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MÉMOIRES DU COMTE REYNIER,
GÉNÉRAL DE DIVISION.
CAMPAGNE D'ÉGYPTE,
IIe PARTIE.
PARIS
BAUDOUIN FRÈRES, ÉDITEURS,
RUE DE VAUGIRARD, Nº 17.
1827.
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL REYNIER.
Reynier (E.), général de division, comte de l'Empire, etc., naquit à
Lausanne, le 14 janvier 1771. Issu d'une famille noble, proscrite
pour cause de religion, il profita du bénéfice des lois qui
réintégraient les descendans des réfugiés dans les droits qu'ils
avaient perdus. Il vint en France, se présenta à l'École des Ponts
et Chaussées, où il fut admis dans le courant de mars 1790. Il y fit
des progrès rapides, mérita les éloges de Prony, Lesage, Perronet,
qui se plaisaient à rendre hommage à ses talens, et le proposaient
pour modèle à leurs élèves. Ses cours achevés, il fut nommé officier
de son arme: mais nous étions en 1792; l'Europe débordait sur la
France; l'Assemblée avait déclaré la patrie en danger, Reynier
quitta des épaulettes qui ne l'appelaient pas à la frontière. Il
entra dans le bataillon du Théâtre-Français, et marcha comme simple
canonnier à la rencontre de l'ennemi. Rappelé presque aussitôt par
le directeur des fortifications qu'on élevait autour de la capitale,
il fut employé comme ingénieur jusqu'à la fin d'octobre qu'il fut
nommé adjoint aux adjudans-généraux de l'armée du Nord. Il fit en
cette qualité la campagne de Belgique, assista à la bataille de
Jemmapes, à celle de Nerwinde, et partagea cette longue suite de
revers qu'entraîna la défection de Dumouriez. L'instruction avait
fui: l'émigration, les défiances avaient éloigné les hommes
capables; Reynier en devint d'autant plus précieux. Il fut fait chef
de brigade, et attaché à l'état-major. C'était là que l'appelait son
talent. Froid, réservé, peu propre à enlever la troupe, il était
d'une aptitude rare aux méditations du cabinet. Personne ne
concevait, ne disposait mieux un plan d'attaque, personne ne
discutait mieux les chances d'une opération. La coupe, les accidens
du terrain fixaient son attention d'une manière spéciale. Il sentait
l'importance du champ de manoeuvres, et mettait un soin particulier
à le bien choisir. Il n'en mettait pas moins à plier le soldat à la
discipline. Il avait vu les merveilles qu'avait exécutées son
courage, et les revers que l'insubordination, le défaut d'habitude,
avaient entraînés; il résolut d'y remédier. Il exerça, organisa
mieux la troupe, et vit bientôt les bandes indisciplinées des
volontaires, aussi dociles, aussi fermes, que les vieilles
demi-brigades avec lesquelles elles combattaient. Ces heureuses
tentatives et les succès dont elles furent couronnées, lui
méritèrent la confiance du général en chef, dont il devint bientôt
l'ami, le confident. Il avait préparé les victoires qui avaient
signalé son commandement à l'armée du Nord, il le suivit à celle de
Rhin-et-Moselle, qui lui fut déféré après les désastres de Pichegru.
En quel état la perfidie de ce général avait mis des troupes
long-temps victorieuses! Battues sous les murs de Mayence, elles
avaient été ramenées devant Landau, où les maladies et la misère
achevaient de les consumer. Les caisses, les magasins, étaient
également épuisés. Point d'habits, point de subsistances, point de
solde. L'officier était pieds-nus comme le soldat; tous
succombaient aux privations. Assurés de l'homme odieux qui s'était
chargé de faire périr les braves qui s'immolaient à sa gloire, les
Autrichiens restèrent paisibles tant qu'il présida à ces horribles
funérailles. Mais il ne fut pas plus tôt rappelé, qu'ils se mirent
en mouvement. Ils se flattèrent sans doute d'achever ce qu'il avait
si cruellement ébauché, et rompirent un armistice inconcevable dans
des circonstances qui le rendaient plus inconcevable encore.
Accordée au milieu de la victoire, la cessation des hostilités était
repoussée après la défaite, au moment où elle semblait indispensable
pour secourir Beaulieu. Cette conduite paraissait étrange; mais ils
marchaient, force était de se mettre en mesure. La chose n'était pas
aisée; les transports étaient nuls; la cavalerie n'avait que
quelques chevaux galeux; l'artillerie s'était vainement épuisée à
reformer ses attelages.
Obligé de suppléer à cet affreux dénûment, Reynier sut trouver,
assembler des ressources. Il mit à contribution le patriotisme des
campagnes; il obtint des vêtemens, réunit des subsistances, attacha
des boeufs aux pièces, et l'armée, dont il avait adouci la misère,
put enfin se porter sur Kayserlautern. Heureusement l'ennemi ne nous
attendit pas. La victoire de Lodi s'était fait sentir sur les bords
du Rhin; Wurmser fut obligé d'accourir au secours de Beaulieu.
Jourdan s'était avancé sur la Sieg; les Autrichiens affaiblis,
battus dans deux rencontres successives, avaient évacué le
Palatinat. Ils ne conservaient plus sur la rive gauche que la
position retranchée de la Rehute, en avant de la tête de pont de
Manheim, et quelques postes autour de Mayence. On les suivit, on
emporta une partie des ouvrages; on eût voulu franchir le fleuve et
troubler le mouvement que le prince Charles dirigeait sur l'armée de
Sambre-et-Meuse; mais on n'avait ni équipages de pont ni moyens de
s'en procurer. On fut obligé de perdre un temps précieux à les
chercher. Cette opération regardait plus spécialement le général
Reynier; il mit à la préparer, une prévoyance, une habileté peu
commune. Sans fonds, sans moyens, obligé de recourir au patriotisme
qui lui avait déjà fourni des ressources abondantes, il sut
l'animer, le stimuler, et lui arracher encore les sacrifices
qu'exigeait l'opération secrète qu'il méditait. Il s'adressa aux
administrations, aux villages; demanda des bateaux aux unes, des
nacelles aux autres, couvrit ces apprêts de mouvemens de troupes,
d'artillerie, et groupant tout à coup à Strasbourg et à Gambsem les
corps qui devaient tenter le passage du fleuve, il l'effectua avant
que l'ennemi eût vent de son dessein. Le général Latour essaya de
nous refouler sur la rive gauche; mais battu dans deux actions
consécutives, il fut obligé de s'éloigner en abandonnant des
prisonniers et une artillerie nombreuse.
