XLVI

Les deux demoiselles veillaient spécialement à notre conduite

religieuse. Et il nous fut assez pénible de les satisfaire. Selon la

coutume de ma jeunesse, j'allais à la messe auparavant un dimanche sur

deux à peu près. A chaque sortie dominicale, soit à Bourbon, soit à

Franchesse, j'assistais à l'office--désapprouvant les «fortes têtes» qui

passent ce moment à l'auberge.

Mais j'étais loin de prendre au pied de la lettre toutes les histoires

des curés! Leurs théories sur la confession, les jours maigres, l'Enfer

et le Paradis, je prenais ça pour des contes... Le vrai devoir de chacun

me semble tenir dans cette ligne de conduite très simple: bien

travailler, se comporter honnêtement, s'efforcer de ne chagriner

personne, rendre service quand on le peut, en particulier à ceux qui

sont dans la misère ou dans la peine. En s'y conformant, je ne puis

croire qu'on ait quelque chose à craindre, ni là, ni ailleurs. J'avais

remarqué comme tout le monde qu'en l'attente de la «vie éternelle» dont

les curés parlent beaucoup sans en rien connaître, ils ne font point fi

des plaisirs de la terre,--spécialement de la bonne cuisine et du bon

vin,--sans compter qu'ils passent pour bien aimer l'argent...

Je me disais que, sur cette question du «devenir de l'âme», les plus

malins de la terre et le pape lui-même n'en devaient pas savoir plus

qu'un ignorant comme moi, attendu que personne n'est revenu de là-bas

pour dire comment les choses s'y passent. Je songeais donc rarement à la

mort--moins encore au «salut éternel»--et j'avais délaissé complètement

la confession depuis mon mariage. J'en connaissais plus d'un et plus

d'une que ça ne rendait pas meilleurs d'être fidèles à cette loi de

l'Église. La Victoire se confessait, la Rosalie aussi; elles agissaient

absolument le lendemain comme la veille--restant, l'une grincheuse et

désabusée, l'autre pétulante, hargneuse, autoritaire...

--Alors, à quoi bon? me disais-je.

* * * * *

Je croyais fermement par exemple, à l'existence d'un Être suprême qui

dirige tout, règle le cours des saisons, nous envoie le soleil et la

pluie, le gel et la grêle. Et comme notre travail, à nous cultivateurs,

n'est propice que si la température veut bien le favoriser, je

m'efforçais de complaire à ce maître des éléments qui tient entre ses

mains une bonne part de nos intérêts. Je ne manquais guère les

cérémonies où le succès des cultures est en jeu, et je continuais

fidèlement les petites traditions pieuses de notre vie de campagne.

J'allais toujours à la messe des Rameaux avec une grosse touffe de buis,

et j'en mettais ensuite des branchettes derrière toutes les portes,--à

côté des petites croix d'osier qu'on fait bénir en mai, des aubépines

des Rogations et des bouquets où sont assemblées les trois variétés

d'herbe de Saint-Roch qui préservent les animaux des maladies.

J'assistais à la procession de saint Marc qui se fait pour les biens de

la terre et, quelques jours après, à la messe de saint Athanase, le

préservateur de la grêle. J'aspergeais d'eau bénite les fenils vides

avant d'engranger les fourrages. En ouvrant l'entaille dans les champs

de blé, je formais une croix avec la première javelle. J'en traçais

d'autres sur le grain de semence au moment du vitriolage, sur chaque

miche de pain avant de l'entamer, et enfin sur le dos des vaches avec

leur premier lait, après le vêlage. Je ne trouvais pas drôle de voir

allumer le cierge quand il tonnait fort. Je soulevais toujours mon

chapeau devant les calvaires des routes. Et je marmonnais matin et soir

un bout de prière.

Il y avait sans doute dans tout ceci une bonne part d'habitude; ces

pratiques que j'avais toujours vu suivre me semblaient naturelles. Mais

je ne pouvais admettre que manquer la messe un dimanche ou faire gras un

vendredi soient des motifs à punition sans fin,--et il me semblait

excessif d'attribuer au curé dans la confession le pouvoir d'absoudre

tous les crimes!

