Il est des années de grand désastre qui jalonnent tristement la monotone
existence de l'homme des champs. Ainsi en fut-il de 1861, pour ceux de
ma génération. Et, pour ce qui me concerne, cette année fut deux fois
maudite puisqu'il m'advint, en plus de ma part de la calamité
collective, une catastrophe particulière.
Vers la fin du mois d'avril, deux jeunes taureaux enjugués pour la
première fois, dans une minute de malheur m'ayant renversé, me
piétinèrent. Résultat: une jambe cassée, deux côtes défoncées, sans
compter les lésions et meurtrissures.
Le docteur Fauconnet, qui me vint raccommoder, me banda la jambe avec
des _copes_ de bois, des bandes de toile et me condamna à l'immobilité
pendant quarante jours.
Ce fut atroce; des fourmillements passaient dans ma jambe malade;
j'étais moulu, brisé, car la fièvre s'en mêla les deux premières
semaines au point qu'on put craindre des complications internes. Tous
les bruits ménagers, le pilonnement des sabots ferrés sur le cailloutis,
le tintamarre des marmites, le heurt des assiettes, les conversations
même m'étaient insupportables. Aux mauvais jours, Victoire s'énervait,
pleurait. Le médecin, qu'elle envoya quérir à plusieurs reprises, ne
venait qu'à son heure,--tard dans l'après-midi ou le lendemain.
A la campagne on a bien le temps de mourir dix fois, comme on dit, avant
que d'être secouru. Et ce n'est pas l'un des moindres inconvénients de
la vie paysanne, en notre pays de fermes isolées surtout.
D'autant moins exact, le docteur Fauconnet, que, féru de politique, il
passait journellement plusieurs heures au café. Républicain, il faisait
une opposition acharnée aux gros bourgeois du pays et au gouvernement de
Badinguet. C'est par lui que juraient tous les «avancés» de Bourbon; les
soirs de beuverie, il s'en trouvait toujours quelques-uns pour aller
crier devant sa porte: «Vive le docteur! Vive la République!» Et cela
consternait son vieux père retiré dans son château d'Agonges.
Quand je fus plus tranquille et en état de causer, M. Fauconnet
m'entretint des sujets qui lui étaient chers. Il voulait l'impôt sur le
capital, la suppression des armées permanentes, l'instruction gratuite.
Il me parlait de Victor Hugo, le grand exilé, et plaignait les victimes
du coup d'État de 51. Puis, de larder d'épigrammes le maire et les
adjoints de Bourbon. Tous les maires sans doute font des bêtises,
pratiquent plus ou moins le favoritisme--et il n'est pas difficile à
quelqu'un d'un peu calé de leur faire de l'opposition. Mais bien que le
docteur eût l'air de parler raison, je ne savais trop s'il convenait de
le prendre au sérieux. Car ce grand tombeur de bourgeois vivait lui-même
en bourgeois... Certes, il eût plus fait pour le peuple en allant voir
ses malades régulièrement et en leur comptant ses visites moins cher
qu'en pérorant chaque jour au café!
En tout cas, j'avais pour mon compte d'autres sujets d'intérêt que les
discours du docteur. Me voit-on cloué au lit juste au début des grands
travaux, obligé de laisser tout diriger par les domestiques! Notre petit
Jean, avec ses quatorze ans, ne pouvait encore jouer au patron. J'étais
toujours à me demander comment les bêtes étaient soignées, si l'on
faisait du bon travail, si on ne lambinait pas trop. A mesure que
s'atténuait le mal, croissait mon inquiétude. Mais j'eus beau rager,
m'énerver, il me fallut bien attendre.
Quelle joie presque enfantine à l'heure où, mon pansement défait, je pus
me lever, circuler. Ma jambe demeurait encore faible, mais je n'étais
pas du tout boiteux. De jour en jour, m'aidant d'une grosse canne de
chêne, je m'éloignai davantage de la maison et fus heureux, visitant nos
champs, de constater que les récoltes semblaient belles. Je pensais:
--Mon accident nous a coûté cher; mais, grâce à Dieu, l'année s'annonce
bonne; nous pourrons tout de même sortir avec honneur de cette mauvaise
passe.
Hélas! je comptais sans la grêle qui, le 21 juin, nous vint ravager de
façon atroce! On eut au plein de ce jour d'été une soudaine impression
de nuit, tellement le ciel devint noir, livide. Les éclairs sans fin
zébraient tous les points de l'horizon, et, après chaque zig-zag de feu,
tonnait la foudre en crescendo.
Et les grêlons de tomber, gros comme des oeufs de perdrix, puis comme
des oeufs de poule, défonçant les toitures et cassant les vitres. Puis
la mitraille dégénéra en averse; notre maison fut inondée. Par toutes
les grandes pluies il entrait de l'eau sous la porte. Mais cette fois
elle dégoulinait du grenier par les interstices des planches; elle
tombait sur les ciels de lit, sur la table et sur l'armoire; elle
ruisselait entre les cailloux pointus de la cuisine, et, dans la
chambre, les trous du sol étaient autant de petites mares. Les femmes
interrompirent leurs lamentations pour mettre des draps sur les
meubles--bien tard!
Quelle triste promenade, quand on put s'aventurer dehors! Autour des
bâtiments, les débris de vieilles tuiles moussues s'amoncelaient au long
des murs. Du côté de l'ouest surtout, de grandes brèches dans la toiture
laissaient voir les lattes grises du faîtage dont beaucoup même étaient
brisées. La campagne apparaissait meurtrie sous l'effeuillement
prématuré des haies et des arbres. Les pétales d'églantine, les grappes
d'acacia s'amalgamaient sur le sol parmi les brindilles, feuilles et
menues branches. On trouvait en grand nombre des petits cadavres
d'oiseaux aux plumes hérissées. Les céréales n'avaient plus d'épis;
leurs tiges plus ou moins brisées s'inclinaient en des attitudes de
souffrance. Les foins englués de boue, aplatis comme avec des maillets,
étendaient sur les prés, comme un emplâtre sale, leur uniforme masse
vaseuse. Les trèfles, les pommes de terre montraient l'envers de leurs
feuilles criblées. Les légumes du jardin n'existaient plus...
Le vallon entier avait pareillement souffert.
Il n'y eut guère que les ouvriers du bâtiment pour bénéficier de cette
catastrophe. Demandés partout en même temps, maçons et couvreurs,
pendant de longs mois, ne surent où donner de la tête. Les tuileries
épuisèrent d'un coup leurs réserves. Et la fabrication courante n'étant
pas en mesure de répondre à ces besoins anormaux, plus d'un propriétaire
dut avoir recours à l'ardoise. C'est ainsi que l'on voit encore, par-ci
par-là, des toitures dont un côté est de tuiles et l'autre côté
d'ardoises; les vieux comme moi savent tous que ce sont là des souvenirs
de la grande grêle de 61.
Pour recueillir les débris informes et sans valeur presque qui tenaient
lieu de récoltes, il fallut bien plus de temps qu'à l'ordinaire. Le
foin, souillé et poussiéreux, rendit les bêtes malades. Le peu de grain
qu'on put tirer des céréales fut inutilisable autrement que pour faire
de la mauvaise farine à cochons.
Il fallut acheter du grain pour semer, du grain pour vivre, du fourrage
et de la paille. Mes quatre sous d'économie sautèrent cette année-là; je
fus même obligé de quémander une avance d'argent au régisseur pour payer
mes domestiques.