Je n'étais pas le seul, d'ailleurs, à servir de cible aux risées du
maître et de ses amis: mon voisin Primaud, de Baluftière, y contribuait
pour une bonne part. Il faut dire que la physionomie de ce brave Primaud
incitait de prime abord à la moquerie; il avait le nez camus, une grande
bouche édentée qui s'ouvrait à tout propos pour un gros rire bruyant, et
avec ça une drôle de façon de regarder le ciel d'un oeil quand on lui
parlait. De plus, naïf comme pas un, se laissant «monter le coup» avec
une facilité étonnante. Enfin il avait encore cette particularité
d'aimer le lard à la folie. Or, M. Frédéric, sous un prétexte ou sous un
autre, mandait souvent au château son métayer et lui faisait servir une
énorme tranche de lard. On le laissait seul à la cuisine et il se
régalait, comme bien on pense. Après un bon quart d'heure, le bourgeois
le venait rejoindre.
--As-tu bien mangé, Primaud?
--Oh! oui, Monsieur Frédéric!
--Mais un gros morceau reste encore sur le plat; il ne faut pas le
laisser, voyons... Tiens, je sais que tu es de force à l'engloutir.
Et il le lui mettait sur son assiette.
--C'est trop, Monsieur Frédéric, j'ai le ventre plein, je ne peux
plus...
--Allons, allons, Chose, tu plaisantes; c'est sans doute que tu as soif;
Julie, donne-lui donc un verre de vin.
Pour s'en retourner, Primaud passait dans notre cour. Souvent, il
entrait à la maison ou venait me voir aux étables:
--Tiennon, je viens encore de faire un bon repas.
--Ah! tant mieux! répondais-je, c'est toujours ça d'attrapé... Je parie
que vous avez mangé du lard à volonté?
--Plus que j'ai voulu, mon vieux! Figurez-vous que M. Frédéric est venu
et qu'il m'en a servi lui-même un gros morceau; de sa main, vous
comprenez, je ne pouvais pas refuser, surtout qu'il m'a fait donner du
vin...
Il faisait grand cas de cette attention délicate--sans l'idée jamais de
voir là quelque chose de blessant pour sa dignité d'homme. Peut-être
même considérait-il comme marques de gloire les traces cireuses que
laissait, de chaque côté de sa bouche, le ruissellement graisseux du
lard. Il rentrait chez lui enchanté.
* * * * *
Nous l'étions moins, les autres métayers et moi. A son insu sans doute,
Primaud jouait le triste rôle de mouchard. M. Gorlier obtenait par lui
tous renseignements sur les gens de ses domaines et sur les habitants de
la commune. Trois ans auparavant, quand Badinguet s'était fait nommer
empereur, deux hommes de Franchesse, classés comme «rouges», avaient été
expédiés à Cayenne sur l'initiative de notre maître, disait-on,--et à la
suite des bavardages inconscients du _mangeux_ de lard. Vraiment, le
bourgeois ne me semblait pas excusable d'employer de tels moyens pour se
renseigner, et d'user de son influence ensuite pour faire du mal aux
gens de son pays!
Quant au voisin, bientôt édifié sur son compte, je ne lui dis plus que
ce qu'il n'y avait nulle raison de tenir caché.
* * * * *
A cette époque déjà, on appelait Primaud «le _mangeux_ de lard». Il est
mort depuis longtemps; mais l'épithète lui a survécu, est devenue
légendaire. Si bien qu'à Franchesse, on dit encore à présent de
quelqu'un qui raffole du lard: «C'est un vrai Primaud!»