de la guerre, le partage du butin, brisent ces liens d'un
moment, dès que les mêmes dangers ne les forcent plus de rester
alliées.
Quoique dominés par des passions haineuses et les jalousies qui
naissent de cet état habituel de guerre, les Arabes ont de belles
qualités morales. Ils exercent, même envers leurs ennemis,
l'hospitalité, plus commune chez l'homme de la nature, malgré ses
besoins, que chez l'homme civilisé au sein de ses trésors. Cette
vertu commence à perdre chez eux de sa pureté, par l'ostentation
qu'ils y mettent, et parce qu'elle tient au besoin qu'ils ont de
trouver des asiles dans les orages fréquens auxquels ils sont
exposés.
Passionnés pour leur indépendance, ils méprisent le cultivateur et
l'homme des villes; ils ont de la fierté dans le caractère et
quelques sentimens élevés. C'est même une question à résoudre, si la
fausseté, la dissimulation qu'on leur reproche, notamment dans leurs
relations politiques et particulières avec les classes plus
civilisées, sont le résultat de leurs moeurs, ou de l'expérience de
la mauvaise foi de ces dernières? La flatterie adroite qu'ils savent
employer dans certaines occasions, tient-elle à leur caractère, où
l'ont-ils apprise dans leurs relations étrangères?[6]
[Note 6: J'ai souvent été surpris d'entendre des Arabes, élevés
dans le désert, d'un aspect sauvage et couvert de haillons, sachant
à peine lire quelques passages du Koran, employer, dans certaines
discussions, une adresse de raisonnement et des détours dignes des
négociateurs les plus subtils, des flatteries qu'avouerait le
courtisan le plus exercé, et parsemer leurs discours de grandes et
belles images. En général, l'imagination vive et les sentimens
élevés des Arabes contrastent avec le sol brûlant et stérile qu'ils
habitent, avec la simplicité et même la misère de leur vie. Dans
leurs poésies, ils chantent l'amour, tandis que leurs institutions,
la polygamie et l'état d'abjection où leurs femmes sont réduites,
devraient détruire presque entièrement cette passion.]
Les qualités que les Arabes estiment particulièrement, sont la
franchise et la bravoure: chez eux, un des plus grands éloges est de
dire d'un homme qu'il n'a qu'une seule parole. Ils étaient peu
habitués, avant l'arrivée des Français, à rencontrer cette qualité
chez les dominateurs de l'Égypte.
Aucun titre à leurs yeux n'est plus beau que celui de père; aussitôt
qu'un Arabe a un fils, il change de nom et prend celui de père de ce
fils. Ce que les Arabes désirent le plus, c'est la multiplication de
leur race, parce que leur pouvoir et leur ascendant s'accroissent
dans la même proportion; c'est comme leur donnant beaucoup d'enfans
qu'ils honorent leurs femmes; réduites aux travaux du ménage et aux
soins des troupeaux, elles n'ont ordinairement aucune influence
publique. Cependant il est quelques exemples de femmes considérées
pour leur aptitude aux affaires, qui ont succédé à leurs maris dans
la place de cheik.[7]
[Note 7: La tribu de Békir en Syrie, qui est fort puissante,
depuis la mort d'Akmet-Békir, cheik très considéré, obéit à sa mère.
Il en est aussi dans la Haute-Égypte, mais ces exemples sont très
rares.
Dans une visite à la tribu de Néfahat, j'interrogeais un vieillard
qu'on me présenta comme l'historien de sa tribu: Il me dit, en
parlant de leur établissement en Égypte, que la femme de Néfoa,
lorsqu'il y vint, _avait les yeux aussi vifs et aussi perçans que la
balle qui sort du fusil_; elle avait un grand caractère et beaucoup
d'esprit; aussi ses enfans ont prospéré, et les Néfahat ont
actuellement cinq cents cavaliers, tandis que les Lomelat n'en ont
pas cent; ils descendent cependant d'un frère de Néfoa, qui vint en
même temps que lui; mais dont la femme avait des _yeux de gazelle_,
était douce et timide.]
