XXX

C'est bon pour les riches, c'est bon pour ceux qui ont du temps à

perdre, de songer aux intrigues amoureuses. Avec une vie remplie comme

l'était la mienne le diable ne peut guère tenter!

La chose arriva cependant la cinquième année de mon séjour à la

Creuserie,--tout à fait par hasard il est vrai.

Ma femme, en raison de son état maladif, était bien détachée des

plaisirs d'amour. Je n'osais m'approcher d'elle, certain d'être mal

reçu. Et cela contribuait encore à refroidir nos relations. Néanmoins,

je ne me donnais pas la peine de chercher ailleurs.

A la maison même, j'aurais pu sans doute trouver l'occasion avec nos

servantes, dont quelques-unes n'eussent pas été, je pense, aussi

farouches que la petite Suzanne, de Fontbonnet. Mais dans ces

conditions, l'histoire finit toujours par être découverte; il en résulte

des brouilles difficiles à raccommoder et c'est d'un exemple déplorable

pour les enfants.

* * * * *

Donc vers la mi-juillet, un orage ayant rafraîchi les terres, je

profitai de la période d'accalmie, entre foins et moisson, pour herser

nos guérets. J'étais, ce matin-là, dans un champ assez éloigné de chez

nous, à droite du chemin de Bourbon à Franchesse, à proximité de la

petite locature des Fouinats.

Victoire m'ayant envoyé à déjeuner par la servante, j'arrêtai mes boeufs

à l'ombre d'un vieux poirier, non loin de la chaumière dont j'apercevais

les murs en pisé et le toit de paille, au sommet duquel croissaient des

plantes vertes. Le locataire travaillait toujours au loin dans les

fermes; sa femme, une blonde assez appétissante, allait aussi en journée

quelquefois; ils n'avaient pas d'enfants.

Or, le soleil était chaud et la soupe un peu salée... Après avoir mangé,

la soif me prit et l'idée me vint, tout naturellement, d'aller demander

à boire à la Marianne, que je savais chez elle pour l'avoir entendu

appeler ses poules. Mes boeufs ruminaient tranquilles; je décrochai, par

mesure de prudence, la chaîne qui les attelait à la herse, et me hâtai

vers la maison.

La Marianne, vêtue seulement d'un jupon court et d'une chemise,

procédait à sa toilette. Elle avait ramené en avant pour les peigner ses

cheveux défaits, dans lesquels se jouait un rayon de soleil; ils me

semblèrent soyeux et attirants; ils la nimbaient d'une auréole, comme on

en voit aux saintes des images ou des vitraux. Sa figure, quoique brunie

par le hâle, avait des tons roses; ses épaules nues étaient rondes et

pleines, et ses seins libres apparaissaient, rotondités tentatrices,

au-dessus de l'échancrure de la chemise.

Je sentis dès l'abord courir une petite fièvre dans mon organisme.

--Bonjour, Marianne; je vous dérange? fis-je en entrant.

Elle tourna à demi la tête:

--Ah, c'est vous, Tiennon! Vous me trouvez dans une drôle de tenue...

--Vous êtes chez vous: c'est bien le moins que vous ayez la liberté de

vous mettre à l'aise... Je venais vous demander à boire.

--C'est bien facile.

Sans même prendre le temps de renouer ses cheveux, elle alla prendre sur

le dressoir un grand pichet de terre jaune qu'elle remplit au seau,

derrière la porte, et me le tendit. Je la dissuadai d'aller chercher un

verre, et bus à la régalade presque toute l'eau du pichet.

--Vous aviez donc bien soif? dit la Marianne en souriant dans sa toison

défaite, à moins que vous ne la trouviez meilleure que celle de chez

vous.

--C'est peut-être les deux, répondis-je. Vous savez bien que le

changement...

Elle comprit l'allusion: ses joues se colorèrent et son sourire se fit

moqueur.

--Ça dépend... Il y a des choses qui ont toujours le même goût!

fit-elle.

--Vous le savez par expérience? demandai-je malicieusement.

Et comme elle ne s'éloignait pas, je plongeai l'une de mes mains dans le

flot d'or de ses cheveux dénoués, alors que l'autre allait se perdre

dans la bâillure de la chemise, entre les mamelons tentateurs!

La Marianne n'eut aucune révolte; il me sembla même qu'elle provoquait

mes caresses. Et nous allâmes jusqu'au bout de la faute...

Je sortis plutôt troublé, m'attendant presque au reproche ironique de la

nature entière. Mais le soleil brillait comme avant; mon guéret avait la

même teinte rougeâtre d'argile lavé; les cailles chantaient de même dans

les blés jaunissants; les hirondelles et les bergeronnettes voletaient

autour de moi comme si rien d'anormal ne s'était passé... Et rentrant à

la ferme, mon attelée faite, je ne constatai nul changement dans les

façons d'être à mon égard de la bourgeoise, des enfants, des

domestiques,--non plus que de M. Parent, le régisseur, qui vint dans

l'après-midi. Cela me fit concevoir une moindre gravité de l'acte

irrémédiable.

* * * * *

Mes relations avec cette femme se continuèrent pendant dix-huit mois,

plus ou moins suivies selon les circonstances. Nous avions tous deux le

souci de ne pas nous faire remarquer, de sauver les apparences. Il

fallait donc que j'aie des motifs pour aller seul du côté des Fouinats,

soit à l'occasion d'un travail, soit pour visiter les bêtes au pâturage.

Il y avait des périodes où, les bons prétextes difficiles à trouver, je

restais plusieurs semaines sans la voir.

Hélas! on a beau être prudent: à la campagne il faut peu de chose pour

provoquer des clabauderies... La Marianne ne me demandait jamais

d'argent et je ne lui en offrais pas, bien entendu. Seulement je lui

permettais de conduire ses chèvres dans mes champs d'alentour, d'y

prendre de l'herbe pour ses lapins, et je fermais les yeux

volontairement quand ses volailles causaient quelques dégâts aux

emblavures. Les domestiques, les voisins s'intriguèrent de cette

tolérance. Je dus être guetté; on s'aperçut que je faisais des haltes à

la maison;--et de jaser...

M. Parent, l'année suivante, donna congé aux gens de la locature qui

s'en allèrent du côté de Limoise. Ainsi finirent nos amours--dont

Victoire ne sut jamais rien, j'imagine.

Son père, par contre, m'avait fait un jour, confidentiellement, des

remontrances assez sévères, accueillies en toute humilité...

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 36 / 86 题