XXIV

Certain jour de foire de Bourbon, pour le carnaval de 1853, mon

beau-père m'ayant tiré à part sur la place de la Mairie où je causais

avec d'autres, me proposa d'entrer comme métayer dans un domaine de

Franchesse, sa commune d'origine. Il connaissait particulièrement le

régisseur, un ami d'enfance.

J'y songeais un peu, à prendre un domaine, ayant souvent réfléchi qu'en

restant là il me faudrait placer mes petits dès qu'ils seraient en âge

de pouvoir garder les bêtes,--éventualité malgré tout pénible. J'aurais

préféré attendre encore quelques années, mais il me parut sage de ne pas

manquer cette occasion.

* * * * *

Le dimanche suivant, nous nous en fûmes donc voir cette ferme, le père

Giraud et moi. Située entre Bourbon et Franchesse, à deux cents mètres

du chemin qui reliait les deux communes, la Creuserie dépendait de la

propriété de M. Gorlier, dit «de la Buffère», du nom d'un petit château

tout voisin qu'habitait ce Monsieur à la belle saison.

La propriété comprenait cinq autres fermes: Baluftière, Praulière, le

Plat-Mizot, la Jarry d'en haut et la Jarry d'en bas,--une locature qui

s'appelait les Fouinats, et la maison du régisseur à proximité du

château.

M. Parent, le régisseur, était un homme de taille moyenne, avec une

grosse tête, encadrée d'un collier de barbe grisonnante; ses yeux

saillants hors de l'orbite, lui faisaient constamment l'air étonné; sa

lèvre inférieure, grosse et lippue, tombait, découvrant ses dents

avariées et laissant passer un continuel jet de salive. Il nous fit

visiter les bâtiments du domaine qui étaient anciens et peu

confortables; il nous conduisit dans toutes les pièces de terre et dans

tous les prés, et, quand nous fûmes rentrés chez lui, il dicta les

conditions.

Deux mille francs de remboursement sur le cheptel, mais on se

contenterait de la moitié; les intérêts à cinq pour cent du reste

s'ajouteraient aux quatre cents francs de l'impôt colonique annuel; pour

l'amortissement, on retiendrait une part des bénéfices. J'aurais à faire

tous les charrois commandés pour le château ou la propriété; et ma femme

donnerait comme redevances six poulets, six chapons, vingt livres de

beurre,--les dindes et les oies étant à moitié selon la règle. Le maître

se réservait le droit de modifier les conditions ou de nous mettre à la

porte chaque année, sous cette réserve que nous devions être prévenus au

moins neuf mois d'avance.

M. Parent nous entretint ensuite, sur un ton de platitude exagérée, du

propriétaire, qu'il appelait M. de la Buffère, ou, plus communément, M.

Frédéric.

--M. Frédéric ne veut pas que les métayers s'adressent directement à

lui; c'est toujours à moi que vous devrez dire ou demander ce que vous

jugerez nécessaire. M. Frédéric entend qu'on soit très respectueux, non

seulement envers lui, mais aussi envers son personnel. C'est parce

qu'ils ont mal répondu à Mlle Julie, la cuisinière, qu'il m'a fait

donner congé aux colons actuels de la Creuserie. M. Frédéric ne veut pas

qu'on touche au gibier; s'il prenait quelqu'un à tirer au fusil ou à

tendre des lacets, ce serait le départ certain. Lorsqu'il chasse, on

doit s'abstenir de le gêner--même si cela entraîne une suspension de

travail. Il faudra tâcher aussi que le beurre de votre redevance soit de

bonne qualité et les poulets bien gras, de façon à contenter Mlle Julie.

Sur une demande malicieuse de mon beau-père, il nous avoua que Mlle

Julie n'était pas seulement la cuisinière, mais encore la maîtresse de

M. Frédéric,--d'ailleurs célibataire. Donc urgence à ménager cette

personne influente!

Je ne savais trop que penser de M. Frédéric. Son régisseur, tout en le

disant très bon, le présentait comme un vrai potentat autoritaire et

capricieux en diable... Cela m'effrayait un peu.

Je demandai à M. Parent huit jours de réflexion, à dessein surtout de

connaître l'opinion de la bourgeoise qui s'ingéniait à jouer

l'indifférence.

--Fais comme tu voudras, moi ça m'est bien égal.

Elle était très en colère d'être encore enceinte; ça la rendait

inabordable. Un jour, mon insistance lui arracha pourtant une manière

d'assentiment:

--Dame, si ce domaine te plaît, prends-le, voilà tout...

--Mais toi, te plaît-il que je le prenne?

--Oh! moi, que ce soit là ou ailleurs...

Je l'aurais battue...

Je me décidai néanmoins à donner une réponse favorable.

Pour la Saint-Martin de 1853 nous nous installâmes à la Creuserie. Ma

belle-mère put heureusement nous venir en aide à cette occasion.

Victoire accouchée avant terme, quinze jours auparavant, d'un petit

garçon qui n'avait pas vécu, se trouvait bien fatiguée, bien faible

encore,--dans les plus mauvaises conditions pour supporter les tracas

d'un déménagement.

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 30 / 86 题