XXXIII

En raison du préjudice que lui causait la catastrophe, M. Gorlier passa

tout l'automne et une partie de l'hiver à Franchesse. Il était d'une

humeur impossible, sacrait à tout propos, et ne prenait même plus la

peine de teindre sa barbe, dont les poils clairsemés étalaient leur

blanc sale sur le cramoisi du visage.

Il partit néanmoins courant janvier vers les pays de soleil. Et il y

mourut subitement d'une attaque d'apoplexie quinze jours après... On

prétendit que Mlle Julie s'était appropriée le magot du défunt. En tout

cas, craignant sans doute de se rencontrer avec les héritiers, elle ne

revint jamais plus.

* * * * *

La propriété échut à un neveu,--un certain M. Lavallée, officier

d'infanterie dans une ville du Nord qui, à la suite de cette aubaine,

donna sa démission pour venir au cours de l'été s'installer à la Buffère

avec sa famille.

Le dimanche qui suivit son arrivée, il nous convoqua au château, le

régisseur et tous les métayers. Du château, je ne connaissais encore que

la cuisine. Mais on nous fit entrer, ce jour-là, dans une belle pièce si

bien cirée qu'on avait peine à se tenir debout. Le père Moulin, du

Plat-Mizot, fut près de s'étaler. Cela nous mit en joie,--seulement nous

n'osions éclater, de peur d'être inconvenants... Nous nous tenions

debout et silencieux, lorgnant toutes les choses étonnantes réunies dans

ce salon. Il y avait des fauteuils et canapés garnis d'une étoffe crème

à fleurs bleues, avec franges. Le tapis recouvrant une petite table,

devant la cheminée, s'appareillait aux fauteuils et je vis, après un

moment, que le papier des murs portait aussi des fleurs bleues

semblables. Sur la cheminée en marbre rose une belle pendule jaune sous

globe et des flambeaux à six branches garnis de bougies roses se

répétaient, se prolongeaient à l'infini dans une grande glace à

l'encadrement voilé de gaze. De chaque côté, en des jardinières

s'adaptant à de délicats guéridons, des plantes aux larges feuilles

vertes, semblables à celles qui croissaient aux abords de la source de

mon Grand Pré. Dans l'un des angles, sur une étagère en joli bois

découpé, s'accumulaient des bibelots de toutes sortes: statuettes,

petits vases et photographies. L'unique meuble, en plus de la table,

était une sorte de gros coffre en bois rouge tirant sur le noir dont je

ne devinais pas l'usage:--un piano, me dit tout bas M. Parent. Cette

belle pièce ne contenait, en somme, que de belles choses inutiles; aucun

objet qui réponde à un besoin réel. Je songeai à notre cuisine noire au

béton dégradé, à notre chambre avec ses moisissures et ses trous, me

demandant s'il était juste que les uns soient si bien et les autres si

mal!

Parut enfin M. Lavallée, quadragénaire plutôt petit, blond, mince et

très remuant. Il nous fit asseoir sur les beaux fauteuils à fleurs

bleues, prenant la peine de les aligner lui-même, face à la

porte-fenêtre qui ouvrait sur le parc. M. Parent et Primaud, le

_mangeux_ de lard, se partagèrent un canapé. Le propriétaire s'assit en

face de nous, et après un temps d'observation, nous posa différentes

questions sur nos familles, nos terres, notre manière d'exploiter. Il se

dit déterminé à faire de la bonne culture, ajoutant qu'il comptait sur

nous tous pour entrer dans ses vues.

--Il faut que, dans quelques années, nous puissions briller dans les

concours! fit-il en terminant.

M. Parent, très ému, agitant sa grosse tête et roulant ses gros yeux,

approuvait en bredouillant.

Le maître dut juger qu'il n'était pas homme à révolutionner la culture,

car il lui donna congé quelques jours après.

