Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite
religieuse. Et il nous fut assez pénible de les satisfaire. Selon la
coutume de ma jeunesse, j'allais à la messe auparavant un dimanche sur
deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à
Franchesse, j'assistais à l'office--désapprouvant les «fortes têtes» qui
passent ce moment à l'auberge.
Mais j'étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires
des curés! Leurs théories sur la confession, les jours maigres, l'Enfer
et le Paradis, je prenais ça pour des contes... Le vrai devoir de chacun
me semble tenir dans cette ligne de conduite très simple: bien
travailler, se comporter honnêtement, s'efforcer de ne chagriner
personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui
sont dans la misère ou dans la peine. En s'y conformant, je ne puis
croire qu'on ait quelque chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J'avais
remarqué comme tout le monde qu'en l'attente de la «vie éternelle» dont
les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi
des plaisirs de la terre,--spécialement de la bonne cuisine et du bon
vin,--sans compter qu'ils passent pour bien aimer l'argent...
Je me disais que, sur cette question du «devenir de l'âme», les plus
malins de la terre et le pape lui-même n'en devaient pas savoir plus
qu'un ignorant comme moi, attendu que personne n'est revenu de là-bas
pour dire comment les choses s'y passent. Je songeais donc rarement à la
mort--moins encore au «salut éternel»--et j'avais délaissé complètement
la confession depuis mon mariage. J'en connaissais plus d'un et plus
d'une que ça ne rendait pas meilleurs d'être fidèles à cette loi de
l'Église. La Victoire se confessait, la Rosalie aussi; elles agissaient
absolument le lendemain comme la veille--restant, l'une grincheuse et
désabusée, l'autre pétulante, hargneuse, autoritaire...
--Alors, à quoi bon? me disais-je.
* * * * *
Je croyais fermement par exemple, à l'existence d'un Être suprême qui
dirige tout, règle le cours des saisons, nous envoie le soleil et la
pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs,
n'est propice que si la température veut bien le favoriser, je
m'efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses
mains une bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère les
cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et je continuais
fidèlement les petites traditions pieuses de notre vie de campagne.
J'allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis,
et j'en mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes,--à
côté des petites croix d'osier qu'on fait bénir en mai, des aubépines
des Rogations et des bouquets où sont assemblées les trois variétés
d'herbe de Saint-Roch qui préservent les animaux des maladies.
J'assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de
la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le
préservateur de la grêle. J'aspergeais d'eau bénite les fenils vides
avant d'engranger les fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs
de blé, je formais une croix avec la première javelle. J'en traçais
d'autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque
miche de pain avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches avec
leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir
allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon
chapeau devant les calvaires des routes. Et je marmonnais matin et soir
un bout de prière.
Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne part d'habitude; ces
pratiques que j'avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais
je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un
vendredi soient des motifs à punition sans fin,--et il me semblait
excessif d'attribuer au curé dans la confession le pouvoir d'absoudre
tous les crimes!
* * * * *
Les garçons partageaient ma manière de voir. L'aîné allait à la messe
comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles,
depuis son retour du régiment, n'y allait guère qu'une fois par mois, et
encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l'obligation hebdomadaire!
Le lundi gras, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la
visite de Mlles Yvonne et Valentine Noris.
--Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier.
--Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a dû y assister là-bas.
--Nous n'en croyons rien... Charles doit venir chaque dimanche à la
messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à
Bourbon ou ailleurs, s'il le juge à propos. Il ne saurait se soustraire
à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit
connue. Et s'il persistait à désobéir, nous vous en rendrions
responsables, vous, ses parents...
Il fut forcé de s'exécuter, parbleu! Et même d'aller, comme moi, à
confesse au temps de Pâques. C'était l'unique moyen d'être tranquille;
car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et
leurs domestiques.
Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que
quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «_Bon Dieu!_» ou un
«_Tonnerre de Dieu!_» agrémenté de préambules divers. Je l'avais bien
engagé à perdre cette habitude ou à se retenir en présence des
mouchards. Dure contrainte! Il s'échappa un jour à lâcher un gros juron
que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans
tarder.
--Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes
épouvantables; nous n'admettons pas cela chez nous!
Elles allèrent jusqu'à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains
mots pour m'avoir ouï employer l'expression «_Tonnerre m'enlève!_» Ma
foi, je leur répondis carrément que ce terme m'était aussi nécessaire
que mes prises de tabac, que je ne pouvais promettre de l'éviter
toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment--comme à
Charles ses blasphèmes, d'ailleurs.
* * * * *
Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l'église, au confessionnal, à la
table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles
ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!
L'hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres
torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se
réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient
capturer. Tous les matins on découvrait à proximité des bâtiments
quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides,--morts de froid.
Les corbeaux, croassant par bandes aux abords des fermes, se
hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur la _pelote_ de
fumier. On sentait une grande misère dans la nature.
Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens! Des journaliers en
chômage, parcourant la campagne pour grapiller du bois, eurent le tort
de s'attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches un gros
érable disparut ainsi. Les demoiselles Noris étant venues avec le garde
constater le larcin, il me fut donné d'entendre les objurgations
furieuses de Mlle Yvonne:
--Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s'il vous arrive
d'apercevoir quelqu'un de ces misérables, n'hésitez pas: tirez-lui
dessus!... Vous en avez le droit.
C'est que la charité de ces bigotes s'exerçait surtout en mesquines
vengeances et basses perfidies à l'égard de ceux qui n'avaient pas la
chance de leur plaire!
Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et aux
passants du vendredi un croûton sec,--les autres jours rien du tout...
C'est nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs de bissacs!
Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur
place au Paradis, à ces deux numéros-là!