XXVII

Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible aux risées du

maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait

pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud

incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande

bouche édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros rire bruyant, et

avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d'un oeil quand on lui

parlait. De plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le coup» avec

une facilité étonnante. Enfin il avait encore cette particularité

d'aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un

autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une

énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se

régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d'heure, le bourgeois

le venait rejoindre.

--As-tu bien mangé, Primaud?

--Oh! oui, Monsieur Frédéric!

--Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le

laisser, voyons... Tiens, je sais que tu es de force à l'engloutir.

Et il le lui mettait sur son assiette.

--C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre plein, je ne peux

plus...

--Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est sans doute que tu as soif;

Julie, donne-lui donc un verre de vin.

Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il

entrait à la maison ou venait me voir aux étables:

--Tiennon, je viens encore de faire un bon repas.

--Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours ça d'attrapé... Je parie

que vous avez mangé du lard à volonté?

--Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu

et qu'il m'en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous

comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a fait donner du

vin...

Il faisait grand cas de cette attention délicate--sans l'idée jamais de

voir là quelque chose de blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être

même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que

laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du

lard. Il rentrait chez lui enchanté.

* * * * *

Nous l'étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute,

Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui

tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de

la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s'était fait nommer

empereur, deux hommes de Franchesse, classés comme «rouges», avaient été

expédiés à Cayenne sur l'initiative de notre maître, disait-on,--et à la

suite des bavardages inconscients du _mangeux_ de lard. Vraiment, le

bourgeois ne me semblait pas excusable d'employer de tels moyens pour se

renseigner, et d'user de son influence ensuite pour faire du mal aux

gens de son pays!

Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je ne lui dis plus que

ce qu'il n'y avait nulle raison de tenir caché.

* * * * *

A cette époque déjà, on appelait Primaud «le _mangeux_ de lard». Il est

mort depuis longtemps; mais l'épithète lui a survécu, est devenue

légendaire. Si bien qu'à Franchesse, on dit encore à présent de

quelqu'un qui raffole du lard: «C'est un vrai Primaud!»

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 33 / 86 题