À la nouvelle de ces revers, le prince Charles s'arrêta. Il chargea
le général Vartensleben de suivre l'armée de Sambre-et-Meuse, et,
rassemblant tout ce qu'il avait de forces disponibles, il accourut
avec l'intention de reprendre en sous-oeuvre ce que n'avait pu faire
son lieutenant. Il ne fut pas plus heureux. Arrêté sur les bords de
la Murg, obligé de céder le terrain et les villages où il s'était
établi, il se retira dans l'espérance de reprendre, dans une action
générale, les avantages qu'il avait perdus. Il se déploya dans la
plaine qui sépare Malsch de Memkenstram, jeta des corps dans les
montagnes du Rosenthal, et attendit les Français dans cette
formidable position. Ils ne tardèrent pas à paraître. Leurs masses
étaient moins épaisses, leur cavalerie ne s'élevait pas au quart de
celle qu'ils avaient à combattre, mais le courage, de bonnes
manoeuvres, la nécessité de vaincre, suppléèrent aux forces qui leur
manquaient, et fixèrent la victoire. Battus le 21 messidor, à
Rosenthal, les Autrichiens le furent encore le 22 à Friedberg par
l'armée de Sambre-et-Meuse. Hors d'état désormais de contenir les
deux armées qu'il avait sur ses ailes, l'archiduc prit le parti de
sortir de la position périlleuse où il s'était placé; il nous
abandonna Stuttgard, et se retira sur le Danube. Reynier profita de
sa retraite pour se mettre en relation avec le duc de Wurtemberg, le
margrave de Baden, qu'il réussit à détacher de la coalition. Il ne
fut pas moins heureux avec le cercle de Souabe, et parvint ainsi,
par d'adroites ouvertures, à affaiblir une armée dont ses conseils
et ses dispositions ne tardèrent pas à accroître les revers. Elle
s'était retirée derrière les montagnes d'Alb, et se flattait
d'accabler les Français au moment où ils déboucheraient dans la
plaine. Mais Reynier disposa les colonnes avec tant d'art, leur
marche fut si bien coordonnée, si compacte, qu'elles culbutèrent
l'archiduc, et le forcèrent, malgré l'obstination avec laquelle il
revenait à la charge, à nous abandonner le champ de bataille. La
défaite qu'il venait d'essuyer à Neresheim détermina le prince
Charles à tenter un mouvement qui lui réussit. Il passa le Danube,
rassembla tout ce qu'il avait de troupes lestes, aguerries, et
profitant de la pénurie des Français, qui, dépourvus d'agrès,
d'équipages de pont, ne pouvaient de sitôt tenter le passage du
fleuve, il courut à la rencontre de l'armée de Sambre-et-Meuse. Il
la joignit, la culbuta devant Amberg. Il reporta aussitôt un corps
de douze mille hommes d'élite sur la ligne qu'il venait de quitter
et se mit sur les traces de l'armée battue. Il l'atteignit à
Wurtzbourg, l'attaqua, la défit encore, et menaça les communications
de celle qui s'étendait dans la Bavière. Latour avait déjà marché
contre les corps qu'elle avait devant la tête de pont d'Ingolstadt.
Culbuté à Gessenfeld, taillé en pièces à Freiseing, il avait
recueilli ses forces, et s'avançait de nouveau sur nous. D'une autre
part, les garnisons que le prince Charles avait jetées dans les
places qu'il conservait sur le Rhin, s'étaient réunies sur nos
derrières. Le corps du Tyrol se portait sur la droite; notre
position devenait critique. Moreau résolut néanmoins de tenter un
dernier effort pour dégager l'armée de Sambre-et-Meuse. Il voulut à
son tour donner des inquiétudes à l'archiduc sur ses derrières, et
chargea le général Reynier de faire les dispositions qu'exigeait le
mouvement. L'armée se rassembla vers Friedberg. Desaix passa le
Danube; nos troupes s'avancèrent dans toutes les directions. Elles
joignirent Latour, qui marchait à leur rencontre, le culbutèrent
après un combat des plus vifs, et se répandirent jusqu'à Heidek.
Mais rien n'arrivait par la route de Nuremberg; le prince Charles
tirait tout de la Bohême; Desaix replia ses troupes, et la retraite
de l'armée commença. Elle fut calme, sans désordre, telle qu'on
pouvait l'attendre d'un homme froid, méthodique, comme celui qui en
arrêtait les dispositions. En vain l'archiduc abandonnant les
traces de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui précipitait sa marche sur
Neuwied, essaya-t-il d'intercepter nos derrières; en vain le général
Saint-Julien chercha-t-il à nous déborder sur la droite; l'armée
regagna les bords du Rhin, sans perte, sans échec. Ni les troupes
descendues du Tyrol, ni celles qui la pressaient de front ne purent
l'entamer. Reynier, que la confiance de son chef avait en quelque
sorte investi du commandement, régla, disposa les marches, les
mouvemens, avec une sagacité, un ensemble, qui lui méritèrent des
éloges universels. Mais cette confiance si pleine, si entière, ne
tarda pas à lui devenir fatale. La conduite de Moreau excita des
soupçons. On le blâma d'avoir long-temps tenu secrets des projets
coupables, et de ne les avoir divulgués que lorsque la connaissance
ne pouvait plus en être utile. Du général les accusations
descendirent au chef d'état-major. On refusa de croire qu'il n'y eût
pas complicité; on ne put se persuader que dans l'intimité où ils
étaient ensemble l'un ne fût pas au courant des projets de l'autre.
Reynier fut victime de cette fausse conviction, et mis à la réforme.
Desaix, qui s'intéressait vivement à lui, ne put, malgré ses
instances, faire révoquer une mesure aussi rigoureuse[1]. Bonaparte
fut plus heureux; il le plaça au nombre des généraux qui devaient
former son état-major, et lui fit expédier des lettres de service
pour l'armée qu'il allait conduire en Orient.
