Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon
beau-père m'ayant tiré à part sur la place de la Mairie où je causais
avec d'autres, me proposa d'entrer comme métayer dans un domaine de
Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait particulièrement le
régisseur, un ami d'enfance.
J'y songeais un peu, à prendre un domaine, ayant souvent réfléchi qu'en
restant là il me faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en âge
de pouvoir garder les bêtes,--éventualité malgré tout pénible. J'aurais
préféré attendre encore quelques années, mais il me parut sage de ne pas
manquer cette occasion.
* * * * *
Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc voir cette ferme, le père
Giraud et moi. Située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres
du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dépendait de la
propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d'un petit château
tout voisin qu'habitait ce Monsieur à la belle saison.
La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le
Plat-Mizot, la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas,--une locature qui
s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du
château.
M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une
grosse tête, encadrée d'un collier de barbe grisonnante; ses yeux
saillants hors de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné; sa
lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents
avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit
visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu
confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans
tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les
conditions.
Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se
contenterait de la moitié; les intérêts à cinq pour cent du reste
s'ajouteraient aux quatre cents francs de l'impôt colonique annuel; pour
l'amortissement, on retiendrait une part des bénéfices. J'aurais à faire
tous les charrois commandés pour le château ou la propriété; et ma femme
donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de
beurre,--les dindes et les oies étant à moitié selon la règle. Le maître
se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la
porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au
moins neuf mois d'avance.
M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagérée, du
propriétaire, qu'il appelait M. de la Buffère, ou, plus communément, M.
Frédéric.
--M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent directement à
lui; c'est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous
jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit très respectueux, non
seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C'est parce
qu'ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu'il m'a fait
donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas
qu'on touche au gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou à
tendre des lacets, ce serait le départ certain. Lorsqu'il chasse, on
doit s'abstenir de le gêner--même si cela entraîne une suspension de
travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de
bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie.
Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il nous avoua que Mlle
Julie n'était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de
M. Frédéric,--d'ailleurs célibataire. Donc urgence à ménager cette
personne influente!
Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Son régisseur, tout en le
disant très bon, le présentait comme un vrai potentat autoritaire et
capricieux en diable... Cela m'effrayait un peu.
Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, à dessein surtout de
connaître l'opinion de la bourgeoise qui s'ingéniait à jouer
l'indifférence.
--Fais comme tu voudras, moi ça m'est bien égal.
Elle était très en colère d'être encore enceinte; ça la rendait
inabordable. Un jour, mon insistance lui arracha pourtant une manière
d'assentiment:
--Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout...
--Mais toi, te plaît-il que je le prenne?
--Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs...
Je l'aurais battue...
Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable.
Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Ma
belle-mère put heureusement nous venir en aide à cette occasion.
Victoire accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d'un petit
garçon qui n'avait pas vécu, se trouvait bien fatiguée, bien faible
encore,--dans les plus mauvaises conditions pour supporter les tracas
d'un déménagement.