Je trouvais du charme à ma vie fatigante et laborieuse. Chef de ferme,
je me sentais un peu roi. Les responsabilités me pesaient souvent, mais
j'étais fier de m'asseoir au haut bout de la table, à côté de la miche
dans laquelle je coupais de larges tranches au commencement de chaque
repas; et fier aussi d'avoir, au cercle de la veillée, la place du coin,
la place d'honneur!
En été, présent dès le petit jour au travail, j'avais auparavant
distribué un peu de son aux moutons, préparé le repas des cochons;
j'étais passé voir les boeufs au pâturage.
Je prenais la tête de l'équipe et puis dire, sans me vanter, que les
autres n'avaient pas à s'amuser pour me suivre.
Mon premier valet, un garçon de vingt ans passé nommé Auguste,--nous
disions Guste,--robuste, courageux, besognait aussi dur que moi. Le
second était un gamin d'une quinzaine d'années, mi-pâtre,
mi-travailleur. J'engageais en plus un journalier pour les foins et
moissons. Ce fut, les premières années, un certain père Forichon, déjà
âgé, ayant l'expérience de l'ouvrage, mais très bavard et un peu
_tason_,--c'est-à-dire un peu mou, un peu lent. Il avait toujours des
histoires à raconter et je crus m'apercevoir que, sous couleur de nous
intéresser, il cherchait à faire ralentir l'allure de la besogne, pour
prendre un peu de bon temps.
Un jour, d'accord avec le Guste, je résolus d'aller plus vite encore que
de coutume, de façon à ce qu'il n'ait pas le loisir de parler. Quand
nous eûmes ainsi fauché trois andains, le père Forichon dut avoir le
grand désir d'une trêve.
--Si nous allions de ce train-là jusqu'à midi, fit-il, nous en
abatterions un sacré morceau!
--Si le maître veut, nous allons essayer, dit le Guste.
Et Forichon de reprendre:
--Une fois, à Buchepot, chez les Nicolas, nous avons fauché comme ça
trois jours de suite. Le grand Pierre allait en tête; il aiguise bien,
l'animal, et dame, il filait... Son beau-frère n'arrivait plus à le
suivre. Le grand s'étant permis de le plaisanter, les voilà pris à se
fâcher,--prêts à se battre même. D'ailleurs ils s'en voulaient déjà
depuis longtemps. Moi, j'étais bien au courant des dessous de
l'affaire...
Il croyait que pour en savoir davantage, j'allais m'appuyer un peu sur
le manche de mon «dard». Mais, sans lui prêter attention, je continuai à
faucher du même train anormal; et quand nous fûmes au bout, le Guste et
moi, il se trouva un peu en retard.
--Sacrée misère! fit-il, j'ai attrapé une fourmilière qui a abîmé mon
taillant. J'ai fauché une fois dans un pré où il y en avait tellement
qu'on était obligé de battre les _dailles_ au premier déjeuner...
Il se retourna, parut étonné de voir que nous ne l'écoutions plus, que
nous étions déjà loin. D'un andain à l'autre, son retard s'accusa. Il y
avait un passage d'herbe dure, où l'obligation d'aiguiser souvent
forçait à ralentir. Alors Forichon croyait rejoindre; mais il arrivait
juste à la partie défavorable quand nous retrouvions, nous, l'herbe
tendre; nous filions vite pendant qu'il s'escrimait, impuissant à
conserver son gain de distance.
La servante ayant apporté la soupe, il ne voulut pas venir manger sans
préalablement s'être remis à niveau. Lorsqu'il nous rejoignit haletant,
ruisselant, la chemise détrempée, nous nous levions pour repartir. Alors
dépité, furieux, il fit mine de renoncer à déjeuner pour venir prendre
son andain en même temps que nous. Nous dûmes l'attendre pour qu'il
consentît à manger--bien que le Guste eût méchamment souhaité le
contraire...
Le pauvre Forichon bouda pendant huit jours au moins, sans être guéri de
sa manie de rappeler des souvenirs. Vingt fois même il répéta, faisant
allusion à l'incident:
--Ma _daille_ n'est pas de ces meilleures; si j'avais eu celle que j'ai
cassée il y a deux ans, vous ne m'auriez pas laissé, bien sûr!
* * * * *
Mais les choses n'allaient pas toujours de cette façon. Souventes fois,
je les sentais tous alliés, le Guste, Forichon, le gamin, la servante;
leurs visages durs exprimaient le mécontentement, l'hostilité: j'étais
le maître ennemi... Les jours de grande chaleur surtout, après le repas
de midi, la fatigue, la fainéantise les gagnaient; ils auraient voulu
faire la sieste. J'étais exténué, accablé autant qu'eux; moi aussi,
j'aurais aimé me reposer! Mais je réagissais violemment et cherchais des
mots pour les entraîner:
--Hardi! les gas! dépêchons-nous d'aller charger; le temps est à
l'orage; notre foin va mouiller...