[Note 1:
Paris, le 5 nivôse an VI.
LE GÉNÉRAL DESAIX AU GÉNÉRAL DE DIVISION REYNIER.
Vous avez, mon cher général, de cruels ennemis; ils vous poursuivent
partout, et sont parvenus à vous faire réformer. Vous sentez bien
que j'ai eu l'attention de m'en faire instruire de bonne heure, et
que j'ai remué ciel et terre pour empêcher cette injustice. J'ai vu
le directeur Barras; je lui ai parlé d'une manière très vive et très
serrée. Cela n'a rien produit; mais le général Bonaparte m'a dit que
je pouvais être tranquille. Il vous a mis sur la liste des généraux,
qui doit être présentée demain au Directoire, destinés à
l'état-major avec moi; et j'espère que cet orage qui gronde sur
votre tête se dissipera comme tant d'autres. Je suis désolé de ces
persécutions que vos ennemis vous font éprouver; mais de la
patience; ils se dissiperont, j'espère, comme les autres. Je vous
préviens de tout cela parce qu'il est indispensable que vous ne vous
éloigniez pas si vous recevez vos lettres de réforme. Dans peu de
jours nous saurons s'il y a du remède ou s'il n'y a plus rien à
espérer. Croyez, mon cher général, à tout mon zèle à faire tout ce
qui pourra vous être utile, et à mon envie de servir avec vous;
ainsi, attendez un peu. La Hollande va être organisée comme vous
l'attendiez. Joubert, jeune, actif, y va commander comme général en
chef; Lacroix y va comme ambassadeur. Le gouvernement jette ses
regards de ce côté-là, et il espère y donner un gouvernement, et
cela rapidement. Aussitôt que vous serez accepté, vous irez où vous
voudrez, et Dunkerque sera de votre ressort, comme toutes nos côtes.
Ainsi vous pourrez les voir, les parcourir, et réunir toutes les
connaissances nécessaires.
Salut, mon cher général, bonne et vraie amitié.
DESAIX.
Avez-vous eu des nouvelles de Kléber?]
MÉMOIRES
DU GÉNÉRAL REYNIER
SUR LES OPÉRATIONS
DE L'ARMÉE D'ORIENT,
OU
DE L'ÉGYPTE
APRÈS LA BATAILLE D'HÉLIOPOLIS.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
SUR L'ORGANISATION PHYSIQUE, MILITAIRE, POLITIQUE ET MORALE DE
L'ÉGYPTE.
Plusieurs voyageurs ont déjà fait connaître l'Égypte, et Volney,
mieux que personne, a donné des idées générales sur l'état physique
et politique de ce pays; mais aucun d'eux n'était appelé, par les
circonstances et par ses fonctions, à l'étudier sous des rapports
militaires et administratifs. Ces connaissances sont néanmoins
indispensables pour juger les événemens militaires et politiques
dont elle a été le théâtre, et pour apprécier les grandes espérances
que cette brillante expédition pouvait donner pour les progrès de la
civilisation, les développemens qu'elle procurait au commerce de la
France dans l'Inde et la Méditerranée, et pour sentir enfin les
causes de la perte de cette conquête.
Je vais esquisser quelques considérations générales sur cette
organisation: distrait continuellement par des occupations
militaires, je n'ai pu observer beaucoup de détails politiques; mais
les savans qui ont partagé les fatigues de l'armée d'Orient, et qui
ont dû à ses travaux de pouvoir s'occuper entièrement de recherches
intéressantes, les feront connaître. Mon but, en ce moment, est de
donner aux lecteurs qui ne connaissent pas l'Égypte, un aperçu de
son organisation, considérée sous les rapports de sa défense et de
l'état politique des habitans.
ORGANISATION PHYSIQUE.
L'Égypte est comme isolée du reste de la terre par des obstacles
naturels: séparée de l'Asie par des déserts, un petit nombre de
lieux bas, où l'on trouve de l'eau saumâtre, déterminent la route
qu'une armée peut prendre pour venir l'attaquer. La côte plane de
l'Égypte sur la Méditerranée, et les bouches du Nil, embarrassées
par des bancs de sable, permettent seulement de débarquer sur
quelques points connus. Bornée à l'ouest par des déserts immenses,
elle est seulement exposée, de ce côté, aux émigrations des tribus
arabes de la Barbarie. Séparée de la mer Rouge par un désert, elle
craint peu d'être attaquée de ce côté: ses deux ports sur cette mer,
n'offrent aucune ressource; à peine peut-on s'y procurer de l'eau;
les vivres et les chameaux nécessaires pour passer le désert y
doivent être envoyés d'Égypte.
Deux chaînes de montagnes arides bordent le Nil dans la
Haute-Égypte; elles laissent entre elles une vallée de quatre à cinq
lieues de largeur, dans laquelle le fleuve coule, et qu'il couvre
lors de ses débordemens périodiques. C'est la seule partie cultivée
et habitée. La chaîne orientale, qui sépare le Nil de la mer Rouge,
est la plus élevée; elle se termine au bord de la vallée par un
escarpement, qui, dans beaucoup d'endroits, a l'apparence d'une
muraille fort élevée, interrompu de distance en distance par des
ravins, ou quelques vallons étroits formés par les torrens éphémères
de l'hiver, et qui servent de route pour gravir ces montagnes. La
chaîne occidentale, qui sépare la vallée du Nil de celle des Oasis,
se termine généralement en pente douce; elle devient cependant plus
escarpée vers Siout; et depuis le coude que forme le Nil vers Kenëh,
elle est taillée à pic, ainsi que la chaîne orientale jusqu'à
Sienne, où les montagnes s'élèvent davantage et ne laissent qu'un
passage étroit aux eaux du fleuve.
