Les coqs à l'engrais chantèrent un soir de décembre qu'il y avait de la
neige et qu'il gelait ferme. C'était en fin de veillée, vers neuf
heures; nous nous préparions à _user les draps_.
--Qu'est-ce qu'ils veulent annoncer, ces sales bêtes? fit Victoire tout
de suite inquiète.
Signe de malheur en effet que d'entendre chanter les coqs à partir du
coucher du soleil et jusqu'à minuit,--période du repos et du silence.
Cette infraction à la règle aurait dû cependant nous sembler naturelle
de la part de ces pauvres poulets à l'engrais qui, ne sortant jamais
d'un réduit enténébré, perdaient peu à peu le sentiment des heures. Mais
nous étions troublés--pour avoir vu, enfants, se troubler nos proches en
pareille occurrence. D'ailleurs, dans le grand calme de la nuit d'hiver,
ces cocoricos avaient quelque chose de lugubre--d'autant plus qu'ils se
multiplièrent: le coq des Viradon répondit aux nôtres, puis d'autres des
chaumières proches et des fermes lointaines. Ce fut pendant une
demi-heure un concert de modulations aiguës, comme aux heures qui
précèdent l'aube.
La sérénade terminée, Victoire donna le sein à notre petit troisième qui
avait juste deux mois. Mais elle n'était guère rassurée et, bien que se
défendant d'avoir peur, elle tremblait encore quand elle se mit au lit.
Nous eûmes, cette nuit-là, un sommeil fiévreux et il fut décidé que les
malencontreux poulets seraient vendus au plus tôt.
* * * * *
Comme par hasard, les mois qui suivirent, toutes sortes de malheurs nous
vinrent frapper. En prenant de l'âge, je me suis libéré d'une bonne
partie des croyances superstitieuses de ma jeunesse; mais à cause de
cela, j'ai toujours conservé la crainte des coqs qui chantent après le
coucher du soleil.
J'avais, dans un coin de mon étable, une réserve de pommes de terre. La
meilleure de mes deux vaches s'étant détachée une nuit, avala goulûment
un gros tubercule et s'étrangla. Je la découvris, le matin, étendue sur
le dos, ballonnée, râlante. Un boucher, prévenu, m'en offrit trente
francs; je comptais la vendre trois cents francs à la fin de l'hiver...
Il me souvient que ma femme voulait acheter des habits pour notre petit
Jean, et pour moi un pantalon de droguet, une casquette, une blouse.
Mais on dut repousser à des temps meilleurs ces dépenses anormales. Au
surplus il nous creva peu après un cochon qui pesait cent cinquante
livres. Et nous eûmes des ennuis de la vache achetée en remplacement de
notre pauvre étranglée.
* * * * *
A cause des enfants, Victoire avait cessé tout à fait de porter le lait
en ville et s'était mise à faire du beurre. Or, il n'y avait pas moyen
de transformer en beurre la crème qui provenait de cette nouvelle vache.
Nous passions des heures et des heures à la remuer dans la baratte ou
_beurrier_; nous avions les bras moulus de faire monter et descendre le
_batillon_: rien! Il m'arriva un soir de le manoeuvrer sans interruption
de six heures à minuit; je parvins à prendre une suée terrible, à
défoncer à demi la baratte, mais non à faire du beurre...
Le père Viradon, le lendemain, m'assura que c'était un sort. Pareille
mésaventure lui étant advenue dans sa jeunesse, un _défaiseux de sorts_
lui avait donné les conseils suivants:
«Se rendre un peu avant minuit au carrefour de la place de l'Église et
poser là un petit pot neuf de six sous plein de cette mauvaise crème;
tourner douze fois autour de ce pot quand sonneraient les douze coups de
minuit, en traînant au bout d'une corde de six pieds de long les chaînes
d'attache des vaches; au douzième tour, s'arrêter net, faire quatre fois
le signe de la croix dans quatre directions opposées et partir au grand
galop, abandonnant le pot et rapportant les chaînes.
«Couper à chaque bête un bouquet de poils de l'oreille, un du garrot, un
de la queue, les tremper dans l'abreuvoir tous les jours de la semaine
sainte avant le lever du soleil, les porter à la messe le jour de Pâques
et les faire brûler dans la cheminée sans être vu...»
--J'ai fait cela et la réussite a été complète, conclut Viradon. Mais le
_défaiseux_ a dû agir de son côté.
