La femme de mon parrain étant morte, je dus recueillir ma soeur
Marinette que la bru de la défunte ne se souciait pas du tout de garder.
--Tu ne l'as jamais eue, toi, me dit mon parrain; c'est bien ton tour;
d'ailleurs, tu es le seul à pouvoir t'en charger.
J'aurais pu lui objecter qu'il ne m'avait jamais offert de la prendre
alors que, plus jeune et plus raisonnable, elle était à même de rendre
des services. Mais je préférai consentir à l'arrangement sans
protestations inutiles.
A la maison, Victoire et Rosalie, sur des tons différents, déclarèrent
que nous avions bien assez de tracas et de besogne déjà sans avoir à
nous charger encore de cette malheureuse innocente. Mais elles la
subirent d'assez bonne grâce lorsqu'elle fut là. Je n'eus pas admis
d'ailleurs qu'elles lui fissent des misères...
Dénuée à présent de toute lueur de raison, la Marinette prononçait des
mots dépourvus de sens. Surtout elle poussait des lamentations
plaintives, prolongées qui effrayaient beaucoup les enfants et
contrariaient tout le monde; puis, soudain, sans motif, elle riait, d'un
rire strident et pénible. Elle ne se rendait utile d'aucune façon,--pas
même comme autrefois pour la garde des bêtes.
Sa présence chez nous fit sensation les premiers temps; on parla dans
tout Saint-Aubin de cette vieille fille innocente qui ne sortait jamais,
qui criait souvent:--elle était le mystère, l'ulcère de notre maisonnée.
Je ne regrettai jamais ma décision cependant. Il est des devoirs
élémentaires qu'il faut accepter, quelque pénibles qu'ils soient... Or,
mon parrain, assurant que j'étais le seul à pouvoir m'en charger,
n'exagérait pas. Bien que ma situation ne fût guère brillante j'avais
encore plus de ressources que mes deux aînés...
* * * * *
Baptiste, lui, n'avait jamais pu mettre quatre sous l'un devant l'autre.
Le mauvais domaine qu'il cultivait à Autry appartenait à des maîtres,
qui, riches autrefois, auraient voulu le paraître encore. Le mari,
faible et quelconque, entraîné jadis à des spéculations malheureuses,
était un peu cause de leur déchéance actuelle. Sa femme, ayant pris en
main le gouvernement du ménage, lui faisait expier ses fautes passées...
Privé de tout argent de poche, le pauvre tuait ses heures,
lamentablement; on le voyait errer de la boutique du menuisier à celle
du maréchal, accoster les passants trop rares. Parfois, quelqu'un lui
disait d'un ton d'ironie, sachant bien qu'il n'avait pas le sou:
--Payez-vous une chopine, Monsieur Gouin?
--Impossible, il faut que je rentre; on m'attend...
--Allons! venez tout de même--c'est moi qui la paie.
Il ne se faisait pas prier. Aimant licher et sevré chez lui de toute
satisfaction gourmande, il acceptait sans honte les libéralités
méprisantes des tâcherons aux mains calleuses...
Mme Gouin--Agathe, ainsi que tout le monde la nommait
communément--lésinait sur les plus petites choses, sur l'éclairage et le
chauffage, sur le savon, le beurre, même sur le poivre et le sel. Aux
repas, la même bouteille de vin figurait sur la table durant toute une
semaine. La servante partageait avec le chien la miche de troisième et
ne pouvait espérer se rattraper sur la pitance. Trois bonnes d'affilée
sortirent de la maison rongées d'anémie...
Agathe aurait voulu continuer cependant à faire bonne figure parmi les
hobereaux du pays. Il lui arrivait d'offrir à dîner,--mais alors la
maison était sens dessus dessous pendant quinze jours.
Et il y avait ensuite une période navrante,--où les maîtres eux-mêmes se
condamnaient à la soupe à l'oignon, au pain de troisième, où la
bouteille d'apparat ne se vidait que quand le vin était en état
d'accommoder la salade...