Près du Caire, ces deux chaînes s'écartent: l'orientale se termine
vers l'extrémité de la mer Rouge, sans présenter aucune apparence de
liaison avec les montagnes de l'Arabie, qui se terminent de même.[2]
[Note 2: La manière dont se terminent les deux chaînes qui
bordent la mer Rouge, et les terrains bas qui forment une espèce de
vallon dans l'isthme de Suez, vallon bordé par des dunes jusqu'au
pied des montagnes, particulièrement du côté de l'Asie, porteraient
à penser que, dans les temps anciens, le détroit réunissait les deux
mers, qu'il a comblées par des sables que les courans opposés y
devaient accumuler, et par les attérissemens formés aux embouchures
du Nil. Une révolution qui doit avoir changé le niveau de la
Méditerranée, puisqu'elle est de vingt-cinq pieds plus basse que la
mer Rouge, peut avoir contribué à la première formation de l'isthme,
qui ensuite a été beaucoup augmentée par les alluvions du Nil.
Les dunes de sables mouvans s'étendent, comme on le verra sur la
carte, depuis Abourouk et Bir-Deodar jusqu'au-delà d'El-Arich; elles
occupent tout l'espace compris entre la Méditerranée et les
montagnes de l'Arabie Pétrée, dont elles couvrent la base. Les
vents, assez réguliers dans ce pays, ont fait prendre à toutes les
dunes la même direction; elles vont généralement du nord-ouest au
sud-est, et sont séparées par de petits vallons; ce n'est que dans
les plus bas, situés ordinairement au pied des dunes les plus
élevées, qu'on trouve de l'eau en creusant le sable à quelques pieds
de profondeur; les palmiers qui y croissent en sont toujours
l'indice. Ces sables mouvans et l'inégalité des dunes, rendent les
marches très pénibles, et sont le plus grand obstacle au passage du
désert par une armée.]
L'occidentale s'abaisse aussi vers le Fayoum, prend, près du Caire,
sa direction vers le nord-ouest, ensuite à l'ouest, où elle forme la
côte de la Méditerranée. Les rochers qu'on trouve vers Alexandrie et
Aboukir, paraissent une île qui a été détachée de cette chaîne.
Dans l'espace compris entre ces deux chaînes et la mer, est la
plaine de la Basse-Égypte, formée en grande partie par les alluvions
du Nil: elle est coupée par les branches de ce fleuve et par de
nombreux canaux d'irrigation.
Les sept branches par lesquelles le Nil se dispersait autrefois dans
le Delta, pour aller se jeter dans la mer par sept embouchures, sont
actuellement réduites à deux principales, celle de Rosette et celle
de Damiette. Quelques canaux navigables une partie de l'année sont
les restes encore existans des autres branches. Le canal de Moez est
l'ancienne branche Tanitique; celui d'Achmoun, la Mendésienne: leurs
embouchures se retrouvent encore à Omfaredje et à Dibëh, au-delà du
lac Menzalëh. Les canaux de Karinen et de Tabanieh, qui tombent dans
la mer à Bourlos, sont l'ancienne branche Sébennitique.
On trouve moins de traces des branches Pélusiaque et Canopique, qui,
rapprochées du désert, donnaient plus de développement au Delta;
cependant celles de la Pélusiaque sont bien prononcées dans la
province de Charkiëh, et on retrouve son embouchure à Tineh, vers
les ruines de Péluse.
Il est probable que lorsqu'elles existaient toutes ensemble, ces
branches recevaient un volume d'eau à peu près égal. La répartition
inégale des eaux, des canaux dérivés mal à propos ou mal entretenus,
et diverses autres causes, ont pu diminuer leur volume dans l'une de
ces branches; alors l'équilibre a été rompu à l'embouchure; les eaux
de la mer ont remonté dans le lit du fleuve, ont refoulé les eaux
douces, et se sont mêlées avec elles. Leur salure a dû nuire à la
culture des terres arrosées par les branches du fleuve où elles ont
pénétré: l'abandon de ces terres en a été l'effet; l'inculture a
augmenté tant que l'ignorance de la cause ou l'intérêt des cantons
plus favorisés, ont empêché de rétablir l'équilibre, et
réciproquement l'entretien des canaux a été abandonné à mesure que
la population qui en cultivait les rives est allée s'établir dans
des contrées plus fertiles.
On observe quelquefois cet effet sur les branches de Rosette et de
Damiette; lorsque la rupture de quelques digues ou d'autres
circonstances augmentent le volume d'eau d'une des branches aux
dépens de l'autre, la mer pénètre dans celle-ci, imprègne les terres
de sel, et force d'abandonner la culture, jusqu'à ce que l'équilibre
étant rétabli, les eaux douces aient pu les laver suffisamment pour
les rendre fertiles.
D'autres causes ont encore contribué à détruire la branche
Pélusiaque; les Croisés, en ruinant et brûlant la ville de Péluse,
ainsi que les principales villes de ce canton, déterminèrent les
habitans à fuir cette province frontière, exposée à tous les
malheurs de la guerre. La branche Pélusiaque ne fut plus entretenue;
les riverains des autres branches, toujours avides de s'emparer des
eaux du Nil, les détournèrent; les eaux de la mer remontèrent dans
cette branche, les terres abandonnées s'imprégnèrent de sel, et des
cantons considérables devinrent déserts et stériles.
On ne peut douter que la Basse-Égypte n'ait dû son existence, en
grande partie, aux alluvions du Nil. Les troubles que le fleuve ne
déposait pas sur ses rives, devaient s'en séparer à l'endroit où les
mouvemens opposés du fleuve et de la mer étaient en équilibre. Ces
dépôts y ont formé une barre ou banc de sable, que les divers
mouvemens des eaux ont dû étendre à droite et à gauche: augmentés
successivement par l'action des vents et des eaux, ils ont dû former
la chaîne de dunes et de bancs de sable qui existe entre les
diverses embouchures.
Ces bancs ont pu rester long-temps séparés des attérissemens directs
du fleuve, par des intervalles ou lacs formés par les eaux de la
mer, mais qui recevaient celles du fleuve lors des débordemens: ces
lacs ont pu diminuer, à mesure que les attérissemens se sont
augmentés et ont comblé leurs communications avec la mer.
