LIII

Le chemin de fer à voie étroite dont Fauconnet nous avait dotés passait

juste au bout d'un de nos champs et traversait au ras du sol, à cent

mètres de chez nous, notre chemin d'arrivée. Son établissement avait

donné lieu à des récriminations sans nombre. Des expropriés, bien

qu'ayant touché dix fois la valeur de leur terrain, gémissaient sur le

grand dommage à eux causé. D'autres se plaignaient du tracé aux courbes

fantasques dont personne ne pouvait démontrer la nécessité. On disait

que l'entrepreneur, certain d'un joli bénéfice, avait fait augmenter à

dessein le nombre des kilomètres, que le docteur Fauconnet et les autres

Messieurs du Conseil Général s'étaient laissé rouler... Quand il y eut

des élections, leurs adversaires ne manquèrent pas de les attraper à ce

propos. A leur place ils n'auraient pu davantage prétendre à contenter

tout le monde. Mais il est de règle de critiquer ceux qui mènent la

barque.

* * * * *

Malgré ses courbes, et en dépit des criailleries auxquelles il avait

donné lieu, le chemin de fer marchait. Nous entendions chaque jour ses

sifflements et le fracas de son passage. Les premiers temps nous

craignions pour nos bêtes à cause de cette traversée du chemin,--sans

compter qu'au pâturage elles pouvaient s'aviser de franchir la palissade

et de descendre sur la voie. Nous pestions de compagnie contre ces

«inventions enragées» destinées à enlever toute tranquillité au pauvre

monde des campagnes. La bourgeoise, selon son habitude, exagérait dans

le mauvais sens, disant qu'on ne pourrait plus avoir de chèvres, de

cochons, ni de volailles. Par contraste je m'efforçais à l'optimisme. De

fait, nous n'eûmes jamais d'écrasés qu'un trio d'oisons nigauds...

Mais c'est surtout à la Marinette que le train portait ombrage. Elle

tressaillait nerveusement au bruit, le fixait de ses yeux vides, lui

montrait le poing jusqu'à ce qu'il eût disparu,--précipitant son

monologue inepte.

Il y avait souvent des trains de marchandises assez longs,--formés en

majeure partie de voitures découvertes garnies de chaux à l'aller et de

charbon au retour. Mais bien plus encore s'allongeaient ces trains les

jours de foire à Cosne--et l'on apercevait par les vasistas des

portières les têtes inquiètes des bovins apeurés... Les trains réguliers

de voyageurs ne comprenaient d'habitude que deux ou trois voitures,

souvent même une seule. La petite machine au fourneau bas promenait avec

une sage lenteur au travers des champs, des prés et des bois sa longue

voiture brune... J'en vins à connaître tous les hommes à blouse bleue

tachée de graisse et de charbon qui conduisaient les convois; et aussi

les autres, ceux à casquette dorée, tunique noire à boutons jaunes, qui

se tenaient d'habitude sur l'une des plates-formes. J'en vins à

connaître même une bonne partie des voyageurs,--au moins tous les

habitués, bourgeois, gros fermiers, commerçants et curés. En dehors des

jours de foire on n'y voyait guère de paysans, ni d'ouvriers. Il faut

avoir pour se promener des loisirs et des moyens.

--Ceux-là sont des malins, pensais-je, des gens qui s'arrangent à bien

passer leur temps aux dépens du travailleur et qui, par-dessus le

marché, se fichent de lui...

Souventes fois en effet, quelques-uns, regardant par la portière,

semblaient avoir au passage des sourires d'ironie à l'adresse du vieux

paysan laborieux que j'étais...

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 59 / 86 题