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Après un séjour de dix ans, mes enfants quittèrent le domaine de M.

Fauconnet, ne pouvant plus s'entendre avec lui. En vieillissant, le

docteur devenait maniaque, grincheux, tyrannique. Il n'était plus

député,--son républicanisme ayant paru trop déteint. Car l'ancien rouge

sang de boeuf tournait au rose pâle, outrant le goût de l'ordre et la

haine des «avancés». Il imitait quasi M. Noris. Le cri de «Vive la

Sociale!» le mettait dans une colère folle.

La dernière année que mes garçons furent chez lui, ils eurent la machine

un jour de grande chaleur, si bien qu'un souffle de révolte passait sur

les batteurs exténués. Le docteur étant venu vers trois heures de

l'après-midi, au moment le plus pénible, un jeune domestique juché sur

une meule lança pour le narguer un farouche «Vive la Sociale!» et

d'autres y répondirent. M. Fauconnet regarda les criards à tour de rôle,

avec l'intention de se fâcher. Mais voyant qu'ils étaient trop, que sa

puissance était impuissante à réprimer cette irrévérence, il refréna sa

colère, s'en fut trouver mon Jean auquel il enjoignit de ne pas tolérer

ce cri.

C'est ainsi qu'agissent tous les détenteurs d'autorité quand ils ne sont

plus les maîtres de la situation: ils se déchargent sur leurs inférieurs

qui n'en peuvent mais...

Le docteur partit, laissant les travailleurs à leur misère et à leur

malice.

Mais quand, le soir, on conduisit chez lui sa part de grain il crut

pouvoir se permettre une facile revanche en n'offrant pas un malheureux

verre de vin à ceux des batteurs qui étaient venus avec le bouvier pour

monter les sacs au grenier. Eux, bien entendu, s'en allèrent fort

mécontents, non sans formuler des «Vive la Sociale!» très appuyés.

Et ils revinrent après souper dans la nuit chaude, avec des camarades.

Une heure durant, à bouche que veux-tu, ils proférèrent autour du

château le cri prohibé qu'ils faisaient alterner avec celui, plus

délictueux encore, de: «A bas les bourgeois!»

* * * * *

Mes garçons se replacèrent sur le territoire de Bourbon, en direction de

Saint-Plaisir, au domaine de Puy-Brot.

Le maître, un certain M. Duverdon, fermier général jeune encore et

entreprenant, passait pour très fort en affaires. A l'époque de la

Saint-Martin, on le demandait pour des expertises de cheptels dans un

rayon d'au moins six lieues. Il innovait en matière de bail: une clause

portant interdiction, sous peine d'une amende de cinquante francs, de

vendre soit du lait, soit du beurre,--les jeunes veaux devant bénéficier

de tout le lait des mères. Le reste était à l'avenant. Duverdon,

roublard nouveau jeu, enlevait aux métayers les quelques avantages par

eux conservés jusqu'alors.

--Et vous avez accepté tout cela sans regimber? dis-je à Charles le jour

qu'il m'annonça que le bail était signé.

--Que veux-tu, si nous n'avions pas accepté, nous, dix autres étaient

prêts à le faire, et, dans la région, il nous eût été difficile de

trouver un autre domaine vacant...

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 61 / 86 题