Notre maison avait deux pièces d'égales dimensions qu'une porte
intérieure reliait: la cuisine et la chambre. L'une et l'autre ouvraient
de plein pied sur la cour par de grosses portes ogivales, noircies par
les intempéries et fortement bardées de fer. Dans la cuisine, une sorte
de béton avait été fait jadis, dégradé maintenant sous l'effet du
balayage; il n'en restait qu'une armée de cailloux pointus montrant leur
nez d'un bout à l'autre de la pièce. La chambre, moins favorisée, s'en
tenait au sol primitif, affaissé au milieu, bossue sous les meubles,
semé de mamelons et de trous. Le plafond appareillait l'appartement,--un
plancher bas, délabré, soutenu par de grosses solives très rapprochées,
et par une poutre énorme étayée d'un poteau vertical. Des grains de blé,
des grains d'avoine, s'échappant de la provision du grenier, passaient
fréquemment entre les planches disjointes, et les rats en faisaient des
réserves sur les poutres. Un jour avare pénétrait par d'étroites
fenêtres à quatre petits carreaux; en hiver, quand la température ne
permettait pas de tenir ouvertes les portes extérieures, on avait peine
à y voir en plein midi.
Dans la cuisine ou salle commune se faisaient toutes les grosses
besognes. Il y avait, à gauche de l'entrée, la maie à pétrir et,
au-dessus, le _tourtier_ avec ses arceaux de bois où l'on plaçait les
grosses miches de la fournée; il y avait, à droite, un coffre pour le
linge sale, un deuxième coffre, une vieille commode; au milieu trônait
la grande et massive table de chêne que nous avions achetée d'occasion,
flanquée de ses deux bancs sur lesquels nous prenions place aux heures
des repas; il y avait enfin, dans le fond, une horloge à boîte rouge
entre deux lits: le nôtre, dans le coin le plus rapproché du foyer comme
il est d'usage, et, de l'autre côté, celui de la servante. A gauche,
dans le mur du pignon, la cheminée saillait large et haute avec,
au-dessus du foyer, le trou noir du four. La chambre était moins
enfumée, plus propre mais pourrie d'humidité,--les solives couvertes de
moisissures blanches; ma femme y avait fait placer son armoire, le lit
des gamins et celui des domestiques.
* * * * *
La maison faisait face _aux neuf heures_, mais le soleil n'en éclairait
que bien plus tard le seuil, en raison du voisinage trop proche de la
grange et des étables établies en avant, à une quinzaine de mètres tout
au plus. Dans l'intervalle, les égouts formaient une mare stagnante et
noirâtre où baignaient les balles de froment depuis les battages
jusqu'aux gelées d'hiver. On plaçait à proximité le fumier des moutons
utilisé pour les fumures de printemps. Il y avait en outre, dans cet
espace, une auge de bois longue et peu profonde pour le repas des
cochons, et une vieille roue placée horizontalement sur trois poteaux
pour le jucher nocturne des dindons. Le tombereau et les charrettes au
repos s'y voyaient souvent, et aussi de menus outils, des aiguillons et
des triques.
La ferme étant située sur la partie montante du vallon, à bonne
altitude, nous avions du haut de l'escalier du grenier, au pignon droit
de la maison, une vue magnifique. Ce vallon, tel un amphithéâtre géant,
englobait une bonne partie des communes de Bourbon, de Saint-Aubin et
d'Ygrande. Aux parties supérieures de ses ondulations s'étendaient comme
étoffes déroulées des champs verts, roux ou grisâtres; d'autres se
montraient à demi, juste de quoi se laisser deviner en guéret, en chaume
ou en pâture; et, dans les parties basses, il y avait des pièces
entièrement dissimulées dont on ne distinguait que les arbres espacés de
loin en loin dans les bouchures. A l'extrémité d'un grand pré tout en
longueur se haussait le losange mystérieux d'un taillis déjà vaste. Des
lignes de peupliers géants s'apercevaient en quelques endroits. Et, de
loin en loin, dans ces cultures, entre ces haies, entre ces arbres,
émergeaient les bâtiments écrasés d'une chaumière ou d'une ferme:
Baluftière, Praulière et le Plat-Mizot, disposés en triangle tout près;
la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas voisinant un peu plus
loin,--puis d'autres dont je savais les noms,--puis d'autres, très
éloignés, dont je ne savais rien,--et enfin, à l'autre extrémité du
vallon, le petit bourg de Saint-Aubin, tassement d'une vingtaine de
maisons. Par delà, on distinguait encore le grand ruban sombre de
Gros-Bois; et, à de certains jours très clairs, au delà bien d'autres
vallons, bien d'autres villages, au delà de toutes distances connues, on
apercevait, profilant leurs masses noires dans le bleu du ciel, une
ligne de pics,--qu'on disait appartenir aux montagnes d'Auvergne.
En arrière de notre maison, une vallée étroite aux prairies fertiles
précédait un coteau sur lequel se dressait le bourg de Franchesse, avec
son minuscule clocher carré.
* * * * *
Les premiers jours de notre installation, ces paysages m'apparurent par
bribes, ouatés de brouillards. Je les vis ensuite dans leur décor
hivernal, alors que les cultures sont nues, lavées par les pluies ou
pailletées de gel, et que les bouchures sont comme des bordures de deuil
avec les fioritures de leurs arbres-squelettes,--puis tout blancs sous
la neige, déguisés comme pour une mascarade. Je les vis s'éveiller
frissonnants aux brises attiédies d'avril, étaler peu à peu toutes leurs
magnificences, fleurs blanches et verdures fraîches. Je les vis au grand
soleil de l'été, alors que les moissons mettent leur note blonde dans
les verdures accentuées, paraître anéantis comme quelqu'un qui a bien
sommeil. Je les vis à l'époque où les feuilles prennent ces tons roux
qui sont pour elles le temps des cheveux blancs--précédant de peu de
jours leur contact avec la terre d'où tout vient et où tout retourne...
Je les vis s'éclairer gais et pimpants sous les aubes douces et
s'enténébrer lentement dans la pourpre des beaux soirs. Je les vis
enfin, comme dans un décor de rêve, baignant dans le vague mystérieux
des clartés lunaires. Et combien de fois, les contemplant, ne me suis-je
pas dit:
«Il y a des gens qui voyagent, qui s'en vont bien loin par ambition,
nécessité ou plaisir, pour satisfaire leurs goûts ou parce qu'on les y
force; ils ont la faculté de s'extasier devant des paysages offrant tous
les contrastes. Mais combien d'autres ne voient jamais que les mêmes!
Pour combien la vie ne tient-elle pas toute dans un vallon comme
celui-ci,--et même dans une seule des ondulations, dans un seul des
replis de ce vallon! Combien de gens, au travers des âges, ont grandi,
aimé, souffert, dans chacune des habitations qu'il m'est donné de voir
de mon grenier, ou dans celles qui les ont précédées sur l'étendue de
cette campagne fertile, sans être jamais allés jusqu'à l'un des points
où le ciel s'abaisse!»
Cette pensée me consolait de ne rien connaître moi-même hors des deux
cantons de Souvigny et de Bourbon. J'en vins à trouver du charme aux
décors variés de mon paysage familier. J'éprouvais même une certaine
fierté d'avoir la jouissance de cet horizon vaste et je plaignais les
habitants des parties basses.