Comme le limon est déposé naturellement dans les endroits les plus
voisins du fleuve, ses rives ont dû s'exhausser les premières. Les
attérissemens ont été plus tardifs dans les parties éloignées, et il
s'est conservé des lacs vers les côtes les plus distantes des points
où le Nil se séparait en plusieurs canaux; aussi, dans tous les
temps il a existé des marais près de Péluse, et le terrain du lac
Maréotis est resté fort bas.
Les alluvions du Nil devaient remplir ces lacs, étendre encore la
Basse-Égypte, et suivre leur disposition à envahir sur la mer; mais
elle lutte continuellement pour arrêter ces conquêtes. Les
attérissemens du Nil sont peut-être arrivés à une période où ils ne
peuvent gagner d'un côté qu'en perdant de l'autre. On observe que
depuis plusieurs siècles les terrains envahis par la mer sont plus
considérables que les attérissemens. On peut même prévoir que si des
ouvrages d'art ne dirigent pas le travail de la nature; si on laisse
le volume des eaux se disperser, et les branches principales
s'élargir; si on n'entretient pas l'équilibre des eaux aux
embouchures, la mer enlèvera de nouveaux terrains à la culture, au
lieu d'en céder. C'est le sort qui menace l'Égypte, si elle reste
entre les mains d'un peuple ignorant.
Lorsque, comme nous l'avons vu ci-dessus, la diminution du volume
des eaux dans une branche, permet à celles de la mer d'y remonter,
ces dernières se répandent dans les lieux bas, et dans les lacs
voisins du fleuve; leurs mouvemens, aidés quelquefois par les orages
qui élèvent momentanément les eaux de la mer, ont pu étendre ces
lacs, détruire les attérissemens qui les séparaient des branches du
fleuve, et faire abandonner la culture des terres imprégnées de leur
salure.
C'est ainsi qu'on peut expliquer la formation des lacs marécageux et
peu profonds qui existent vers les côtes d'Égypte. Le plus
considérable, le lac Menzalëh, a envahi une grande partie du terrain
qu'arrosaient les branches Pélusiaque, Tanitique et Mendésienne; le
lac Bourlos est vers l'embouchure de l'ancienne branche Sébennitique
et des canaux dérivés de la branche de Rosette; le lac de Maadiëh
est vers l'ancienne bouche de Canope. Le lac d'Edko, nouvellement
formé pendant l'inondation de l'an IX, a été causé par l'ouverture
du canal de Deyrout, ordonnée légèrement par le général Menou: les
eaux répandues en abondance dans les terrains bas, se sont frayées,
à travers les dunes, une communication avec la mer. Après
l'inondation, lorsque le niveau des eaux douces a baissé, elles
n'ont plus eu d'écoulement par le canal qu'elles avaient formé près
de la Maison carrée; la mer y a pénétré et a formé ce nouveau lac.
Le lac Maréotis était trop éloigné du fleuve pour être comblé par
ses attérissemens; les travaux pour le canal destiné à conduire les
eaux à Alexandrie, et ensuite le défaut d'entretien des canaux du
Bahirëh, qui s'y écoulaient, en ont écarté les eaux du Nil, et sa
communication avec la mer ayant été fermée, l'eau s'en est évaporée.
Il était à sec depuis long-temps; mais une vase salée et un sable
mouvant, imbibés en hiver par les eaux de pluie et par celles de
l'inondation qu'y portent encore quoiqu'en petite quantité les
canaux du Bahirëh, le rendaient marécageux une grande partie de
l'année. Les Anglais ayant coupé pendant la dernière campagne la
digue du canal d'Alexandrie[3] qui le sépare du lac Maadiëh, il a
été rempli de nouveau par les eaux de la mer. Ce lac s'étend dans un
vallon parallèle à la mer, et qui n'en est séparé que par un coteau
dont la largeur, dans quelques endroits, n'est pas de cinq cents
toises; il dépasse la Tour des Arabes.
[Note 3: Cette opération des Anglais sépare presque entièrement
Alexandrie du reste de l'Égypte; la coupure du canal la prive d'eau
du Nil, et causera la ruine de cette ville si on ne le répare
promptement: mais les Turcs sont-ils en état de faire un travail si
considérable sans le secours des Européens? leur gouvernement
destructeur s'en occupera-t-il vivement? et voudra-t-il faire des
sacrifices pécuniaires suffisans.]
Il existe aussi quelques lacs formés par le superflu des eaux
d'inondation, qui se répandent dans des endroits bas où elles n'ont
aucun écoulement, et se dissipent par l'évaporation. Tels sont ceux
de Fayoum, du Grarak, de Birket-El-Hadji, l'Ouadi-Tomlat, et ceux
nommés Krah, par lesquels passait le canal de Suez: ces derniers ne
reçoivent les eaux que lors des grandes inondations.
Outre les branches ou canaux principaux dont nous venons de parler,
la Basse-Égypte est coupée par un nombre considérable de canaux
d'irrigation, dérivés des grandes branches. Les eaux de
l'inondation, conduites dans ces canaux et retenues par des digues
dans divers arrondissemens, arrosent d'abord les terrains
supérieurs, et après avoir servi successivement à fertiliser
plusieurs cantons, s'écoulent dans les lacs ou dans la mer.
La crue du Nil commence au solstice d'été; il acquiert sa plus
grande élévation à l'équinoxe d'automne, reste quelques jours étalé
et diminue ensuite. Les eaux s'écoulent plus lentement qu'elles
n'ont monté; au solstice d'hiver, le fleuve est déjà très bas, mais
il reste encore de l'eau dans les grands canaux: à cette époque les
terres sont mises en culture, et bientôt après deviennent
praticables.
Les grands canaux d'irrigation commencent à se remplir à la fin de
thermidor. Toute l'Égypte est inondée en vendémiaire. Les eaux
s'écoulent plus ou moins rapidement dans différens cantons.
Généralement les communications se rouvrent, pour les hommes à pied,
à la fin de brumaire. Les terrains bas et les canaux sont encore
remplis d'eau et de vase: ils se sèchent en frimaire. À cette
époque, plusieurs canaux principaux sont encore impraticables pour
un corps de troupes et pour l'artillerie, parce que les eaux y sont
trop basses pour y faire usage de bateaux et la boue trop tenace
pour les passer à gué. Comme en Égypte les ponts et les digues sont
fort rares, et qu'aucune route n'est tracée pour les grandes
communications, on ne peut bien traverser le Delta que dans le mois
de pluviôse.
