XII

Après bien des démarches, mon père finit par trouver un autre «endroit»,

comme on dit. C'était à Saint-Menoux, à proximité du bourg, en direction

de Bourbon. Cette ferme, dénommée la Billette, venait d'être achetée par

un pharmacien de Moulins, M. Boutry. Et celui-ci, ayant cédé son fonds,

vint s'installer presque en même temps que nous dans la maison de

maître,--une grande bâtisse carrée à un étage dans un jardin

spacieux--qu'un mur séparait de notre cour.

Sous bien des rapports nous étions mieux qu'au Garibier. Les bâtiments

n'étaient qu'à deux cents mètres de la grand'route que bordaient

plusieurs de nos champs. Nous voyions passer des cavaliers, des piétons,

des voitures; cela nous changeait de notre vallon sauvage de là-bas...

Rien à dire du logement ni des terres. Mais ce qui nous sembla bientôt

gênant, presque insupportable, ce fut la présence constante du maître.

* * * * *

M. Boutry n'était pas un méchant homme, et je mettrais ma main au feu

qu'avec lui les comptes furent toujours sincères. Seulement, méticuleux

et tatillon par nature, il avait le tort de prendre au sérieux son rôle

de propriétaire-gérant. Il aurait voulu nous faire accepter en bloc les

théories qu'il puisait dans les livres d'agriculture. Théories si

contraires aux habituelles façons de faire et souvent si absurdes que

nous lui éclations de rire au nez... D'ailleurs, par son physique même

et par ses gestes il prêtait à rire. Petit, vif et remuant, des lunettes

abritant ses yeux bouffis, crâne chauve et barbe rêche, il venait en

sautillant nous relancer dans les étables ou dans les champs.

--Voyez, il serait préférable de labourer à telle époque et de telle

façon!--Vous mettez trop peu de semence!--Il faut donner telle ration à

vos boeufs!

Ainsi de tout.

Je me rappelle d'un jour où il vint nous trouver, mon parrain et moi,

alors que nous retournions un vieux trèfle. Il pouvait être dix heures

du matin, au mois de mai; le soleil tapait dur.

--Baptiste, Baptiste, fit M. Boutry très affairé, quand il fait chaud

comme cela ne gardez pas les boeufs trop longtemps, trois heures au

maximum. Si l'on prolonge au delà de cette limite, il peut en résulter

des accidents fort graves. J'ai lu cela hier dans un traité

d'agriculture très bien fait.

Il passa sur le dos des bêtes sa petite main d'apothicaire fine et

blanche.

--Voyez, ils sont déjà en sueur; leurs flancs battent; de la mousse

écumeuse sort de leur bouche; ils en viendraient à tirer la langue... Il

va falloir les dételer, Baptiste.

Mon parrain haussa les épaules.

--Nous n'en finirions pas de faire notre ouvrage, Monsieur, si nous ne

les gardions que trois heures à chaque attelée. Par les temps de

chaleur, bien sûr que leurs flancs battent et qu'ils tirent la langue,

ce n'est qu'un mauvais moment à passer; nous aussi nous avons chaud!

--Évitez d'exagérer; cela pourrait être dangereux, vous dis-je.

--Nous les lâcherons à midi, soyez tranquille! fit l'aîné narquois.

--Comme les autres jours! ajoutai-je malicieusement.

La Vie d'un Simple (Mémoires d'un Métayer) · 第 16 / 86 题