* * * * *

Les garçons partageaient ma manière de voir. L'aîné allait à la messe

comme moi, à peu près régulièrement tous les quinze jours. Le Charles,

depuis son retour du régiment, n'y allait guère qu'une fois par mois, et

encore! Ce fut lui surtout qui trouva dure l'obligation hebdomadaire!

Le lundi gras, pendant que nous étions aux champs, les femmes eurent la

visite de Mlles Yvonne et Valentine Noris.

--Victoire, votre jeune fils a manqué la messe hier.

--Il est allé à Bourbon, Mesdemoiselles; il a dû y assister là-bas.

--Nous n'en croyons rien... Charles doit venir chaque dimanche à la

messe à Saint-Aubin comme vous tous; il ira se promener ensuite à

Bourbon ou ailleurs, s'il le juge à propos. Il ne saurait se soustraire

à ce devoir dont nous faisons un ordre sans que la chose nous soit

connue. Et s'il persistait à désobéir, nous vous en rendrions

responsables, vous, ses parents...

Il fut forcé de s'exécuter, parbleu! Et même d'aller, comme moi, à

confesse au temps de Pâques. C'était l'unique moyen d'être tranquille;

car les demoiselles nous faisaient épier, je crois, par leur garde et

leurs domestiques.

Les blasphèmes nous étaient sévèrement interdits. Or, Charles, dès que

quelque chose ne lui allait pas, lâchait un «_Bon Dieu!_» ou un

«_Tonnerre de Dieu!_» agrémenté de préambules divers. Je l'avais bien

engagé à perdre cette habitude ou à se retenir en présence des

mouchards. Dure contrainte! Il s'échappa un jour à lâcher un gros juron

que le garde entendit. Les deux vieilles filles rappliquèrent sans

tarder.

--Victoire, votre fils continue de proférer des blasphèmes

épouvantables; nous n'admettons pas cela chez nous!

Elles allèrent jusqu'à me reprocher à moi-même de dire aussi de vilains

mots pour m'avoir ouï employer l'expression «_Tonnerre m'enlève!_» Ma

foi, je leur répondis carrément que ce terme m'était aussi nécessaire

que mes prises de tabac, que je ne pouvais promettre de l'éviter

toujours. En effet, cela me venait aux lèvres inconsciemment--comme à

Charles ses blasphèmes, d'ailleurs.

* * * * *

Eh bien, quoique fourrées sans cesse à l'église, au confessionnal, à la

table sainte, quoique ayant une horreur exagérée des vilains mots, elles

ne valaient tout de même pas cher, les deux vieilles toupies!

L'hiver de 79-80 fut très rude. On entendait la nuit craquer les arbres

torturés par le gel. Moineaux, verdiers, roitelets et rouges-gorges se

réfugiaient dans les étables et, sans chercher à réagir, se laissaient

capturer. Tous les matins on découvrait à proximité des bâtiments

quelques-uns de ces pauvres oiseaux inertes et roides,--morts de froid.

Les corbeaux, croassant par bandes aux abords des fermes, se

hasardaient, talonnés par la faim, à venir picorer sur la _pelote_ de

fumier. On sentait une grande misère dans la nature.

Comme aussi, hélas! chez tous les pauvres gens! Des journaliers en

chômage, parcourant la campagne pour grapiller du bois, eurent le tort

de s'attaquer à des arbres entiers. Dans notre champ des Perches un gros

érable disparut ainsi. Les demoiselles Noris étant venues avec le garde

constater le larcin, il me fut donné d'entendre les objurgations

furieuses de Mlle Yvonne:

--Il faudra faire de fréquentes tournées nocturnes et, s'il vous arrive

d'apercevoir quelqu'un de ces misérables, n'hésitez pas: tirez-lui

dessus!... Vous en avez le droit.

C'est que la charité de ces bigotes s'exerçait surtout en mesquines

vengeances et basses perfidies à l'égard de ceux qui n'avaient pas la

chance de leur plaire!

Elles donnaient aux pauvres de la commune un sou par quinzaine et aux

passants du vendredi un croûton sec,--les autres jours rien du tout...

C'est nous, métayers, qui les nourrissions, les traîneurs de bissacs!

Ah! malgré toutes leurs simagrées, je ne donnerais pas cher de leur

place au Paradis, à ces deux numéros-là!

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 53 / 86 题