* * * * *

Le successeur, un jeune homme à figure fermée qui s'appelait M. Sébert,

avait fait des études dans une grande école d'agriculture. Il prit ses

fonctions à la Saint-Martin, à l'époque même où le propriétaire quittait

le château pour aller passer l'hiver à Paris. Après examen de mon

cheptel, il déclara du premier coup qu'il faudrait tout changer.

--Soignez vos boeufs, nous les vendrons; nous vendrons aussi les vaches

dès qu'elles auront leurs veaux; nous vendrons de même les génisses, les

moutons, les cochons--et nous achèterons d'autres bêtes, des bêtes de

race et sélectionnées...

Dans les six domaines il dit la même chose. Nous eussions compris qu'il

sacrifiât les animaux inférieurs; mais nous trouvâmes étrange qu'il

voulût tout faire vendre, les bons et les mauvais.

Chaque semaine, cet hiver-là, il nous fallut circuler nuitamment sur les

routes et nous geler pendant des heures sur quelque foirail. Nous

allions jusqu'à Cérilly, jusqu'au Montet--à des vingt ou trente

kilomètres. Randonnées fatigantes, ennuyeuses et coûteuses. Et le

travail des champs ne se faisait pas pendant qu'on voyageait ainsi!

Cependant M. Sébert, quand il s'agissait d'acheter, ne taquinait guère:

--Voici une bête convenable, disait-il, je veux l'avoir; les bonnes

bêtes ne sont jamais trop chères.

Furieux contre cet original qui nous ruinait, nous disions entre

métayers:

--Il est commode de se passer des fantaisies quand on roule sur l'argent

des autres!

En avril, quand le propriétaire revint, tous les cheptels étaient

changés et n'en valaient pas mieux.

A sa première visite M. Lavallée me demanda:

--Eh bien, êtes-vous content de votre nouveau régisseur, Bertin?

--Monsieur, il aime trop les affaires; il ne fait que vendre et acheter,

ça ne peut pas gagner.

--Si, vous verrez. Il renouvelle vos cheptels avec compétence. D'ici

deux ou trois ans, vous tiendrez les concours et vous aurez des prix.

Dans le temps que le propriétaire resta à la Buffère, M. Sébert se borna

à nous faire vendre les bêtes qui présentaient quelques défectuosités.

Mais après son départ recommença l'histoire de l'année précédente. Il

fallut de nouveau tout changer...

Au printemps suivant, devant l'unanimité de nos plaintes, le bourgeois

comprit enfin que son régisseur l'avait roulé--qui, de par les

stipulations de leur contrat, devait toucher cinq pour cent sur les

ventes et autant sur les achats, en plus de son traitement fixe. Cette

clause expliquait son intérêt à vendre et acheter sans relâche. M.

Lavallée voulut lui donner congé tout aussitôt; mais le sous-seing

portant engagement pour six années, il demanda une indemnité de trente

mille francs, pour transiger ensuite à vingt mille. Le malin avait

certainement économisé au cours de ses deux années de gérance une somme

au moins égale, sinon supérieure...

Il s'en fut en Algérie, devint là-bas un gros propriétaire sans doute

très respecté,--comme doit l'être en tous pays le possesseur d'une

fortune honnêtement acquise!

Cette expérience coûteuse eut l'avantage de dégoûter le maître de ses

projets de culture savante. Ça ne lui disait plus rien de devenir le

Monsieur qui a des prix dans les concours. Nous lui certifiâmes

d'ailleurs que les récompenses n'allaient pas toujours aux vrais

méritants et que, pour les lauréats même, le résultat se soldait en

tracas et en perte... Dès lors, M. Lavallée n'eut en vue que de tirer de

ses biens le plus d'argent possible. Il en garda personnellement la

direction et s'attacha, au titre de simple garde particulier chargé des

comptes, un jeune homme de Franchesse, nommé Roubaud, qui savait lire et

écrire. Nous eûmes, nous les métayers, une liberté plus grande, et les

choses n'en allèrent que mieux.

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 39 / 86 题