De temps à autre, je revoyais Fauconnet dont les cheveux blanchissaient
et dont la figure glabre, à présent ridée et grimaçante, avait une
expression un peu diabolique. Quand il traversait les Craux allant à
Meillers il s'arrêtait des fois pour me parler--et, malgré mon vieux
levain de haine à son endroit, je faisais l'aimable...
Si bien que, son domestique étant tombé malade, il me vint quérir un
jour pour le remplacer. C'était après les moissons, en août;--point trop
pressé d'ouvrage je ne crus pas devoir me dérober. Quand on a besoin de
gagner sa vie il faut bien aller travailler là où l'on trouve, même chez
les employeurs que l'on a de bonnes raisons de mépriser!
Lors je vis de près, dans l'intimité quotidienne, ce fermier enrichi,--à
la veille de devenir gros propriétaire terrien. Il était chez lui
grossier, maussade et grognon, sans cesse en bisbille avec sa femme et
la servante. Il promenait son désoeuvrement de la cuisine à l'étable et
au jardin, l'allure débraillée, fumant sa pipe, bâillant... J'ai pu me
rendre compte, pendant mon séjour dans cette maison, que l'oisiveté
n'est vraiment pas enviable. Le travail, souvent pénible, douloureux,
accablant, mais toujours intéressant,--sinon passionnant,--est encore
contre l'ennui le meilleur des dérivatifs. Le «patron», tel un fauve en
cage, s'ennuyait de façon atroce. Comme distraction, il se versait du
vin blanc ou de grandes rasades d'eau-de-vie...
Il passait rarement sans sortir la journée entière. Une fois en selle ou
en voiture, fier de son cheval bien pansé et bon trotteur, de ses
harnais brillants, il redevenait l'homme public,--Fauconnet, le fermier
riche, conscient de sa puissance, envié de tous, respecté des marchands,
salué bas par les travailleurs.
Je ne le vis vraiment gai chez lui que le jour de l'ouverture de la
chasse. Il avait le matin battu la campagne en compagnie de son fils
aîné, le docteur, nouvellement établi à Bourbon, et de quelques amis. Il
offrait à déjeuner à cette occasion. Ce fut une ripaille à tout casser,
une vraie débauche! J'étais chargé du service de la table que je fis
assez maladroitement, en novice que rien n'a préparé à ça: mais ma
maladresse même fut appréciée puisqu'elle prêta aux convives l'occasion
de rire. Or, toute occasion de rire était tenue pour précieuse...
Après qu'ils eurent bu et mangé ferme, ils contèrent des histoires
scabreuses, des récits d'orgie et d'amour de fraude. Ils raillaient la
bêtise et la soumission des métayers, et se flattaient de faire avaler
aux propriétaires des bourdes invraisemblables... Ils se considéraient
comme des gens très supérieurs, dominant le reste de l'humanité de tout
le poids de leurs gros ventres, de toute la largeur de leurs faces
rubicondes.
Seul, le jeune docteur observait une certaine réserve. Ayant en ville,
près de la source chaude, son logement particulier, il fréquentait peu
la maison paternelle. Ses frères, éloignés du pays, s'y montraient moins
encore.
--Ils n'ont pas les habitudes du père; ce n'est plus le même genre,
m'avait dit la servante.
J'en conclus qu'eux aussi, probablement, se jugeaient des hommes
supérieurs,--supérieurs à ce fermier campagnard qu'était leur père, et à
ses amis. Ainsi va le monde. Chacun a sa manière de voir et de
concevoir: chacun se croit très fort, sans imaginer qu'à côté on le
tient pour un imbécile...
* * * * *
Quand le domestique fut en état de reprendre son service je pouvais
encore disposer de quelques jours, et Fauconnet me conserva pour battre
à la machine dans ses domaines de Bourbon. C'était, dans la région, le
début des batteuses que les fermiers, après une assez longue période
d'hésitation, venaient enfin d'adopter. Comme au temps du fléau, ils
fournissaient un tiers du personnel. Mais ils se libérèrent bientôt de
cette obligation trop coûteuse pour laisser aux métayers toute la charge
de la main-d'oeuvre.
On commença au domaine de la Chapelle, sur la route de Saint-Plaisir.
Nous étions tous étonnés et un peu effrayés de nous voir au service de
ce monstre trop bruyant, aux mille complications de bielles, de volants
et de courroies. Mais on travaillait à une allure modérée, et
l'adaptation fut assez rapide.
Les femmes, par contre, se trouvèrent embarrassées--qui jamais ne
s'étaient vu tant de monde à nourrir. Maintenant l'habitude est prise;
elles achètent de grands paniers de viande qu'elles mettent en pot au
feu, en daube, en ratatouilles diverses, sacrifient des lapins et même
des poulets. Mais bien trop pauvres, les ménagères d'il y a cinquante
ans pour songer à de telles frairies! Cependant la cuisine ordinaire
leur semblait peu digne d'être servie à des étrangers... Les métayères
de Fauconnet durent s'entendre entre elles--et il advint ceci:
A la Chapelle, au repas du matin, on nous servit de la galette et du
gâteau non levé, ou _tourton_. Je me régalai de ces pâtisseries toutes
fraîches et plus beurrées qu'il n'est d'usage. Mais au goûter, il n'y
eut encore que de la galette et du _tourton_, et le soir de même. D'un
repas à l'autre je trouvais ça moins bon, et tous nous mangions avec un
moindre appétit.
Je crus qu'il y aurait du nouveau le lendemain, qu'on nous ferait de la
soupe, des haricots, quelque autre chose, quoi! Mais il fallut
déchanter. En arrivant le matin, je remarquai que le feu flambait au
four et je vis un nouveau stock de galettes et de _tourtons_ qu'on se
préparait à cuire. Aux trois repas de ce jour-là, on ne nous servit rien
de plus. La chaleur et la poussière nous assoiffant, il arriva que nous
prîmes en dégoût ces pâtisseries lourdes qui achevaient d'altérer. Pour
mon compte je préférai m'abstenir à midi et partis le soir sans me
mettre à table.
Changeant de ferme le jour d'après, nous espérions tous en la fin de
l'obsession. Mais point! Il y eut pâté le matin et galette à midi, avec
un simple accompagnement de brioche au lieu de _tourton_. C'en était
trop! Tout le monde réclama du lait, même vieux, même écrémé,--du lait
n'importe comment. La bourgeoise consentit à faire le tour de la table
avec sa terrine, non sans faire entendre qu'il lui semblait peu
honorable de nous servir ce lait--nourriture commune. Il eut un tel
succès pourtant qu'il en fallut trois terrines pour contenter tout le
monde. Mais cette femme n'en tira nulle leçon profitable; au repas
suivant, la table se trouva garnie comme de coutume des inévitables
galettes et des inévitables _tourtons_. Alors, sentant que j'allais
tomber malade, je m'en fus dire à Fauconnet qu'il ne m'était pas
possible de suivre plus longtemps la machine.
* * * * *
Les aliments de chez nous, la soupe à l'oignon, le pain de seigle et le
fromage de vache, me semblèrent meilleurs après cette aventure...