Ou bien je les prenais par l'amour-propre:
--Nous allons pourtant finir les derniers. Ceux de Baluftière, ceux de
Praulière sont plus avancés que nous, et pour arriver en même temps que
ceux du Plat-Mizot, nous avons besoin d'en mettre...
Ils se levaient à regret, proféraient pour se soulager de gros
blasphèmes:
--Bon Dieu de bon Dieu! ce n'est quand même pas faisable de travailler
par des chaleurs pareilles; il n'y a pas d'animaux qui résisteraient...
Forichon disait:
--Je veux faire un mauvais coup pour aller voir au bagne si c'est pire
que là!
Reprise l'oeuvre, je m'efforçais de les remonter en leur racontant
quelques bêtises,--des histoires salées dont rougissait la servante. Eux
de rire et d'en conter de plus fortes. Ainsi le temps passait et le
travail se faisait... Être gai, familier, ne pas se ménager soi-même,
c'est encore le meilleur moyen d'obtenir beaucoup des autres.
Il nous arrivait, au cours de ces rudes séances de foin ou de moisson,
par les après-midi torrides, d'apercevoir M. Frédéric et ses amis
installés dans un bosquet du parc, autour d'une petite table garnie de
boissons fraîches.
--Ce qu'ils sont heureux, tout de même, ces cochons-là! faisait le Guste
qui, en dehors de leur présence immédiate, n'avait nul respect.
Les autres formulaient aussi des phrases irrévérencieuses que méprisait
mon silence. Même je m'efforçais de les calmer quand ils allaient trop
loin. Le pauvre _laboureux_, placé entre l'enclume et le marteau, doit
savoir être diplomate à l'occasion!
* * * * *
Se démener sans trêve de l'aube au soir, se hâter de finir un travail
pour en recommencer bien vite un autre qui est en retard, dormir cinq ou
six heures seulement d'un sommeil léger coupé d'inquiétudes, c'est un
régime qui n'engraisse pas, mais d'où l'ennui est banni. Ce régime était
le mien six mois chaque année. Car, après la rentrée des récoltes,
venaient les fumures, les labours, les semailles qui sont temps de
presse aussi--et, jusqu'aux environs de la Saint-Martin, je continuais à
me lever dès quatre heures.
Les labours étaient particulièrement durs en raison de la situation du
domaine sur la partie montante du vallon; dans nos champs en côte
l'argile rouge dominait, mêlé de pierres. Nos pauvres boeufs se levaient
bien à regret quand nous les allions quérir dans le Grand Pré, leur
pâture habituelle en septembre. Nous les trouvions presque toujours
couchés sous le même vieux chêne à la ramure étendue,--masses blanches
dans la grisaille de la petite aurore,--et il fallait leur donner de
grands coups d'aiguillon pour les mettre en mouvement.
--Allez, allez, rossards!
Ça les peinait beaucoup... Le pâturage possédait une bonne source,
l'ombre des bouchures était épaisse et fraîche--et l'herbe si tendre! Il
m'en coûtait de les priver de ce paradis pour les coupler sous le joug,
les obliger à tirer, à plein effort, la charrue dans les guérets
montueux. J'éprouvais parfois le besoin de m'en excuser:
--C'est embêtant bien sûr, mais puisqu'il le faut... Moi aussi, mes
vieux, je préférerais me reposer et pourtant je travaille. Allez-y donc
de bon coeur!
* * * * *
Ils avaient, comme leur maître, du bon temps pendant les mois d'hiver.
Novembre venu, je ne me levais qu'à cinq heures; je me couchais à huit.
Mais les inquiétudes, pour un chef de ferme, sont de toutes les saisons.
A cette époque, la question du fourrage me préoccupait surtout. Il
convenait de le ménager, le fourrage, sans réduire trop la ration des
bêtes à l'engrais, des vaches fraîches vêlières, des génisses à vendre
au printemps, des boeufs de travail... Je me chargeais seul de la
distribution à toutes les bêtes et toisais souvent mon fenil, prenant
des points de repère, sacrifiant telle partie jusqu'à telle fin de mois.
Les mauvaises années, il me fallait mêler à la ration quotidienne une
bonne dose de paille, et encore je tremblais tout l'hiver, voyant comme
ça diminuait vite, de la crainte d'être à la misère en fin de saison...
C'est que, quand il faut acheter, pendant un mois seulement, du fourrage
pour nourrir le cheptel, le bénéfice de l'année est bien compromis!
