XXII

De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient

et dont la figure glabre, à présent ridée et grimaçante, avait une

expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux allant à

Meillers il s'arrêtait des fois pour me parler--et, malgré mon vieux

levain de haine à son endroit, je faisais l'aimable...

Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un

jour pour le remplacer. C'était après les moissons, en août;--point trop

pressé d'ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand on a besoin de

gagner sa vie il faut bien aller travailler là où l'on trouve, même chez

les employeurs que l'on a de bonnes raisons de mépriser!

Lors je vis de près, dans l'intimité quotidienne, ce fermier enrichi,--à

la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui

grossier, maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec sa femme et

la servante. Il promenait son désoeuvrement de la cuisine à l'étable et

au jardin, l'allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant... J'ai pu me

rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l'oisiveté

n'est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux,

accablant, mais toujours intéressant,--sinon passionnant,--est encore

contre l'ennui le meilleur des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en

cage, s'ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il se versait du

vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie...

Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou

en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses

harnais brillants, il redevenait l'homme public,--Fauconnet, le fermier

riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands,

salué bas par les travailleurs.

Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l'ouverture de la

chasse. Il avait le matin battu la campagne en compagnie de son fils

aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de quelques amis. Il

offrait à déjeuner à cette occasion. Ce fut une ripaille à tout casser,

une vraie débauche! J'étais chargé du service de la table que je fis

assez maladroitement, en novice que rien n'a préparé à ça: mais ma

maladresse même fut appréciée puisqu'elle prêta aux convives l'occasion

de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour précieuse...

Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires

scabreuses, des récits d'orgie et d'amour de fraude. Ils raillaient la

bêtise et la soumission des métayers, et se flattaient de faire avaler

aux propriétaires des bourdes invraisemblables... Ils se considéraient

comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité de tout

le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces

rubicondes.

Seul, le jeune docteur observait une certaine réserve. Ayant en ville,

près de la source chaude, son logement particulier, il fréquentait peu

la maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y montraient moins

encore.

--Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est plus le même genre,

m'avait dit la servante.

J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes

supérieurs,--supérieurs à ce fermier campagnard qu'était leur père, et à

ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de voir et de

concevoir: chacun se croit très fort, sans imaginer qu'à côté on le

tient pour un imbécile...

* * * * *

Quand le domestique fut en état de reprendre son service je pouvais

encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre

à la machine dans ses domaines de Bourbon. C'était, dans la région, le

début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période

d'hésitation, venaient enfin d'adopter. Comme au temps du fléau, ils

fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se libérèrent bientôt de

cette obligation trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la charge

de la main-d'oeuvre.

On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir.

Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de

ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants

et de courroies. Mais on travaillait à une allure modérée, et

l'adaptation fut assez rapide.

Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées--qui jamais ne

s'étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant l'habitude est prise;

elles achètent de grands paniers de viande qu'elles mettent en pot au

feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même

des poulets. Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a cinquante

ans pour songer à de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire

leur semblait peu digne d'être servie à des étrangers... Les métayères

de Fauconnet durent s'entendre entre elles--et il advint ceci:

A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du

gâteau non levé, ou _tourton_. Je me régalai de ces pâtisseries toutes

fraîches et plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter, il n'y

eut encore que de la galette et du _tourton_, et le soir de même. D'un

repas à l'autre je trouvais ça moins bon, et tous nous mangions avec un

moindre appétit.

Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, qu'on nous ferait de la

soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut

déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au

four et je vis un nouveau stock de galettes et de _tourtons_ qu'on se

préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit rien

de plus. La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva que nous

prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d'altérer. Pour

mon compte je préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans me

mettre à table.

Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions tous en la fin de

l'obsession. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi, avec

un simple accompagnement de brioche au lieu de _tourton_. C'en était

trop! Tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé,--du lait

n'importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table

avec sa terrine, non sans faire entendre qu'il lui semblait peu

honorable de nous servir ce lait--nourriture commune. Il eut un tel

succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour contenter tout le

monde. Mais cette femme n'en tira nulle leçon profitable; au repas

suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables

galettes et des inévitables _tourtons_. Alors, sentant que j'allais

tomber malade, je m'en fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas

possible de suivre plus longtemps la machine.

* * * * *

Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon, le pain de seigle et le

fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure...

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 28 / 86 题