LIV

Quand expira, en 1890, mon bail de six années, j'hésitai beaucoup à le

renouveler en raison de mes soixante-sept ans dont je sentais le poids.

La bourgeoise, bien qu'un peu plus jeune, était plus caduque encore. Et

notre Francis, qui touchait à ses treize ans, pouvait dorénavant se

tirer d'affaire seul. Je me décidai cependant à un nouvel engagement

d'égale durée--à cause, surtout, de la Marinette. Pouvais-je la ramener

chez mes enfants, maintenant déshabitués de sa présence,--alors qu'elle

devenait de moins en moins supportable? Je formais des voeux pour que

nous lui survivions, Victoire et moi, afin qu'elle fût toujours assurée

du nécessaire et bien traitée.

* * * * *

Il n'en devait pas aller ainsi, hélas! Ma pauvre femme s'éteignit

brusquement l'été d'après,--et j'eus le grand chagrin de me dire que

c'était un peu par ma faute!

Le voisin qui m'aidait habituellement à rentrer mes gerbes se trouva

être absent un jour où la pluie menaçait. Je fis venir Victoire, qui ne

s'en souciait guère, pour entasser sur la voiture le peu de blé que nous

avions lié la veille. Elle eut très chaud, puis grelotta sous l'averse

trop tôt survenue; la nuit elle se mit à vomir du sang; deux jours après

elle était morte...

* * * * *

Je dus prendre à gage pour les soins de mon intérieur une veuve âgée,

très sourde et guère entendue à la laiterie,--si bien qu'il me fallut

les premiers temps m'occuper toujours avec elle de la fabrication du

beurre et du fromage. Et la Marinette, qui ne pouvait la souffrir, lui

joua cent tours désagréables. Elle éteignait le feu, renversait la

marmite, dissimulait les objets usuels du ménage et riait de la voir

embarrassée... A tel point que la bonne femme fut en passe de nous

quitter, ne pouvant supporter ces ennuis. Je restai à la maison

plusieurs jours d'affilée pour surveiller la pauvre innocente. Quand

elle se disposait à faire quelque sottise, je lui serrais les poignets

avec force, la subjuguant d'un regard dur. D'autre part, sachant qu'elle

aimait beaucoup la salade de haricots, les beignets, je dis à la

servante de préparer souvent l'un ou l'autre de ces mets. Vaincue et

satisfaite, la Marinette cessa peu à peu ses tracasseries.

* * * * *

Mais il surgit de nouvelles inquiétudes. Pour donner à mes enfants «les

droits de leur mère» je fus obligé de faire rentrer mon hypothèque. Je

me revis gauche et gêné dans le bureau du notaire; j'affrontai les

haussements d'épaules dédaigneux du premier clerc, un grand bellâtre

très pommadé, qui, lorsque je ne saisissais pas du premier coup ses

explications, avait toujours l'air de vouloir lâcher ce qu'il pensait si

fort:

--Quel imbécile tout de même!

Après que tout fut réglé il me resta deux mille francs. Longtemps je

conservai cette somme au fond du tiroir de l'armoire,--la clé du meuble

restant cachée dans un trou du mur de l'étable. Quand la servante

voulait ranger du linge, elle me la demandait d'un air maussade, en

m'accusant d'être méfiant... De guerre lasse, je portai mes deux mille

francs chez le banquier de Bourbon.

Et ma vie se poursuivit, bien monotone, entre ces deux vieilles femmes

dont l'une était sourde et l'autre idiote.

Francis, placé dans une ferme du voisinage, venait quelquefois le

dimanche et ses visites me donnaient toujours du contentement. Mais

elles devinrent de moins en moins fréquentes à mesure qu'il grandit, car

il se mit à sortir davantage:--la compagnie des jeunes garçons de son

âge lui semblait plus attrayante que celle de son vieux grand-père et de

son triste entourage.

* * * * *

Je pris le train un jour et me rendis à Saint-Menoux où était revenu mon

parrain, maintenant plus qu'octogénaire. Un chancre lui rongeait la

figure. Ç'avait été d'abord une démangeaison au côté gauche du nez,

passé du naturel au pourpre, puis au violâtre,--où une plaie s'était

formée ensuite. Son pauvre nez, sous le linge et l'étoupe, apparaissait

comme un étal de chair vive d'où suintait de l'eau rousse--et l'oeil

allait être pris...

Le malheureux, torturé sans répit, avait de longues nuits d'insomnie. Et

il souffrait au moral aussi, se sentant pour tous un objet de dégoût. On

lui trempait sa soupe dans une écuelle spéciale rarement lavée; il

mangeait dans son coin; on ne permettait plus aux petits de l'approcher.

La servante ayant refusé un jour de savonner les linges de son

pansement, sa belle-fille, en se mettant à ce travail rebuté, marmonnait

assez haut pour qu'il entendît:

--Mais il ne crèvera donc jamais, ce vieux dégoûtant!

La gorge serrée, la voix sourde, à la fois rageuse et pleurarde, il me

rapportait cela.

--J'ai souvent le désir de me tuer! Je songe à me pendre à un arbre, à

une poutre de la grange ou bien à me jeter à l'eau. Jusqu'ici j'ai eu le

courage, ou peut-être la lâcheté, de ne pas le faire. Mais je ne réponds

pas de l'avenir: la résignation a ses limites, misère de Dieu!

Que dire pour le remonter? Le désespoir ancré dans son coeur n'était-il

pas aussi incurable que le chancre affreux qui lui rongeait la figure?

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 60 / 86 题