Les deux enfants du maître, Ludovic et Mathilde, venaient souvent chez
nous avec leur père, ou bien avec quelqu'un des domestiques. Ludovic
était de l'âge de notre Charles; la petite avait trois ans de moins. Or,
je fus étonné d'entendre un jour la cuisinière, et un autre jour le
cocher employer vis-à-vis ces gamins les termes «Monsieur» et
«Mademoiselle». Je m'informai auprès du cocher qui m'assura ne pouvoir
se dispenser de leur parler ainsi--ajoutant au surplus qu'il en allait
de même à l'égard de tous les petits bourgeois, fussent-ils encore au
berceau. Je racontai cela chez nous, disant qu'on devrait s'en souvenir
le cas échéant. Un bel éclat de rire accueillit la nouvelle:
--A ces deux crapauds-là «Monsieur» et «Mademoiselle» c'est trop fort!
fit la servante.
Ils étaient en effet rudement insupportables, le «Monsieur» et la
«Demoiselle». Accompagnant leur père, ils se tenaient à peu près
tranquilles; mais avec les domestiques ils faisaient déjà le diable à
quatre, et ce fut bien autre chose lorsqu'ils eurent pris l'habitude de
venir seuls. A la maison ils furetaient partout, dérangeaient tout,
décrochaient avec des bâtons les paniers pendus aux solives, montaient
avec leurs souliers boueux sur les bancs, même sur la table cirée.
Dehors, ils effarouchaient la volaille, séparaient les poussins de leur
mère, poursuivaient les canards jusqu'à les exténuer. Ils ouvrirent une
fois les cabanes à lapins, dont cinq ou six pensionnaires prirent la
clef des champs. Une autre fois, ils firent s'éparpiller les moutons
qu'on eut mille peines à rassembler. Au jardin, ils couraient au travers
des carrés, sur les semis frais et les légumes binés; ils secouaient des
prunes encore vertes, des poires inutilisables. La fillette en
particulier paraissait d'autant plus heureuse qu'elle nous voyait plus
consternés de ses frasques. Je risquais parfois une timide observation:
--Mais voyons, Mam'selle Mathilde, vous faites du mal; ce n'est pas
gentil...
Elle souriait malicieusement:
--Ça m'amuse, moi, là...
Et continuait de plus belle.
Tout de suite ils voulurent prendre pour camarade de jeux notre petit
Charles.
Mais le pauvre gamin faisait peu de cas de cet honneur. Jouer avec des
camarades auxquels il fallait dire «Monsieur» et «Mademoiselle» lui
semblait une corvée bien plus qu'un plaisir.
N'eussent-ils pas voulu, d'ailleurs, le traiter en esclave au gré de
leur fantaisie?
Ils l'emmenèrent un jour dans le parc du château où M. Lavallée venait
de faire édifier une balançoire à leur intention. Il dut les pousser
l'un après l'autre, plus ou moins vite selon leur caprice, et aussi
longtemps qu'ils en eurent le désir. Puis ils le firent asseoir à son
tour sur la planchette et le poussèrent tout de travers et violemment,
riant bien fort de son effroi. Il leur criait de cesser d'une voix
suppliante;--mais eux de pousser plus vite encore et plus mal. Quand il
put descendre, chancelant et tremblant,--un peu _virou_, comme on
dit,--il fut obligé de s'asseoir sur le gazon pour ne pas tomber.
--Ah! ce qu'il est poltron tout de même! firent les petits bourgeois,
enchantés.
Ils croquaient des bonbons. Ludovic, qui avait bon coeur parfois, en
offrit à Charles:
--Prends donc, ça te remettra...
Mais sa soeur intervint:
--Maman a défendu qu'on lui en donne... Tu sais bien qu'il n'est pas un
petit garçon comme toi; lui et ses parents sont les «instruments» dont
nous nous servons.
Il me passa par tout l'être un malaise, un frémissement de colère et de
révolte, quand mon pauvre gas me rapporta ces paroles. Non pas à l'égard
de la méchante fillette, mais contre sa mère qui lui inculquait ainsi le
mépris des travailleurs. Je me pris à détester ferme cette grande molle
aux allures langoureuses et au regard hautain qui passait ses journées,
au dire des domestiques, à demi couchée sur un canapé, en longues
flâneries coupées de petites séances de piano.
--Les «instruments» te valent bien, poupée! pensais-je; sans eux tu
crèverais de misère avec toute ta fortune,--car de quelle besogne utile
es-tu capable?
Une autre fois, les enfants s'amusaient à l'équipage,--Charles, faisant
naturellement le cheval, attaché par le haut des bras avec de longues
ficelles dénommées guides dont Ludovic tenait les bouts par derrière,
cependant que Mathilde, avec conviction, claquait un petit fouet.