Au cours d'une de ces mauvaises journées, M. Goudin étant allé chez mon
parrain à l'heure du repas, on lui offrit de goûter aux poires sèches
cuites--dont il y avait un grand plat sur lequel il jetait des regards
de convoitise. Il en mangea une demi-assiette.
De leur ancienne splendeur, une voiture d'aspect passable encore leur
restait, une grande voiture à capote qu'ils appelaient la victoria. De
loin en loin, l'idée venait à la dame de se rendre à Moulins pour des
emplettes, ou encore de faire des visites, ou simplement de s'offrir le
luxe d'une promenade. Alors elle envoyait la bonne prévenir le métayer
qu'il eût à amener la vieille jument du domaine. A l'heure dite,
Baptiste, obligé au rôle de cocher, grimpait sur le siège... La
cocasserie de l'équipage donnait lieu à des plaisanteries sans fin.
Qu'on se figure cette vieille bête au poil rude, d'un blanc sale,
souvent crottée de la boue des pacages, traînant lentement, lourdement,
l'ancienne belle voiture;--ce vieux campagnard en blouse et sabots,
écrasé sur le siège, se servant du fouet comme d'un bâton; et, dans le
fond, étalés fièrement sur les coussins fanés, ce couple de bourgeois
crève-la-faim!
Les Gouin, disait-on, «collectionnaient dans leur grenier les peaux des
métayers qu'ils avaient écorchés». Rarement en effet les mêmes
demeuraient plus de deux ou trois ans sous leur coupe. Et, venus à
l'ordinaire très pauvres, ils repartaient toujours plus gueux encore.
Mon parrain, certes, n'était pas précisément sur le chemin de la
fortune.
* * * * *
Faire fortune, c'est le rêve de tous les travailleurs. Mon frère Louis,
un moment, crut l'avoir réalisé... Deux ans après la guerre, se trouvant
à la tête d'une huitaine de mille francs, le diable l'avait tenté
d'acheter à Montilly un petit bien de quinze mille. Et de s'installer
chez lui,--et de se monter d'un cheval, d'une voiture à ressorts, d'une
peau de chèvre,--et d'aller aux foires avec des allures de gros fermier!
Sans compter sa partie de _mouche_, à gros jeu, tous les dimanches, et
les bons repas avec des amis! On le nomma conseiller municipal et il en
fut très fier. Quand nous nous rencontrions à Bourbon, il me regardait
de haut--comme gêné de s'entretenir avec moi.
Claudine, sa femme, plus orgueilleuse encore, portait des caracos à la
mode, des bonnets à double rang de dentelle et une chaîne d'or au cou.
Elle se payait des douceurs, du café, du sucre par demi-pains. Victoire,
qui ne pouvait la souffrir, me dit un jour:
--La Claudine fait joliment la grosse madame... Savoir si ça tiendra
longtemps?
Ça ne tint que cinq ou six ans. L'ancien propriétaire avait pris
hypothèque sur le bien pour l'argent non versé. Mon frère lui payait en
intérêts une somme égale à la valeur d'affermage. Il s'était endetté par
ailleurs, du fait de réparations aux bâtiments. Conscient d'être sur une
pente dangereuse, en fin de compte, il revendit son équipage, se remit à
travailler. Trop tard! Le vendeur, à qui étaient dues trois années
d'intérêts, reprit possession de son petit domaine en lui donnant juste
de quoi se liquider auprès des autres créanciers.
Demeuré sans ressources à l'issue de cette aventure, le pauvre Louis en
fut réduit à se loger dans une chaumine, à travailler de côté et d'autre
comme journalier. Il mourut deux ans plus tard d'une congestion, un jour
de grand froid qu'il cassait de la pierre sur la route de Moulins.
La Claudine, qui savait si bien faire la dame, dut se mettre à laver les
lessives,--même à recourir aux aumônes. Sa carrière s'acheva bien
tristement.