Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait
juste au bout d'un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent
mètres de chez nous, notre chemin d'arrivée. Son établissement avait
donné lieu à des récriminations sans nombre. Des expropriés, bien
qu'ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le
grand dommage à eux causé. D'autres se plaignaient du tracé aux courbes
fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait
que l'entrepreneur, certain d'un joli bénéfice, avait fait augmenter à
dessein le nombre des kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres
Messieurs du Conseil Général s'étaient laissé rouler... Quand il y eut
des élections, leurs adversaires ne manquèrent pas de les attraper à ce
propos. A leur place ils n'auraient pu davantage prétendre à contenter
tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la
barque.
* * * * *
Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries auxquelles il avait
donné lieu, le chemin de fer marchait. Nous entendions chaque jour ses
sifflements et le fracas de son passage. Les premiers temps nous
craignions pour nos bêtes à cause de cette traversée du chemin,--sans
compter qu'au pâturage elles pouvaient s'aviser de franchir la palissade
et de descendre sur la voie. Nous pestions de compagnie contre ces
«inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre
monde des campagnes. La bourgeoise, selon son habitude, exagérait dans
le mauvais sens, disant qu'on ne pourrait plus avoir de chèvres, de
cochons, ni de volailles. Par contraste je m'efforçais à l'optimisme. De
fait, nous n'eûmes jamais d'écrasés qu'un trio d'oisons nigauds...
Mais c'est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle
tressaillait nerveusement au bruit, le fixait de ses yeux vides, lui
montrait le poing jusqu'à ce qu'il eût disparu,--précipitant son
monologue inepte.
Il y avait souvent des trains de marchandises assez longs,--formés en
majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l'aller et de
charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient ces trains les
jours de foire à Cosne--et l'on apercevait par les vasistas des
portières les têtes inquiètes des bovins apeurés... Les trains réguliers
de voyageurs ne comprenaient d'habitude que deux ou trois voitures,
souvent même une seule. La petite machine au fourneau bas promenait avec
une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois sa longue
voiture brune... J'en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue
tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi
les autres, ceux à casquette dorée, tunique noire à boutons jaunes, qui
se tenaient d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins à
connaître même une bonne partie des voyageurs,--au moins tous les
habitués, bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des
jours de foire on n'y voyait guère de paysans, ni d'ouvriers. Il faut
avoir pour se promener des loisirs et des moyens.
--Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens qui s'arrangent à bien
passer leur temps aux dépens du travailleur et qui, par-dessus le
marché, se fichent de lui...
Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant par la portière,
semblaient avoir au passage des sourires d'ironie à l'adresse du vieux
paysan laborieux que j'étais...