Ces époques avancent ou retardent de quinze jours, même un mois,
selon l'élévation de la crue du Nil; mais on peut établir en général
que la Basse-Égypte n'est praticable, dans tous les sens, que depuis
les premiers jours de ventôse jusqu'à la fin de thermidor; les
grandes branches seules conservent de l'eau, et on y trouve toujours
des bateaux pour le passage. Les cantons qui reçoivent l'eau par
des canaux dérivés, après l'inondation des terres supérieures, sont
praticables plus tard: telle est une partie de la province de
Charkiëh.
D'après cet aperçu, les opérations de la guerre ne sont possibles
que pendant sept mois dans la Basse-Égypte. Le reste de l'année, on
peut bien marcher sur la lisière du désert; mais les villages qui le
bordent sont hors d'état de fournir les subsistances nécessaires à
une armée qui manque de tout, après un passage de désert; et de là
on ne peut point communiquer avec les villages de l'intérieur,
pendant vendémiaire, brumaire et frimaire. Ainsi à cette époque, et
même pendant les deux autres mois de l'inondation du reste de
l'Égypte, il n'est guère possible d'entreprendre, sur cette
frontière, que des opérations partielles.[4]
[Note 4: Les lacs de l'Ouadi-Tomlat, qui ont été remplis pendant
l'inondation extraordinaire de l'an IX, contenaient trop d'eau pour
que l'évaporation pût les mettre à sec pendant l'été; et si l'armée
n'avait pas été attirée sur les côtes par le débarquement des
Anglais, l'existence de l'eau dans ces lacs aurait changé les
opérations militaires sur la frontière de Syrie.]
De même une armée qui, ayant débarqué sur les côtes, voudrait à
cette époque agir dans l'intérieur de l'Égypte, ne pourrait le faire
que par eau: elle aurait cependant quelque avantage à arriver dans
cette saison, si elle voulait se borner à faire des établissemens
sur quelques points de la côte, où elle pût difficilement être
attaquée, afin d'y rassembler ses moyens pour agir dans la belle
saison.
L'armée qui aurait à défendre l'Égypte serait aussi gênée, pour ses
opérations, pendant l'inondation; une partie de ses mouvemens ne
pouvant s'effectuer que par eau, ils seraient fort lents et fort
difficiles; il est même quelques points de la côte où elle ne
pourrait se rassembler qu'avec beaucoup de peine, s'ils étaient
inopinément attaqués.
SYSTÈME DE GUERRE ADOPTÉ PAR LES FRANÇAIS.
Telle est la charpente et l'organisation physique de l'Égypte. Nous
ne nous arrêterons pas à considérer son influence sur la conduite de
la guerre, non plus que sur les diverses manières d'attaquer, de
défendre et de fortifier ce pays, relativement à la tactique et aux
moyens militaires des nations voisines, cela nous jetterait dans
trop de détails. Nous allons seulement examiner le système de guerre
et de fortification que les Français y ont adopté.
Lorsque les Français débarquèrent en Égypte, tout y était nouveau
pour eux, climat, tactique des mameloucks, moeurs des habitans,
etc., etc. Ils avaient à combattre, non seulement la force armée du
pays, les mameloucks, mais aussi les Arabes et les cultivateurs. En
travaillant à s'établir et à se fortifier contre les ennemis
intérieurs et extérieurs, il fallait se créer des ressources en
tout genre, s'attacher la nation et la civiliser. Bonaparte eut
bientôt saisi le système qu'il convenait d'adopter.
L'Égypte n'offre point ces lignes naturelles de défense, ces chaînes
de montagnes ou ces rivières qui, en Europe, déterminent les
systèmes de fortifications, d'attaque et de défense d'un pays. Elle
n'a pas de ces postes dont la possession entraîne celle d'une
province. La côte étendue et plane de la Méditerranée, est bien
accessible partout pour les petites chaloupes; mais il n'est que peu
de points propres à opérer un grand débarquement; dans un seul les
vaisseaux peuvent trouver un abri contre les vents, et s'approcher
assez de la côte pour soutenir les troupes. L'ennemi, une fois
établi, peut, hors la saison de l'inondation, pénétrer facilement
dans le pays. Tout est ouvert devant lui, rien ne l'oblige à
s'arrêter, s'il n'est pas retenu dans sa marche par quelque corps
d'armée qui occupe les points resserrés entre le Nil et les lacs.
Des fortifications pour défendre le passage des bouches du Nil
peuvent seules le gêner dans ses opérations; mais elles ne sont rien
sans la protection d'une armée.
Le passage du désert de Syrie a nombre de difficultés; la route est
déterminée par les lieux où l'eau se trouve; une partie de ces
points peut être occupée et fortifiée, mais ils peuvent aussi être
tournés par les corps de cavalerie qui composent les armées turques,
aidés par de grands moyens de transports. Ces premières difficultés
surmontées, l'Égypte est entièrement ouverte du côté du désert. Les
places qu'on pourrait y construire n'arrêteraient pas l'ennemi,
parce qu'il n'y a pas de route tracée par la nature et par l'art.
Si les Turcs, seuls ennemis dont l'armée d'Orient pût alors prévoir
l'attaque, pénétraient dans l'intérieur du pays, le fanatisme devait
faire soulever les habitans. Ils y auraient trouvé des auxiliaires,
des subsistances et toutes les ressources que le pays aurait alors
refusées à l'armée française; ce n'était qu'avec une armée qu'on
pouvait s'y opposer.
Toutes ces considérations déterminèrent à adopter pour principe, que
l'Égypte devait être défendue par une armée plutôt que par des
fortifications qui, d'après l'état physique du pays et l'espèce
d'ennemis qu'on avait à combattre, ne pouvaient avoir sur la
campagne une influence suffisante.