Les guerres fréquentes ont déterminé les familles et tribus à
convenir des limites de territoire, et des puits du désert qui
appartiendraient à chacune d'elles; ce genre de propriété est
général pour toute la tribu. Les propriétés personnelles sont les
troupeaux, dont la vente leur produit des grains, des armes et du
tabac; et leur industrie, qui se réduit à la location de leurs
chameaux et à quelques branches très faibles de commerce, telles que
le charbon, la gomme, le sel, le natron, l'alun, etc., etc., que les
localités restreignent à certaines tribus.
Les Arabes ne connaissent pas l'usage des impôts pour subvenir aux
dépenses générales. Le cheik est ordinairement le plus riche; il
doit, avec ses biens, entretenir ses cavaliers, et subvenir aux
dépenses qu'occasionnent l'hospitalité et les réunions des autres
chefs: excepté dans ces circonstances, il vit aussi simplement que
le reste de la tribu.
Piller est un besoin pour tous les Arabes. Les dépouilles sont
partagées entre les familles, d'après des règles établies. Cet
esprit de pillage est-il inhérent à leur degré de civilisation?
Est-il le résultat des guerres qu'ils se font entre eux, ou naît-il
de la jalousie qu'ils portent à l'aisance des classes plus
civilisées qui habitent les terrains cultivés? Je ne déciderai pas
ces questions. Les Arabes se justifient en disant que le pillage
est un droit de conquête; ils regardent ce qu'ils prennent comme des
trophées militaires, et se considèrent comme étant en guerre
éternelle avec tout ce qui n'est pas eux.
L'Arabe étant habitué dès l'enfance à tout respecter dans les
vieillards, forme ses opinions d'après la leur; rien n'excite en lui
de nouvelles idées, et c'est ainsi que ses moeurs se sont
perpétuées. Il ne trouve rien de plus beau, de plus noble que son
existence. Occupé de ses chevaux, de ses chameaux, de courses et de
pillages, tandis que ses femmes gardent les troupeaux et tissent ses
grossiers vêtemens, il contemple avec mépris le reste des hommes,
pense que c'est dégrader sa dignité que de s'adonner à la culture de
la terre et habiter des maisons. Son mépris pour toutes les
institutions étrangères s'oppose à leur influence.
C'est là ce qui conserve à tous les Arabes un caractère national,
même à ceux qui ont eu le plus de relations avec les peuples
civilisés, et qui ont adopté une partie de leurs usages. Mais
quoique leur caractère ne soit pas sensiblement modifié par le
contact des autres peuples, l'habitation des terres cultivées
occasionne cependant quelques changemens dans leur état politique.
Suivons-les, depuis l'Arabe isolé dans le désert, jusqu'à celui qui
est établi en souverain dans certains cantons.
L'Arabe Bédouin, vivant dans le désert du produit de ses troupeaux
et de ses pillages, est réputé le plus noble et le plus pur. Les
plus riches, ceux qui vivent dans l'aisance, en font le plus grand
éloge, et même regardent comme un grand honneur d'en descendre; mais
ils ne sont pas tentés de l'imiter.
Il existe dans quelques tribus une classe composée de descendans de
familles étrangères ou de fellâhs qui, fatigués de vexations, se
sont sauvés dans le désert et ont embrassé la vie arabe. Cette
classe n'est point admise à la noble oisiveté et à la vie militaire
des Bédouins; elle est restreinte à la garde des troupeaux, à la
conduite des chameaux et aux travaux de la terre, lorsque ces tribus
ont quelques cultures: tels sont les Hattemëhs dans la Charkiëh.
Quelques cheiks de tribus voisines des terres cultivées, ayant
augmenté leur puissance et leurs richesses, ont réduit le reste de
la tribu à cet état secondaire; leur famille, considérée comme
d'origine noble et purement arabe, est seule exempte des travaux.