--Hue! Hue donc!
Le cheval faisait le rond comme dans un manège autour du conducteur qui
ne bougeait guère. Vint un moment où, fatigué, il ne voulut plus
trotter.
--Hue! Hue donc! Veux-tu courir!...
Et Mathilde, comme il ne mettait nulle hâte à obéir, le cingla d'un coup
de fouet qui lui zébra la figure. Charles se mit à pleurer
silencieusement, pour ne pas faire d'éclat à cause de la proximité du
château. Ludovic s'approcha, remué de ses larmes:
--Elle t'a fait mal?
--Oui, Monsieur Ludovic.
--Ce n'est rien: il faut tamponner ça avec de l'eau fraîche.
Il l'entraîna jusqu'à la cuisine où la bonne, avec une serviette
mouillée, mit de la fraîcheur sur le sillage rouge et brûlant de sa
joue.
La petite regardait, sans pitié:
--C'est bien fait! il ne voulait pas courir, le cheval.
Il se trouva que Mme Lavallée vint à ce moment donner des ordres pour le
dîner; elle se fit mettre au courant, puis trancha:
--Mathilde, c'est très mal! Ludovic, il ne faut pas permettre à ta soeur
d'agir ainsi.
Et, s'adressant ensuite à Charles:
--Vois-tu, mon garçon, Mathilde est vive; quand tu joues avec elle, il
ne faut pas la contrarier.
Elle lui fit donner par la cuisinière un biscuit avec un peu de vin,
puis les renvoya tous les trois:
--Allons, retournez jouer; et tâchez de ne plus vous battre!
* * * * *
A la suite de cette aventure, Charles évita le plus possible ses deux
tyrans. Il s'en venait avec moi dans les champs; il se cachait pour leur
échapper. Un jour, gardant les vaches dans un pré humide, il s'était
amusé à faire une _grelottière_. C'est une sorte de petit panier ovale
qu'on tresse avec des joncs et dans lequel on glisse de menus cailloux
avant de le boucher tout à fait--qui, remués, font ensuite un vague
bruit de grelots. Le frère et la soeur étant allés relancer mon gamin
jusque là-bas, Mathilde eut envie de ce jouet rustique que Charles
refusa de lui donner,--car il lui en voulait toujours du coup de fouet.
Et comme elle insistait, cherchant à le lui enlever, il la repoussa très
en colère:
--Tu m'embêtes, à la fin, tu ne l'auras pas... Et je ne veux plus te
dire «Mademoiselle». Tu n'es qu'une _ch'tite méchante gatte_!
Alors elle se mit à geindre:
--Je le dirai à maman, oui! oui! oui!... Je lui dirai que tu m'as
frappée, que tu m'as injuriée, vilain paysan... Et vous quitterez la
ferme, tes parents et toi.
Elle partit en bougonnant, furieuse de l'offense.
Ludovic, au bord d'une mare voisine, s'occupait à lancer des pierres sur
les grenouilles qu'il apercevait hors de l'eau. Après que sa soeur se
fut éloignée, il revint auprès de Charles:
--Tu sais qu'elle est capable, en effet, de le dire à maman; tu as eu
tort!
--Ça m'est égal! Je ne peux plus la supporter. Je ne veux plus que vous
veniez me trouver ni l'un ni l'autre; vous me prenez pour votre chien!
Là-dessus il rassembla les vaches et revint à la maison, le laissant à
ses grenouilles.
M. Lavallée, le soir, nous parla sans acrimonie de l'incident,--Mathilde
n'ayant pas manqué de tout rapporter, selon sa promesse:
--Décidément, nos enfants ne s'entendent pas... J'ai interdit aux miens
de venir trouver Charles et je veillerai à ce qu'ils tiennent compte de
mes ordres.
Au bout d'une semaine, il en fut comme auparavant et les mêmes ennuis
s'ensuivirent...
Le départ des maîtres pour Paris ne tarda plus guère, heureusement.
J'ai su plus tard par le jardinier, qui le tenait de la cuisinière, que
Mme Lavallée avait été très mécontente de l'affront fait à sa fille.
Pour un peu, elle eût exigé notre départ que la bonne petite demandait à
hauts cris. Mais le mari avait refusé de prendre au tragique cette
querelle d'enfants.
* * * * *
L'année d'après, Charles, touchant à ses treize ans, commençait à
s'occuper régulièrement; ce me fut un prétexte pour dire aux petits
bourgeois qu'il n'avait plus le temps de jouer avec eux, et je pus
éviter le recommencement de la camaraderie tyrannique dont ils auraient
continué à l'honorer sans aucun doute.