Cependant la difficulté des transports en Égypte, le genre de
nourriture des habitans, auquel les Français ne pouvaient encore
s'habituer, et le besoin de réunir d'avance des subsistances sur des
points où l'armée aurait à se rassembler, exigeaient qu'on y formât
des magasins de vivres et de munitions. Il était nécessaire que ces
dépôts fussent à l'abri des attaques des Arabes, de celles des
habitans du pays et des partis ennemis; qu'à cet effet, ils fussent
fortifiés, susceptibles d'être défendus par de petites garnisons, et
peu multipliés, afin que l'armée ne fût pas affaiblie. Il convenait
cependant que deux de ces postes, qui se trouvaient placés sur
l'extrême frontière, fussent suffisamment forts pour résister aux
attaques de l'ennemi, en attendant la réunion de l'armée. La
surveillance nécessaire dans l'intérieur du pays, pour le gouverner
et maintenir la tranquillité, exigeait encore des postes fortifiés,
capables d'imposer aux habitans, et de servir de retraite aux
détachemens français, dans les cas d'insurrection générale ou
d'attaque formée par des partis ennemis supérieurs.
Bonaparte détermina, d'après ces principes, le centre des opérations
et des dépôts de l'armée, les postes extrêmes et les postes
intermédiaires: il établit aussi sur le Nil une marine capable de
protéger les mouvemens et les transports.
FORTIFICATIONS CONSTRUITES PAR LES FRANÇAIS.
Les travaux de fortifications furent fort difficiles à organiser;
méthodes de construction, moyens d'exécution et de transport, tout
était différent des usages Européens. Le bois manquait absolument,
les outils étaient rares; on en avait perdu un grand nombre sur la
flotte: il fallut établir des ateliers pour en fabriquer. Les
soldats, épuisés par le changement de climat, fatigués de courses
continuelles, souvent mal nourris, privés entièrement de liqueurs
fortes, pouvaient difficilement être employés à ces travaux; et,
malgré les prix excessifs qu'on leur promettait, ils n'y mettaient
aucune activité.
Les Égyptiens, étonnés et effrayés du changement de domination,
venaient avec peine travailler à ces ouvrages; les bons traitemens
et un paiement exact, qu'ils n'obtenaient jamais sous leur ancien
gouvernement, les y déterminèrent, quoique lentement; mais ils ne
purent jamais être employés qu'aux travaux les plus grossiers, et
s'accoutumèrent difficilement à l'usage des machines et des outils
européens, qui ménagent à la fois le temps et les forces de l'homme.
La pénurie d'outils et d'ouvriers, ainsi que celle des finances,
nuisit toujours aux fortifications; cependant elles s'élevèrent
partout avec une rapidité qui surprit les Égyptiens, et fit sur eux
une grande impression.
En même temps qu'on élevait ces ouvrages, on avait à résister aux
attaques des ennemis et des habitans: il fallut, pour cette raison,
les conduire de manière à ce qu'ils fussent promptement en état de
défense, et l'on profita, partout où cela fut possible, des
constructions anciennes; mais tous ces ouvrages furent tracés comme
devant entrer dans le système général des fortifications
permanentes.
La ville du Caire, placée à l'ouverture de la vallée du Nil, près du
lieu où ce fleuve se divise, se présente naturellement comme le
centre de toutes les opérations militaires, ainsi qu'elle est celui
du gouvernement et du commerce: aussi fut-elle choisie pour être le
lieu de rassemblement d'où l'armée pourrait se porter sur les
frontières attaquées.
L'opinion en quelque sorte superstitieuse des habitans du pays, qui,
dans toutes les guerres, et les dissensions civiles, regardent le
parti qui occupe cette capitale comme le maître de l'Égypte, devait
encore déterminer à ce choix.
Cette ville est trop étendue, et contenait une population trop
considérable, pour qu'on pût penser à la fortifier et à la défendre;
on occupa seulement les points qui la dominaient. On tira le parti
le plus ingénieux de l'ancien château; et du chaos de ces vieilles
constructions, s'éleva une citadelle susceptible d'être défendue par
un petit nombre de troupes, dont l'artillerie et la position
commandaient la ville du Caire, et imposaient aux habitans. D'autres
petits forts furent construits autour de la ville, vers les
quartiers éloignés de la citadelle, pour défendre, avec de faibles
garnisons, quelques établissemens.
Il fallait aussi, au centre des opérations militaires, un dépôt
nécessaire à l'armée, et des ateliers particulièrement pour
l'artillerie; ces établissemens devaient être sur les bords du Nil
pour la facilité des transports. Gizëh fut désigné; et, pour le
fortifier, on profita d'une enceinte que Mourâd-Bey avait fait
construire.
Après avoir déterminé le centre des opérations de l'armée, et les
moyens de conserver ce point important pour la possession de
l'Égypte, il fallut s'occuper de la défense d'un autre point plus
intéressant pour l'armée française, du port de mer qui contenait sa
marine, presque tous les magasins, et par lequel elle pouvait
recevoir des secours.
L'influence militaire d'Alexandrie, comme place de guerre, est à peu
près nulle. Cette ville, isolée par un désert, est presque regardée
comme étrangère par les habitans: on peut posséder toutes les terres
cultivées sans avoir besoin de cette ville, tandis qu'elle ne
pourrait que difficilement exister sans l'eau du Nil et les vivres
de l'Égypte; mais, comme port de mer excellent, et le seul qui
existe sur la côte, Alexandrie en est vraiment la clef. Aucune
opération maritime ne peut être bien consolidée sans sa possession;
c'est là que se fait le principal commerce, parce que les boghaz de
Rosette et de Damiette ne peuvent être franchis que par de petits
bâtimens.
C'est près d'Alexandrie qu'est la rade d'Aboukir, dangereuse
seulement lors des vents du nord et de nord-est: c'est aussi au fond
de cette rade qu'est le point de la côte le plus favorable pour
débarquer.
Toutes ces raisons déterminèrent à fortifier Alexandrie, et à
augmenter d'autant plus les défenses de cette place, qu'elle était
la seule exposée à l'attaque des troupes européennes. Mais ces
fortifications exigeaient beaucoup de temps, de main-d'oeuvre et des
travaux considérables. L'armée ne pouvait, sans s'affaiblir, y
laisser une forte garnison, et cependant la défense de la ville et
du port embrassait un développement immense; tout le terrain
environnant était couvert d'anciennes constructions et de montagnes
de décombres. On tira parti d'une portion de l'enceinte construite
par les anciens Arabes, du Phare, etc., pour former une ligne de
défense qu'on fit flanquer par des redoutes tracées sur des
montagnes de décombres très dominantes, et que dans la suite on
convertit en forts revêtus. Ces travaux, poussés avec autant de
rapidité que le peu de moyens disponibles le permettaient, eurent
bientôt une apparence extérieure assez formidable, mais en effet,
furent toujours très faibles.