Les jours de sortie, je m'abstenais le plus possible d'aller à
l'auberge, sachant qu'on court grand risque de se mettre en retard
lorsqu'on est pris à causer avec les autres. Et les souvenirs souvent
évoqués des faiblesses de mon père, de cette rixe de Saint-Menoux qui
m'avait valu un procès, me donnaient de la débauche une crainte
salutaire.
Ma seule passion était la prise. Il me fallait déjà, lors de notre
installation à la Creuserie, pour cinq sous de tabac par semaine et j'en
vins progressivement à monter jusqu'à dix sous. En labourant, quand
j'arrivais au bout d'une raie, le temps d'examiner le sillon nouveau
afin d'en voir les courbes, machinalement, je tirais ma tabatière;--en
fauchant, après chaque andain, crac, une prise;--en sarclant, quand je
m'arrêtais un instant pour souffler, ma main se glissait à la recherche
de la «queue-de-rat», sans même que ma volonté y fût pour quelque chose.
Longs et tristes jours que ceux où la provision s'épuisait! Il me
prenait des envies de chercher chicane à tout le monde; je ne trouvais
pas une bonne place...
Mais la satisfaction intime liée à mon oeuvre était à coup sûr le
meilleur de mes plaisirs, et le plus sain. Contempler les prés
reverdissants; suivre passionnément dans toutes ses phases la croissance
des céréales, des pommes de terre; juger que les cochons profitaient,
que les moutons prenaient de l'embonpoint, que les vaches avaient de
bons veaux; voir les génisses se développer normalement, devenir belles;
conserver les boeufs en bon état en dépit de leurs fatigues, les tenir
bien propres, bien tondus, la queue peignée, de façon à être fier d'eux
quand j'allais, en compagnie des autres métayers, faire des charrois
pour le château; engraisser convenablement ceux que je voulais vendre:
mon bonheur était là! Il ne faut pas croire que je visais uniquement le
résultat pratique, le bénéfice légitime qui m'en devait revenir: non! Il
y avait dans l'affaire une part d'orgueil désintéressé.
Quand ceux de Baluftière, de Praulière ou du Plat-Mizot venaient veiller
chez nous, la visite aux étables s'imposait et je jouissais de me sentir
jalousé à cause du bon état de mon cheptel.
De même aux foires, si des étrangers, remarquant mes bêtes parmi celles
des six domaines, m'en faisaient compliment. Je répondais aux éloges
avec une fausse modestie, de façon à me faire valoir davantage:
--Ce n'est pas qu'ils ont eu trop de repos, mes pauvres boeufs; jusqu'à
la fin des semailles ils ont travaillé! Quant aux dépenses, il est
difficile d'en faire moins: deux sacs de farine d'orge et trois cents
livres de tourteaux.
--Allons, allons, vous ne les avez pas amenés ainsi avec rien! faisaient
les autres, incrédules. De fait, souvent, je mentais un peu...
* * * * *
Ainsi s'affirma dans la contrée ma réputation de bon bouvier. On m'avait
rapporté ce propos de M. Parent, dans une auberge de Franchesse, en
présence de deux ou trois gros bonnets:
--Le meilleur de mes _laboureux_, c'est Tiennon, de la Creuserie; il
fait bien valoir et, pour les bêtes, c'est un soigneur comme il y en a
peu...
Hommage dont je n'étais pas médiocrement fier, dont le souvenir, au
cours des pansages surtout, faisait se précipiter sous ma blouse
graisseuse le tic-tac ému de mon coeur. L'impression des généraux qu'on
encense après une guerre heureuse n'est sans doute pas très différente.
Et ma satisfaction, après tout, n'était-elle pas aussi légitime que la
leur et moins propre à inspirer du remords ensuite--qui avait sa source
dans mon seul effort et non dans un sacrifice de vies humaines?
* * * * *
D'autres fois, durant les séances de travail aux champs, aux saisons
intermédiaires surtout, quand il faisait bon dehors, quand la brise,
caressante comme une femme amoureuse, apporte avec elle des senteurs de
lointain, des arômes d'infini, des souffles sains dispensateurs de
robustesse, je ressentais ce même sentiment d'orgueil satisfait
confinant au plein bonheur. Ce m'était une jouissance de vivre en
contact avec le sol, avec l'air et le vent; je plaignais les
boutiquiers, les artisans qui passent leur vie entre les quatre murs
d'une même pièce, et les ouvriers d'industrie emprisonnés dans des
ateliers malsains, et les mineurs qui travaillent si profond sous la
terre. J'oubliais M. Gorlier, M. Parent; je me sentais le vrai roi de
mon royaume et je trouvais la vie belle.