Le fou rire me prit, malgré mes embêtements, en écoutant le bonhomme
raconter d'un air convaincu les détails bizarres de la cérémonie. Il me
semblait le voir dans la nuit tourner autour de son pot et entendre la
_fretintaille_ de ses chaînes!
Le _défaiseux_ était mort; mais il avait laissé à son fils le secret de
son talent, et le vieux voisin me conseillait d'avoir recours à lui. Je
n'en fis rien cependant, n'ayant pas foi en ces stupidités.
Mais la bourgeoise alla conter nos peines au curé. Il vint le lendemain,
aspergea l'étable avec de l'eau bénite et nous dit de n'avoir nulle
crainte des sorciers.
--Ça tient tout simplement à ce que votre vache a du lait de mauvaise
qualité et à ce qu'elle est dans un état de gestation avancée; améliorez
sa nourriture, donnez-lui chaque jour un peu de sel dans une ration de
farineux et vous verrez que ça ira mieux.
Grâce à ces bons avis, il nous devint possible de faire du beurre qui
s'améliora tout naturellement quand, à la belle saison, nos vaches
fraîches vélières furent pâturer sur les Craux. Si l'on se rendait bien
compte de tout on n'aurait pas souvent l'occasion de croire aux sorts.
* * * * *
Vers la fin de l'hiver nous eûmes une alerte plus grave encore; et cette
fois-ci, il fallut bien, en désespoir de cause, aller trouver un
rebouteux.
Notre petit Charles fut pris soudain d'un mal de gorge à caractère
grave; il refusait de prendre le sein; sa respiration devint rauque,
puis râlante. Victoire le porta d'abord à la sage-femme, puis au
médecin, et ça n'avait pas l'air d'aller mieux, au contraire.
Or, il y avait sur le chemin d'Agonges un homme qui _barrait_ les maux
de gorge d'enfants; on venait le trouver de toutes les communes du
canton et même d'ailleurs; il sauvait, disait-on, les bébés désespérés
par les docteurs. Au cours d'une veillée, l'état du petit parut
tellement s'aggraver que nous décidâmes de le lui porter séance tenante.
Sa mère l'emmitoufla dans un vieux châle au creux d'un oreiller et je le
pris ainsi sur mon bras; elle suivait en pleurant. Nos pas résonnaient
dans le silence nocturne sur les chemins durcis par le grand gel. Triste
promenade!
Nous eûmes enfin la satisfaction de frapper à la porte du guérisseur qui
vint ouvrir après un moment, en caleçon et bonnet de coton. C'était un
petit homme déjà âgé, à cheveux grisonnants et figure ingrate. Il
marmonna des prières en faisant des signes sur le corps de notre enfant;
il oignit son cou d'une sorte de pommade grise et lui souffla dans la
bouche par trois fois. Un chaleil fumeux éclairait cette scène étrange.
J'étais impressionné; Victoire pleurait toujours silencieusement. Après
qu'il eut fini, l'homme nous rassura:
--Il ira mieux demain; mais, par exemple, il était temps de l'apporter,
vous savez... Dès qu'il sera débarrassé, pour hâter sa guérison, vous
irez faire brûler un cierge devant l'autel de la sainte Vierge.
A notre demande de paiement, il répondit:
--Je ne prends rien aux pauvres gens... Mais voici un tronc où chacun
met ce qu'il veut.
Il désignait sur la cheminée une petite boîte carrée au couvercle percé
d'une fente; j'y glissai vingt sous et nous repartîmes en hâte, inquiets
des deux aînés que nous avions laissés dormant dans la maison fermée.
Le guérisseur ne nous avait pas trompés. Vers le matin, le bébé vomit
des matières aqueuses qui ressemblaient à des crachats durcis et, tout
de suite soulagé, il prit le sein. Deux jours plus tard, il n'y
paraissait plus.
* * * * *
Je me suis souvent demandé, sans pouvoir répondre ni dans un sens ni
dans l'autre, si cette guérison fut d'effet naturel ou si les simagrées
du vieux y furent pour quelque chose. Je sais que nombre de gens, très
sceptiques, très fortes têtes, ne craignent pas encore aujourd'hui
d'avoir recours à ces guérisseurs campagnards pour se faire _barrer_ le
mal de dents, ou se faire _dire la prière_ à l'occasion d'une entorse ou
d'une foulure. Et d'aucuns prétendent qu'ils en ont du soulagement.
Ceci étant, un pauvre homme tout simple a bien le droit de rester
perplexe, également éloigné de ceux qui affirment et de ceux qui se
moquent. J'en suis encore là.