Victoire souffrait souvent de l'estomac et aussi de névralgies très
douloureuses qui l'obligeaient à garder plusieurs jours de suite un
mouchoir en bandeau autour de la tête,--sous lequel s'amenuisait encore
son pauvre visage tiré, minci, vieilli, aux yeux toujours cernés. Cela
n'était pas pour améliorer son caractère taciturne et plutôt difficile.
Elle vivait dans un état d'agacement perpétuel, broyant du noir,
s'exagérant le mauvais côté des choses. Et de se lamenter sans cesse sur
les ennuis en perspective.
--Il va falloir du pain jeudi; le même jour nous aurons à battre le
beurre et à plumer les oies; jamais nous n'en pourrons voir le bout!
Ou bien:
--Il devient indispensable de faire la lessive; nous n'avons plus de
linge. Et le mauvais temps continue toujours. Mon Dieu, que c'est
ennuyeux!
Elle se lamentait de même si l'un des enfants souffrait, si les récoltes
s'annonçaient mal, si les couvées ne réussissaient pas, si le jardin
manquait de légumes et si les vaches diminuaient de lait. Aux repas,
elle ne se mettait jamais à table--s'occupant à cuisiner, à surveiller,
à servir les petits.
--Mais prends donc le temps de manger, voyons, bourgeoise! disais-je
parfois.
--Oh! pour ce qu'il me faut!
Elle se contentait d'avaler en circulant un peu de soupe claire. Par
comparaison j'avais quelque honte de mon appétit robuste. Les jours où
«ça la tenait dans l'estomac», elle _levait les gognes_[5] tout à fait,
disant n'avoir envie de rien. Je l'engageais à se préparer un peu de
soupe meilleure, ou bien un oeuf à la coque. Mais elle prélevait
seulement une tasse de bouillon dans la soupière commune.
[5] Expression bourbonnaise s'appliquant aux personnes tristes,
dégoûtées, malades.
Encore que la servante fût chargée de toutes les grosses besognes, le
rôle de Victoire restait très chargé. Les enfants, la basse-cour, les
repas, une bonne part du ménage, sans compter, quand le lait donnait, la
préparation du beurre et du fromage, il y avait là de quoi fatiguer une
plus robuste qu'elle. Intelligente, elle savait tirer le meilleur parti
de toutes ses denrées vendues au marché de Bourbon chaque samedi.
Économe, elle rabrouait souvent la servante coupable de ménager trop peu
le savon, la lumière, le bois pour le feu. Certes la pauvre fille
n'avait pas toutes ses aises.
Il arriva même que notre maison fût un peu décriée... On se plaignait de
mon activité au travail; on disait la bourgeoise méchante et intéressée.
Les domestiques, garçons et filles, y regardaient à deux fois pour se
louer chez nous. Nous étions obligés de les payer au prix fort.
Les petits avaient rarement à souffrir de la mauvaise humeur de leur
mère. Parfois insupportables, ils achevaient, aux mauvais jours, de lui
casser la tête, mais elle ne les battait jamais.
Pour mon compte, je n'avais guère le loisir de m'occuper d'eux; c'est à
peine si je trouvais quelques instants le dimanche pour les faire sauter
sur mes genoux; mais je m'abstins toujours de les brutaliser. S'ils ne
furent pas, en raison de notre vie laborieuse, caressés, cajolés,
mignotés comme d'aucuns, au moins ne furent-ils jamais talochés... Et je
crois qu'ils nous aimaient vraiment...
* * * * *
Quand quelques-uns de nos parents venaient nous faire visite, Victoire
s'efforçait à l'amabilité. En dehors de la fête patronale, le fait se
produisait assez peu,--car on ne considérait pas comme étranger le père
Giraud qui, retraité à Franchesse, faisait chez nous de fréquentes
apparitions. Le pauvre vieux nous arriva un jour bien attristé; un
papier officiel venait de lui apprendre la mort de son fils, le soldat
d'Afrique, qu'une mauvaise fièvre avait tué, quelques mois avant
l'expiration de son deuxième congé,--c'est-à-dire de sa rentrée en
France avec une place.
Les enfants de mon parrain et ceux de mon frère vinrent à tour de rôle
nous prier à leurs noces. On faisait à chaque fois, selon l'usage,
quelques préparatifs pour les recevoir.
Au jour du mariage je me rendais presque toujours seul à Saint-Menoux.
Je buvais sec dans ces occasions-là et tenais bien ma place à table. Il
m'arrivait, oubliant les soucis coutumiers, de me lancer tout à fait, de
chanter, de danser comme les jeunes!
* * * * *
Une visite inattendue fut celle de Gaussin et de sa femme, revenus faire
un tour au pays après dix ans d'absence. Ils se présentèrent chez nous,
un soir, à l'improviste, et rirent beaucoup de notre extrême surprise.
J'eus de la peine à reconnaître la Catherine dans cette dame à chapeau
qui parlait si bien; et son mari, avec sa figure rasée de larbin et ses
beaux habits de drap, ne rappelait guère le Gaussin d'autrefois. Leur
petit Georges était poli, vif, enjoué et gentil comme tout; il n'eût
demandé qu'à prendre contact avec notre Jean, notre Charles et notre
Clémentine; mais eux, trop peu habitués à voir des étrangers,
demeurèrent à l'écart, sournois et taciturnes.
Je passai une bonne soirée à causer, à _jarjoter_ comme on dit, avec ma
soeur et mon beau-frère. On les retint à coucher, mais ils partirent
dans la journée du lendemain. N'ayant qu'un congé de quinze jours, et
tenant à voir les deux familles, ils ne pouvaient rester longtemps dans
chaque maison.
Deux ou trois fois vint aussi le verrier de Souvigny qui avait épousé la
soeur aînée de Victoire. C'était un homme entre deux âges, assez
corpulent, teint blême et moustache rousse. Il toussait, la voix rauque,
la poitrine usée doublement par son travail de souffleur et par
l'alcool,--et l'idée de la mort le hantait souvent.
--Dans notre métier, on est usé à quarante ans; rares sont ceux qui
vivent jusqu'à cinquante. Mon tour sera vite venu de tirer le pissenlit
par la racine!
Mais il tenait à jouir de son reste,--exigeant une bonne cuisine, de la
viande et du vin tous les jours. Ce qui ne l'empêchait pas de dépenser
beaucoup hors de chez lui; plusieurs gouttes le matin, la chopine ou
l'apéritif le soir--sans parler de grosses «bombes» les jours de paie,
les jours de fête. Aussi les ressources n'abondaient-elles jamais. Il y
avait des périodes où le boulanger, le boucher, l'épicier ne voulaient
plus rien donner à crédit; alors, il entrait dans des colères
épouvantables, cognait la femme et les gosses. La femme, bien plus
vieillie encore que Victoire, les cheveux blanchis avant l'âge, avait
une expression craintive et résignée qui faisait peine. Les enfants: de
petits maigriots, rusés et sournois, précocement vicieux.
Ma bourgeoise, à qui sa soeur avait fait souvent des confidences,
n'ignorait rien des dessous du ménage; elle mettait cependant les petits
plats dans les grands, se donnait tout le mal possible pour satisfaire
son beau-frère. Nous ne sympathisions guère. Il affectait de mépriser la
culture. J'ignorais tout des choses de son métier, et ses blagues à
l'emporte-pièce me déroutaient... D'où une gêne pesante--et mon grand
contentement de le voir s'en aller.
Les jours suivants, la patronne se montrait plus grincheuse encore que
de coutume,--en rançon de ses efforts antérieurs d'amabilité. Nous
gagnions tous à ce que les visites soient rares.