Vers l'époque de la Saint-Jean le propriétaire vint s'installer en son
castel de la Buffère. Par un hasard sans doute calculé, il nous fit sa
première visite le soir, alors que nous étions réunis à la cuisine pour
le souper. M. Parent l'accompagnait. Je sortis du banc, me portai à leur
rencontre. M. Gorlier me toisa.
--C'est lui, le métayer? demanda-t-il à son régisseur.
--Oui, Monsieur Frédéric, c'est lui.
--Il est bien jeune... La femme?
--C'est moi, Monsieur, s'empressa Victoire.
--Ah!... Vous n'avez pas l'air très robuste?
--C'est qu'elle a trois petits enfants! reprit M. Parent, d'une voix
craintive.
M. Frédéric nous demanda notre âge, à ma femme et à moi, et nous
questionna sur nos origines. Nous étions fort troublés l'un et l'autre
en présence de cet homme puissant et redoutable dont on nous avait tant
rabattu les oreilles. Il s'en fâcha d'un ton amical.
--N'ayez pas peur, diable, je ne mange personne... Parent m'a dit que
vous étiez animés d'excellentes intentions et que vous travailliez bien.
Continuez comme cela et nous nous entendrons sans peine. Obéir et
travailler, c'est votre rôle; je ne vous demande pas autre chose. Par
exemple, ne m'embêtez jamais pour les réparations; j'ai pour principe de
n'en pas faire... Et maintenant, bonsoir! Allez dormir, mes braves!
Il parlait d'une voix lente en grasseyant un peu, avec un clignotement
de ses petits yeux gris; sa barbe, courte mais épaisse restait très
noire, comme la chevelure, bien qu'il eût dépassé la soixantaine;--j'ai
su depuis que ce beau noir était factice: il se teignait! Physionomie
maussade et ennuyée malgré les apparences de bonne santé, les joues
roses et pleines d'homme bien nourri. Ceux qui ont joui de tous les
plaisirs ont rarement l'air heureux.
M. Gorlier revint souvent nous voir, soit à la maison, soit aux champs.
Jouant avec sa canne, il causait un instant du temps et des travaux,
puis tournait le dos prestement. Jamais plus, d'ailleurs, il ne fut poli
comme le premier soir. Ainsi que Fauconnet, il tutoyait tout le monde
et, comme il n'avait pas la mémoire des noms, ou à dessein peut-être, il
appliquait invariablement à chacun le qualificatif de «Chose».
--Eh bien, Chose, es-tu satisfait de ce temps-là? Mère Chose, nous vous
prendrons prochainement deux des poulets de la redevance...
Mlle Julie, la cuisinière-maîtresse, une dondon déjà mûre à la peau
blanche et aux formes appétissantes, vint chercher un soir ces deux
poulets-là, que ma femme engraissait à dessein depuis plusieurs
semaines. Elle les soupesa, les palpa et daigna se déclarer satisfaite.
--Il faudra toujours nous les donner comme ça, Victoire; ils semblent
parfaits; le coq surtout est vraiment superbe.
--Oh! oui, Mademoiselle, fis-je, «je voudrais bien que ce soit mon
ventre qui lui serve de cimetière».
La grosse remarqua le mot.
--Comment avez-vous dit? reprit-elle.
Je craignis que cela ne lui ait déplu.
--Allons, répétez, voyons!
--Mademoiselle, j'ai dit qu'à ce coq-là «mon ventre servirait bien de
cimetière». C'est une blague du pays que j'ai citée en manière de
plaisanterie; il ne faut pas vous en fâcher; je sais bien que les
poulets ne sont pas faits pour moi...
Mlle Julie partit d'un franc éclat de rire:
--Je le retiendrai, ce mot-là, Tiennon, et je le servirai à d'autres
qu'il amusera, soyez sûr. Jamais encore je ne l'avais entendu.
Elle le rapporta sans tarder à M. Frédéric qui me dit, à sa première
visite:
--Chose, tu as des expressions délicieuses. Je vais avoir prochainement
mes amis Granval et Decaumont; nous viendrons ensemble et tu tâcheras de
trouver des choses drôles comme celles que tu as dites à Mlle Julie,
l'autre jour, à propos des coqs.
Plusieurs fois en effet, dans le courant du mois d'août, il amena ces
deux Messieurs. Ils arrivaient fumant leurs pipes, le soir, à l'heure de
la soupe, s'asseyaient perpendiculairement à la table et nous disaient à
chaque fois:
--Causez, mes braves, ne faites pas attention à nous!
Mais, bien entendu, nous ne parlions que pour leur répondre quand ils
nous interrogeaient directement. Les domestiques, qui couchaient dans la
chambre, avaient la ressource de s'esquiver sitôt le repas fini; moi, il
me fallait demeurer jusqu'à dix et quelquefois onze heures--et ma femme
et la servante aussi, par ricochet. Peu leur importait, à eux, de se
coucher tard, ils avaient la faculté de se lever de même! Mais que j'aie
dormi ou non il me fallait être debout le lendemain à quatre heures,
comme de coutume. Et qu'avaient-ils à venir flânocher ainsi dans notre
maison--pour rire de mon langage incorrect, de mes réponses naïves et
maladroites? Quand j'énonçais quelque formule particulièrement amusante,
M. Decaumont tirait son carnet.
--Je note! je note! J'utiliserai ça pour des scènes champêtres dans mon
prochain roman!
Je me hasardai à demander un jour à Mlle Julie pourquoi M. Decaumont
écrivait ainsi les choses baroques que je débitais bien malgré moi. Elle
me dit que c'était un grand homme, un homme célèbre qui s'occupait à
faire des livres. Un grand homme! un homme célèbre! ce petit gros à
figure de curé, avec des cheveux ridiculement longs qui lui tombaient
sur les épaules!
--Ah! c'est fait comme ça, un homme célèbre? m'étonnai-je en toute
simplicité.
Et Mlle Julie riant de bon coeur:
--Mon Dieu oui, Tiennon; il est bien comme les autres, allez, malgré ses
capacités. Avec ses grands cheveux, on le prendrait plutôt pour un fou
que pour un savant; et il s'amuse de tout, ainsi qu'un enfant!
Eh bien, je ne trouvais pas très loyale la façon d'agir de ce faiseur de
livres... Je lui en voulais d'inscrire mes réponses pour les publier,
pour que d'autres bourgeois comme lui en puissent rire à leur tour.
Était-ce donc de ma faute si je parlais de façon peu correcte? Je
parlais comme on m'avait appris, voilà tout. Lui, qui était resté sans
doute jusqu'à vingt ans dans les écoles, avait pu acquérir la science
des belles phrases. Moi, j'avais fait autre chose pendant ce temps-là.
Et, à l'heure actuelle, j'employais ailleurs et aussi utilement que lui
mes facultés,--car, de faire venir le pain, c'est bien aussi nécessaire
que d'écrire des livres, je suppose! Ah! si je l'avais vu à l'oeuvre
avec moi, l'homme célèbre, à labourer, à faucher ou à battre, je crois
bien qu'à mon tour j'aurais eu la place de rire! J'ai fait souvent ce
souhait d'avoir sous ma direction, pendant quelques jours, au travail
des champs, tous les malins qui se fichent des paysans.