Une vieille mosquée, bâtie sur l'île ou rocher du Marabou, fut
convertie en fort; elle servit à défendre l'anse où l'armée avait
opéré son débarquement, et la passe occidentale du port vieux
d'Alexandrie.
Le vieux château d'Aboukir fut réparé et armé; il servit de batterie
de côte; achevé, il aurait formé un réduit capable de résister
jusqu'à l'arrivée de l'armée, si l'ennemi avait débarqué dans le
fond de la rade.
Les autres points importans de la côte étaient les deux bouches du
Nil: on s'occupa de leur défense. Les villes de Rosette et de
Damiette étaient trop grandes et trop peuplées pour être converties
en postes militaires; elles étaient trop éloignées de l'embouchure
pour en défendre l'entrée, et les bâtimens de guerre postés en
dedans du boghaz ne pouvaient le défendre efficacement, s'ils
n'étaient protégés par des feux de terre. Un ancien château, situé
à une demi-lieue au-dessous de Rosette, fut réparé et armé; on le
nomma le fort Julien. Au-dessous de Damiette, dans l'endroit le plus
resserré de la langue de terre qui sépare le Nil du lac Menzalëh,
sur l'emplacement du village de Lesbëh, on construisit un fort. Ce
fort, appelé Lesbëh, commandait le Nil, et aurait arrêté l'ennemi
si, après avoir débarqué sur la plage à l'est de l'embouchure, il
avait voulu marcher sur Damiette. Il était cependant trop éloigné du
boghaz pour protéger les bâtimens chargés d'en défendre l'entrée:
deux tours anciennement construites sur les deux rives, furent
réparées et armées.
Il restait encore quelques points de la côte qu'il était nécessaire
d'occuper, tels que les bouches de Bourlos, Dibëh et Omm-Faredje;
mais on ne put y travailler que dans les derniers temps. On y
construisit des tours couvertes d'un glacis, et armées de quelques
pièces d'artillerie; elles furent en outre défendues par des
bâtimens armés.
Un poste intermédiaire entre le fort Julien et Aboukir était utile
pour protéger la communication avec Alexandrie, et augmenter la
surveillance sur la côte la plus menacée; pour cet effet, un ancien
kervan-serai, nommé la Maison carrée, fut converti en poste
militaire; ce poste défendit aussi la bouche du lac d'Edko, qui
s'est ouverte près de là.
Il était nécessaire d'avoir, pour les opérations de l'armée sur la
côte, un centre d'action, un dépôt de vivres et de munitions. On
choisit pour cet effet, près de Rahmaniëh, l'endroit où le canal
d'Alexandrie sort du Nil; on y construisit une redoute, et des
magasins y furent formés. Si le Caire était le centre des opérations
pour toute l'Égypte, Rahmaniëh pouvait l'être pour les côtes; un
corps de réserve se serait porté rapidement de là sur le point
menacé entre Bourlos et Alexandrie. S'il était nécessaire de réunir
toute l'armée, les corps pouvaient s'y rendre des différentes
parties de l'Égypte, et de là marcher ensemble aux ennemis. De
Rahmaniëh, il faut trois jours pour aller à Damiette, en traversant
le Delta; quatre jours suffisent pour aller par le Delta de
Rahmaniëh à Salêhiëh, sur la frontière de Syrie. Des routes, des
ponts et des digues, construits dans cette direction, auraient pu
rendre cette communication praticable pendant toute l'année.
Sur la frontière de Syrie, Belbéis et Salêhiëh furent choisis pour
postes extrêmes: on voulut d'abord en faire de grandes places, mais
les difficultés qu'on éprouvait à conduire des travaux considérables
avec peu d'outils et d'ouvriers y firent renoncer. On en forma des
postes de dépôts; et Salêhiëh, qui se trouvait sur la lisière des
terres cultivées, vers le désert, dut être le plus considérable.
La campagne de Syrie développa les projets sur la défense de cette
frontière; on pensa que le meilleur système était d'occuper, dans le
désert, les principales stations. L'ancien château d'El-A'rych,
placé presqu'à l'extrémité du désert vers la Syrie, fut choisi pour
être occupé et fortifié; on construisit à Catiëh un poste
intermédiaire.
Le vallon d'El-A'rych est tellement placé qu'une armée qui veut
marcher de Syrie en Égypte doit nécessairement s'y arrêter, afin de
réunir les moyens indispensables pour passer le désert. Une place
construite à El-A'rych aurait bien certainement couvert l'Égypte,
aurait même donné une attitude menaçante, si elle avait été placée
de manière à commander tous les puits; si on avait pu y entretenir
une garnison suffisante pour s'opposer à tout établissement dans le
vallon; si les ouvrages avaient pu être assez promptement
perfectionnés pour résister jusqu'à l'arrivée des secours; si elle
avait pu être assez bien approvisionnée non seulement pour soutenir
un long blocus, mais pour fournir aux besoins de l'armée qui serait
venue la secourir, et poursuivre les ennemis en Syrie. Mais tout
cela n'était pas; les constructions étaient fort lentes au milieu
d'un désert où tout manquait; la mer n'étant pas libre, les vivres
portés à dos de chameau suffisaient à peine pour une garnison très
faible; l'ennemi pouvait s'établir dans le vallon d'El-A'rych, y
trouver de l'eau pour son armée et en faire le siége, ou contenir
avec peu de troupes sa faible garnison, tandis qu'il agirait en
Égypte. Les travaux commencés n'étaient pas terminés, et ce poste
était peu fortifié lorsque l'armée du visir vint l'assiéger dans le
courant de nivôse an VIII; une manoeuvre diplomatique et une
surprise le livrèrent avant que l'armée française pût marcher à son
secours.